LES PUITS
— Cet enfant eSt en ma possession, poursuivit C.imparini, je sus maître de son existence. Eii bien! il ne vivra que s'il est bien celui dont je le parle, cet euf nt de Blanche de Niorres et du comte de Sommes, eufaul que tu auras connu jadis. Voyous, parle : veuxtu qu'il vive, veux-tu qu'il meure"?
Mahurec ne répondit pas. Toujours baissé, son visage à la hauteur de la mer dont il explorait ainsi la surface, il ne parut même pas avoir entendu les paroles de Camparini, tellement il semblait absoibé par ce qu'il contemplait.
— Réponds! dit Camparini.
Mahurec ne répondit pas encore. Le Roi du bagne, étonné, se baissa à son tour pour examiner ce qui concentrait d'une manière aussi étonnante l'attention du gabier; mais l'ouverture de la porte se trouvant placée plus haut que celle pratiquée dans la muraille du Puits, il ne put rien voir. Cependant il lui sembla distinguer sur la surface unie du canal comme un nuage formé par l'cxlrfeme projection d'une ombre lointaine mais ce nuage s'envola rapidement : Mahurec se redressait.
Au même moment un aboiement sonore, un hurlement presque sauvage retentit au dehors et arriva affaibli par l'espace. Mahurec fit un mouvement comme pour se ruer vers le soupirail; mais il se contint et il reprit son impassibilité apparente.
— Réponds! dit Camparini avec une sorte de rage, la vie de cet enfant est entre tes mains, maintenant! Consens et il vivra, puis il sera libre, et bientôt tu le seras toi-même. Refuse, et il mouna; tlors tu pourriras sous les Plombs, car aucune puissance humaine ne saura t'en tirer.
— Pour lors, fit Mahurec, ma signature sur ton grimoire ; et c'est tout ce que tu demandes ?
— Ta signature et celle de ton compagnon.
— Ab! Maucot en est?
— Oui, il faut que vos deux déclarations soient identiques
— Mais si Maucot ne veut pas?
— Cela le regarde, c'est toi qui devras le décider. Mahurec se mit à réfléchir.
— Décide-toi, réponds! dit vivement Camparini, nous avons trop perdu de temps jusqu'ici.
Mahurec redressa la tète.
— - Si je consens, dit-il, tu me jures de laisser libre le petit?
— Oui.
— De nous rendre libres nous-mêmes?
— Le lendemain du jour où vous aurez signé, vous quitterez les Plombs, je te le jure.
— Le lendemain, c'est trop tard.
— Le jour même...
— Ça va mieux!
— Alors... tu consens?
Mahurec réfléchit encore; puis, étouffant à demi un soupir qui lui monta à la gorge :
— Donne-moi trois jours pour décider Maucot, dit-il, et vieus ensuite, on verra.
— Dans trois jours, c'est le dimanche de Pâques, dit Camparini; ce jour-là, je viendrai te revoir et l'apporter les papiers.
Mahurec fit un signe affirmatif. Camparini se recula et appela le geôlier :
— Fais reconduire cet homme sous les Plombs, dit-il.
Quelques instants après, Camparini entrait de nouveau dans la salle des Inquisiteurs : le signer Pezaro semblait l'y attendre.
— Avez-vous pu obtenir les renseignements que vous désiriez? demanda le Vénitien à voix basse.
— Pas complètement, réponditCampârini. Ce matelot sait bien des choses, mais il a refusé de parler. Dimanche, je dois le revoir, et, dès lors, uous scions lixés; s'il consent à servir d'espion, ainsi que je vuus l'ai promis, nous l'eu verrous sur la ûolte française,
— Qui uous répondra de lui?
— Moi.
— C'est bien, dit l'inquisiteur. Avez-vous des nouvelle.- de Vérone?
— nui, tout marche au gré de nos désirs; dans les compagnes, l'exaspération couire les Français est a SOU comble; lOUS les paysans s'arment ; j'ai fait répandre les bruits les plus propres à soulever les esprits : 1 i mine Col préparée enfin, il n'y a plus qu'il y metlic le feu.
— Ou l'y mettra.
— L'heure est toujours fixée?
— Oui. La fête de Pâques dovieudra le signal de l'anéantissement des Français en Italie! Que les Autrichiens agissent comme nous agissons, et pas un homme de l'armée de Bonaparte ne reverra la France.
— Le baron de Grafeld est parti hier.
— Et vous?
— Je demeure à Venise jusqu'à dimanche pour être mieux à même de concentrer tous les fils; puis, le jour venu, l'heure sonnée, je serai partout où il faudra être pour faire triompher notre cause et exterminer nos ennemis!
— Avez-vous encore de l'argent?
— Plus une obole; j'ai tout épuisé pour acheter des armes et en donner aux paysans, pour entraîner les plus indécis, puis pour solder les espions...
— Il vous en faut?
— Toujours! l'argent est noire plus sûr moyen de réussite.
Pezaro s'approcha de la table, prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes; puis après avoir apposé son cachet sur la feuille, il la tendit à Camparini :
— Voici un bon de mille sequins sur la trésorerie, dit-il, est-ce assez?
— Pour le moment, oui.
l'argent du DOGE
Il était dix heures et demie, et une gondole, filant rapidement sur le grand canal, emportait dans son salon Camparini et Chivas=o.
— Tout marche à merveille ! disait le flot du bagne avec son infernal sourire; Mahurec signera, le Maucot signera, nous aurons ces actes à l'aide desquels nous commencerons l'attaque.
— Mais si plus tard ils les reniaient, ces actes?
— Qui cela?
— Mahurec et le Maucot, pardieu !
Camparini partit d'un franc éclat de rire.
— Corhleu! dit-il, je te croyais moins idiot ! Quoi ! tu supposes que Mahurec et le Maucot puissent plus tard renier ces actes?
— Sans doute.
— Tu oublies une chose : n'y a-t-il pas en ce moment à Venise une conspiration habilement ourdie qui a pour but de prendre tous les Français dans un même coup de filet et de ne pas en laisser un seul vivant, et n'est-ce pas le dimanche de Pâques que cette conspiration doit éclater? Mahurec et le Maucot ne sont-ils pas français, et ne sont- ils pas à Venise?
— Mais ils sont sous les riombs, et la prison est certes leur plus grande garantie de salut.
— Eh bien ! ou les fera sortir.
— Quand?
— A l'heure même où les massacres commenceront sur le territoire vénitien, compreuds-tu? Lux morts et ces déclarations antidatées, je délie Blanche et d'Herbois de parer le coup, et je délie plus encore que l'on fasse passer l'enfant pour le petit-fils du conseiller. Donc Maurice Bellegarde bérite des Niorres et Roquefort va partir co soir pour Véroue lui faire signer la donation au profit de Gorain... fou' 'jst convenu.
— El le vicomte ?
— Piek ira sous les Plombs sarwedi soir et il promettra au vicomte sa liberté en échange pour le leudemain ri sa réunion k Urauie contre l'acte signé.
— Et le lendemain est le jour do Pâques! Bravo 1 Campariui, tout nous serll
— Maintenant, Bouge à l'enfant. Je ne puis plus le voir, le drôle m'a reconnu, il faut que tu agisses seul.
Mort aux Français! mort aux Jacobins! hurlait-on avec des accents effrayants. vPage 200.
— Je le verrai tout à l'heure en rentrant; on doit l'avoir reconduit au Casino.
— Et Lucien?
— Il est mort.
— Tu as constaté cetle mort?
— J'ai vu son cadavre sur la Piazzetta...
— Tu l'as reconnu?
— Parfaitement : corps, vêlements, papiers trouvés sur lui; je ne pouvais avoir aucun doute, seul le visage était méconnaissable.
— Comment? demanda brusquemeul Camparini.
— La balle du pistolet lui avait fracassé la tète.
— Le pistolet! Il y a quelque ruse la-dessous, j'en suis certain. Où est Roquefort?
— Je ne sais, mais il doit venir prendre les ordres au Casino daus deux heures.
— Bien, dit Camparini, je le verrai.
Deux heures effectivement après celt; conversation rapide, Roquefort et Cainpanui élaienl en présence. Le
Roi du bagne enveloppa son sujet dans un regard da ûammes.
— Lucien? dit-il simplement.
— Mort! répondit Roquefort.
— Pourquoi t'èlre servi d'une arme à feu?
— Il l'a fallu, il râlait, mais il ne mourait pas î ja l'ai achevé.
— Pourquoi as-tu tiré en plein visage?... Parle, réponds nettement sans chercher, sans hésiter; je te soupçonne de trahison, et si j'avais une seule preuve...
Le Roi du bagne tit un geste d'une énergie féroce. Roquefurl ne pirut pas intimidé.
— J'ai tiré en plein vidage pour l'achever plus vite el plus sûrement, dit-il d'une voix ferme. Pourquoi doutes-tu de nui? Lucien est mort, sou cadavre est-il recouuaiosable aux formes seules de sou visage? les vêtements, les papiers trouvés sur lui.
— Uu aulie cadavre ne pouvait-il être recouvert des mêmes vêlements? interrompit Cainp-iriui. Les pa-
lit'.
picrs dont Lucien étaU porteur ne pouvaient-ils pas être cachés dans les poches d'un autre?
— Quelle preuve veux-tu donc?
— Une seule ! dit vivement Camparini ; et celle-là lu vas me la donner sur l'heure 1
— Je suis prêt.
— Hier soir, en donnant à Lucien les ordres qui devaient le l'aire tomber dans le piège que je lui leudai, je lui ai remis un portefeuille contenant mille livres sterling eu billets de la banque d'Angleterre : ce portefeuille?
— Le voici , dit Roquefort en fouillant dans sa poche et eu tendant à Camparini un portefeuille en cuir rouge. Les mille livres sterling y sont encore; en fouillant le cadavre, j'ai pris ce portefeuille et je l'ai emporté précisément à cause de la valeur de la somme.
Camparini prit le portefeuille, l'ouvrit, en enleva les papiers, et, déchirant l'un des soufflets en cuir, il le retourna à demi; dans le fond de la poche qu'il mit à jour étaient de minces éclats de verre, sous ces éclats de ver-e le cuir était rongé et laissait une solution de coulinuilé.
— Ecoute! reprit Camparini, eu remettant hier ce portefeuille à Lucien, j'avais placé là un globule de verre mince renfermant une composition chimique dont j'ai le secret. Cette composition, d'une violence extrême, devait, mise en contact avec le cuir, le ronger immédiatement, puis percer les vêtements dans la poche desquels serait le portefeuille, et, atteignant la chair, y faire, non pas une brnJur?, mais une tache jaune indélébile, et- cela sans causer la moindre douleur. C'est une manière à moi de marquer ceux que je veux reconnaître un jour. Or, Lucien a mis, devant moi, ce portefeuille dans la poche gauche de côté de sou haMt ; sous le prétexta de l'importance de la somme, je lui ai ordonné de boulonner cet habit, et j'ai appuyé ma main, par un geste nature!, sur le portefeuille. J'ai brisé le verre, j'en étais sûr, et tu eu vois les fragments : donc, l'acide opérant, Lucien a dû être marqué, ainsi que je te l'ai dit, sur la poitrine, vers !a ci i |ui suie ou dixième côte à yauche. J'ai donné l'ordre de transporter ici le cadavre de Lucien : je vais m'assurer du l'ail devant toi. Si tu as voulu me tromper, il en est temps encore : parle! peut-être te pardonnera» -je; sinon lu n'as pas de grâce à espérer : tu me connais? Répoud.-. !
— J'ai tué Lucien 1 dit simplement Roquefort. Camparini sonna : un homme entra.
— La goudole es-elle arrivée? demauda-t-il.
— Oui, repondit l'autre.
— Viens ! dit le Roi du bagne en s'adressaut à Ro~ quefort.
Tous deux descendirent dans une pièce sombre silaié'i au iez-de-cliaussée du Casino, sorie de cave eoip verlie en salon. Chivasso était au milieu de la pièce, appuyé contre une table sur laquelle gisait un volumineux paquel recouvert d'un long manleau brun.
Camp ' ri ai marcha vers la table en faisant un signe à. Chiv.i-v>, 1 '■ i « 1 1 • l se plaçi immédiatement près de Roquefort. Le Bot du bagne écarta le manteau et mit à nu le cadavre d'un homme vêtu absolument comme Lui ii'ii l'était la veille.
. La lotie de cet homme rT existait [tins que pas frajp-
ment.-. ?;ui- nom. Cuinparim fouilla rpt/iii nt les
vêlements et tnii à nu la poitrine, Chivasso regardait attentivement Roquefort, lequel était d'une pâleur livide.
!.. i trial demeura un moment occupé à son étranjre
recherche, put», se redressant et rejetant le manleau sur le corp-- :
— GVsl hi "i Lucien! dit-il à Roquefort, ''e soir tu partiras pour Véione.