‹ Le taoïsmeChapitre 86 sur 99 · Tchou-tse loui-han , Préliminaires, p · texte numérisé non relu

Tchou-tse loui-han , Préliminaires, p

5. Yang-hioung ou Yang-tse vivait à l'époque du Christ (de — 53 à + 18 de 1ère chrétienne). L’ouvrage de ce philosophe estintitulé Fahyen « les Paroles de la Loi ».

soumettre à des maîtres et à des lois, et alors elle devient bonne.

« Dans l’antiquité, les saints Rois, sachant fort bien que le naturel des hommes était perverti, enclin aux mauvais penchants, dépravé et sans droiture, rebelle, désordonné et insoumis, firent surgir les rites et la justice, créèrent des lois et des règlements pour redresser et polir le naturel instinctif des hommes et le rectifier, pour adoucir et transformer ce naturel et lui servir de guide, afin que tous se montrent gouvernables et en accord avec le Tao.

« Le philosophe Mencius a dit : « Il suffit que l’homme se livre à l’étude pour que son naturel soit bon ». Moi je prétends qu’il n’en est pas ainsi. Si Mencius a parlé de la sorte, c’est parce qu’il n’était pas arrivé à bien connaître le naturel de l’homme et n’avait pas saisi la différence entre ce qui est instinctif chez l’homme et ce qui est factice. Le naturel, c’est la condition fixée par le Ciel, qui ne résulte ni de l’étude, ni d’aucun travail ; la politesse et la rectitude, sont le produit des sages.

Le naturel de l’homme, lorsqu’il a faim, lui fait désirer d’être rassasié, lorsqu’il a froid de se réchauffer, lorsqu’il est fatigué de prendre du repos. Mais s’il arrive qu’un homme affamé, se trouvant en présence d’un supérieur, n’ose pas prendre de nourriture devant lui, il fait acte de retenue ; s’il est fatigué et n’ose pas demander à prendre du repos, il fait un effort sur lui-même. Si un fils s’observe devant son père, ou un frère cadet * devant son frère aîné ; si un fils se dévoue pour son père, ou un frère cadet pour son frère aîné, dans ces

LES SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE LAO-TSE 1 ü3

deux alternatives, il y a opposition réfléchie contre le naturel et résistance contre l'instinct. C’est dans ce cas la résultante de la pratique du Tao chez le fils pieux, et de la raison cultivée conformément à la politesse et à la rectitude.

« On me posera peut-être cette question : « Si le naturel de l’homme est mauvais, la politesse et la rectitude proviennent-elles donc d’une source mauvaise?

« Je répondrai : « La politesse et la rectitude naissent de l’œuvre artificielle des sages, et en aucune façon du naturel de l’homme. Par exemple, lorsqu’un potier fabrique un vase avec de l'argile, le vase est l’œuvre artificielle de l’ouvrier et nullement une production de l’argile. Les sages arrivent de même, par de longues méditations et par des efforts de travail, à donner naissance à la politesse et à la rectitude, et à en faire sortir des lois et des règlements qui sont le produit factice de leur travail et nullement la résultante du naturel humain.

« L’empereur Yao demanda un jour à Chun, quel était le caractère du naturel humain. Chun lui répondit : Les sentiments de l’homme sont excesssivement mauvais ; pourquoi m’interrogez-vous sur leur compte ? Quand un homme possède femme et enfant, sa piété filiale périclite dans ses instincts de famille ; quand il obtient satisfaction de ses appétits et de ses désirs, sa sincérité périclite dans ses sentiments envers ses amis ; lorsqu’il regorge de dignités et de traitements, sa fidélité périclite dans ses sentiments vis-à-vis de son prince. Les sentiments de l'homme ! Les sentiments de l’homme ! Ils sont excessivement mauvais ; pourquoi

m’interrogez-vous sur leur compte ? Il n’y a que chez les sages seuls qu’il n’en est pas ainsi. »

« Dans le Te houe n , il est dit : « Si vous ne connaissez pas votre fils, jetez les yeux sur ses amis; si vous ne connaissez pas votre prince, jetez les yeux sur ses conseillers. Tout résulte du contact chez les hommes *. »

Un critique de l’époque de Tang, le célèbre Han-yu 1 2 essaya de concilier les vues opposées de Mencius et de Siun-tse, en soutenant qu’il existe trois classes d’hommes, la première chez laquelle les bons sentiments l’emportent sur les mauvais; la seconde chez laquelle les mauvais sentiments sont innés, la troisième enfin qui occupe une place intermédiaire entre les deux autres :

« Le naturel, dit-il, se manifeste avec la vie ; les sentiments se produisent par suite du contact des êtres les uns avec les autres. 11 y a trois sortes de naturels : le naturel supérieur, le naturel moyen et le naturel inférieur. Le naturel supérieur est foncièrement bon ; le naturel moyen est susceptible d’être dirigé et peut de la sorte devenir ou bon ou mauvais ; le naturel inférieur est foncièrement mauvais. Cinq choses constituent le naturel, savoir: la Bonté, la Justice, la Politesse, la Loyauté et le Savoir. Dans le naturel supérieur, la bonté tient la première place, et les quatre autres vertus sont pratiquées. Dans le naturel moyen, la première de

1. Ou pourra lire avec intérêt la notice entière du philosophe Siun, dont je n’ai pu donner ici que quelques extraits traduits sur le texte original, dans Legge, Chinese Classics, t. 11, Prolégomènes, p. 82.

2. Han-yu, souvent désigné sous le nom honorifique de Han Wenkoung, fut l’un des écrivains les plus populaires de la Chine. 11 vécut de 768 à 824 de notre ère.

LES SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE LAO-TSE 155

ces qualités ne fait pas défaut, mais il y a de légères tendances à tomber dans le sentiment adverse ; quand aux autres qualités elles existent dans un état confus. Dans le naturel inférieur, il se manifeste le contraire de la bonté et un état en opposition avec les quatre autres qualités.

« Mencius, parlant du naturel, a dit : « Le naturel de « l’homme est bon » ; Siun-tse a dit à son tour : « Le « naturel de l’homme est mauvais » ; Yang-tse a dit enfin : « Dans le naturel de l’homme, le bien et le mal sont mélangés ». Or quand on parle du naturel qui, bon à l’origine, devient ensuite mauvais, ou bien du naturel qui, mauvais à l’origine, devient plus tard bon ; ou bien du naturel qui mêlé de bon et de mauvais à l’origine finit par devenir soit bon, soit mauvais ; dans tous ces cas, on ne s’occupe que du naturel moyen, et on néglige le naturel supérieur et le naturel inférieur. On a raison sur un point et tort sur deux *. »

Han-yu montre ensuite que des hommes, tout en ayant reçu de bons principes, ont fini par tourner à mal, tandis que d'autres, élevés dans des foyers de perversion, n'en sont pas moins arrivés à la pratique de la vertu.

Un autre philosophe nommé Meh-tse tenta de remédier à l’insuffisance de l'idée de charité qui se manifeste dans les livres de Lao-tse et de Confucius, en créant la doctrine du Kien-'aï ou de l’Amour universel ». Il enseigne que les désordres, dans la société, viennent du

I. Voy. le Rév. Griffith John, dans le North China Branch of tlie R. Asiatic Society , et le LU J. Legge, Chinese Classics, t. II, p. 92.

lot)

manque de confraternité *, et qu’en politique il convient d’encourager tout ce qui tend à établir une solidarité affectueuse parmi les hommes. On peut arriver à faire le bonheur du peuple, en fondant la science gouvernementale sur le principe des intérêts mutuels 1 2. Il suffit pour obtenir un résultat si désirable qu’un prince éclairé donne à ses sujets le bon exemple de l’économie et du désintéressement. Le duc Wen, de Tsin, n’eut qu’à dire qu’il aimait les vêtements grossiers pour que la foule n’en portât plus d’autres 3.

Parmi les ouvrages taoïstes antérieurs à notre ère, on mentionne encore un livre désigné sur le titre de Wentse , bien qu’on ne sache pas réellement le nom de son auteur. Ce livre est attribué à un disciple de Lao-tse 4 qui l’aurait composé pour éclaircir les théories de son maître et les développer. Quelques bibliographes ont émis des doutes sur son authenticité, tout en lui attribuant une date antérieure à la dynastie des Tang 5. Quoiqu’il en soit, il paraît établi que c’est seulement dans les années tièn-pao (742 à 7o6de n. è.) que parut un recueil intitulé Toung-youèn tchin King auquel était attaché le nom de Wen-tse. Mais le texte de ce recueil

1. Suivant Tehouaug-tse, les intérêts personnels datent du moment où le Tao fut rompu par suite de la naissance du Bien et du Mal. (Balfour, The Divine Classic, Excursus, p. xxm).

Page 1