‹ Le taoïsmeChapitre 4 sur 99 · XXXI I · texte numérisé non relu

XXXI I

origine; et alors ils sont bons, mais bons d’une bonté spontanée, inconsciente, sans effort, et sans avoir eu à accomplir un acte desélection entre le bien et le mal (c’est là l’idée fondamentale de Lao-tse, quand il prétend que le mal n’est apparu dans le monde que lorsque la notion du bien a commencé à s’y produire) ; l’être était bon d’une bonté en quelque sorte mécanique, bon de la bonté instinctive. Mais il n’a pas seulement reçu de son créateur la bonté instinctive : il a reçu de lui la faculté du mouvement et la liberté, lion par instinct et libre à la fois, il réfléchit, à mesure que se développent en lui les effets de la loi du Devenir. 11 réfléchit peu à peu, laborieusement, sur les conséquences de sa bonté instinctive: il critique ses conséquences, il les discute, il les met en parallèle, en opposition, avec les intérêts de sa personnalité: la concurrence vitale vient à son heure contrecarrer les bonnes résolutions de sa volonté encore soumise à la puissance de l’instinct. 11 hésite, il doute, il chancèle La période où il se trouve engagé est la seconde dans le travail de son évolution émancipatrice ; il est dans la période transitoire.

A cette période, — toujours en raison de la loi du Devenir, — succède une autre période, la période de réaction conscientielle, c’est-à-dire la période durant

PRÉFACE

laquelle l'être lutte et triomphe de ses instincts égoïstes par les ressources de son organisation intime, de sa réflexion et par l'usage désormais réglé de sa liberté.

Mais comme dans la nature rien ne s’opère par soubresaut, natura non facit saltus, suivant la maxime dûe au génie de Linné, comme tout s’y enchaîne, comme il n’y existe d’autres divisions que celles que notre esprit relatif y introduit pour faciliter le classement des idées et des notions acquises, les trois périodes — celle de la bonté instinctive, de la concurrence vitale, et de la réaction conscientielle, — sont connexes et continues. Le Devenir suit sa voie : il n'est rien autre chose que l’éternel progrès, et l’éternel progrès est la formule complémentaire de l’idée de Dieu.

C’est en tirant de l’étude des anciens philosophes des déductions de ce genre que je crois utile de soumettre leurs œuvres au travail de l'exégèse et de la critique. Autrement, j’ai bien peur que l’esprit humain ait peu à tirer des longues et pénibles explorations qu’il entreprend dans le domaine chaque jour plus étendu de la vieille science spéculative. Le livre de Lao-tse, par exemple, s’il n’était pas abordé suivant une méthode de ce genre, ne nous offrirait rien que des occasions de lui attribuer gratuitement une foule d’idées

aussi incertaines que divergentes, aussi obscures qu’infécondes. La tâche du philosophe ne dépasserait guère celle du linguiste : elle se réduirait le plus souvent à des discussions de mots. Il n’est pas sans intérêt d’examiner des mots et de feuilleter des grammaires ; mais cette occupation poussée trop loin peut être funeste à la culture des idées. Lao-tse a déjà trouvé quatre ou cinq traducteurs plus ou moins autorisés ; moi-même, j’ai refait la traduction de son livre dans l’intérêt de mes études. Si le travail des uns et des autres ne doit pas avoir pour résultat de provoquer des idées nouvelles, — j’oserai dire des idées pratiques, — ilestfort à craindre qu’en notre àme et conscience nous soyons obligés de dire comme un illustre écrivain latin à propos du Timée : « Bien que je l’aie traduit, je ne le comprends pas. »

Je viens de discuter quelques-unes des théories que l’on rencontre à l’état embryonnaire dans le Tao-te/i King et qui sont à coup sûr au nombre des plus hautes préoccupations de l’esprit humain. Le Vieux-Philosophe en avait aperçu la portée. Profondément honnête, il aimait la vérité au point de se révolter à la seule pensée qu’on puisse la faire voir aux hommes travestie sous un accoutrement quelconque. Comme Senèque-le-Philosophe, il méprisait l’éloquence et condamnait le culte de

PRÉFACE

la forme, soit dans la parole, soit dans le style. Il enseignait que l'art de parler avec charme était l’apanage des hommes qui ont à répandre des idées fausses, à propager des mensonges qu’il n’est possible de faire accepter qu’en endormant l’esprit par une mélodie malsaine et trompeuse. Il était aussi sincère que convaincu.

D’où vient donc que, dans des conditions si excellentes, l’œuvre de son génie ait été une œuvre inféconde, sans avenir ? — Il y manquait l’idée d’amour, l’idée d’amour sans bornes, d’amour sans restriction qui. à l’époque même où vivait Lao-tse transforma le monde indien en surgissant dans le bassin du Gange, comme elle devait apparaître six siècles plus tard et émanciper le monde occidental par son éclosion dans la vallée du Jourdain. Cette idée, si le Vieux-Philosophe l’avait pressentie, il n’a du moins pas su la produire d’une façon pratique, la montrer à tous avec ses larges et splendides conséquences ; il n’a pas compris enlin que, dans l’état relatif et insuffisant de la créature, la discussion des grands problèmes de l’existence est non-seulement gratuite mais néfaste, si elle n’a pas pour corrollaire essentiel, comme dans le Bouddhisme indien, d’amener l’homme à comprendre que son premier devoir est d’aimer les siens et, suivant la belle parole de Cicéron, de considérer tous les êtres comme siens,

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