‹ Le taoïsmeChapitre 2 sur 99 · XXI II · texte numérisé non relu

XXI II

a su même y associer, d’une façon trop vague sans doute mais cependant compréhensible, celle du motif de la création. Son œuvre néanmoins ne compte pour rien ou à peu près pour rien sur le grand-livre de la pensée, par ce fait qu’elle n’a pas pesé d’un poids appréciable sur le progrès moral d’une période quelconque de l’histoire du monde : elle a touché brillamment au côté théorique, elle semble n'avoir pas même songé au côté pratique.

Le problème de la fin de l’homme, — et au fond celui de la création entière, — ne peut être envisagé avec fruit que si l’on s’efforce de déchiffrer parallèlement l’énigme de notre origine. Bien plus, la discussion de ce problème doit aboutir et elle aboutit à des résultats funestes dans la vie des peuples, si elle n’entraine pas comme conséquence immédiate, nécessaire, la promulgation d’une loi morale effective assez puissante pour rectifier la conscience publique et améliorer les mœurs. Je professe l’opinion qu'une philosophie, surtout lorsqu’elle prétend s'élever à la hauteur d’une institution religieuse, est une œuvre néfaste si elle n’a pas pour effet de rendre les hommes meilleurs, plus sévères vis-à-vis d'eux-mêmes, plus indulgents vis-àvis des autres, plus résolus à n'ambitionner en fin de compte qu’un seul résultat, l’amour ardent et désinté-

CE TAOISME

ressé de l'idéal qui s’appelle le Bien, le Beau et le Vrai, dans le sens absolu de cette haute expression trinaire. L’esprit aryen qui a enfanté le Bouddhisme, et l’esprit sémitique qui a produit six siècles plus tard le Christianisme, ne consentiront jamais à renoncer pendant longtemps à cet idéal pour se vautrer dans les ornières malsaines de l’individualisme, du pessimisme et de l'indifférentisme. C’est faute, — non pas d’avoir absolument méconnu cette vérité, — mais de ne pas s’être en quelque sorte identifié avec elle, que des doctrines marquées du sceau du génie, comme l’a été celle de Lao-tse, n’ont abouti en somme qu’à des manifestations intellectuelles éphémères et stériles pour l’avancement du genre humain. Examinons.

Lao-tse n’avait rien rêvé de mieux pour l’avenir de l'homme que le retour à la condition de nature ; et par

condition de nature, il faut entendre un état qui est du domaine exclusif de l’instinct et ne s’élève pas à la sphère plus haute de l’action réfléchie, c’est-à-dire à la sphère où se manifeste le progrès par le fait de la liberté.

Soutenir l’avantage de rétrograder, pour revenir à la vie primitive, à la vie inculte, sous entend que l’homme, dans sa condition originelle, était bon, et qu’il n’est devenu mauvais que par suite des raffinements d’un

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mode d’existence mal réglé et mal compris. Dans les religions, où Dieu est, sinon anthropomorphisé, du moins conçu à l’image de l'homme où d’une individualité quelconque, il est logique d’admettre que la créature était parfaite au début, puisqu’elle venait de sortir des mains de son Créateur; mais une telle manière de voir est insuffisante, et son moindre défaut est d’énoncer un axiome capital sans prendre la peine de l'établir sur une base solide qui ne peut être autre que la loi du Devenir , dans ses rapports harmoniques avec les nécessités inéluctables de la « Perfection » divine.

La croyance que l’homme était bon à l’origine, exprimée, comme toutes celles que préconise le Tao-leh King , en termes vagues et alambiqués, ne tarde pas à paraître en Chine sous une forme nettement accusée dans l’œuvre du philosophe Mencius. Chez celui-ci, plus de doute sur la valeur des termes : l’homme était bon tout d’abord ; sa bonté s’est amoindrie à la longue, et la lutte pour l’existence a corrompu dans son cœur les instincts vertueux de son état primitif. Il appartient à l'éducation et à l’étude de le faire revenir à sa perfection naturelle. L'idéal consiste à retourner en arrière. — Voilà le fameux précepte qui, accueilli avec dévotion par le peuple chinois, a pesé, pendant plus de vingt siècles, d’un poids si lourd sur ses destinées. La Chine, il faut

le reconnaître, lui doit une permanence, une durée politique et sociale dont on ne trouve aucun autre exemple dans l’histoire ; mais cette permanence, cette durée, sont celles d’un organisme pétrifié, assez dur pour résister tant bien que mal aux attaques du temps, mais incapable de s’accroître, de produire, rebelle à toute éventualité de réforme et de progrès. C’est le dogme brahmanique mal compris du retour en Dieu, — non pas par une marche en avant, mais par un recul en arrière !

Cette idée, comme toutes les idées fausses, ne devait pas tenir debout, survivre à son auteur, comme a survécu, par exemple, l’idée de Charité qui a franchi les âges et les révolutions sans jamais s’amoindrir. En Chine même, elle a provoqué presque aussitôt d’ardentes disputes. Lao-tse, penseur infiniment plus profond que Confucius, a dû céder le pas à son orgueilleux rival, parce que celui-ci, s’il n’avait pas su concevoir un idéal capable d’embrasser la Nature entière, avait du moins entrevu un idéal suffisant pour organiser la famille.

Un philosophe chinois appelé Siun-tse n’hésita pas à se mettre en révolte ouverte avec Mencius, en soutenant que la nature de l’homme était foncièrement mauvaise et qu’elle ne pouvait devenir bonne que par le secours

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