‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 1 sur 22 · Le tapis vert; contes et nouvelles · texte numérisé non relu

Le tapis vert; contes et nouvelles

Auieiir el Its Éditeurs «« réservent le ■Iroit «le ira'luttiou el Je reiroductioii » l'Eiraiigc

Ni le tapis vert de la politique, ni le tapis vert du jeu n'ont rien à voir ici.

Il s'agit tout simplement du vaste tapis de gazon, père de tous les tapis verts, qui s'étend depuis la terrasse du château de Versailles jusqu'au grand Canal.

Nous aimons à supposer qu'après avoir vu les Néréides, les Ondines et les Tritons jeter par leurs bouches et par leurs conques pour douze mille francs d'eau — il n'en coûte pas moins pour désaltérer une fois par mois la mythologie, — les belles promeneuses de Paris et de la province se plaisent à se réunir au bord de ce lac de verdure qu'on appelle le tapis vert de Versailles.

Puissent-elles, quand elles seront assises sur cette mousse odorante, lorsqu'elles seront disposées à repo-

ser leurs regards des mille enchantements qui les ont émerveillées, ouvrir ce livre, écrit uniquement pour elles, pour les distraire — et même au besoin pour les endormir.

Ne fait pas dormir qui veut.

Préface t'criie an crayon daus le parc de Versailles. Tapis verl, bassin d'Apollon.

LA FRÉDÉRIQLE

— Comment se porte M. le comte de Sainte-Assise?

— Mal, monsieur le colonel, très-mal.

— Sa fièvre?

— Plus forte depuis ce matin.

— Sa toux?

— Accablante ; elle ne le laisse pas respirer.

— Et sa tête ?

— Le délire est passé, sa raison est revenue, mais on craint beaucoup pour celte nuit.

— Je vous remercie, dit celui qui venait d'enlever à la volée ces informations rapides dans la loge du portier, et qui les avait recueillies sans montrer le moindre signe de douleur, quoiqu'il parût prendre un intérêt particulier à la santé de M. de Sainte-Assise, chez lequel il accourait. A la lueur de quelques lampes entretenues avec plus de précautions que

2 LA KRKDÉUIQI E.

(l'huile, il tiavorsa deux couloirs pleins de vieux meubles jusqu'aux deux tiers des murs. Les murs avaient disparu derrière des commodes de toutes les formes el de toutes les couleurs, en ébènc, en palissandre, évasées en corbeilles, taillées à pans droits dans le cœur du chêne, ou posant leurs pieds de biche en dehors comme pour danser sur les tapis. Au bout de ces deux couloirs, le colonel s'arrêta un instant avec la circonspection attentive d'un homme dépité d'avoir marché trop vite et avec trop peu de prudence. Le temps d'arrêt fut sec. Avant d'ouvrir la porte à glaces, sur le bouton de laquelle il avait pos»'' la main, le colonel se dit : « Je suis sûr que le docteur m'a devancé : quel terrible homme! Il est vrai, ajoutat-il dans sa résignation militaire, que c'est aujourd'hui la grande bataille : il ne s'agit pas d'arriver le premier, mais de vaincre. » Le bouton de la porte à glaces tourna sans bruit dans la main du colonel, et, aussi silencieusement qu'il avait été ouvert, le battant mobile joignit son autre moitié. Tout autre que le colonel Joras eût passé la. nuit en admiration devant les pièces de porcelaine ancienne rangées de champ sur douze étagères garanties par un vitrage. On voyait, entre autres travaux du célèbre faïencier du xvi^ siècle, toute l'histoire de Suzanne, dont la chasteté valait beaucoup si elle valait ces vingt-quatre plats qui parlaient aux yeux avec la vivacité de la peinture et la précision de la statuaire, faïence sublime dans laquelle, serais-je François I", j'aurais peur de manger. Tuer un chef-d'œuvre en laissant tomber sa fourchette, quelle responsabilité ! Et ces fruits, aussi frais, aussi beaux, aussi vrais que s'ils venaient d'être cueillis dans les parterres de Fontainebleau : ils ont trois siècles! Et ces poissons si heureux de frétiller dans ces plats, qu'ils n'ont pas réservé la

LA FRÉDÉRigUE. 3

moindre place aux poissons véritables qu'on voudrait mettre avec eu\l En ce moment le colonel n'avait pas le temps de rendre à ces dieux en terre cuite l'adoration dont ils étaient dignes. D'ailleurs, il possédait du môme artiste des morceaux aussi curieux et en aussi grand nombre. Il n'avait rien à envier à la prodigieuse collection du plus ricbe antiquaire de l'Europe, à la maison toute faite de chefs-d'œuvre où il se trouvait. C'était un roi chez un autre roi. Il n'avait rien à

envier, disons-nous; rien excepté une seule chose. Quelle

était cette chose?

Arrivé à l'extrémité de cette salle dont la pareille n'est qu'au Louvre, le colonel rencontra une autre porte semblable à celle qu'il avait refermée sur lui avec tant de précaution. Par un coin du petit rideau vert plissé, étroitement tendu aux premiers carreaux, il vit la chambre du malade, et, assis auprès du lit, celui qu'il aurait voulu voir peut-être en ce moment sous la même couverture. — Qu'ai-je dit ! murmura le vieux colonel en se tirant un côté de la moustache, cet infernal docteur André est arrivé avant moi. Mais à quelle heure est-il donc venu? par où est-il passé? Je l'avais fait guetter, j'avais dit qu'on le suivît. Le voilà! Serpent!

Terminant là son rôle politique, le colonel releva son col en velours, toussa très-fort et ouvrit, en homme au-dessus du mystère, la porte qui donnait entrée dans la chambre du comte de Sainte-Assise, si l'on peut appeler chambre l'endroit où se trouvait son lit. Quoique extraordinairement vaste, c'est à peine si cette galerie, longue et haute comme une halle, laissait assez de place au lit et au mobilier qui en était l'auxiliaire indispensable : deux fauteuils, une table de nuit, un guéridon. Tout l'espace environnant avait été successivement pris

4 LA FUÉDÉRIQL'E.

par les vieux lucnililos : ils s'étaienl d'abord rangés avec quelque égard contre le mur ; puis, avec les années, ils avaient empiété sur la [»lace réservée aux sièges et aux fauteuils, les chassant devant eux ; puis ils avaient envahi, en largeur et en hauteur, à un tel point qu'il n'élait plus resté qu'un couloir de la porte au fond de l'appartement, un couloir formé de pendules, de socles de bronze, de vases médicis. Enfin ce couloir s'était tellement rétréci d'année en année, qu'il n'était plus qu'un boyau, qu'une fente ouverte dans une montagne de buflets,de dressoirs et de pendules. Il y avait tout au plus passage pour un antiquaire. C'est au fond de cette lunette renversée que se glissa le colonel Joras, l'ami de l'antiquaire qui se mourait; et il était temps qu'il mourût, car il n'avait plus de place ni pour se mouvoir, ni pour se loger, ni pour vivre.

Auprès du comte de Sainte-Assise était le docteur André, qui n'assistait pas le moribond à titre de médecin, mais d'ami ; et au pied du lit, enfouie dans un fauteuil, qui fut jaune et qui fut chamois, mais qui était blanc, se voyait la nièce du comte tenant Coquette sur ses genoux. Coquette était un carlin, le dernier carlin qui ait passé sur la terre, à moins que ce ne fût le premier. Il était nankin de pelage; une ophtalmie lui gâtait la limpidité du regard ; trois dents poussées en avant et tout à fait hors de voie lui donnaient un air affreux, mais heureusement tempéré par l'estime dont on se sentait ému pour lui en voyant sa queue pelée, ses oreilles réduites à rien, et son museau, vieille truffe coupée en quatre morceaux. Il avait au moins quinze ans ; il était adoré. Depuis quinze ans il ne quittait les genoux de M"^ de Sainte-Assise, la nièce du comte, que pour passer sous son bras lorsqu'elle se levait, ou

LA FREDERIQUE. 5

se glisser sous sa couverture lorsqu'elle se couchait. Rarement aboyait-il; s'il faisait entendre sa voix, c'était quand sa maîtresse allait aux offices, et on eût dit alors le cri ridicule de ces imitations grotesques qu'on vend aux enfants pour des chiens. Malheur à qui eût médit de celte charmante créature! la maison lui eût été fermée pour toujours; aussi est-ce avec un soiu particulier et l'exactitude d'un amant que le docteur André lui portait, chaque fois qu'il venait, le sucre de sa demi-tasse ou quelques gimblettes. Le colonel Joras lui-même, le redoutable colonel, la terreur des Prussiens pendant les premières guerres de la république, respectait Coquette, il aurait craint de lui marcher sur la patte : et il abhorrait les chiens I

— Eh bien! comment nous trouvons-nous ce matin, mon cher comte? demanda le colonel en se penchant sur le lit du malade.

— Un peu mieux, répondit celui-ci d'un souffle éteint.

— Parfaitement, ajouta le docteur André, auquel le colonel n'adressait pas fh parole, et qui reçut, en échange de ses prévenances, un coup d'œil dont le sens pouvait bien être : vous mentez, mais vous ne tirerez aucun profit de votre mensonge, je suis là.

— J'en suis bien aise, mon cher comte, cela continuera. Le comte poussa un bâillement de mauvais augure. Après

avoir soulevé péniblement ses paupières, il demanda, sans changer sa tête de place : — Qu'y a-t-il de nouveau à l'hôtel Bullion?

Le colonel allait répondre, mais le docteur dit avant lui :

— Pas d'affaires; de la pacotille. L'art s'en va; les Auvergnats ont remplacé les artistes. Cette race d'ignares et de vo-

6 I.A [-KEnKRIQlE.

loiirs n'ai'hrh^ (|uo pour dégriuler, pour fondre, pour revendre à la livre.

Aulre soupir du moribond, qui chercha sur la couverture la main du docleur. Sa belle indignation lui avait louché l'ànie.

Attends, pensa le colonel, je vais l'enclouer, beau parleur: — Mon cher comte, je sors de visiter le cabinet du duc de Sainl-Albans. Il a du nouveau.

l'n rayon de vie courut dans les yeux de l'agonisant.

— Il a acheté à Florence les huit camées des premières années du règne de Galba.

— Les huit camées ! s'écria le docteur ; c'est fabuleux ! tous les huit !

Une voix caverneuse répéta : Tout les huit!

Cet homme, qui n'avait plus de force pour vivre, plus d'haleine pour respirer, plus de regard pour voir, trouva, dans la jalousie qu'il éprouva en ce moment, ce cri terrible : C'est faux! j'en ai quatre ! Comment aurait-il acheté les huit camées de Galba ?

Sa tète retomba comme un plomb sur l'oreiller.

— Mon cher comte, c'est ce que j'ai dit au duc de Saint- Albans, et je lui ai prouvé non-seulement que quatre de ces camées étaient faux parce que vous en possédiez quatre véritables, mais encore que les quatre autres ne valaient pas davantage, puisqu'il manquait à tous le petit caducée que Winckelmann affirme être dans l'ovale de chacun de ces camées. Je l'ai foudroyé.

Quel sourire de béatitude courut sur les lèvres à demi mortes du comte de Sainte-Assise ! Mais aussi ce fut le der-

LA FKliDÉRigrjE. 7

nier. Il toussa, il devint violet ; la respiration lui manquant tout à coup, il fut sur le point de rendre l'âme.

On s'empressa de lui porter du secours; sa nièce lui donna une cuillerée de la potion cordiale placée sur la table de nuit, le docteur lui fit respirer des sels tandis que le colonel le soulevait, car il étoufl'ait dans cette atmosphère de vieux bois, de vieux cuivres, de vieilles tapisseries d'Aubusson.

— Il l'a tué, murmurait le docteur André.

— Ça t'apprendra, disait mentalement le colonel au docleur, à vouloir te faire bien venir en ma présence.

Cependant le comte de Sainte-Assise se ranima peu à peu; son effrayante pâleur disparut sous le fard équivoque de ce semblant de vie qu'on voit briller sur le visage des mourants pour s'éteindre aussitôt et pour toujours. Il leva un bras décharné et désigna une armoire en magnifique bois d'ébène placée derrière lui. Sa nièce comprit.

Le colonel Joras et le docteur André se transpercèrent de leurs regards. Le duel commençait. L'un était dans la ruelle droite, l'autre dans la ruelle gauche du lit. C'est sur ce lit qu'allait se livrer une bataille aussi terrible que celles de Wa~ gram, d'Iéna, d'Austerlitz, entre ces deux hommes plus envieux l'un de l'autre que deux poètes, plus jaloux l'un de l'autre que deux jolies femmes au bal d'un prince royal, plus irrités l'un de l'autre que deux rivaux en présence du mari qui les reçoit bien tous les deux.

— Mais, mon oncle, ne vaudrait-il pas mieux penser à votre salut?

Le bras du mourant restait toujours levé.

— Dieu peut vous appeler à lui d'un instant à l'autre. Songez-y. Répétez plutôt avec moi la prière des agonisants.

8 LA FRKDERIQUE.

Lo liras ne i'liaii,i,M\iit pas d'attitude.

— Mon oiu'1(\ vous alhv. mourir. Voire vie n'a pas toujours été sainte. C'est le moment suprême. Songez à la vie éternelle, songez là l'enfer!

Par un violent elTori le mourant se dressa sur son séant et clierclia à s'élancer vers l'armoire qu'il désignait si obstinément, et que sa dévole nièce s'opiniâtrait à lui faire oublier.

M"^ de Sainte-Assise obéit; elle passa au chevet du lit et ouvrit l'armoire d'ébène, dont l'intérieur, tout tapissé de velours rouge, n'était pas plus un mystère pour le colonel et le docteur André que le trésor qui s'y trouvait depuis dix-sept ans.

Quoique habitués à contempler celte perle, ce diamant célèbre parmi les antiquaires, ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, aux yeux de ceux qui se créent des fantaisies fanatiques dans un coin de ce monde où nous vivons sans les connaître et sans qu'ils nous connaissent; quoique épuisés d'admiration, les deux antiquaires admirèrent comme la première fois, comme au premier jour de leur surprise. Force d'âme incompréhensible chez eux, si quelque chose doit étonner à l'égard d'un antiquaire ! ils furent froids et muets ainsi qu'ils s'étaient toujours montrés devant cette merveille, tant ils s'observaient depuis dix-sept ans, tant ils craignaient de trop laisser paraître, l'un en présence de l'autre, combien ils attachaient de prix à la posséder un jour.

Ce ne fut pas sans éprouver un frémissement de terreur semblable à celui qu'éprouverait un père en voyant son enfant marcher au bord de la corniche d'un toit, que les deux antiquaires virent avec combien peu de précautions M"^ de Sainte-Assise transportait de l'armoire au lit l'objet de leur

vénération. Si elle le penchait, ils se penchaient ; s'il tremblait sur sa base, ils tremblaient ; s'il s'était brisé en tombant, ils seraient tombés en poussière.

C'était une tasse de porcelaine et sa soucoupe que M"^ de Sai nie-Assise avait enfin déposées entre les mains de son oncle, dont le corps à moitié dans la tombe frémit de bonheur et sembla ressusciter. Le contact avait été électrique.

Aux yeux de bien des gens celte tasse n'oflVait rien qui méritât tant d'enthousiasme, de respect et d'envie chez ces trois antiquaires. Elle n'était ni d'or ni de diamant, et nous connaissons plus d'un bon bourgeois qui lui aurait préféré une de ces turpitudes dorées dont les marchands des boulevarts enorgueillissent leurs montres, une de ces tasses faites avec de la terre de pipe, de l'or anglais, emplàtrées du charmant portrait d'un turc ou d'une odalisque, et dans lesquelles un honnête homme ne voudrait pas faire boire son chol, car la médiocrité empoisonne aussi bien que l'arsenic. C'était une simple tasse en porcelaine de Saxe, oITerte autrefois par l'Électeur palatin au grand Frédéric. Une seule tasse envoyée en cadeau par un souverain à un autre! jugez de sa valeur. Vous ne sauriez avoir une idée de sa beauté à moins que vous ne soyez antiquaire, et cela ne suffit pas, car il y a antiquaire et antiquaire, comme il y a noble et noble, noble de souche, noble de race, noble d'hier, de même qu'en Fspagne et en Portugal il y a chrétiens nouveaux et vieux chrétiens, et grande est la différence, car les vieux chrétiens brûlaient les nouveaux, ce qui me fait demander à quoi cela leur servait d'être chrétiens.

Donc cette tasse était souveraine comme l'épée de Charlemagne, le Régent de la couronne, et l'emportait sur ces deux

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curiosités-hi, du moins dans l'espril de nos trois antiquaires, parcp que lo Hégenl est une grossière richesse dont on retrouvera la pareille demain en fouillant au fond des boues du Brésil, cl qu'un homme assez puissant s'est presque montré qui, après Charlemagne, a été empereur d'Allemagne, roi de France et empereur d'Orient; mais où est l'ouvrier, où est la matière, où est le feu divinement allumé, divinement entretenu, divinement éteint, capables, tous trois, en se rencontrant un jour, un instant dans les siècles, de produire ce divin messie de la porcelaine?

Mais quelle forme si miraculeuse avait cette tasse? Trèssimple; la forme qu'avait Ninon pour être la plus belle des femmes; rien de plus, rien de moins qu'une autre femme; la forme qu'a la flèche de Saint-Denis pour être ce qu'elle est et ne pas être cette affreuse stupidité plantée sur la place de la Concorde ; la forme qu'a un vers de M. de Lamartine composé de douze pieds comme le premier venu des vers. Des côtes profondément marquées la parcouraient du bord à la base, tournaient avec elle et semblaient, par ces circonvolutions délicates, un long ruban plissé à froid. Y a-t-il des mots pour vous mettre dans l'œil cette forme si simple, si nue et si belle? Chaque goût a son histoire, ses traditions, sa poésie. On n'enseigne un goût à personne. Il faut passer par tel chemin pour arriver là. Supprimer le chemin, c'est abolir le but. Adressez-vous à ceux qui enseignent le latin en dix leçons et l'anglais en trois.

Antiquaire, vous eussiez donné votre enfant pour posséder celte tasse ; homme qui passe, homme qui mange des bceftecks et qui ne fait aucune différence entre le vin de Bordeaux et le vin de Màcon, vous n'eussiez pas donné trente sous pour l'avoir.

LA FREDERIQUE. 11

La Frédérique, car celle tasse porlait un nom comme l'épée du Cid el la jument de Mahomet, était blanche sans dorure, sans cordon bleu ou rouge, sans portrait de turc enluminé sur sa panse. On n'y découvrait pas la moindre gorge d'odalisque. L'artiste avait seulement peint, dans les cannelures suaves de sa tasse, avec un pinceau fait de rayons du soleil, une petite ruche d'où sortait un essaim de petites abeilles qu'on retrouvait plus loin, plus bas, en mille endroits divers. Elles bourdonnaient dans ses plis laiteux. Sa blancheur était franche et glacée comme l'est en général la blancheur du vieux-saxe. A toucher cette matière admirable, on éprouvait la sensation qu'on reçoit lorsqu'on passe la main sur une pêche bientôt mûre.

Comme le comte de Sainte-Assise fut heureux de se rattacher à la terre par la vue, par la pression de ce bijou dont il avait fait les délices de ses années écoulées! Il semblait lui demander le récit de tous les plaisirs qu'ils avaient goûtés ensemble ; quand, alourdies par la mort,. ce vent de plomb, ses paupières s'abaissaient, il tâtait encore avec ses doigts amaigris les contours de la lasse, de celte tasse que dévoraient du regard le docteur André et le colonel Joras, se disant l'un et l'autre dans les profondeurs de leur envie : « Oh ! si je l'avais ! oh ! si je l'ai ! »

— Mes bons amis, leur dit le mourant en serrant contre sa poitrine la tasse miraculeuse, et comme il eût retenu son âme si elle eût été en vieux-saxe ; mes bons amis, je sens qu'il faut partir : partir avant d'avoir rempli cette salle si incomplète encore !

On n'a pas oublié qu'il n'y avait plus de place que pour son lit dans celte salle.

12 1,A KHKDKUK^U.E.

— Eiitin, Dieu le veut. Ce serait une profanation dont je suis incapable, celle d'exposer mes vieux meubles si péniblement acquis à l'infamie d'une vente aux enchères. Ma pauvre nièce, ajouta-t-il tout bas, n'a jamais eu un penchant trèsdécidé pour ces prodiges des Cellini, des Boule, des Relier, des Petitot, des Le Roy; elle est d'ailleurs assez riche pour ne pas se plaindre d'un acte de justice, de goût et de reconnaissance que je me dois. A quels autres amis léguerais-je ces objets d'art, exclusives délices des hommes d'art? Je-vous ai consultés quand je les ai acquis, j'en ai joui avec vous quand je les ai eus, je veux continuer à vivre avec eux en vous les distribuant et en vous priant de les garder en souvenir de moi.

Le docteur pâlit de joie. La Frédérique est à moi ! se dit-il ; il lendit presque la main pour s'en saisir.

Elle est à moi ! fut le même cri intérieur du colonel Joras, qui eût cassé le poignet du docteur André si celui-ci eût avancé la main.

A genoux au pied du lit, M"^ de Sainte-Assise lisait l'oflice des morts.

— Ainsi, mon vieil ami, dit d'abord le comte de Sainte- Assise au colonel, ainsi je vous donne, comme il est dit dans mon testament :

r Tous mes émaux, qui se montent à soixante-douze; 2° Dix-neuf Boucher, dont huit pastels; 3° Vingt-quatre bronzes antiques, compris le Berger arcadien delà villa Rudolphi, mentionné par Winckelmann;

4° La pendule de la Chambre-Ardente, achetée à M. de Sully, à la vente du mobilier de l'Arsenal ;

5" Toutes mes armures, quoique vouset moi, mon cher

colonel 5 n'ayons jnniais lait grand cas do celle ferraille;

6° Tous mes Aubusson, excepté la tapisserie où est brodée la vie de sainte Monique, [)atronne de ma nièce;

7" Ma colleclioii de médailles grecques ;

8" Ma collection de monnaies romaines.

Ce legs égalai l une valeur de quatre cent mille francs, pas moins. V^oici le mouvement de reconnaissance qui partit sourdement des lèvres du colonel :

— El la lasse? sacrebleu ! la tasse?

Le sourire de joie dont se diamanta l'oeil du docteur André acheva le colonel.

— Et à vous, reprit le mourant, à vous, mon cher docteur André, je lègue et laisse, toujours ainsi qu'il est dit dans mon testament :

r Tous mes marbres, y compris le Bacchus reposant sur le sein d'Ariane.

— Oh! mon oncle, mon oncle! disait en se frappant la poitrine M'^^ de Sainte-Assise.

— 2° Mes deux vases de sardoine. Vous savez qu'on ne conserve qu'un morceau d'un vase semblable dans le palais Barberini ;

3° Mon Isis assise en agalhe-onyx, travaillée en creux, un des plus beaux travaux des Egyptiens ; 4° Mon jeune Numide en ivoire et en or; b" La Vénus phénicienne.

— S'occuper de ces impudicités-là à l'heure de la mort! Oh! mon oncle, mon oncle! disait maintenant à haute voix M^'*' de Sainte-Assise, vous serez damné... Mais empêchez-le donc de se damner, vous qui l'écoutez, ajoutait-elle en parlant au colonel et au docteur André.

14 LA FREDERIQUE.

— 6" Vingt canopes en basalte vert;

7° Mon Jupiter en dents d'hippopotame ;

8° Tous mes bas-reliefs.

Ce legs si beau et si riche ne valait pas moins que celui dont le colonel avait été gratifié. A son tour, le docteur André murmura :

— Vieux sorcier, à qui laisseras-tu donc ta tasse? Ce cri exprima sa reconnaissance.

— Quant cà cette tasse, reprit le comte de Sainte-Assise, si recherchée de tous les vrais antiquaires...

Sa poitrine se souleva avec effort, et l'on entendit un râle.

— Quant à celte tasse, reprit le moribond...

Comme les deux témoins intéressés à cette scène écoutaient avec avidité les derniers mots du comte !

— Quant cà cette tasse, dont, à dessein, je n'ai pas fait mention dans mon testament, pour qu'elle ne restât pas un seul jour sans un possesseur digne d'elle, je la donne...

Le comte de Sainte-Assise poussa un long, un caverneux soupir, et mourut sans dire à qui il la donnait.

Par un geste, sans doute irréfléchi des deux parts, le colonel avait déjà arraché la tasse des mains encore tièdes du cadavre, et le docteur André la soucoupe. Mais, voyant devant eux M"^ de Sainte-Assise, accourue au bâillement significatif de son oncle, ils furent saisis l'un et l'autre d'une pudeur tout à fait d'ailleurs dans leurs intérêts, car que faire de la soucoupe sans la tasse, ou de la tasse sans la soucoupe? et ils remirent les deux pièces à la nièce.

— C'est une vieille folle ; je lui arracherai la tasse sans peine, pensa le colonel.

— C'est une sorcière, pensa de son coté le docteur André,

LA FRÉDÉRIQllE. 15

qui ne saura pas même hésiter quand je lui dirai de me céder la tasse de son oncle.

Les deux antiquaires ne s'en allèrent qu'au jour et ensemble, de peur, s'ils se séparaient, de voir la tasse passer au dernier restant.

— J'ai toujours dit que c'était un ladre ! telle fut l'oraison funèbre par laquelle le colonel paya le magnifique legs du comte.

— A-t-on idée d'un pareil scélérat! mots pleins de gratitude sortis de la bouche et du cœur du docteur André quand il fut rentré chez lui plus riche de quatre cent mille francs.

La nièce de feu le comte de Sainte-Assise avait quarantedeux ans, et depuis longtemps elle n'employait plus aucun moyen prétendu adroit pour les cacher. Son oncle, fort bourru, comme tous les antiquaires, lui disait souvent : — Tu es la pièce la plus sèche de mon cabinet, mais lu n'en es pas la plus précieuse. Si tu voulais, je te vendrais comme une momie, fille de quelque roi d'Egypte. — L'oncle flattait la nièce. Jamais momie n'avait eu le visage armé d'un tel nez; c'était le nez traditionnel des dévotes. Deux yeux noirs cernés lui composaient une paire de lunettes qu'elle ne quittait pas; dans l'ombre, ils lui donnaient l'air grave et désolé d'un hibou. Obligée de renoncer aux plaisirs du monde, elle avait reporté sur Dieu tout ce que l'homme n'acceptait pas d'elle : sa laideur, sa mélancolie bilieuse, l'inégalité de ses

t'paulos, ses jaml)os de héron, sa mise sinistre, son caractère acariâtre.

A force de vivre au milieu de tant de choses inertes et mortes, de pendules qui n'allaient pas, de commodes qu'on n'ouvrait jamais, de fauteuils scellés depuis vingt ans à la même place, d'oiseaux qui ouvraient leurs ailes sans remuer, elle avait pris un caractère qui tenait de cette somnolence universelle. S'il est d'observation positive que les bouchères pompent avec le temps la fraîcheur et l'embonpoint des viandes qu'elles débitent, il n'est pas étonnant que M"*' de Sainte-Assise eût le teint de l'acajou et le reflet du cuivre. Comme les femmes n'ont qu'une passion, l'amour, sans quoi elles n'ont rien, M"'' de Sainte-Assise avait eu aussi son amour. Mais qui avait-elle aimé? Dieu le sait. Cela avait dû être des combats dans l'ombre, d'aiïreuses mêlées restées sans écho et sans historien. Toute passion qui ne s'assouvit pas se transformant, l'amour souterrain de xM"^ de Sainte-Assise était devenu, dans le regret et le silence, une ardeur d'observation cachée sous le voile de la piété. Elle avait acquis, sans en avoir tiré jusqu'ici de l'utilité, faute d'occasion, la science pénétrante de ces abbesses qui gouvernaient le monde et la cour du fond de leur cloître. En un instant elle s'élevait aux causes les plus cachées, et descendait avec la même rapidité jusqu'au dernier échelon des conséquences. Le silence par dessus tout cela. C'était la dévote montée de supériorité en supériorité mentale jusqu'à la royauté. Elle avait le masque, la maigreur, et peut-être le génie de Philippe II. Elle avait en germe et prêts à éclore tous les vices de la passion contrariée : l'ambition, l'orgueil, le désir immodéré, la jalousie; mais elle possédait une grande vertu qui primait tout : l'hypocrisie.

Son oncle avait menti comme un antiquaire lorsqu'il avait (lit qu'il laissait sa nièce riche; cette richesse consistait en une pension de 1,200 francs. L'homme qui achetait au prix de 40,000 francs un roi perse, auquel il manquait le nez et les jambes, se croyait quitte envers son sang en lui faisant une pension représentée par un capital de 24,000 francs. La moitié d'un roi perse! Mais le comte était mort, il était allé chercher au ciel le reste des héros dont il avait ici-bas possédé les fragments.

Son pauvre corps était à peine en terre que le marteau de son hôtel relentit sous un coup familier à l'oreille du concierge. C'était le docteur André.

Le docteur André, comme tous les hommes d'esprit de la Faculté, tuait admirablement ses malades ou les avait lues, car il n'exerçait plus depuis longtemps. Il ne lui était resté de sa clientèle, de la partie de sa clientèle qu'il n'avait pas décimée lui-même, que quelques maniaques et le colonel Joras, jaloux, disait-il à ce sujet, de mériter jusqu'à la fin de sa vie le litre de brave. La taille du docteur ne s'élevait guère au-dessus de la taille poliment appelée ordinaire, et l'on sait la valeur de cette définition. Il était petit, mais si vif, si net dans ses mouvements, si ferme sur ses jambes un peu arquées, que l'exiguité de ses proportions ne déplaisait pas. On pouvait le comparer à une canne plombée : flexible et ferme. D'ailleurs les hommes d'esprit ont une taille. Aucun d'eux n'a jamais eu cinq pieds six pouces, ancienne mesure. Le docteur n'avait pas le "front vaste, mais plein. Ses yeux étaient superbes; c'était du feu, de la finesse, du goût, et un contentement de soi sans mépris pour les autres. Grand causeur, comme tous les grands causeurs, il

iiimail par-ilessus loiit les petits dîners, sachant qu'ils deviennent vite si grands. Il se connaissait en tableaux, en statues, en camées, aussi bien que le comte de Sainte-Assise dont il venait d'hériter. Jamais il ne serait devenu riche en restant médecin, à moins qu'il n'eût hérité de ceux dont il soignait la santé. Cependant il devait sa position à la médecine, comme on finit toujours par la devoir à ce qu'on sait. Voici comment : il entend dire un jour que la peste florissait au lazaret de Marseille ; il part, il court à Marseille, il s'enferme avec le pestiféré. Le malade meurt, on n'en dit rien; mais tous les journaux disent : « Le docteur André, qui s'est enfermé avec les pestiférés, a été nommé membre de l'académie de Marseille. — Arrivé à Paris, il reçut la croix d'honneur et une pension de six mille francs. C'était le premier enfermé, il s'était créé une industrie.

Quelques années après, la fièvre jaune éclate en Espagne. Notre docteur se hâte d'aller en Espagne, où il s'enferme avec les malades, qu'il ne guérit pas. Et les journaux de dire : « L'intrépide docteur André, qui s'était enfermé avec les pestiférés de Marseille, et qui dernièrement s'est enfermé avec les malades de la fièvre jaune en Espagne, vient de passer par Madrid, où il a été fait chevalier de l'ordre d'isabelle-la- Catholique en acceptant une pension de dix mille francs sur la cassette du roi. »

Voilà deux croix et seize mille francs de pension ; — traité comme un philosophe de nos jours!

L'industrie était bonne; elle a toujours été pratiquée avec succès depuis le docteur, qui, s'élant enfermé une troisième fois avec les cholériques de Varsovie, est arrivé à ses vingt mille livres de rente et à tous les titres qu'un homme d'esprit

LA frédékk)i:e. 19

doit mépriser, mais avoir. Il a eu rhoniieur de créer en Europe les Enfermés.

— Nous avons donc perdu ce cher comte !

— Hélas! oui, monsieur le docteur.

— Quelle perle, un tel oncle!

— La perle des oncles, monsieur le docteur.

Ainsi s'ouvrit le dialogue entre le docteur et la dévote nièce de feu le comte de Sainte-Assise.

— Mort si jeune!

— Soixante-dix-huit ans!

— C'est le printemps d'un antiquaire. La science des antiques ne le remplacera jamais.

— Qui sait où il est maintenant! reprit la nièce au souvenir de son oncle, offert par le docteur comme le modèle des antiquaires et non comme le modèle des chrétiens.

— Il est au ciel, répliqua le docteur pour flatter la dévote.

— J'ai bien peur, riposta celle-ci, qu'il n'y trouve encore moins de place que dans sa chambre. Y en a-t-il ici, y en a-t-il, mon Dieu! des païens et des Vénus! Obligez-moi, monsieur le docteur, d'emporter le plus promptement possible ces meubles qui vous appartiennent, ces tableaux qui m'empêchent de lever les yeux.

— Cela ne presse pas, mademoiselle, cela ne presse pas.

— Au contraire, cela presse beaucoup.

— Eh bien ! quand vous voudrez, dans deux mois.

— Dans deux mois!... Ne les ai-je donc pas assez vus? Demain, je vous prie.. .

— Avant qu'on ne les emporte, reprit le docteur, vous voudrez bien choisir quelques objets à votre goût, et ce sera pour moi un bonheur...

— Grand Di(Mi! moi désirer un de ces tableaux, un de ces meubles! mais, dès qu'ils ne seront plus ici, je me retirerai dans un petit appartement au ^larais...

— Je suis fâcbé de votre refus, mais qu'il en soit ainsi que vous le voulez. Je pensais... je croyais. ..j'imaginaisque vous seriez bien aise d'avoir un souvenir de votre oncle, de ce digne bomme.

— Mais, monsieur le docteur, je n'ai pas attendu vos offres généreuses pour recueillir quelques objets qui me rappelleront mon oncle plus intimement encore que ces pendules, ces fauteuils et ces statues...

— Vous êtes une digne nièce; vous avez raison, ces toiles, ces marbres rappellent le savant, mais elles ne disent pas l'homme, l'ami, le bon parent... Je les donnerais volontiers, moi aussi, pour un objet plus simple, moins éclatant, moins précieux aux yeux du monde, pour quelque chose qu'il eût touché, dont il se fût servi, qu'il eût mis à part... (Dans cinq minutes, j'aurai la tasse; nous voici sur le terrain.)

— Vous pensez donc comme moi, monsieur le docteur ?

— Si je pense comme vous! Une paille qui fait souvenir d'un ami absent vaut mille fois mieux qu'un lingot d'or. J'aimerais mieux le pot de grès où but Henri lY après la bataille d'Ivry, que l'habit que portait Louis XIV lorsqu'il reçut les ambassadeurs du roi de Siam, et cet babil valait 800,000 francs.

Que Henri IV ait bu ou non dans un pot de grès après la bataille d'Ivry, peu importe; mais du pot à la tasse il n'y a que la main. Il reprit :

— Si je ne connaissais votre mépris pour ces frivolités dont nous sommes entourés et dont votre oncïe m'a fait l'héritier.

LA FRÉDÉRIQLE. 21

je VOUS tlirois : Pronoz-los toutes, et donnez-moi en échange la tabatière de corne où il a prisé, la canne où il s'appuyait, la tasse...

— Vous savez que mon oncle ne prisait pas, et (ju'il sortait sans canne, monsieur le docteur.

— Je dis canne et tabatière, comme je dirais autre chose. .

— Sans doute. .

— Tenez, mademoiselle, je souhaiterais que vous me permissiez de choisir un souvenir de cœur parmi les choses dont il aurait voulu le plus difficilement se séparer.

— Je vous comprends, monsit^ur le docteur...

— Quel autre que vous m'aurait compris?

— Mais est-ce bien sérieusement?

^- Est-ce à vous à m'adresser cette question?

— Alors, je vais vous contenter.

M"^ de Sainte-Assise mit Coquette sous son bras et se dirigea vers le lit du défunt.

— Encore une minute, et j'ai laFrédérique ! Pour le coup, je la tiens! Ah! colonel! colonel! quelle surprise de nuit pour vous! Enfoncée la grande armée!

Au lieu de passer au chevet du lit, d'aller vers l'armoire qui renfermait la précieuse tasse, M"^ de Sainte-Assise se baissa, souleva les pans de la couverture...

— Que fait-elle? pensa le docteur.

Elle saisit une malle par l'anneau, et la traîna jusqu'aux pieds du docteur.

— Voici, dit-elle ensuite, les choses auxquelles mon oncle tenait le plus pendant sa vie, choisissez!

Elle ouvrit la malle.

— Une robe de chambre rapiécée en cinquante endroits,

'2'J LA I IlEDÉRIQUE.

Cela vous coiivionl-il? l^st-ce assez intinio? Aimez-vous mieux ces luintoulles que je lui brodai il y a dix ans? ou bien ces vieilles boites qu'il rapporta d'Allemagne il y a Irenlecinq ans?

Le docteur était asphyxié.

— Voilà encore un bonnet de coton qu'il porte depuis la première guerre d'Espagne. — Je ne vous oflVe pas, dit-elle (Ml éparpillant à terre les objets qu'elle sortait de la malle, ces vieux gants de peau, ces chaussettes, ces cravates de fil ; c'est peu présentable. — Que prenez-vous, monsieur le docteur?

Si c'est de la naïveté, pensa le docteur, elle passe le troisième ciel, le dernier cristallin ; si c'est de la ruse, je ne suis qu'un nourrisson à côté d'elle. Ceci mérite réflexion.

— J'accepte la robe de chambre, répondit le docteur, (jui avait besoin de se retirer de ce faux pas avec l'habileté de l'homme pris au piège.

— Elle est à vous; monsieur le docteur, je la ferai porter chez vous.

— Je la porterai moi-même, reprit le docteur, et pour ne plus m'en séparer. (Montrer que je tiens à ce que j'ai demandé, c'est tromper cet aspic, et, dans tous les cas, c'est avaler ma honte aussi habilement que possible.)

Le docteur roula sa guenille qu'il enveloppa dans un mouchoir de batiste, et prit congé de M"<^ de Sainte-Assise en lui adressant mille et mille compliments de gratitude.

Pour achever sa déroute, le docteur rencontra au coin de la rue le colonel Joras.

— Et d'oiî venez-vous donc?

Le colonel se doutait bien d'où sortait le docteur.

LA FRÉDÉlUgilE 1>3

— De chez mon luilleur.

— Ah! muscadin !

— Et vous avez là?

— Une redingote de malin.

— Noire?

— Non, colonel.

— Gris fer? c'est bien porté.

— Non!... Mais, adieu, colonel, je suis un peu pressé.

— Adieu, monsieur André, au revoir.

Les deux antiquaires se quittèrent sur ces mots; mais le colonel se dit: Comme il a la figure renversée, le docteur 1 Bon courage, alors! bon courage! Il a fait la brèche, mais il n'aura pas pu y passer.

Malgré ses trente ans de service et ses cinquante-cinq ans d'existence, le colonel ne se croyait pas cependant trop fort pour lutter avec le docteur, bien moins grand et moins âgé que lui 11 avait appelé à son aide toute la force de réflexion dont il était doué, afin de lui enlever ce dernier et magnifique reste de l'héritage qu'ils avaient partagé. Il savait le docteur insinuant, souple, influent par la parole; mais il savait aussi que M''^ de Sainte-Assise l'appelait parfois le philosophe, et, pour une dévote, cela représentait un arsenal de répulsions, de craintes et de défiances. Le colonel ne s'était pas tout à fait trompé. Ainsi, après avoir fait la part des chances qui reviennent au hasard, ce principal actionnaire dans toutes les afl'aires humaines, il comptait beaucoup sur l'antipathie religieuse de M''^ de Sainte-Assise pour contrebalancer certains avantages du docteur sur lui.

Quand il se présenta à la maison du défunt, le docteur venait d'en sortir. La malle avait été repoussée sous le lit; la

'2A l-A KRI'DKHlOrE.

dévole avait repris sa place dans le fauteuil chamois, Coquette la sioiiuo sur les genoux osseux de la dévote. Le silence régnait dans la nécropole du bric-à-brac.

Quel rùlc avait-elle joué dans la scène avec le docteur? Avait-elle fait de la sincérité ou de l'ironie? qui le sait? Le cœur des femmes est un abîme, a dit le grand Salomon, qui connaissait leur abîme; le cœur d'une dévote est composé d'une foule d'abîmes.

En vieux militaire, le colonel, après les compliments de condoléance, aborda plus franchement que le docteur la question principale.

— Vous vous souvenez, dit-il à M"^ de Sainte-Assise, que le pauvre mort si regretté de nous tous n'a pas eu le temps de dire à qui il destinait la tasse qu'il avait entre les mains. Vous savez, la tasse?...

— Cette petite tasse....

— Oui, cette petite tasse.... insignifiante.

— Je l'avais oublié, monsieur le colonel.

— Cela ne valait guère un souvenir de votre part. Eh bien ! cette tasse....

— Je l'ai remise à sa place, je crois... je ne sais où.

— Oui, vous retrouverez cela dans l'occasion. Mais, s'il vous souvient, notre excellent ami avait l'intention de la léguer à quelqu'un, probablement à un antiquaire, probablement au meilleur de ses amis parmi les antiquaires.

— Quelle erreur! monsieur le colonel.

— Une erreur, dites-vous?

— Mais, sans doute.

— Parlez, mademoiselle.

— Comment supposer que mon oncle, au moment de pas-

LA KIU-DKKIOI'K. 25

ser de ce monde dans l'an lie, ail songé à léguer à quelqu'un un objet de si peu de prix, quand il venait de partager entre vous et le docteur ce qu'il possédait réellement de plus estimable : des tableaux des meilleurs maîtres, des statues, des émaux....

— Cette tasse, en effet, ne peut se comparer à ces tableaux ; mais cependant la volonté du mourant...

— Sa volonté, monsieur le colonel, je vais vous la dire.

— Je vous écoute. (Puisqu'elle méprise tant cette tasse, pensa le colonel, elle est à moi; c'est comme si je l'avais. Il ne m'en coûte rien de l'écouter. Pauvre docteur! je te pince à la saignée!)

— Mon oncle, dit M''^ de Sainte-Assise, était dans le délire quelques moments avant de léguer son cabinet...

— Mais son testament!

— Je ne prétends pas le faire casser. Mon doux Seigneur ! comme vous vous emportez, monsieur le colonel.

— Je ne m'emporte pas, dit le colonel en boisant le museau de Coquette. Je crois toujours être à la tête de mon régiment ; le ton brusque revient,... et... vous m'excusez, mademoiselle? (J'ai prêté le flanc à l'ennemi : attention !)

— Or, reprit M"^ de Sainte-Assise, le délire dans lequel a été jeté mon oncle avant sa donation l'a repris après la donation, et quand il chercbait à savoir à qui il léguerait celle tasse dont vous me parlez, il était dans le délire.

— Vous croyez?

— J'en suis sûre.

— Et alors? et selon vous?....

— Suivant moi, il tenait la tasse comme il aurait tenu un

2G LA riU'DKHlgllK.

vorro, le cordon de sa sonnette; mais ce n'est pas la tasse qu'il voulait donner...

— Que voulait-il donner?

— Je le sais.

— Je serais bien aise aussi de savoir...

— A quoi bon?

— Je vous en prie.

— Mais pourquoi vous le dire, puisque ni vous ni moi ne pouvons le remplacer dans l'acte de générosité qu'il méditait?

— Peut-être! (Du diable si je comprends, murmura le colonel. Toujours est-il que la tasse reste à l'horizon.)

— Je sais que vous avez été son ami.

— Je m'en fais gloire, comme de ma croix. Mais parlez. Quelle était son intention? Je veux, je dois l'exécuter.

— Franchement?

— Très-franchement, sur ma parole d'honneur 1 (Me voilà dans les eaux de ses bonnes grâces, réfléchit le colonel. Ce petit service rendu l'amènera naturellement à ne pas me refuser cette ravissante porcelaine, à laquelle elle attache d'ailleurs si peu de prix.)

— Eh bien! monsieur le colonel, la pensée de mon oncle, pendant qu'il s'occupait confusément de cette tasse, était de faire un legs dont il m'avait souvent entretenue pendant sa maladie.

— Et à qui ce legs?

— Aux pauvres de la paroisse.

— C'est trop juste.

— Il projetait de leur donner...

— Combien?

LA FHEDKKIULE. 27

— Trois mille francs.

Le colonel bondit avec sa chaise, Coquette aboya, toutes les vieilles pendules émues sonnèrent, les vieux meubles craquèrent.

M"^ de Sainte-Assise avait les yeux baissés.

— J'ai engagé ma parole d'honneur, murmura le colonel; je m'exécuterai. Trois mille francs aux pauvres! Après tout, la Frédérique sera à moi... Mais quand? se dit-il dans une seconde réflexion. Si M"^ de Sainte-Assise avait deviné l'immense désir que j'ai de posséder ce phénomène?... Elle a commencé par mf3 dire que cette tasse ne valait pas six sous à ses yeux, et elle a fini par me décrocher trois mille francs! Doucement, doucement. Quand mon finaud de docteur ne l'a pas eue, je suppose, après ce qui m'arrive, je suppose bien des choses...

— Demain, dit-il à M"^ de Sainte-Assise en prenant congé d'elle, demain vous recevrez les trois mille francs pour les pauvres de la paroisse. La volonté du mourant aura été remplie.

— Je vous remercie au nom des pauvres et du Seigneur, répondit M"^ de Sainte-Assise en accompagnant jusqu'à l'escalier le colonel Joras, étonné comme un général fait prisonnier par un conscrit.

Conclusion : le docteur André avait emporté une vieille loque, le colonel donnait trois mille francs, la Frédérique n'avait pas bougé.

11 est inutile de dire que les meubles, les tableaux, les sta-

28 I^A FREDERIQLIE.

tLios, les pendules, les émaux, les fauteuils acquis aUx deux hériliers du comlc de Sainte-Assise furent enlevés peu de jours après et placés dans leurs cabinets. Il y eut quelques nez cassés, mais c'est le sort promis de tous temps aux nez des empereurs romains. Voir aux jardins du Luxembourg et des Tuileries.

Ce qu'il n'est pas inutile de rapporter, c'est la police dont s'entourèrent les deux antiquaires, afin d'être prévenus à temps l'un et l'autre du moindre mouvement qu'ils seraient tentés d'opérer pour se rapprocher de M"'' de Sainte-Assise, retirée à Saint-Germain-en-Laye.

Voici un fragment du journal tenu par l'espion chargé de surveiller le docteur André et annoté par le colonel lui-même.

l'espion. le colonel.

Le docteur est sorti de chez Attention! un bureau de voilai à huit heures et a pris une lures pour Saint-Germain est limonade au café des Deux Ecus. établi non loin de là.

A midi le docteur a pris une C'est de l'irritation. Le surseconde limonade, " veiller de plus près. 11 éclatera.

A une heure il a déjeuné co- Manger beaucoup, c'est se dis-

pieusement sous les arcades du poser à un long voyage. H s'es-

Palais-Royal. saie.

D'une heure à trois, le doc- Ce n'est pas sans motif, teur n'est pas sorti de chez lui.

Après son dîner, il est allé Itemarquer qu'il se rapproche aux Champs-Llysées , où il a toujours de Saint-Germain-enpris une glace. Laye.

Si le colonel, dont les pas n'étaient pas moins fidèlement comptés et enregistrés, ne se rendait pas auprès de M"^ de Sainte-Assise, c'est qu'il avait connaissance de cet espionnage.

LA FREDERIQUE. 29

La mutuelle surveillance de ces deux hommes les clouait tous deux à Paris. S'ils se renconiraient pourtant, ils se parlaient sans affecter la moindre gène. On les eût dits les meilleurs amis du monde.

Un jour, le colonel crut avoir échappé à l'œil des espions du docteur, il partit pour Saint-Germain, où le chemin de fer ne conduisait pas encore; il arrive, monte à pied le Pecq afin d'être rendu plus tôt, traverse la ville et descend en deux honds la rue Trompette. C'était dans une maison humide de la rue Trompette que demeurait M"^ de Sainte- Assise. Un domestique l'introduit dans un de ces salons vermoulus comme il y en a tant à Saint-Germain, affreux plains-pieds ouvrant sur une omelette appelée jardin, et que voit-il?... c'était lui!

Le docteur et M'**' de Sainte-Assise dînaient.

— Vous ici, docteur?

— Vous ici, colonel?

— Qu'y a-t-il d'étonnant, messieurs? Est-ce que vous n'avez pas été tous les deux des amis de mon oncle?

— Mais c'est l'étonnement de la joie, dit le colonel.

— Mais c'est la joie de l'étonnement, reprit le docteur. A table ! ajoula-t-il comme s'il eût été chargé de faire les honneurs de la maison.

Pendant tout le dîner, qui était maigre, chose horrible à dire et plus horrible à supporter, les deux antiquaires regardaient à droite et à gauche afin . de découvrir l'endroit où pouvait être la céleste, la divine tasse. Du reste ils n'en soufflaient pas mot.

— Perdue! murmurait le docteur.

— Brisée dans le déménagement! grinçait le colonel.

30 LA KKKDÉmcirE.

— Volée par les commissionnaires!

— Anéantie! J'aimerais mieux savoir anéanti le royaume de Naples.

— Avez-vouseu beaucoup d'objets brisés dans le transport de vos meubles de Paris à Saint-Germain?

— Très-peu, monsieur le docteur.

— Des verres, ils sont faits pour ca.

— Oui, quelques verres.

— Et beaucoup d'assiettes, dit à son tour le colonel.

— Point d'assiettes, mais plusieurs tasses.

Lo docteur devint blanc comme un linge; le colonel devint blanc comme le docteur.

Le colonel avala un verre de vin ; Le docteur, un verre d'eau.

Le premier, il eut le courage de dire :

— Mais des tasses de peu de valeur?...

— Mais non, mes plus belles; une surtout...

— Une surtout? s'écria le colonel.

— Oui, une en or avec mon cbiiTre, une pensée et un Y : PENSEZ-Y.

Dans sa consternation , le docteur eut un sourire pour la naïveté de cette bonne bestiole de dévote.

Enfin on apporta le café. Deux cris partirent à la fois. Elle existait! Mais, profanation ! la Frédérique servait de sucrier. Ainsi les barbares transformaient en auges les bains de porphyre ciselés et les chauffaient avec les manuscrits de Sénèque.

Que faire? que dire?

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! se disait le docteur. La maladresse d'un domestique (et les domestiques de Saint-

Germai n-on-Layc (jui sont des faunes!) peut écorner, casser, pulvériser ce trésor des âges venu du palais de Potsdam à la rue Trompette! Venu comment! Un roi d'Angleterre et un roi de Pologne sont bien venus mourir à Saint-Germain, est-il si extraordinaire qu'une lasse y ait été transportée?

Enfin, suivie du regard, des regrets, des soupirs, des vœux, des adorations des deux antiquaires, la Frédériquc retourna à la cuisine. C'était à déchirer le cœur.

Ne riez pas. Vous serez antiquaire un jour, ou minéralogiste, ou conchyliologiste, et vous expierez vos moqueries.

A dix heures, les deux antiquaires quittèrent ensemble Saint-Germain-en-Laye, rentrèrent ensemble à Paris, et pendant le voyage il parlèrent des charmes de l'amitié, de la beauté du soir, des délices de la nature. De la Frédérique, pas un mot.

Ces deux hommes étaient complets.

— Il faut tourner mes batteries d'un autre côté, dit le colonel ; j'ai trop tâtonné jusqu'ici; j'ai vu de la difficulté là où il n'en existait pas l'ombre, j'ai pris des moulins à vent pour des géants. Sottise, à coup sûr, qu'aura commise le docteur André. Quand donc cette dévote demoiselle de Sainte- Assise a-t-elle paru connaître l'importance de cette relique de son oncle? Jamais. Quand donc a-t-elle refusé de me la céder? Jamais. Y a-t-elle mis de la subtilité, de la malice? Aucunement. Je me suis créé des fantômes et j'y ai cru. Réparons vite une erreur née de mon excessive envie d'avoir ce que j'aurai, je l'espère, après la démarche que je vais tenter.

Le colonel écrivit donc cette lettre à M"^ de Sainte-Assise :

32 la frédérique.

« Ma chère demoiselle,

» L'autre jour, quand j'eus l'honneur elle plaisir de dîner chez vous, plaisir que vous me permettrez de renouveler quelquefois, j'ai remarqué que vous aviez dans votre service à café une tasse assez jolie. Je vous la demande tout simplemenl. 11 est de mon devoir de vous dire pourquoi je prends avec vous cette liberté. Jusqu'à un certain point elle est justifiée. Mon domestique m'a égaré ( et vous savez comment les domestiques égarent) une tasse de mon service à café. Je ne vous dirai pas que les tasses en sont exactement semblables à la votre, mais l'analogie est grande. Dans l'impossibilité d'arriver à une similitude parfaite, je serais heureux d'avoir votre lasse, qui se rapproche tant des miennes. Dites-moi si ce n'est pas vous imposer une trop pénible privation ; ditesmoi en ce cas si vous consentez à ma demande. Vous n'auriez pas besoin de vous déranger. J'irais moi-môme à Saint- Germain-en-Laye, heureux d'avoir fait naître une occasion de plus de vous voir et de mettre mes respects à vos pieds. Comme vous seriez aimable et bonne, si vous me permettiez de vous porter une théière ornée de quelques dessins pieux !

» Votre vieil ami et fidèle serviteur,

» Le colonel Joras. »

— Le tour est fait, s'écria le colonel ! pare celle-là, docleur.

M"' de Sainte-Assise répondit le lendemain même au colonel :

la frédérique. 33

« Monsieur le colonel,

» Je vous aurais porté moi-même la lasse que vous me demandez, et en vérité j'ai eu besoin de toutes vos raisons pour comprendre votre désir, si dans la journée même d'hier je n'avais reçu du docteur André une lettre où il m'adresse la même demande. C'est aussi pour remplacer une pièce égarée qu'il souhaitait d'avoir ma pauvre et obscure tasse. Jugez de mes regrets. Mais vous la donner et la refuser au docteur, mais la donner.au docteur et vous la refuser, est aussi impossible l'un que l'autre. Afin de ne pas faire de jaloux, je ne m'en séparerai pas.

» Venez manger la soupe avec moi quand l'envie de faire maigre vous prendra, et croyez-moi toujours votre dévouée servante.

» Monique de Sainte-Assise. »

Ici tout un poëme d'injures militaires et de malédictions archéologiques contre le docteur. La colère alla si loin chez le colonel, qu'il eut une espèce de coup de sang.

En cet endroit de sa vie, il égala Alexandre; il fit appeler le docteur André pour qu'il le saignât.

Le docteur fut beau ; il ne lui coupa pas l'artère.

Et certaines gens disent qu'il n'y a plus de drames, plus de dévouements, plus d'action, plus de poésie au monde, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas encore eu. C'est parler plus juste.

Rétabli, le colonel se dit : Je perdrai mon nom, mesépauleltes, ma croix, ma pension de retraite, ou j'aurai cette tasse

34 LA KREDÉRigrE.

qui «\st oiR'liaiilL'e, dirait-on, qui se défend toute seule. Quant au docteur, je l'attends. Et, puisqu'il faut du génie, nous en aurons ; qu'il en ait !

On va juger si le colonel montra du génie dans les nouveaux moyens qu'il employa pour posséder la Frédérique.

— Voici vingt-cinq louis, dit-il à un des meilleurs ouvriers de la manufacture de Sèvres. Vous allez vous déguiser et vous rendre à Saint-Germain-en-Laye, rue Trompette. Introduisez-vous chez M"^ de Sainte-Assise comme un marchand de plâtres. Offrez-lui pour deux sous les saints et les saintes qu'on vend vingt ou trente sous sur la voie publique. Elle en achètera, c'est sûr. Vous serez introduit dans son salon. Il fait chaud, vous aurez soif. Demandez-lui à boire. On vous portera sur un cabaret des tasses et un sucrier. Regardez bien ce sucrier. Dessinez-le, modelez-le dans votre tête. De retour à Sèvres, exécutez-m'en un semblable ou assez semblable pour tromper l'œil. Portez-le-moi ensuite, et vous aurez encore cinquante louis.

Le projet était trop facile pour rencontrer de grands obstacles. L'ouvrier alla à Saint-Germain-en-Laye, il fut introduit chez M'^® de Sainte-Assise; il eut soif, on lui présenta le cabaret et le sucrier. C'était prévu. L'ouvrier prit avec de la cire l'empreinte du sucrier, et rentra ensuite à la manufacture de Sèvres, d'où il écrivit au colonel le succès de son entreprise.

— Ce qui reste n'est rien, se dit le colonel ; quand j'aurai la fausse tasse, je retournerai à Saint-Germain, où je dînerai. Pendant qu'on prendra le café, j'enlèverai la Frédérique et je mettrai la fausse tasse à la place, la fausse tasse que j'aurai eu le soin d'emplir de sucre.

LA FKÉDÉUIUUE. 35

En ellet, rien ne paraissait plus simple et plus réalisable. 11 ne s'agissait plus que d'avoir la fausse tasse !

Qu'on ne s'interrompe pas pour blâmer l'action du colonel. A qui portait-il tort? Celle qui possédait la tasse l'aurait cassée sans regret comme elle l'aurait déjà donnée sans résistance si deux concurrents ne l'avaient sollicitée ensemble. Quel sort d'ailleurs était réservé à cette merveille des merveilles en restant entre les mains des domestiques de M"*^ d*e Sainte-Assise? On frémit d'y penser.

Enfin l'ouvrier de Sèvres rapporta au colonel la copie de la fameuse tasse, il enlève le papier de soie qui la recouvre. Que voit le colonel? Un sucrier de campagne, simple comme un sucrier de campagne, uni comme un sucrier de campagne. — Mais ce n'est pas celai — C'est bien cela, réplique l'ouvrier. Mon travail est la copie exacte du sucrier qui m'a été présenté chez M''^ de Sainte-Assise à Saint-Germain. Assurez-vous en vous-même, monsieur le colonel. — Mais c'était une lasse 1 — Je n'ai pas vu de tasse. — Mais alors... Je serai ce soir à Saint-Germain, et tout sera éclairci. — H congédia l'ouvrier après lui avoir compté les cinquante autres louis promis.

Qu'ai-je besoin d'atlendre jusqu'à ce soir pour savoir la vérité? se dit le colonel. La pièce de porcelaine n'est sortie de chez M"® de Sainte-Assise que pour passer dans le cabinet du docteur André, trop tranquille depuis longtemps. Son calme aurait du éveiller mes soupçons. Je l'avoue, la partie est égale. Cet homme eût été un grand général. Il devine mes plans, les empêche de réussir quand il les connaît. Enfin, il est vainqueur, je le crains. Sachons notre sort.

Le colonel se rendit le jour même à Saint-Germain-en-

36 LA KBÉDKRIQIÎK.

Lave, chez M"^ de Sainte-Assise, et, après deux ou trois tours de jardin, il la prit sous le bras et lui dit :

— Vous m'avez été infidèle.

— Comment cela, monsieur le colonel?

— Sans doute.

— Mais encore...

— Vous n'avez rien à vous reprocher?

— Rien, mon doux Seigneur!

— Vous souvenez-vous de certaine chose indifférente que je parus désirer un jour, et au sujet de laquelle je vous écrivis?

— Vous voulez parler de la lasse de mon oncle.

— Mais oui.

— Eh bien?

— Vous me dîtes que, ne voulant pas faire de jaloux, vous ne la donneriez ni à moi ni au docteur qui vous l'avions demandée en même temps.

— Ensuite?

— Vous l'avez pourtant donnée au docteur.

— Qui a dit cela?

— Ce n'est donc pas vrai ?

— Mais non.

— Vous l'avez donc encore !

— Je ne l'ai plus, mais ce n'est pas le docteur qui la possède.

— Vous ne l'avez plus ! Et qui l'a donc ?

— Un Portugais, un amateur de curiosités, passait un jour par ici. Sachant que j'habitais Saint-Germain depuis la mort de mon oncle, avec lequel il avait eu quelques relations, il vint me voir. Je l'invitai à dîner; au café, il remarqua le

LA FREDÉRKJUE. 37

sucrier, (jui était, comme vous savez, la tasse de mon oncle. Cette tasse lui plut, il me la demanda, je la lui donnai surle-champ. 11 l'emporta.

— Voilà des mois et des années que je poursuis ce trésor ; j'ai déjà dépensé près de dix mille francs pour l'avoir, et un passant, un Portugais, me le ravit ! — Des larmes roulèrent dans les yeux du colonel, lui qui était demeuré le regard sec devant un champ de bataille couvert de vingt mille morts. Quel reproche aurait-il eu le droit d'adresser à M*'^ de Sainte- Assise! Klle avait disposé de son bien, et si d'ailleurs elle avait privé le colonel de cette tasse si désirée, ejle l'avait fait sans mauvaise intention.

Plein de douleur, il quitta Saint-Germain. En route le grand air, le mouvement de la voiture, renouvelant ses idées, lui montrèrent sous un aspect nouveau l'événement sur lequel il avait déjà^bàti une tombe. Ce Portugais, mensonge! ce don fait après le dîner, mensonge! s'écria-t-il. Mensonge! mensonge !

Entraîné par cette inspiration injurieuse pour la dévote, il écrivit en rentrant chez lui ce l)illet au docteur :

(( Monsieur,

» On ne trompe pas aisément les gens quand ils ont le poil gris. La Frédérique est dans votre cabinet. Je le sais. Le Portugais auquel on priétend l'avoir cédée n'existe pas. Le Portugais, c'est vous. Vous n'aurez pas la satisfaction de vous moquer plus longtemps de moi. Je veux être vaincu, mais non joué, et joué par un homme comme vous, docteur. •»

Cette lettre, soufflée par la colère, était une triple sottise,

38 LA FRKDÉRIQUE.

d'aborJ parce qu'elle élail une erreur ainsi qu'on va le voir, ensuite parce qu'elle était anonyme, enfin parce que le docteur fut entraîné à répondre :

« Monsieur,

» J'ignorais qu'un Portugais eût en sa possession la Frédérique, que je connais à peine et à laquelle je n'attache pas un intérêt si grand, un intérêt à m'atlirer votre colère et vos injures. Je n'ai donc pu ni vouloir vous vaincre ni vouloir vous jouer. Je ne me serais permis ni l'un ni l'autre envers un homme comme vous. »

— Ce n'est pas lui ! Il ignorait l'événement, et, au lieu d'en profiter, je n'ai rien de plus pressé que de le lui apprendre! C'est notre ennemi qui a dû inventer la colère. Réparons ma monstrueuse bêtise, si elle est encore réparable.

Il était douteux qu'elle fût réparable.

Entre la lettre anonyme et la réponse anonyme, le docteur avait volé à Saint-Germain.

Personne à Saint-Germain. M'^^ de Sainte-Assise était partie. Où était-elle allée? Nul n'était là pour le dire. Inutilement le docteur prit des informations dans le quartier et autour du quartier. Rien. Mais n'avait-elle pas un domestique avec elle? demanda-t-il au jardinier chargé de peigner le gazon de toute la rue Trompette. — Un domestique, si l'on veut. — Un étranger? — Oui, monsieur. — ^ Voilà mon Portugais, s'écria le docteur. Oh 1 les dévotes! les dévotes! Mais qu'est-ce que je dis? Mon Portugais est-il un Portugais? Est-ce qu'il y a un Portugais qui aime les arts? Je gage, je suis sûr,

que c'est un fin, un rusé Italien, un madré marchand de tableaux, qui aura fait l'amant pour accaparer la Frédérique. Si cela est, et cela est, il a du courage ; c'est beau, c'est grand, c'est romain 1 Cet homme est le dernier Romain. — Voyons, dit-il au jardinier, précisons les points les plus essentiels : Comment était ce domestique, ce compagnon, cet homme? sa taille?

— Dégagée.

— Italien ! Son teint?

— Brun.

— Italien ! — Comment prononçait-il les u?

— Dame!

— Cherche bien.

— Je crois qu'il ne les prononçait pas.

— Italien ! Italien ! — Je suis suffisamment instruit. Deux heures après, le docteur était de retour à Paris ; le

lendemain il partait pour Florence, et il y était déjà lorsque le colonel recevait la réponse à sa lettre anonyme.

Voilà à quoi servent la colère et les lettres anonymes.

Le raisonnement du docteur avait été celui-ci : Le duc de Saint-Albans, le crésus des antiquaires, est à Florence où il a établi son centre d'achats; c'est l'époque de l'année qui voit les brocanteurs d'antiques venir apporter au duc ce qu'ils ont acquis de plus rare. Mon Italien va faire son coup. Si j'arrive à temps, j'ouvre les yeux à la dévote, et le vol ne se commet pas. Puissé-je arriver à temps ! — Il ne creva pas beaucoup de chevaux, car on n'en crève que dans les romans, mais il creva beaucoup de pièces d'or.

Qu'on juge si le colonel était dislancé par son terrible rival, quand il prit à son tour la route de Saint-Germain afin

40 LA FUÉDÉHIQUE.

d'étiuiier les événements sur le théâtre où ils avaient eu lieu.

Il sut d'abord le départ de M^'® de Sainte-Assise en compagnie d'un homme, et il apprit du jardinier, seul gardien de la maison déserte, la descente du docteur André.

— Qu'a-l-il fait ici lorsqu'il y est venu?

— Il a pris de moi des informations, répondit le jardinier.

— Que disait-il?

— Il me disait que cet Italien était un ami de mademoiselle.

— Ah ! il Ta pris pour un Italien : et puis?

— Et puis, après avoir pesté, il s'est frotté les mains et il a dit : Il est encore temps I

— Tout s'explique I s'écria à son tour le colonel ; le docteur est en Italie! Mais repassons sur les traces qu'il a suivies pour arriver à la détermination héroïque d'un tel voyage : Jardinier!

— Monsieur.

— Tu connais , tu as vu le compagnon de M"^ de Sainte- Assise?

— Très-bien, monsieur.

— Quel accent avait-il?

— Je ne pourrais pas bien vous dire.

— Comment prononçait-il les fj?

— Comme un Turc.

— C'est un Espagnol. — Les 6 ?

— Mal.

— Ne disait-il pas voire pour boire, et .boire pour voir ?

— Ma foi, oui.

— C'est un Espagnol. — Son teinl?

— Animé.

— Espagnol, Espagnol. — Jouait-il de quelque instrument?

— Il me semble.

— De la guitare ?

— Ce n'est pas impossible.

Mon docteur André , pensa le colonel, tu es allé chercher l'Alhambra à Florence.

Le colonel donna dix francs au jardinier.

J'ai toujours eu envie de visiter l'Espagne, se dit le colonel; jamais plus belle occasion de me rendre à Madrid. Ce n'est qu'à Madrid que je trouverai mon filou déguisé en amant auprès de M'^^ de Sainte-Assise. Il va offrir à l'infant, excellent amateur, un prodige que lui seul peut payer. C'est de Madrid que je veux envoyer au docteur mon bulletin de victoire. François I", je serai ton Charles-Quint !

Nos deux antiquaires n'étaient plus en France.

Pendant plus d'un an , on ne sut ce qu'ils étaient devenus; à peu près sans famille, comme tous les antiquaires dont la famille se compose de momies, de camées et d'empereurs, ils n'entraînèrent pas à de grands frais de recherche par leur absence.

Quant à xM*^^ de Sainte-Assise, qui peut dire son sort? Une dévote orpheline va de clocher en clocher : ce n'est ni le climat ni le sol qui déterminent le choix de sa résidence; c'est la voix d'un prédicateur, le regard d'un vicaire, la beauté des orgues; car fallait-il injurieusement supposer que M''^ de Sainte-Assise , attachée aux pas d'un jeune cavalier

42 LA FREDERIdUE.

italien ou espagnol, avait fui sa pieuse retraite de Sainl-Germain-en-Laye? Le doute était au moins permis.

Deux ans après la double migration du colonel et du docteur, deu\ hommes, courbés tristement vers la terre, cherchaient sur des tombes, dans le cimetière de Saint-Germain, une inscription qui les intéressait. Respectueux l'un envers l'autre, ils se rapprochaient sans se chercher. Était-ce un père qui ne voulait pas troubler un frère dans une perquisition louchante? Cependant ils ne purent tellement s'éviter avant d'avoir fini leur pèlerinage qu'ils ne se rencontrassent face à face.

— Docteur!

— Colonel !

— Vous ne pouvez chercher que M'''' de Sainte-Assise?

— Hélas I

— Et le voyage d'Italie?

— Et le voyage d'Espagne ?

— Mystifié!

— Mystifié!

— Asseyons-nous et causons.

— Vous n'avez rien découvert pendant votre absence , colonel ?

— Et rien depuis mon retour.

— Je me suis présenté de nouveau à la rue Trompette ?

— Moi aussi, colonel.

— Et vous aussi, docteur ; et qu'avez-vous appris?

— Que M"^ de Sainte-Assise avait reparu depuis dix-huit mois environ.

— C'est ce qu'on m'a dit, colonel.

LA FREDEKigiE. 43

— El qu'après s'ùlre relirée aux Loges, clans la forôl de Saint-Germain, elle y était morte.

— Exactement ce qu'on m'a dit.

— Pauvre M''^ de Sainte-Assise!

— Une sainte que nous avons calomniée dans notre esprit 1

— iMais qui donc a hérité de ses biens?

— Je l'ignore.

— Qui donc a eu la?...

— Qui donc a eu la?....

Les deux hommes se turent : leur circonspection survivait à la mort.

— Vieille sibylle desséchée, murmura le colonel.

— Vieux squelette, murmura à son tour le docteur.

— Donnons une larme de regret à l'excellente nièce de notre ami, dans le lieu peut-être où elle repose pour toujours.

— Oui, colonel ; Dieu ait son âme ! (Si je pouvais aller te prendre par les cheveux pour te faire dire où est la Frédérique ! )

— Prions pour elle, docteur. (Que ne puis-je aller te tirer par les pieds afin de t'arracher le nom de celui à qui tu as donné la Frédérique! )

— La mort est un spectacle touchant, colonel.

— Très-touchant , docteur. Sortons , nous finirions par nous enrhumer.

Deux hommes ordinaires, après cette dernière tentative, auraient mis la clef sous la porte; ils auraient renoncé à penser plus longtemps à une chimère.

Cette résolution était bien marquée dans leurs paroles,

44 LA FREDERIQUE.

leurs gestes, leurs soupirs, lorsqu'ils se quittèrent, le jour de leur visite au cimetière ; mais était-elle sincère?

— Que vois-je! s'écria le colonel, en lisant quelques mois après dans un journal les lignes suivantes :

(( Il a été perdu à quelques lieues de Paris, il y a deux ans environ, un carlin affreux, âgé d'environ vingt ans, aveugle on présume, sans poil, sourd et impotent ; répondante peine au nom de Coquette qui est son nom. Deux mille francs de récompense à qui pourra donner des nouvelles de cet animal. Se rendre au bureau du journal où la somme sera immédiatement comptée après déposition et vérification des renseignements. »

Il y a une baleine sous roche! s'écria le colonel. Deux mille francs pour un vieux chien ! c'est le docteur ! c'est le docteur! D'ailleurs comment douter que c'est lui? Le nom du chien, la somme! Ah ! il y pense, il s'en occupe encore ! Et moi donc ? Contreminons ! A moi la contre-annonce.

Dans tous les journaux de Paris on lut le lendemain :

« Si la personne qui aura reçu deux mille francs pour renseignements donnés sur un carlin affreux, sourd, aveugle, impotent, répondant à peine au nom de Coquette qui est son nom, veut prendre la peine de répéter les mêmes renseignements au colonel X...., en attente tous les jours de midi à six heures au cabinet de lecture du sieur Dumont, libraire, au Palais-Royal, cette personne touchera à titre de récompense la somme de six mille francs comptant. »

Tout Paris fut ému. Il n'y a eu depuis cette annonce que celles des deux serruriers de la rue Richelieu qui aient autant causé de rumeur. On ne voyait dans les rues que des rentiers cherchant de vieux carlins.

LA FUÉDÉRIQLE. 45

Le docteur avait frappé un coup de maître.

Trois jours après la publication de son annonce, un homme, un paysan, se présentait chez le docteur, qui avait appris, et c'est tout ce qu'il avait appris à Saint-Germain, le jour où il avait rencontré le colonel, que le chien de M"^ de Sainte Assise lui avait été volé à quelques lieues de Paris.

— Mon bon monsieur, lui dit le paysan, je suis un honnête homme.

— Il n'y a qu'à te voir.

— Je n'ai pas volé le chien.

— J'en suis sûr.

— Ni le collier où il y avait le nom de la bête.

— Si tu n'as pas volé le chien, tu n'as pas volé le collier.

— Sans doute, quoiqu'il fût d'argent.

— Qu'est devenue la bête ?

— Je ne l'ai pas tuée, mais elle est morte.

— Tant mieux ! Il ne s'agit pas de savoir si tu l'as tuée ou non. Où as-tu trouvé ce carlin?

— J'étais garçon d'auberge sur la route de Fontainebleau : une diligence s'arrête...

— Où allait cette diligence?

— Attendez ! c'étaient les Aigles. L'Enflammé conduisait. Je vous dirai cela... Une dame descend...

— Mais où allait la diligence?

— Ne vous l'ai-je pas dit? à Orléans. La dame veut monter, elle appelle son chien, pas de chien; le cocher crie de s'embarquer : la dame appelle toujours, le cocher ne cesse de crier ; enfin on met par force la dame dans la diligence, on ferme; en route! Le lendemain je retrouvai le chien.

— Est-ce bien vrai tout ce que tu me dis là ?

46 LA FllÉDÉRIQUE.

— Voilà sa peau, répondit le paysan en montrant au docteur une casquette.

— Qu'on lui compte la somme, dit le docteur après avoir examiné la dépouille de Coquette.

Si, de son côté, le colonel eût immédiatement opposé annonce à annonce, il aurait pu couper la ligne au docteur, car le paysan ne manqua pas de courir répéter au colonel les mêmes renseignements ; mais, en sa qualité d'antiquaire, ne recevant que les journaux du surlendemain, il laissa forcément trois jours d'avance au docteur, qui était déjà à Orléans chez M''^ de Sainte-Assise.

iM''^ de Sainte-Assise rit à ébranler toutes ses dents, à casser ses os les uns contre les autres, lorsque le docteur lui eut dit , avec tous les ménagements dus à la vertu , que le bruit avait couru qu'elle avait quitté Saint- Germain avec un Italien dont elle était éperdumenl amoureuse. — Moi ! répondit-elle, mais je suis partie avec un prêtre portugais chargé déporter de Tunis à Orléans des reliques de sainte Monique, ma patronne. Ayant toute confiance en elle pour mon salut, j'ai voulu habiter la ville qu'elle venait sanctifier de ses restes.

— Comme on calomnie ! dit en soupirant le docteur. Et ce qui prêtait une malheureuse vraisemblance à cette accusation, c'est que vous avez dit à d'autres que nous...

— Qu'avais-je dit, monsieur le docteur?

— Que vous aviez donné la tasse de votre oncle à cet Italien ou à ce Portugais.

— Pourquoi la lui aurais-je refusée? et quelle conséquence tirer d'un si mince cadeau? Que n'a-t-il pu le garder plus longtemps...

LA FIIKDKRIQUE. 47

— Le saint homme serait?...

— Il est mort.

— Excellent homme ! Et la tasse de votre oncle ?...

— 11 me l'a rendue.

Le ciel se peignit dans les yeux du docteur. Une lasse avec des ailes flamboyait devant lui.

— Et où est-elle maintenant ? demanda-t-il avec la joie, l'impatience, l'enivrement d'un père qui va recevoir dans ses bras un fils prisonnier, un fils exilé depuis vingt ans.

M''^ de Sainte-Assise ouvrit alors une armoire semblable à celle qui cachait autrefois la Frédérique, et le docteur vit sous ses rideaux de satin rose, assise comme une reine sur son coussin en velours, la lasse souveraine.

— C'est un hommage que j'ai voulu rendre à la mémoire de mon oncle en la replaçant ainsi dans un endroit pareil à celui qu'elle occupait lorsqu'il vivait.

Le docteur sourit, il fut ému, il trembla, il fut ravi, il fut exalté tout à la fois; enfin, malgré lui, le poids de l'adoration lui fit plier le genou ; il demeura en extase.

Mais, en se relevant, il comprît que l'objet de son culte ne pourrait jamais lui appartenir; celle qui le possédait en connaissait le prix. Si elle l'avait si bien gardé quand elle le croyait sans valeur, par quelle force se le laisserait-elle ravir, aujourd'hui qu'elle savait Tadmiration et l'envie qu'il excitait?

Le docteur n'avait d'ailleurs plus de courage pour recommencer ces luttes de géant. Il sentait surtout sa faiblesse depuis qu'il avait détendu son énergie dans l'effusion immense à laquelle il s'était abandonné devant la Frédérique retrouvée.

Chaque jour, car il s'était établi à Orléans, il venait saluer son idole, et il s'en allait content. Un jour qu'il ne s'en était pas allé et qu'il la tenait dans ses mains, élevée jusqu'à la hauteur de sa bouche, l'effleurant de ses lèvres , la caressant des yeux, des doigts, de l'âme, le colonel entra.

— Où est M"'' de Sainte-Assise? dit-il ; j'ai à lui parler... j'ai... — iM'^* de Sainte-Assise s'était montrée. — J'ai cent mille francs à vous offrir pour la tasse de votre oncle.

— Monsieur le colonel, répondit le docteur André, j'ai épousé la tasse en épousant M"^ de Sainte-Assise, qui est pour vous comme pour tout le monde M""^ André.

— Mille tonnerres ! voilà une bombe à laquelle je ne m'attendais pas.

— Oui, colonel, M"^ de Sainte-Assise est ma femme. Le colonel se retira en disant :

— Gredin! je n'ai plus qu'une ressource, mais je l'emploierai, dussé-je perdre la vie. Je te ferai...., et j'aurai la tasse du comte de Sainte-Assise.

C'élait en 1744 et pendant la guerre dite de Succession, non cette guerre que fil la France, sous Louis XÏV, pour donner la couronne d'Espagne à un descendant de ce grand roi, mais bien pendant cette autre guerre, plus inconcevable encore, dont nous crûmes devoir aussi nous mêler, afin de mettre Charles VII, auparavant Électeur de Bavière, sur le trône d'Autriche aux dépens de Marie-Thérèse.

Nous sommes sur le théâtre même de celte lutte inextricable, où tous les rois d'Europe prirent part, quatre monarchies ayant des prétentions à la couronne flottante de l'empereur Charles YI, décédé. Nous sommes à Weissembourg, ville frontière placée entre l'Allemagne et la France, entre des canons autrichiens et des canons bavarois et français, dans une petite cité prise tantôt par les uns, tantôt par les autres; le matin occupée par les alliés de Marie-Thérèse, le soir par les soutiens de l'Électeur Albert de Bavière. Voilà la grande

aftairc, collo, par conséquent, qui nous touche le moins. Voici la petite, celle qui, après plus d'un siècle écoulé, intéressera poul-ètro beaucoup plus le lecteur.

Pour le moment, ce sont les partisans de l'Electeur de Bavière, ou pour mieux dire les Français, qui possèdent la ville de \yeissembourg, et nous sommes devant l'auberge fort émue des Trois-SoleiU. Pourquoi appelée des Trois-Soleils? Parce que des croisées de cette mémorable auberge on voyait trois fois cet astre, cher aux aubergistes, pendant sa course céleste : le matin, à midi et le soir.

L'aubergiste Broc disait avec beaucoup d'anxiété à son fidèle domestique, sommelier et cuisinier Margotin, infiniment plus philosophe que son maître :

— Margotin, avant-hier nous étions Français, hier nous étions Autrichiens; nous voilà redevenus Français; que serons-nous demain

— Encore Autrichiens, peut-être; et puis après-demain

— Le plus clair de notre affaire, vois-tu, Margotin, c'est que nous ne gagnons que des coups de fusil à tous ces beaux changements.

— Faites excuse, patron, nous gagnons quelquefois des coups de sabre.

— Français et Allemands pillent tout ici, poursuivit maître Broc, les uns en criant : Vive l'Électeur de Bavière I les autres en criant : Vive Marie-Thérèse I 11 est vrai qu'ils ne se traitent guère mieux entre eux. Margotin, vit-on jamais rage pareille? Ils ne font plus de prisonniers.

— C'est plus tôt fait, maître Broc, ils se grillent à la minute, comme nos côtelettes.

— Est-ce que cela va durer longtemps ainsi?

— A la place des habitants de Weissembourg, j'en finirais une bonne fois pour toutes avec les uns comme avec les autres.

— Et que ferais-tu, Margotin? Voyons ta politique?

— Je mettrais le feu à la ville Ils seraient tous bien

attrapés. Elle ne serait plus ni à prendre, ni à reprendre.

— Et notre auberge des Trois-Soleils?

— Je n'y pensais pas, dit Margotin.

— De la prudence! Margotin, de la prudence! Ouvrons

discrètement, au contraire, notre auberge à tout le monde. Chauffons nos fourneaux pour les Allemands aussi bien que pour les Français; et si nous devons être encore longtemps exposés à subir ces brusques changements, appelle-moi Broc devant les Français.

— Oui, patron.

— Brocmann ou Brocneider devant les Allemands. Cela nous vaudra peut-être un peu plus d'égards de la part de ces enragés soudards, qui ont jugé à propos de faire de mon auberge leur quartier-général.

— Mais moi, reprit Margotin, qui m'appelle Margotin et qui veux aussi partager ces égards, comment m'appellerezvous en allemand?

Maître Broc, après avoir longtemps cherché sous son bonnet de coton blanc :

— Margotin.... Pourquoi t'appelles-tu Margotin? C'est difficile d'en faire un nom allemand Margotmann cela

ne va pas Je t'appellerai Fritz. •

— Ce n'était pas la peine de tant chercher.

— Et pour mieux faire illusion, pour qu'on te croie bien Allemand, lu diras une poule en parlant aux Français, et une boule ou un boulet quand tu auras affaire aux Aile-

— Rebosez-fous sur moi, bâtron.

— Drcs-pien, Fritz! Mais il me semble qu'une voiture traverse la place. Toi qui as de bons yeux, regarde

— Ma foi, c'est bien deux voitures Ça vient de France...

— C'est bien choisir son temps pour voyager.

— Et quelle tournure ça a-t-il, ces deux voitures? — Riche?

— Comme ça! comme ça! Marchand de clincaillerie

ou de bonneterie. Un homme en descend Le major de la

place lui demande ses papiers. ...

— C'est l'instant difficile.

— Allons! ils sont en règle parfaitement en règle : le

major de la place les lui rend.

Les deux voitures se dirigèrent d'abord vers l'auberge des Trois-Soleilsy et le même voyageur qui venait de descendre, descendit une seconde fois pour dire vivement à maître Rroc:

— L'aubergiste! je veux d'abord déjeuner, puis une chambre pour me reposer.

La main sur son bonnet de coton, maître Rroc répondit au voyageur :

— De chambre, il n'y en a plus, les officiers français les occupent toutes; mais de déjeuner, il n'y en a pas, les officiers autrichiens ont tout mangé hier à souper.

— Comment?

— Tout mangé. Monsieur. Ils auraient dévoré les serviettes si j'avais eu l'imprudence de leur en donner.

— Quoi ! je ne puis me procurer, môme à prix d'argent...

— A prix d'argent C'est bien difficile.

— Mais à prix d'or ?

— Que désire monsieur?

— Quelque chose de bon, de substantiel La route m'a

affamé.

Après avoir tourné et retourné son bonnet de coton dans ses mains méditatives, maître Broc dit au voyageur si maladroitement fourvoyé dans cette place de guerre :

— Je viens de faire mettre pour moi un dernier gigot à la broche... Je ne vois pas pourquoi je ne vous le céderais pas.

— Je ne le vois pas non plus, maître? maître?

— Broc pour vous servir.

— Maître Broc, votre gigot est à moi.

— H est à vous. Tant pis pour les Prussiens s'ils reviennent après que vous l'aurez mangé! Ahl s'ils reviennent

avant

— C'est mon affaire

— C'est votre affaire. Mauvaise affaire pour toi, pensa maître Broc en jetant un regard scrutateur sur son nouvel hôte, que ce regard traita en marchand fort peu capable de se mesurer avec le moindre Prussien,

— A propos, reprit le voyageur descendu aux Trois-So- LEILS, ordonnez que mes deux voitures soient promptement remisées.

— Oui, Monsieur Mais est-ce que les voyageurs qui

sont dans la seconde voiture en sont descendus?

— Qu'importe?

— Comment, qu'importe! s'écria maître Broc; je ne puis pas remiser les voyageurs et la voiture.

Le voyageur, que cette réflexion parut contrarier, ajouta : Il n'y a personne dans l'autre voiture.

— C'est différent Puisqu'il n'y a personne Mais il

y a des marchandises, du moins.

— Oui, des marchandises Quelques ballots.

— Monsieur est négociant?

— Je suis commis-voyageur.

— Et en quoi?

— En quoi?

Le voyageur n'aimail pas toutes ces questions; mais il sentait qu'il était très-imprudent de les laisser tout à fait sans réponse dans une ville pleine de suspicion comme l'était en ce moment AVeissembourg. Un aubergiste, en temps de guerre, est le premier espion de la cité. Le voyageur s'efforça donc de répondre :

— Je suis commis-voyageur en parfumeries.

— Ahl mais c'est très-joli, dit maître Broc, commis-voyageur en parfumeries. El monsieur vient de Paris, la capitale de la pommade?

— Je viens de Paris, la capitale de la pâte d'amande, oui Monsieur.

— Et Monsieur va?

— Que diable cela peut-il vous faire, maître Broc, de savoir où je vais ! répondit le voyageur, dont la patience, comme on le voit, n'était pas à toute épreuve.

— Je vous demande pardon, reprit maître Broc, si cette question vous déplaît, mais je suis forcé par l'autorité de vous

l'adresser Il faut que j'écrive sur mon livre qui vous êtes,

d'où vous venez, où vous allez

— Eh bien ! écrivez sur votre livre que je vais à Berlin.

— Ah 1 Monsieur va à Berlin. Ils manquent donc de parfumerie à Berlin?

— Complètement. Les savons surtout sont très-demandes.

Mais je vous en prie, monsieur Broc, allez faire rentrer mes deux voilures et disposer pour moi un couvert. — Oui, Monsieur, je vais faire rentrer vos deux voilures

— Allez.

Le voyageur se crut enfin débarrassé du personnage de maître Broc et de ses questions.

— Maître Broc revint mystérieusement sur ses pas.

— J'y pense, dit-il, puisque vous êtes parfumeur et marchand de savons, vous devez savoir beaucoup de choses sur Paris, beaucoup de nouvelles. Qu'y fait-on en politique?

— Ce qu'on y fait? — Le voyageur avala sa rage. —

Ce qu'on y fait! On s'y lave encore les mains.

Broc se retira, satisfait de la réponse, pour faire place à Léonard, le domestique de notre voyageur.

— Ces gens-là. Monsieur, dit Léonard, ces gens-là sont vraiment d'une curiosité insupportable.

— Toi aussi, lu as été questionné?

— Ah ! Monsieur, ils me demandent tous ce que c'est que cette voiture d'où ils n'ont vu descendre personne.

— Mais c'est intolérable! s'écria le voyageur. Répondsleur qu'elle renferme des parfumeries, ce que j'ai répondu moi-même à cet indiscret, à cet impertinent aubergiste des Trois-Soleils. Au surplus, qu'est-ce que cela leur fait? Qu'est-ce que ces gens-là?

— Ces gens-là. Monsieur, ce sont des mousquetaires, des dragons, des hussards, des diables qui veulent qu'on leur réponde, et auxquels il n'est pas prudent de répondre : — Qu'est-ce que cela vous fait?...

— Encore une fois, dans celte voiture, il y a ce qu'il y a.

— Oui, Monsieur. Cependant, Monsieur, entre nous...

— Il ne me plaît pas de faire connaître ce qu'elle renferme.

— Sans doute. Pourtant, Monsieur, convenez de vous à moi

— Ah çà! Est-ce que tu voudrais encore savoir, toi aussi?

— Oh! moi...

— Prends garde !

— Je vous jure que je ne veux plus rien savoir.... Depuis que j'ai voulu savoir... et depuis que vous m'avez si bien

exprimé votre mécontentement à l'endroit passons sur

l'endroit, c'est fini.

— A la bonne heure. Mais si jamais lu t'avises I...

— Monsieur n'a rien à m'ordonner?

— Si fait ! J'ai à l'ordonner d'aller l'asseoir près d'un gigot.

— Vous avez découvert un gigot dans cette ville affamée?

— Oui.

— De cheval ?

— De mouton.

— De mouton !

— Va l'asseoir près de ce gigot qui est à la broche et apportes-y tous tes soins.

• * — Ah ! Monsieur

— Nous sommes presque en Allemagne ici... Ils mangent la viande crue... Veille à ce que mon gigot soit cuit à point.

— Il sera cuit à point, Monsieur, je vous en réponds.

— Léonard !

— Monsieur.

— Tu me déboucheras une bouteille de Bordeaux.

— Deux, si Monsieur le veut.

— Je le veux.

— Je VOUS remercie.

— Pourquoi me remercies-tu?

— Par politesse

— Pour le Bordeaux ?

— Oui, Monsieur, j'y suis né.

— Drôle !

Revenant sur ses pas, Léonard s'approcha discrètement de son maître et lui dit :

— Monsieur!

— Eh bien ! tu ne t'en vas pas?

— Vous m'avez expressément recommandé de vous rappeler, dans chaque ville où nous serions forcés de nous arrêter

— Quoi donc?

— Que vous n'êtes qu'un simple commis-voyageur.

— Oui.

— Que vous ne devez jamais sortir du caractère pacifique de votre profession.

— Sois tranquille, Léonard. Va veiller au déjeuner.

— Que dans aucune occasion, sous aucun prétexte, vous ne seriez jamais le capitaine de dragons, marquis de Bourvoisin.

— C'est très-juste; mais va veiller au déjeuner

— Que

— Cours au gigot!

— Que

— Si tu ne t'en vas pas !

— Je vois qu'il était inutile de rappeler à M. le marquis la douceur de caractère

— Attends, gredin !

58 UNE MISSION TROP SECllÈTE.

Léonard avait disparu.

En so promenant dans une des salles basses de l'auberge, le marquis de Bourvoisin se disait : Dans quelques heures j'aurai frauclii la frontière; je serai en Allemagne; je n'aurai plus rien à redouter de la curiosité de ce tas de pies bavardes... Curiosité bien inutile! S'il n'y a que moi pour

leur faire connaître ce que renferme celte voilure!

D'ailleurs, pourquoi le sauraient-ils?... Le temps où nous vivons autorise, il est vrai, cette inquiétude... La guerre... presque l'invasion... Et moi-même, est-ce que je ne voudrais pas savoir quelle est celle troisième voiture qui s'est constamment tenue derrière nous pendant plusieurs lieues? — Que signifierait cette obstination?... Voilà, je me fais aussi des idées... je creuse des suppositions. Il fallait bien que cette voiture fût derrière ou devant... quand il n'y a qu'un seul chemin à suivre. Bah! tout ira bien. Le plus difficile de ma mission est fait. Mon passeport, il paraît, ne laisse rien à désirer, même aux plus difficiles. Depuis douze jours que j'ai quitté Paris, je suis le parfumeur le plus avéré du royaume... C'est à merveille. Mais, grand Dieu ! qu'aura dit madame de Fontenay, mon adorable veuve, quand elle aura reçu comme un coup de foudre la nouvelle de mon départ?... Elle que je devais épouser le lendemain!... Partir ainsi la veille d'un mariage, sans pouvoir même lui faire mes adieux; ne pouvoir seulement lui dire où j'allais! Je n'ose me figurer ce qu'elle aura pensé; j'ai peur de me peindre sa colère! — Me pardonnera-t-elle à mon retour à Paris? Perdre son amour, manquer un si heureux mariage ! Ce serait cruel. Mais pouvais-je refuser? Non! non! cent fois non! mille, mille fois non! C'était ma fortune, mon avenir...

UNE MISSION TUOr SECRÈTE. 59

— Monsieur! Monsieur!

— Qu'y a-t-il donc?

C'est Léonard qui revenait do la cuisine et entrait tout agité dans la salle basse.

— Monsieur, on m'a insulté on m'a

— Voyons, parle, Léonard.

— Ah ! Monsieur! cet afîront Quel affront!

— Texpliqucras-lu? ^

— Je veillais sur le gigot.

— Très-bien.

— Ahl Monsieur, il était bien de mouton.

— Comment il était!...

— Je vieillais donc sur le gigot : un gigot superbe, doré, onctueux, parfumé Il était cuit .... J'allais le décrocher

— Continue I

— Tout à coup, de jeunes officiers entrent dans la cuisine un entre autres! Oh! celui-là, je le reconnaîtrais il a une large cicatrice au front

— Achèveras-tu ?

— Retire-toi de là ! me disent-ils. — Pourquoi donc me retirer? — Ce gigot est à nous, — Comment! il est à vous! — Et ils me repoussent, ils me renversent. Je m'écrie : Ce gigot est pour mon maître ! — Ton maître le parfumeur? — Oui, le parfumeur. — Ils rient plus fort, ils se moquent de plus belle. — Bref! le gigot est décroché. Ils vont l'emporter; je m'élance.... Je tire d'un côté, ils tirent de l'autre; bref!

le gigot leur reste Je m'écrie : Mon maître le saura! —

Va dire à ton maître que s'il fait le méchant, me disent-ils, il prendra autour de la broche la place du gigot.

— Les insolents I interrompit à la fin le marquis de Bourvoisin à cet endroit du récit de l'infortuné Léonard, qui reprit ainsi, fort de l'assentiment de son maître :

— Je lève la main.

— Bravo, Léonard !

— Ils lèvent le pied.

— Ensuite?

— Ils m'ont battu, rossé

— Les misérables! — Je ne déjeunerai donc pas?Oiî sontils?

— Dans la salle à manger.

— Combien sont-ils ?

— Beaucoup.

— Tant mieux !

— Mais, Monsieur le marquis, prenez garde

— Reste ici !

Bourvoisin disparut.

— Il n'avait pas besoin de me recommander de rester ici, murmura Léonard, qui ajouta : Il arrivera trop tard. D'ailleurs, ils sont là-bas une douzaine de brise-tout plus violents les uns que les autres. S'ils étaient vêtus comme moi, on les appellerait canailles. Ils ont l'habit militaire, le chapeau sur l'oreille, l'épée au côté, ce sont d'aimables étourdis

Léonard fut interrompu au milieu de son monologue philosophique par une voix qui l'appela. Il se retourne :

— Vous ici, madame de Fontenay I

— Pourquoi cet étonnement? Ah çà! crois-tu donc que c'est pour rien que je t'ai placé auprès de M. de Bourvoisin ?

— Non, Madame, mais

— Crois-tu que c'est pour rien que tu es chargé de me dire,

heure par heure, depuis un on, tous ses projets, toutes ses démarches?

— Non, Madame Mais il me tuera, s'il sait que je vous

ai prévenue de notre départ de Paris.

— Rassure-toi. Je lui dirai que je l'ai fait espionner par... par n'importe qui. Il n'y a pas que toi d'espion en France.

— Oh ! Madame, cela est vrai. D'abord, il y a vous.

— Cette femme est-elle jeune ?

— Quelle femme ?

— Est-elle jolie ?

— Mais quelle femme ?

— Est-ce une bourgeoise? Est-ce une femme de qualité?

— Mais quelle femme? quelle femme?

— Celle qui est avec le capitaine, avec le marquis de Bourvoisin, ton maître.

— D'abord, nous n'avons pas de femme.

— Tu mens!

— Ensuite nous ne sommes plus ni marquis, ni capitaine, depuis que nous avons quitté Paris.

— Tu mens 1 tu mens !

— Je vous jure, madame, que nous voyageons comme de simples parfumeurs.

— Des parfumeurs, monsieur Léonard ; la- plaisanterie !...

— Nous vendons, ou plutôt nous allons vendre je ne sais où des savons, des essences, des parfums, des gants, des poudres et du rouge.

— Léonard, ma patience !....

— Mon maître s'appelle Martinelli

— Tais-toi !

— Je me tais.

— Voyons, voilà cinq louis, et réponds à mes questions. Qu'est-ce que cette voiture que vous accompagnez depuis douze jours, depuis votre départ de Paris?

— Je l'ignore.

— Impossible : Tu le sais

— Je vous proteste, Madame

— Voilà encore dix louis : As-tu vu descendre quelqu'un de celte voiture?

— Jamais.

— Léonard 1

— Je n'ai jamais vu monter ni descendre personne.

— Léonard 1 Léonard I

— Jamais !

— Tu n'as jamais vu non plus ni lever, ni baisser les stores?

— Jamais non plus.

— Quoi ! tu ne peux ou tu ne veux rien me dire ?

— Je ne sais rien.

— Regarde ces quinze louis.

— Je sais seulement... Il paraît, d'après ce que j'ai pu voir, que nous avons ordre

— Ordre de qui?

— Si madame m'interrompt

— Continue?

— Que nous avons ordre de suivre cette voiture à trois cents pas de distance le jour et à deux cents pas la nuit.

— Il y a donc quelqu'un dans cette voilure?

— Comment vous répondre, madame?

— Ah! c'est trop de mystère pour qu'il n'y ait rien. Voyons, ne te fais pas arracher les paroles avec des tenailles. Tu dois savoircommentcettevoitureest disposée à l'intérieur.

— Comment le saurais-je? Je n'y suis jamais entré je

n'en ai môme jamais beaucoup approché.

— El l'extérieur?

— L'extérieur est comme toutes les voitures de voyage, lourde, pesante, massive, portant un coffre derrière

— Un coffre, dis-lu ?

• — Oui, madame, un coffre haut et carré.

— Et ce coffre est fermé?

— Ce ne serait plus un coffre s'il n'était pas fermé.

— Ne me trouble pas avec tes réflexions. .. oui ... un coffre. . . c'est cela... quelle idée !

— Elle a une idée, pensa avec effroi Léonard.

— Léonard ?

— Madame.

— Descends sous la remise ; dégage les courroies passées dans les boucles de ce coffre.

— Grand Dieu 1

— Ouvre-le.

— Mais, madame, mais la serrure?...

— Eh bien ! quoi, la serrure ?

— Je n'ai pas la clé.

— Voici la clé d'or : prends ces quinze louis tu ouvriras ce coffre

— Je l'ouvrirai mais

— Tu le forceras tu le briseras fais comme tu voudras, mais ouvre-le et vois ce qu'il renferme.

— Oh 1 madame !

— Je ne te dis pas de pénétrer dans la voiture.

— Oh! il n'y a pas de danger Il y en a trop, je veux

dire. Le capitaine me ferait sauter la cervelle.

— Va et reviens.

— Mais encore une fois, madame, si M. le marquis vient à savoir...

— S'il te chasse, je te prends à mon service.

— Et s'il me tue?

— Tu n'auras plus besoin de servir.

— C'est vrai.

— Mais ne crains rien : Va, je t'attends ici.

Léonard, fort peu résolu, se retira pour accomplir ce grand acte de résolution.

Enfin! je l'ai trouvé, s'écria quand elle fut seule M"® de Fontenay : ce n'est pas sans peine, ce ne sera pas du moins sans résultat profitable. Qu'on appelle cela un coup de tête, très-bien, à merveille 1 comme on voudra. Coup de tête, soit ! Il n'y a jamais que les coups de tête qui réussissent. Madame de Fontenay n'avait pas achevé sa dernière phrase, que Margotin conduisant le major de la place, se présenta à elle pour dire ensuite au major :

— Voilà, major, la dame qui vient d'arriver.

— C'est bien ! laisse-moi maintenant.

Et Margotin se retira.

— Madame, débuta par dire le major, nous vivons dans

des temps difficiles, inquiets, soupçonneux la guerre que

nous fait l'Autriche ou que nous faisons à l'Autriche, demande des garanties aux voyageurs qui se disposent à traverser la frontière. Je n'ai pas voulu laisser à d'autres que moi le soin délicat, pénible, de voir vos papiers.

— Mes papiers. . . . Quels papiers ?

— Votre passeport.

— Je suis partie si soudainement de Paris. ... je ne pensais pas qu'il fût nécessaire.....

— Au contraire, madame.

— Je n'ai pas de passeport.

— Cependant, madame

— Eh! monsieur, les passeports sont faits pour mentir. D'ailleurs, que vous dirait un passeport que je ne puisse vous dire moi-même. Il vous dirait, par exemple, en parlant de ma personne : Front élevé

— Très-beau, madame.

— Yeux presque noirs.

— Très-expressifs, madame.

— Bouche ordinaire.

— Très-gracieuse, madame.

— Teint

— Rose et délicat, madame.

— Taille moyenne.

— Charmante, madame.

— Voilà ce que vous dirait un passeport, mais ce qu'il ne vous dirait pas, c'est que j'ai vingt-cinq ans : il dirait dixhuit. H ne vous dirait pas que je suis veuve, que j'aime un capitaine de dragons dont je croyais être aimée ; que j'étais à

la veille de l'épouser; qu'il est parti soudainement avec

avec je ne sais qui, pour aller je ne sais où et que je suis

depuis douze jours à sa poursuite. Voilà, monsieur, assurément, tout ce qu'un passeport, je le suppose, ne vous dirait pas. Etes-vous satisfait, monsieur?

— On ne peut plus satisfait, madame, et au point que je vous arrête.

— A'ous m'arrêtez !

66 LNE MISSION moi' SECRETE.

— Je vous arrête : Vous êtes ma prisonnière.

— Mais, monsieur....

— Rassurez-vous, madame, vous serez libre dès que vous aurez reçu de Paris ce passeport dont vous vous êtes si finement raillée.

— En vérité, monsieur

— Je vous l'ai déjà dit, madame, nous vivons dans des temps difficiles, nos ordres sont sévères : il se passe en ce moment en Europe des événements très-graves; on peut porter à l'étranger des secrets d'État.

— Mais une femme, monsieur, une femme.

— Précisément, madame, on nous a prévenus on est

vaguement instruit que c'est par l'intermédiaire d'une femme qui doit passer la frontière pour aller à Vienne, sous le prétexte d'aller à Saint-Pétersbourg, que doit être communiqué aux Autrichiens tout noire plan de campagne.

— Mais je ne vais nulle part.

— Comment vous n'allez nulle part !

— Je vous l'ai dit : je suis à la poursuite d'un homme qui m'a promis

— Permettez, madame, c'est vous qui dites cela c'est

votre passeport qui le prouvera. Mais rassurez-vous, madame, pendant les quinze ou vingt jours que vous allez être forcée de passer ici pour attendre de Paris l'envoi de ces papiers, on aura pour vous tous les égards dus à votre personne.

— Quinze ou vingt jours!

— Pas moins, madame. Paris est loin.

— Quinze ou vingt jours!

— Vous pourrez ensuite poursuivre jusqu'au bout du monde cet heureux capitaine de dragons.

— Mais, monsieur, il ne m'attendra pas, il mettra à profit ces quinze ou vingt jours que je suis condamnée à passer ici ;

quand je serai libre, j'aurai perdu ses traces il sera bien

loin d'ici

— H est donc ici ?

— Imprudente ! se dit intérieurement madame de Fontenay ; j'allais peut-être le compromettre. Elle se reprit ainsi : Oh ! non, il n'est pas encore à Weissembourg... non, je ne le crois pas... je ne sais même s'il y viendra... vous voyez que je vous dis tous mes secrets... Allons, capitaine, laissez-moi ma liberté en échange de ma franchise... je vous en conjure...

— Je le voudrais, madame, mais c'est un droit que je n'ai pas. Mon général seul...

— Eh bien I je verrai votre général, je le fléchirai...

— Je ne le pense pas, madame, il n'est plus jeune.

— Moi prisonnière; allons donc, monsieur, jamais!

— Pourtant, madame...

— Jamais! jamais! vous dis-je. A quinze ans, monsieur, on me mit malgré moi au couvent : un couvent avec doubles murs, triples portes, triples serrures : une prison, enfin. Je trouvai le moyen de m'échapper. Je m'en irai bien d'ici comme je me suis évadée du couvent.

— N'essayez pas, madame... ce serait inutile... ce serait peut-être périlleux... mais en attendant vos papiers, croyezmoi toujours tout dévoué à vos ordres et à votre service. Patientez, madame, patientez.

Le major s'inclina avec respect et se retira.

— Prisonnière! s'écria madame de Fontenay quand il ne fut plus là, et M. de Bourvoisin libre de continuer son

voyage, de passer la frontière avec... avec qui, mon Dieu! Moi, forcée de rester ici... c'est une dérision... je ne serai pas venue ici pour... pour rester ici. Mais Léonard ne revient pas... Aura-t-il eu peur?... s'y sera-t-il pris maladroitement? Il tarde bien... Ah! M. de Bourvoisin, vous voudriez recommencer en m'épousant la folle vie d'autrefois : — les séductions, les intrigues, les enlèvements; non! non! monsieur, — tout à moi ou rien. Mais je me trompe peut-être... Cependant ce voyage mystérieux, ce départ brusque qu'il me tient caché... ces deux voitures... celte obscurité dans toutes les réponses de son domestique... Ah! voici Léonard!

— Eh bien, Léonard?

— Eh bien, madame, j'ai ouvert ce coffre.

— Ah! et qu'y as-tu vu, qu'y a-t-il? parle! mon impatience...

— Au premier rang, j'ai trouvé des boîtes pleines d'épingles.

— Noires ou blanches?

— Noires et blanches.

— Pourquoi des épingles noires?

— Je ne sais pas, madame.

— Je le sais, moi. Continue.

— J'ai vu ensuite d'autres boîtes pleines de mouches.

— Voilà! les épingles noires et les mouches... c'est pour une femme! dans cette seconde voiture il y a une femme... et tu oses me soutenir!!... Mais voyons ce que tu as encore trouvé.

— Des cartons pleins de rubans.

— Pleins de rubans! — Ah! des rubans!

— Mais, madame, tout le monde, les hommes comme les

femmes, portent des épingles noires, des mouches et des rubans... les hommes en portent en moins grande quantité, c'est vrai , mais enfin...

— Poursuis.

— Sous ces cartons il y en avait d'autres.

— Et dans ces autres qu'y avait-il?

— Des mouchoirs de batiste.

— Des mouchoirs de batiste! mes doutes deviennent des certitudes.

— Pourtant, madame, quel est l'homme qui se respecte un peu qui n'a pas aujourd'hui des mouchoirs de batiste? moi-même... seulement ceux que je viens de voir dans le coffre sont si petits, mais si petits...

— Tu vois!...

— Madame , il y a des gens qui aiment les petits mouchoirs de batiste.

— Laisse tes réflexions. Qu'as-tu encore découvert?

— Rien de plus.

— Rien de plus?

— Ah! pardon : j'oubliais. Au fond de ce coffre, que j'ai eu soin de bien fermer après l'avoir remis intérieurement dans l'état où je l'avais trouvé, j'ai découvert...

— Quoi donc?

— Ce livret.

— Donne-moi ce livret.

— Mais vous me le rendrez?

— Je te le rendrai... mais donne ! donne!

Madame de Fontenay prit avec vivacité le livret des mains de Léonard et l'ouvrit. — Après l'avoir lu d'un seul regard, elle s'écria :

70 UNE MISSION TKOr SECKKTE.

— Oh 1 c'est affreux !

— Est-ce qu'il y a des images?

— C'est affreux, te dis-je.

— Mais encore?...

— Si je doutais encore, voilà qui... Ahl M. de Bourvoisin!

— Le voici , madame I

— Qu'il vienne !

— Oh! madame, ne lui dites pas! !...

— Qu'il vienne! qu'il vienne 1

Léonard, qui ne tenait pas à être présent à celte entrevue, s'éclipsa.

C'est en s'échauffanl ainsi que Bourvoisin, sans voir madame de Fontenay, entra dans la salle commune de l'auberge : Le capitaine à la balafre s'en souviendrai 11 voulait m'embrocher à la place du mouton, c'est lui qui a son bon coup d'épée dans le bras; et j'ai déjeuné, parfaitement déjeuné! Léonard, nous partirons dans une heure, va tout préparer pour... Mais où donc est Léonard?...

Le marquis recula d'étonnement en apercevant madame de Fontenay, qui n'avait pas voulu l'interrompre dans son chanl de victoire.

— Emilie! Emilie!

— Moi-même, monsieur le marquis, moi-même.

— Vous êtes venue!... cette surprise! ce bonheur!

— Venue comme vous, monsieur, avec cette différence que je n'occupe qu'une seule voiture, tandis que vous... il vous en faut deux...

— Oh! deux !... Mais quel bonheur!,

— N'y en a-t-il pas deux?

— Je n'en occupe pas deux... Mais ô bonheur!

— Je ne dis pas que vous en occupiez deux... Si nous laissions un instant le bonheur, quel bonheur I oh! bonheur! — L'une de ces deux voitures est pour vous, l'autre pour...

— Excusez-moi , pardonnez-moi , Emilie , si je suis parti sans vous prévenir, sans vous dire adieu, mais....

— Voulez-vous être assez bon, monsieur de Bourvoisin, pour ne pas vous excuser et me dire tout de suite qui se trouve dans l'autre voiture?

— Dans l'autre voiture?

— Oui , monsieur.

— C'est que

— J'attends

— Voyez-vous, Emilie

— Je vois.

— Vous comprenez que

— Je comprends.

— Alors

— Alors j'attends toujours.

— Vous me promettez le secret?

— Je vous trouve ravissant d'embarras.

— Non, vous me promettez

— Je vous promets le secret.

— Que lui dire? pensa Bourvoisin affreusement torturé. Que lui dire? — Eh bien, madame, dans cette seconde voiture... figurez- vous

— Très-bien , je me figure, monsieur le marquis.

— Figurez-vous que la veille de notre mariage je me promenais sur la grande terrasse de Versailles.

— Vous aviez choisi un singulier jour pour vous promener.

— J'attendais une personne qui devait précisément servir de témoin à mon mariage avec vous. Elle avait affaire à la cour... je l'avais accompagnée

— Vous vous promeniez donc sur la grande terrasse de Versailles?

— Un valet de pied m'aborde, et me prie de la part de madame de Morinval

— Une des dames de compagnie de madame de Châteauroux?

— Oui, madame.

— Est-ce que vous n'avez pas aimé celte madame de Morinval?

— Le valet me dit

— Je vous demande si vous n'avez pas aimé cette madame?...

— C'est possible. Il me prie donc de la part de madame de Morinval de me rendre sur-le-champ dans une maison de la rue de la Paroisse, laquelle s'étend, comme vous savez, jusqu'à la grille du château même.

— Une maison obscure!

— Non... indifférente...

— Un rendez-vous ?

— Ça m'en avait tout l'air, je l'avoue.

— Un rendez-vous avec une femme que vous avez aimée 1

— Qu'y a-t-il de moins dangereux au monde?

— Un rendez-vous que vous acceptez?

— Franchement, il était difficile de refuser.

— Enfin I... mais cette seconde voiture, monsieur, celte seconde voiture?...

— Nous y arriverons, patience !

r\E AIISSION TROP SECRÈTE. 73

— Je n'en ai pas beaucoup, vous ne l'ignorez pas, monsieur le marquis.

— Ni moi non plus, vous ne l'ignorez pas non plus, madame.

— Poursuivez, monsieur.

— A vos ordres, madame. J'arrive à celte maison

— iMal famée.

— Bien famée, au contraire : c'est celle de mademoiselle Augustine, la célèbre couturière de madame de Chateauroux. Madame de Morinval y était déjà : elle m'attendait.

— Quand je ne serais venue à Weissembourg que pour entendre cette confidence,... murmura dans une interruption de dépit madame de Fontenay.

— Vous dites, madame?...

— Rien, monsieur, rien

— Si cette confidence vous lasse ou vous ennuie?...

— Oh nonl...

— C'est vous qui l'avez exigée, madame

— Donc, j'aurais tort

— Donc vous auriez tort... Faut-il continuer, madame?

— Il faut continuer, monsieur.

— Quand nous fumes seuls, madame de Morinval et moi, elle me dit avec mystère : « Monsieur de Bourvoisin, nous » avons pleine confiance en vous : vous êtes dévoué, discret, » et elle a daigné ajouter — brave et fidèle soldat. » Ce début n'avait rien que de fort courtois.

— Nous... pourquoi 7îo?^s? arrêta une nouvelle fois madame de Fontenay; quelle était l'autre personne, ou quelles étaient les autres personnes qu'on sous-cntendait si majestueusement ?

— Mais, madame, chaque chose a sa place...

— C'est qu'il y a hien des choses dans ce roman....

— Roman ! madame, roman I

— Ou histoire, comme il vous plaira. Vous plairail-il reprendre ?

— Puisque cela vous plaît, madame.

— Je vous en prie.

— Capitaine, a poursuivi madame de Morinval, on a méconnu vos mérites. A l'âge oij l'on peut être général, vous n'êtes encore que capitaine. — Ce n'est pas ma faute, ai-je répliqué à madame de Morinval qui a aussitôt réparti : — C'est, au contraire, beaucoup de votre faute, — non pas la faute de votre mérite ni de vos talents, mais la faute de votre caractère... mais glissons là-dessus. Nous voulons, monsieur le marquis, que, désormais, vous soyez tout ce que vous avez le droit d'être. Voici le service que nous attendons de vous.

— NouSj toujours nous ! ces façons de parler toutes royales m'intriguent fort, je vous l'avoue, monsieur de Bourvoisin, et je suis impatiente de savoir quel auguste personnage représentait à votre cour cette madame de Morinval.

— Vous alliez le savoir tout de suite si vous ne m'eussiez interrompu. Madame de Morinval a repris ainsi : — C'est madame de Châteauroux qui m'envoie vers vous.

— Madame de Châteauroux! s'écria dans une éclatante interruption madame de Fontenay, et cette fois l'interruption était pleinement justifiée ; madame de Châteauroux ! elle qui vous a fait mettre deux fois à la Bastille, elle qui a toujours été un obstacle à votre avancement, ellel...

— C'est le cri que j'ai jeté moi-môme, quand j'ai entendu prononcer le nom de la duchesse de Châteauroux.

— Continuez, monsieur de Bourvoisin, cela devient intéressant.

— Elle oublie, a poursuivi madame de Morinval, les torts fort graves que vous avez eus envers elle ; il ne sera plus question des couplets odieux que vous avez écrits contre sa personne; elle oublie enfin et pardonne.

— Madame de Cbâleauroux oublie et pardonne, chanta entre les dents madame de Fontenay : — Il y a là-dessous un piège, mon cher monsieur de Bourvoisin ; il y a un piège là-dessous.

— Je me suis dit cela comme vous, et j'ai découvert aussitôt le piège. Mais piège n'est pas le mot, à vrai dire, c'est contre-mine. Connaissez d'abord tous les faits pour apprécier l'événement. Indigné de rester enfoui sous mon grade de capitaine, dégoûté de mille injustices, j'ai écrit, la rage au cœur, dans la pensée où j'étais de quitter pour toujours le service, non pas une chanson cette fois, mais un poëme tout entier contre la favorite. Dans ce poëme dont presque tous les chants ont déjà circulé dans les antichambres de Versailles, je raconte les misères d'un officier qui ne veut pas ramper, se faire le porte-queue soumis de la courtisane en titre : je trace ensuite, avec la gaieté et l'indépendance d'esprit qu'on veut bien me reconnaître, la vie, les mœurs, les capri-. ces, les fantaisies, le despotisme de dentelle de la Cléopâtre de Trianon. La contre-mine est là. Pour parer le coup qu'elle allait recevoir, la duchesse qui a tout su, et le poëme et ce qu'il chante, est venue vers moi, m'a fait demander indirectement la paix par madame de Morinval, par une femme qu'elle savait avoir eu pour moi autrefois quelque tendresse; et en échange d'une récompense qu'on ne m'a pas dite, mais

qu'il est poiniis de soupçonner Irès-brillanle, elle me cliargc d'une mission de la plus haute importance à Saint-Pétersbourg. Ainsi le poëme satirique ne paraîtra pas, ainsi il m'est fait justice, ainsi je rentre en faveur, ainsi je deviens un homme politique sans cesser d'être militaire, au contraire, puisque le grade...

Sans dire tout ce que ce récit lui inspirait, madame de Fontenay le coupa pour s'écrier une sixième ou une dixième fois : Mais cette seconde voiture, cette seconde voiture, cette seconde voiture !

— Nous y sommes, répliqua en respirant M. de Bourvoisin. Madame de Fontenay respira aussi.

M. de Bourvoisin reprenant son récit :

Madame de Morinval m'a dit ensuite : Deux voitures sont prêtes. Vous serez dans l'une, dans l'autre... Il m'est impossible de vous dire ce qu'il y a dans l'autre. Partez tout de suite pour Saint-Pétersbourg. Vous êtes attendu à la cour de Russie. — Mais tout de suite, madame!... Songez... tout de suite ! — Voilà mille louis pour vos menus frais de voyage. — Mais quelques préparatifs indispensables.. — Voilà votre passeport... — Mais je me marie demain. — Vous vous marierez au retour : votre future vous gardera bien fidélité jusque-là. — Mais faut-il au moins qu'elle soit prévenue... — Voilà précisément ce qu'il ne faut pas ! — Mais c'est impossible! — Impossible? — Impossible! madame. — Dans ce cas, madame de Châteauroux n'aura rien oublié, a repris d'un ton qui ne laissait aucun doute madame de Morinval; elle n'aura rien pardonné : ni la chanson, ni le poëme; il n'y aura qu'une chose d'oubliée, ce sera vous, vous qui, pour de mauvaises raisons ou de faibles prétextes, aurez perdu l'occa-

siou, la merveilleuse occasion de vous élever aussi haut qu'il est donné à un homme de votre valeur de monter. J'hésitais encore; madame de Morinval a pris mon indécision pour un consentement; elle a passé son hras sous le mien et en descendant l'escalier de la maison, elle m'a dit : — Dès ce moment vous ne vous appelez plus le marquis de Bourvoisin, mais le parfumeur Marlinelli, entendez-vous? A Saint-Pétersbourg, vous reprendrez vos litres et vos dignités. Voilà deux laissez-passer : l'un pour les autorités françaises, l'autre pour les autorités allemandes. — Mais nous sommes en guerre avec l'Allemagne? ai-je répliqué... Comment respectera-i-on ?. . . — Ce laissez-passer pour l'Allemagne émane de la chancellerie russe à Paris, a répondu à mon objection madame de Morinval ; et la Russie est une puissance neutre qu'on respectera dans votre personne. Et nous nous sommes trouvés dans la rue de la Paroisse, devant la grille du château où stationnaient les deux voitures. On m'a pour ainsi dire poussé dans l'une ; les cochers ont fouetté les chevaux ; l'autre voiture a suivi : et nous voici à Weissembourg.

— Et voilà tout? demanda madame de Fontenay, quand le marquis de Bourvoisin eut fini ; et fini à son grand bonheur, car ce récit lui pesait.

— Tout, Madame, tout.

— Eh bien î il n'y a qu'une seule chose vraie dans tout ce que vous m'avez dit : votre vanité de vouloir être beaucoup et votre caractère emporté qui vous a toujours empêché de parvenir. Le reste est du roman.

— Quoi , Madame! vous prétendriez?...

— Laissez î laissez ! voudriez-vous me faire croire que vous ne savez pas qui vous accompagnez depuis Paris?

— Je ne le sais pas.

— A qui persiiadercz-vous?...

— Je ne le sais pas I

— Mais si vous disiez à la plus sotie, à la plus niaise des femmes...

— Je ne le sais pas! je ne le sais pas! je ne le sais pas I

— Vous me trompez.

— Ah ! voilà... J'ai déjà lu dans le fond de votre pensée. Eh bien ! je vous l'atteste, il n'y a pas l'ombre d'une femme dans cette voilure... pas l'ombre d'une femme.

— Et moi je vous répète encore que vous me trompez.

— Je vous jure...

— Ah! vous le jurez!

— Par mes aïeux...

— Ne dérangez pas tous ces braves gens-là, je vous en prie.

— Sur mon honneur ! Irez-vous plus loin ?

— Comment, si j'irai plus loin ! Écoutez !

Madame de Fontenay ouvrit le livret que Léonard lui avait remis et lut : Trousseau de la personne qui voyage sous la protection de M. Martine lli, parfumeur à Paris.

— Trousseau... que veut dire?

— Cherchez ce que cela veut dire... il y a trousseau.

— Trousseau? répéla le marquis de Bourvoisin qui cherchait à deviner; trousseau?...

— Il y a trousseau sur ce livret.

— Et ce livret où était-il? car enfin...

— Dans la voiture avec le trousseau.

— On est donc entré dans la voiture! s'écria le marquis avec effroi au milieu de tous ses doutes.

— Olî ! non... rassurez-vous...

— Comment alors?

— Ce n'est pas la question...

— C'est tellement la question I s'emporta le marquis, que celui qui a osé y entrer paiera de sa vie... Ce livret, madame, qui vous l'a donné ?

— Qu'importe?

— Oij l'avez-vous pris? je veux le savoir.

— Qu'importe encore 1 mille fois qu'importe!

— Je le saurai!... il ne sera pas dit... Malheur à celui!... oui, malheur!... Mais y a-t-il bien cela, ce que vous venez de lire sur ce livret? défiance pour défiance, Madame.

— Il y a cela, Monsieur, et autres choses qui ne laissent aucun doute sur la haute condition de la voyageuse.

— La voyageuse !... la voyageuse !...

— La voyageuse, Monsieur, puisqu'elle voyage sous la protection immédiate de M. Martinelli, parfumeur à Paris. Niez que vous soyez parfumeur...

— D'autres preuves?... Madame!...

— Ah ! vous n'en avez pas assez ! Sous ce titre très-significatif : — Trousseau de la personne; je lis encore ceci : — Cinquante robes de soie...

— Comme elle est riche !...

— Raillez! raillez! Monsieur : — je poursuis : Quarante manteaux de velours.

— Il y a de quoi avoir chaud... Il est vrai que je la conduis en Russie.

— Raillez encore : Cinquante robes de tulle !

— Mais c'est au moins une duchesse I Cinquante robes de tulle !

— Soixante mantilles en point d'Alencon.

— Je me trompais... il n'y a pas de duchesse assez riche...

— Raillez toujours, monsieur! — Cent chapeaux à plumes.

— Bon Dieu ! bon Dieu! — Allons, c'est une reine. Une reine qui voyage sous la protection d'un parfumeur. Cela ne s'est jamais vu, mais enfin...

— Vos interruptions... Trente bonnets h fleurs et cent vingt-quatre robes à panier en damas de Lyon relevé d'or.

— C'est une impératrice !

— Je ne sais, monsieur de Bourvoisin, si c'est pour une impératrice ou pour une déesse, mais est-ce que, par hasard, tout cela ferait partie de la toilette d'un homme? Répondez!

Madame de Fontenay qui ne jouait pas avec toutes ces pièces de conviction et qui, par malheur, était tout aussi vive que M. de Bourvoisin, répéta en froissant le livret dans ses mains en colère : Répondez! et puisqu'il y a en jeu votre serment, répondez sérieusement.

— Encore une fois, je vous jure, répondit le marquis, que je ne savais pas, que je ne sais pas non plus en ce moment pourquoi on m'a si soigneusement caché que j'accompagnais, que je protégeais une femme...

— Ah ! vous convenez enfin que vous accompagnez une femme !

— Que voulez-vous?... vous me pressez tant... vous me démontrez si bien... vous me persuadez par tant d'apparences de preuves... Soit! Madame, soit!... j'accompagne une femme qui a soixante manteaux de velours, cent vingt robes en damas, je ne sais combien de mantilles.. Je ne l'ai jamais vue, mais enfin je l'accompagne... Sans doute on a eu des rai-

sons pour nie cacher... Ah cà, mais j'y pense! s'inlerroinpit le marquis sortant de cette résignation ironique et étouffante, ce livret prouve-t-il absolument qu'il y ait une femme dans la voiture? Mais non 1 mille fois non ! il prouve qu'il y a un trousseau : mais le trousseau d'une femme n'est, pardiennc ! pas une femme... et triomphalement il répéta : Madame de Fontenay, le trousseau d'une femme n'est pas une femme. Il se pavanait.

Madame de Fontenay éprouva un instant le trouble d'une demi-défaite à la suite de ce raisonnement assez spécieux du marquis... mais se servant de ce mouvement même de retraite pour revenir et s'élancer plus vivement à la charge, elle dit : — Soit! c'est possible... vous pouvez avoir raison et vous comprenez que je serai la première à m'en réjouir... mais pour me convaincre tout à fait... pour m'abaltre, pour me terrasser... vous allez, — et ceci terminera tout, — vous allez faire ouvrir devant moi à l'instant même cette mystérieuse voiture.

— Vous n'êtes pas sérieuse, répondit le marquis.

— Vous n'y consentez pas?

— C'est par là que j'aurais commencé avec vous si je l'avais pu. Non, vous n'êtes pas sérieuse...

— Je suis furieuse ! Vos ruses. . . votre fourberie. . . je le veux !

— Je ne puis vous céder, madame.

— Vous ne le pouvez!... et pourquoi?... puisque maintenant je sais comme vous qu'il y. a une femme dans celte voiture : mais c'est à cause de cela que vous refusez... une femme .. oh !... une femme!...

— Mais non, madame, vous ne savez pas. Il y a doute au moins, convenez-en.

— Le doute est adorable.

— Oui, doute, madame, car enfin ce livret...

Le marquis prit le livret des mains de madame de Fonlenay, et après l'avoir rapidement parcouru : Voilà déjà une ruse, tranchons le mot, un mensonge, une fourberie de votre part, dit-il d'une voix décidée.

— De quelle erreur parlez-vous, monsieur? — de quelle ruse ?

— Vous avez lu : Trousseau de la personne qui voyage^ n'est-ce pas?

— Eh bien, monsieur?

— Eh bien. Madame, il n'y a pas de la personne qui votjage.

— Comment, monsieur, est-ce que cette lettre P, cette abréviation peut signifier autre chose que la personne?

— Mais oui, madame.

— Et quoi donc?

— C'est ce que je ne sais pas.

— Vous voyez !

— Il y a plus : je crois. Madame, que cette lettre ne peut en aucun sens signifier la Personne : pourquoi une lettre majuscule?... pourquoi même une abréviation? c'eût été un mystère puéril.

— Mais alors , répliqua madame de Fontenay , un peu confondue de la profonde justesse de la remarque, que peut signifier cette lettre P? A votre tour, dites-moi...

— Eh ! madame, cela peut signifier avec beaucoup plus de raison : de la Princesse qui voyage.

— De la Princesse qui voyage, dites-vpus?

Et un sourire fort peu bienveillant pour le marquis passa à

travers les paroles de rnadame de Fontenay, qui répéta plusieurs fois sur divers tons moqueurs : de la Princesse! une Princesse de la lune! une princesse qui voyage sous la protection immédiate de M. Martinelli, parfumeur!

— Pourquoi pas, iMadame? une mission secrète... La princesse est déguisée, moi aussi ; elle, sous une initiale, moi, sous un habit de parfumeur. Je m'arrête à cette supposition... Oui, tout ce qui a précédé ce voyage, cette mission... mon entrevue mystérieuse avec madame de Morinval... le nom de madame de Châteauroux planant sur toute cette négociation... la guerre qui a éclaté tout à coup avec l'Allemagne, la Hongrie, le Hanovre, la Hollande... et la France... Résolument... c'est une princesse, et j'accomplis un voyage politique!

— Allons ! vous voilà lancé dans les plus hauts nuages de l'ambition. Mais quelle princesse prétendez-vous?...

— Une princesse étrangère, surprise chez nous par la guerre et que je ramène incognito dans ses États. — Je la sauve, ma fortune est faite! voilà.

Le marquis s'essuya le front.

— Pas tant d'exaltation factice, monsieur de Bourvoisin, ne faites donc pas tourner ainsi votre vanité à l'avantage d'un mensonge insoutenable. Il n'y a pas de princesse! Voyez-vous une princesse voyageant douze jours et douze nuits dans une voiture sans prendre aucun repos.

• — Cependant, interrompit le marquis, vous qui voulez à tout prix qu'il s'y trouve une femme... elle serait donc faite différemment celle-là?

— Mais sans doute! répondit madame de Fontenay qui, comme son sexe en général, ne se laissait pas embarrasser

84 UNE MISSION TUOP SKCUETE.

pour si pou ; mais sans doute! monsieur; il y a deux sortes de femmes : celles qui aiment et celles qui n'aiment pas. Celles qui aiment vivraient sans air pour elre avec leur amant... Vous êtes l'amant dont il est ici question.

— Emilie, vous avez peut-être découvert la moitié de la vérité. Je vous accorde que ce n'est pas une princesse ; accordez-moi que j'ai découvert l'autre moitié... Ce n'est pas une femme.

— Qu'y aurait-il alors dans cette seconde voilure? dites!

— Des papiers, des diamants, la garde-robe d'une illustre dame. Ma mission n'en est pas moins belle.

Impatientée, madame de Fontenay poursuivit ainsi :

— Princesse ou diamants! grisetle ou trésor! je vous dis, je vous répète que je veux voir!... Conduisez-moi à cette voilure.

— Mais...

— Plus un mot!

— Eh bien! alors sachez-le ! Madame de Morinval a exigé de moi, au nom de madame de Châteauroux, que je lui donnasse ma parole d'honneur de ne laisser ouvrir celte voiture qu'à Saint-Pétersbourg en présence de l'Impératrice. Je la lui ai donnée.

— Histoire que tout cela! Saint-Pétersbourg! l'Impératrice! allons donc! Monsieur de Bourvoisin, si vous ne consentez pas à ouvrir sur-le-champ et devant moi celte voiture, à me montrer ce qu'elle renferme... je romps à jamais avec vous... plus de mariage !... J'ai bien le droit de dicter une pareille condition.

— Encore une fois... mon serment...

— Oui ou non?

UNE MISSION THOI' SECUÈTE. 8'>

— Non, madame.

— Adieu, monsieur, adieu !

— Kmiliel Emilie ! vous êtes lyranniquo, vous êtes cruelle, vous êtes...

Les supplications du marquis lurent arrêtées au vol par les voix animées de plusieurs personnes qui entrèrent confusément dans la salle au moment même où madame de Fontenay allait sortir, ce qui l'obligea de rentrer. C'était encore le major de la place, introduit avec plusieurs officiers de l'armée par Léonard, le valet de M. de Bourvoisin.

Le major parla ainsi à M. de Bourvoisin : Nous venons vous féliciter, monsieur, sur la manière digne et loyale dont vous voua êtes conduit avec notre camarade, le capitaine Denneval. Après l'avoir désarmé deux fois, vous vous êtes contenté une troisième fois, maître de sa vie, de lui faire une légère blessure au bras.

— Votre camarade, messieurs, répondit M. de Bourvoisin, était un adversaire digne et honorable ; à ma place vous en eussiez tous fait autant.

— Pourquoi sommes-nous forcés, continua le major, d'altérer le caractère sympathique, amical de notre mission auprès de vous par un acte pénible; mais le devoir dans ces temps rigoureux... les exigences d'une place de guerre... que voulez-vous?...

— Qu'y a-t-il, messieurs?

— Qu'est-ce donc? pensa madame de Fontenay.

Le major dit alors : votre conduite si noble, vos paroles si fières, votre brillante attitude l'épée à la main, nous ont convaincus, monsieur, que vous n'êtes pas un obscur commisvoyageur en parfumerie.

Aie! aie! dit en lui-même Léonard, voilà ce qui lui en coûte pour être trop brave... il n'en fera jamais d'autre...

— Pourtant, messieurs, dit M. de Bourvoisin, qui aurait pu en efl'et s'éviter cette scène s'il avait eu la moitié du gros bon sens de son domestique, pourtant, messieurs, mon passeport fait foi...

— Les passeports, madame l'a dit avec beaucoup d'esprit d'à propos tout à l'heure, sont faits pour mentir, et vous avez trop d'honneur...

— Messieurs!... votre opinion...

— Non, monsieur, vous n'êtes pas un simple commisvoyageur.

— Enfin, riposta un peu vivement le marquis, où voulezvous en venir?

Le major répondit sur-le-champ :

— Votre mystérieuse conduite a forcément appelé notre attention, et sur l'ordre de notre colonel j'ai visité votre voiture...

— Eh bien, monsieur le major, vous y avez trouvé des objets de parfumerie, dit le marquis en riant, puisque je suis parfumeur.

— Oui... oui... des objets de parfumerie.

— Des savons à la rose?...

— A la rose.

— Du lait virginal?... poursuivit toujours en riant le marquis de Bourvoisin.

— Oui, mais j'ai été pareillement forcé de visiter la seconde voiture, ajouta le major.

Le marquis cessa tout à coup de rire;.il s'écria d'une voix brisée par la colère :

— Vous... VOUS avez visité l'autre voiture! c'est hardi, monsieur ! ah! c'est hardi !

Son regard, qui tombait partout comme une hache, rencontra celui de Léonard, et Léonard, qui se sentit fuir sous ses jambes, balbutia :

— Je m'y suis opposé, monsieur, tant que j'ai pu, croyezle-bien, mais on m'a écarté, on m'a repoussé, on m'a battu comme pour le gigot; oh! les places de guerre!

Et M. de Bourvoisin ne trouvait que ces mots dans son emportement : Vous avez visité cette seconde voiture! Il parvint pourtant à ajouter ceux-ci : Et qui vous a donné ce droit, monsieur le major! un droit que je n'ai pas moi-même?

La réponse du major fut :

— Je viens de vous le dire, monsieur, la nécessité, le salut des frontières qui impose la plus grande sévérité envers les

. voyageurs qui veulent les franchir.

— Mais, monsieur, en arrivant ne vous ai-je pas montré mon laissez-passer, un laissez-passer délivré par l'autorité de la cour? c'est un oubli de toutes les convenances, un profond mépris de tous les droits ; c'est un abus, c'est une insulte envers ceux qui m'envoient en mission. Oh! chercher despotiquement, arbitrairement à connaître ce que je n'avais pas le droit moi-même de pénétrer... ce que j'ignorais...

— Ah! vous ignoriez... dit le major.

— Oui, monsieur, ce que je devais ignorer par devoir, par pudeur pour la foi jurée... ce que j'ignore encore...

— Eh ! mon Dieu! répartit le major, qui ne cessait d'examiner, depuis le début de cette violente explosion, le marquis et madame de Fontenay, je ne vous ferai pas un mystère de ce que j'ai trouvé dans cette seconde voiture.

Je vais tout savoir, pensa avec joie iiUKlaïue de Foutenay.

— Vous avez trouvé dans cette voilure des costumes royaux, des pierreries, des papiers, ajouta M. de Bourvoisin.

— Une femme, dit le major.

— Une femme 1 s'écria madame de Fonlenay, que disais-je?

— Oui, madame, une femme.

— Jolie?

Le major en souriant :

— Très-jolie, madame.

Le regard oblique que lança madame de Fontenay à

Bourvoisin n'eut rien de fort bienveillant, et elle continua ainsi :

— C'est bien, monsieur, vous avez fait votre devoir.

— J'espère, monsieur le major, dit à son tour le marquis, que vous allez du moins, maintenant que vous avez rempli vos prétendus devoirs militaires, remettre cette jeune dame , sous ma protection ?

— Eh quoi! il la réclame, il ose la réclamer! murmura madame de Fontenay, aussitôt rassurée par cette réponse sèche et brève du major.

— Impossible, monsieur.

— Oui, vous allez, n'est-ce pas, reprit madame de Fontenay, la faire partir sur-le-champ pour Paris? c'est de la politique tout cela.

— Du tout! s'écria M. de Bourvoisin, je l'emmène avec moi en Russie.

— Ne le souffrez pas, monsieur le major! éclaircissez auparavant... sachez bien informez-vous soigneusement...

Étonné de ce conflit entre M. de Bourvoisin et madame de Fontenay, lutte étrange qui ne contribuait pas à rendre

la situation plus claire, le major de place intervint encore pour (lire avec autorité :

— Votre conduite énigmatique à tous les deux rend plus que légitime la mienne, j'en appelle à vous-mêmes, et elle exige votre comparution immédiate devant la justice militaire de Weissembourg ; vous allez y être traduits.

— Monsieur 1 s'écria de Bourvoisin, songez à ce que vous allez faire !

— En temps de guerre, monsieur, la justice du pays nous est dévolue ; nous sommes seuls la justice...

— Prisonniers!

Bourvoisin pâlissait, écumait de rage.

— Vous l'êtes tous deux.

— Prisonniers! oh! prisonniers!

— Pour peu d'instants, monsieur, si rien ne vient aggraver votre position...

— Je vous déclare, monsieur le major, riposta le fougueux marquis de Bourvoisin, que je n'accepte pas votre prétention de nous retenir.

— Vous feriez résistance?

— A l'instant même.

— Messieurs, dit le major se tournant vers les officiers qui l'avaient accompagné, appelez quelques soldats du poste...

— Le premier qui m'approchera ! cria le marquis en se précipitant sur un officier et en lui enlevant son épée, le premier qui m'approchera!...

— Et c'est comme cela ({ue vous êtes parfumeur! dit le major en tirant aussi son épée...

Au moment même on entendit crier au dehors : Aux armes! aux armes! les Autrichiens! les voici! ils sont déjà

maîtres des faubourgs : aux armes! aux armes! aux armes!

Bourvoisin alors de s'écrier :

L'Autrichien nous attaque, je suis des vôtres : en avant! non, je ne suis plus le commis-voyageur, le parfumeur Marlinelli, mais le capitaine de dragons, marquis de Bourvoisin...

— Et qui mourra capitaine, murmura Léonard.

— Un cheval! un cheval! et feu sur les Autrichiens! ma foi, messieurs, nous verrons plus tard si je dois être ou non votre prisonnier, pour le moment, au combat! ce sont les Autrichiens qu'il faut d'abord faire prisonniers. Emilie, je cours vous défendre. . . on pardonne tout un jour de bataille. . . d'ailleurs, je vous jure une dernière fois que j'ignorais...

Une grêle de balles qui vint briser tous les carreaux de l'auberge des Trois-Soleils ^ arrêta net Bourvoisin dans le cours de sa justification tardive; d'un bond il fut dans la cour, d'un autre bond dans la rue... le tambour battait, le canon gronda... la ville fut en feu.

— Ah ! madame, demanda Léonard qui s'adossa contre un mur de la salle pour ne pas fléchir d'épouvante; ah! madame, vous n'avez pas peur?

— La fille d'un général! aurais-tu peur, toi ?

— Je ne suis pas le fils d'un général.

— Voyons, reprit madame de Fontenay, la place est à nous; il s'agit, Léonard, de mettre à profit les avantages de la situation.

— Que prétendez-vous faire, madame ?

— Écoute...

— Mais, madame, le canon gronde .autour de nous.

— Eh bien ! laisse-le gronder...

— C'est que, Madame.. .

— Tu vas descendre dans la cour, et tu diras à cette dame ou demoiselle qui est dans la voiture, qu'il est inutile de se cacher davantage...

— Jamais! madame : les balles...

— Tu lui diras qu'elle monte, qu'elle vienne ici, que je l'attends.

— Encore une fois, madame, jamais!

— Poltron !

— Double poltron, si vous voulez. Après la fusillade, dont je ne suis pas fier de subir l'ondée, je crains encore mon maître, qui ne douterait pas que c'est moi qui ai prêté la main à tout ceci.

— Reste donc! j'irai moi-même, et je saurai enfin quelle est cette grande dame aux robes de soie et de velours, cette rivale...

— Oui, madame, eela vaut beaucoup mieux... Allez-y vous-même...

— Je la verrai en face.

— C'est cela... je vous y engage.

— Et je lui dirai...

— Très-bien !

— Oh ! elle me paiera cher tous les tourments qu'elle me cause depuis douze jours.

— Oui, faites-les lui payer bien cher; cependant, madame, songez que vous êtes toutes. les deux prisonnières.

— Et de qui? la ville n'est plus à personne en ce moment, et ma rivale est à moi. Léonard, reste ici, j'aurai besoin de toi quand je reviendrai.

Madame de Fontenay s'éloigna aussitôt.

Léonard lui cria encore :

— Veillez bien sur vous., les balles ne cessent de tomber dans la cour... Si jamais elle épouse mon maître, ajouta-t-il, je ne sais pas lequel des deux sera le plus capitaine de dragons. Elle m'a dit de l'attendre : mon Dieul que me veutelle encore? que me veut-elle encore? Je tremble toutes les fois qu'elle a besoin de mes services; elle les paie bien, je n'en disconviens pas, mais elle m'expose à de terribles dangers. Mon maître, il faut l'avouer, est un franc libertin ; à la veille de se marier s'en aller avec la femme d'un autre... puis les quitter toutes deux pour courir se battre contre les Autrichiens. Il se bat en ce moment! cl s'il est tué?... il viendra encore me dire : Léonard, pourquoi ne m'as-tu pas rappelé que j'étais parfumeur? Que je suis simple I s'il est tué il ne me dira rien. Mais n'est-ce pas madame de Fontenay qui revient? mais oui, c'est elle.

— Qu'avez-vous, madame?

— Partie, Léonard, partiel je suis jouée, cruellement jouée; cette femme s'est enfuie! la voilure est vide. Ah ! je devine ! se reprit tout aussi vivement madame de Fontenay : ne devines-tu pas?

— Non, madame.

— Je suis victime d'une atroce comédie ; M. de Bourvoisin nous a dit qu'il allait se battre...

Et il aura fait comme il a dit.

— Faux prétexte ! mensonge ! il est parti avec elle, et c'est moi qui paie les frais de la guerre : comprends-tu, maintenant?

— Vous croyez que mon maître?..,

UNE MISSION TIlOP SECRÈTE. 93

— Je crois tout de sa part ; mais jo ne veux pas avoir été ainsi jouée? oh non î — Léonard?

— Madame ?

— Yeux-tu gagner beaucoup d'or?

— Non, madame.

— Comment non!

.le connais à quel prix, pensa Léonard, on le gagne avec elle.

— Non, Madame, je suis assez riche.

— Voyons, je te donnerai...

— C'est inutile, je ne veux rien.

— Mais...

Léonard n'eut pas le temps de résister davantage aux propositions insidieuses de madame de Fontenay, on accourait c'étaient maître Broc, l'aubergiste, et son fidèle

Margotin.

— Ah! matame, matame! disait maître Broc, les Audrichiens êdre fainqueurs.

— Ça m'est parfaitement égal, ou plutôt je m'en réjouis, car je ne suis plus prisonnière, répondit avec sang-froid madame de Fontenay.

— Non, fous n'èdre blus brisonnière tes Vrançais, c'est frai, mais fous être exbosée maindenant à doudes les afanies tes fainqueurs.

Comme la peur donne l'accent allemand, pensa Léonard. Maître Broc poursuivit.

— Allez-fous-en pien fite, matame.

— C'est ce que je feux, répondit madame de Fontenay, imitant la manière de parler adoptée par le trop cosmopolite

aubergiste des Trois-Soleils. Buis-che afoir sur-le-jamp une chaisse te boste, les cbefaux ?

— Tes chofaux, foui, la maison en vournit... mais che n'ai bas te foilure.

— Moi, j'en ai une! donnez-moi des chevaux ! des chevaux seulement.

— Tescendez alors pien fite, tescentez, matame... tans drois minudes ils seront adelés. Où fa vodrc aldesse?

— Au diable !

— Pon foyache, matame !

— Je vous suis, madame, dit Léonard, ma fidélité...

— Tu as peur des Autrichiens, voilà ta fidélité, suis-moi !

Et tous les deux, madame de Fontenay et Léonard, quittèrent au plus vile l'auberge des Trois-Soleils^ menacée de l'imminente et prochaine visite des Aulrichiens vainqueurs.

— Fritz?

— Badron.

— Drès-bien rébondu.

— Brébare dou bour pien recefoir nos combadriodes les iirafes Audrichiens.

— Ya! ya! badron.

— Que leur tonneras-tu? foyons...

— Tes boules, tes boulets, tes canards...

— Tes ganards, der teufle ! tes ganards ! et non bas des canards; et buis?

— Et buis tes chigots.

— Ya, les chigots; et puis?

— Du vin...

— Encore!... tu fin... lis-ton du fin el non pas du vin.

— Tu fin, te l'eau-te-fie.

— On lient, allons tuer les ganards et les labins. Décidément les Autrichiens triomphaient; la rentrée du

marquis de Bourvoisin dans l'auberge des Trois-Soleils ne le prouvait que trop. Il était blessé au bras gauche, la pâleur de son visage disait que le coup qu'il avait reçu lui avait fait perdre beaucoup de sang.

— Quoi ! disait-il à celui qui le soutenait, quoi I c'est toi, moucher Varner, qui me fais prisonnier?

— Moi-même, ton ancien camarade à l'école militaire de Bapaume *. Mais vraiment, je n'y comprends rien... sous cet habit bourgeois... plus que bourgeois.

— Est-ce que j'y comprends quelque chose moi-même? je me trouve par hasard à Weissembourg, j'entends des coups de feu; pif! paf! pif! on me dit voilà les Autrichiens! la poudre me monte au cerveau... je me jette sur mon épée...

— Sur ton épée?...

— Tu as raison, sur l'épée d'un autre ; je ne porte pas d'épée, moi, je suis parfumeur.

— Parfumeur?... que dis-tu maintenant?

— Commis-voyageur en parfumerie.

— Permets : c'est bien toi le marquis de Bourvoisin, capitaine de dragons? j'ai besoin de m'assurer...

— Oui... mais accidentellement commis-voyageur. Est-ce que sa blessure, pensa le colonel Varner, aurait

dérangé le cerveau de mon ancien condisciple de Bapaume? — Mais on n'est pas, même accidentellement, commis-voyageur lorsqu'on est marquis, mon cher Bourvoisin.

* On sait qu'à cette célèbre institution militaire, les élèves étrangers étaient au moins aussi nombreux que les élèves nés en France même.

96 INR MISSION TUOP SKCRÈTE.

— Il paraît pourtant que oui, mon ami. Or, je me suis jeté, te disais-jc, sur l'épée d'un autre, du premier officier venu qui se trouvait là... Tu sais le reste. Tu sais aussi que vous serez battus demain.

— Je m'y attends bien, nous ne faisons que ça depuis un mois : — battre, être battus; je voudrais que ce fût aujourd'hui, et non demain, que les Français prissent leur revanche.

— Tu nous aimes donc bien, Varner?

— Non... mais...

Varner n'acheva pas.

— Mais quoi? tu me serres la main, tu es ému... Voyons, parle ; tu m'effrayes...

— Je voudrais pouvoir te rassurer, mais...

— Qu'est-ce donc, mon ami Varner?

— As-tu remarqué sur notre passage des soldats allemands qui m'interpellaient en te regardant?

— En effet... oui... pourquoi?

— Sais-tu ce qu'ils demandaient?

— Non, ma foi ! je n'entends pas un mot de leur chienne de langue... que disaient-ils?

— Il faut pourtant que je t'apprenne...

— Je t'en prie, Varner, explique-toi...

— C'est à un soldat que je parle; la franchise...

— Voyons, mon cher Varner, achève... Est-ce au prisonnier à donner de l'énergie au vainqueur?

— Mon excellent camarade de Bapaume, tu n'es enrôlé en ce moment sous aucun drapeau... tu n'appartiens ici à aucun corps régulier de l'armée française...

— Est-ce que ces soldats demandent que je sois...

— Oui; tu as pris les armes en amateur...

— Et ils veulent que je sois fusillé comme amateur? Varner baissa tristement la tête.

— C'est dur; et quand?

— Dans dix minutes.

— C'est lut !

— Si l'on ne nous avait pas vus ensemble j'aurais pu peutêtre te sauver. . . mais cet élan irrésistible qui nous a jetés dans les bras l'un de l'autre devant les soldats... on crierait à l'injustice... Dans cette malheureuse guerre les Français ont donné les premiers l'exemple de la sévérité; ils ne font pas de quartier...

— Allons ! j'ai la chance depuis mon départ de Paris. Fusillé!

Varner, fort soucieux, disait en regardant autour de lui :

— Te faire évader, impossible! l'auberge est pleine d'officiers; elle est entourée de sentinelles... on nous observe.

— Eh bien ! n'en parlons plus, mon cher Varner... c'est encore la mort d'un soldat. Mais avant de me laisser passer .par les armes, vdudrais-tu parcourir ce papier? peut-être que...

Varner secoua la tête en murmurant... des papiers en un pareil moment...

— Peut-être ce laissez-passer... enfin, lis...

— Donne I

— Et moi, pendant ce temps, je cours m'informer.dans l'auberge du sort d'une personne, de deux personnes, veux-je dire, que j'ai laissées ici tantôt... mon mariage et mon avancement sont en bons chemins.

— Ton mariage, dis-tu, mon pauvre ami ?

— Oui...

— Esl-ce que ta femme?...

— Celle qui devait être ma fomme est ici...

— Terrible chose ! fatal événement !

Varner essuya une larme.

— Va, cher capitaine, je me fie à ton honneur, va lui faire tes adieux.

— Je reviens.

Pauvre ami!... cruelle nécessité! oh! oui, bien cruelle! Mais qu'est-ce donc que ce papier qu'il veut que je lise ?

Le colonel Varner déplia le papier que venait de lui remettre son malheureux ami. Mais que vois-je? s'écria-t-il avant de lire, les grands sceaux de la chancellerie impériale de Russie! Il lut :

« Si, par fortune de guerre, il tombait en votre pouvoir un » parfumeur italien du nom de Martinelli, veuillez le laisser » passer librement et le protéger s'il est besoin. » Il voyage incognito... une mission secrète! mais c'est admirable! dit le colonel Varner. Si ce malheureux Bourvoisin ne s'était pas trahi, s'il ne s'était pas mêlé où il n'avait que faire, rien n'était plus simple... quel malheur qu'il se soit jeté élourdiment dans le combat 1... Continuons. Varner poursuivit la lecture : a Afin de mettre votre responsabilité à couvert, il » est indispensable de vous dire l'objet particulier que ren- » ferme celle des deux voitures que le sieur Martinelli a sous » sa surveillance spéciale. Depuis un temps immémorial, la » cour de France, cette reine des cours, envoie chaque année » à celles de toute l'Europe un tribut, ou plutôt un témoi- » gnage de son bon goût, c'est-à-dire le type gracieux, le mo- » déle exact autant qu'élégant de la mode qui règne à Paris.

» Ce type, ce modèle est renfermé dans une caisse en bois » d'ébène, et cette caisse est elle-même dans la voiture qu'es- » corle le sieur Martinelli. » Si j'y comprends quelque chose I se dit le jeune colonel allemand. « Les robes et les parures » françaises qui sont en vogue à la cour de Versailles sont » également dans un grand coffre [)orlé par celte seconde voi- » ture de voyage. Vous pourrez vous en assurer. » Mais quel rapport, s'interrompit encore pour se dire le colonel allemand, y a-t-il entre le capitaine Bourvoisin et cette mission puérile? Achevons, dit-il ensuite : « Il était d'usage jusqu'ici, » lut-il, que ce fût un vieux gentilhomme de la cour qui ac- » compagnât ce précieux envoi ; mais celte année, il était peu » convenable qu'une personne âgée fût aventuréfî à travers » des routes sillonnées par des troupes ennemies. Sous le nom » du sieur Martinelli, un jeune marquis, ambitieux de faire » son chemin, a été chargé de cette mission, dont il ignore » et dont il doit ignorer le caractère et le but, qui lui seront » l'un et l'autre révélés à Saint-Pétersbourg, dernier terme de » son long voyage. Des scrupules déplacés, exagérés, lui au- » raient peut-être fait renoncera celte mission traditionnelle, qu'il croit politique... » Ah ! mon pauvre Bourvoisin! s'écria le colonel Varner, j'ai peur maintenant de trop comprendre, moi qui ne comprenais pas d'abord... Il y a là-dessous quelque vengeance de cour... bien noire... bien serrée... bien perfide 1... Te faire porter, disons le mot, une poupée! oui, une poupée : ô honte ! ô ridicule ! quand tu crois accomplir une mission politique !... une poupée !... Et il s'est exposé à se faire fusiller, pourquoi? Pour veiller à la garde d'une poupée!. . C'est égal, la communication de cette pièce doit peutêtre modifier... Je vais l'envoyer au général... Je n'ai plus

robligatioii terrible de disposer de la vie d'un homme que la cour de Russie, avec laquelle nous sommes en paix, recommande à la cour d'Autriche. C'est au général Craven à décider de son sort. Que le général Craven décide.

Le colonel appela; il remit à un capitaine la pièce qu'il venait de lire, avec ordre de la transmettre immédialemeni au général et d'attendre sa réponse.

C'est à ce moment-là que Bourvoisin, tout effaré, tout pâle, comme s'il eût déjà été fusillé, reparut dans la salle.

— Pas d'hésitation! Pas de grâce! disait-il, je veux être fusillé!... Ah! mon ami! mon ami!

— Qu'as-tu? lui demanda Yarner; qu'arrive-t-il?

— Ce que j'ai?... Je veux être fusillé!...

— Oui... mais...

— Ce que j'ai ' Je l'en prie : commande un peloton

Qu'on charge les armes...

— Mais encore!...

— Deux femmes...

— Tu m'en as parlé. Eh bien !

— Oui, mon ami, deux femmes; l'une que je suivais, l'autre qui me poursuivait. Celle que je suivais était mon ambition, ma passion, ma fortune; celle qui nie poursuivait, mon bonheur, mon avenir, mon mariage. Eh bien ! celle que je suivais a disparu, oui, disparu ; celle qui me poursuivait est montée dans ma voiture et a disparu également. Où est-elle allée, celle que je suivais? Je l'ignore. Où sera allée celle qui me poursuivait? Je l'ignore. Et peut-être, pour m'achever, celle que je suivais et celle qui me poursuivait sont parties ensemble. Tu le vois, cher Yarner, me^ fusiller c'est me rendre service. Je t'en prie, je t'en conjure; feu I

UNE MISSION TROP SECRÈTE. lOl

La réponse du général Cravcn arriva. y\près l'avoir parcourue avec la vivacité habituelle aux militaires, Varner la lui à haute voix au marquis de Bourvoisin.

Voici ce qu'elle contenait :

« Vous donnerez une escorte d'honneur au sieur Marti nelli, » qui sera recommandé à tous les chefs de corps d'armée » et de détachements répandus sur le territoire autrichien. » Qu'il soit donc libre immédiatement, et que tous les objets, » quels qu'ils soient, qu'il emporte avec lui à Saint-Péters- » bourg, cessent d'être fouillés ou visités sur son passage. » Faites votre devoir. »

— Tu ne me fusilles donc plus? Ingrat! Varner, après avoir embrassé Bourvoisin :

— Je m'en garderais bien ! Tu vas reprendre ton voyage.

— Ce voyage est impossible sans la personne que j'accompagnais mystérieusement et diplomatiquement en Russie.

— Fou ! pars donc vite.

— Mais celte femme? Comment veux-tu que sans elle?...

— Elle arrivera en même temps que toi à Saint-Pétersbourg.

— Mais puisqu'elle s'est évadée?

— Ne perds pas de temps, cher Bourvoisin Au nom

du ciel ! éloigne-toi Profite de la chance!.... elle peut

tourner.

— Ma seule chance était cette seconde voiture.

— Elle t'attend

— Mais la femme qui s'y trouvait en est partie

— Non! mille fois non !

— Comment, non! — Elle est donc revenue?

— Elle n'est jamais partie.

— Jo le dis

— Je te dis qu'elle y est. Mais pars ! pars donc !

— Mais je te dis, moi

Le colonel Yarner appela de nouveau un officier, qui parut aussitôt.

— A vos ordres, colonel.

— Emparez-vous de cet homme.

— Oui, colonel.

Bourvoisin fut aussitôt appréhendé au corps par quatre vigoureux soldats.

— Mettez-le dans la voilure qui se trouve dans la cour de cette auberge Et puis

— Et puis nous irons le faire passer par les armes : nous savons

— Vous lui présenterez les armes, entendez-vous? et l'escorterez jusqu'où il lui plaira de disposer de vous. — Il va en Russie. — Allez !

C'est dans le plus riche salon de la Grande-Duchesse que toute la haute noblesse de Saint-Pétersbourg est réunie, et s'entretient à voix basse du grave événement dont chacun se réjouit d'avance d'être bientôt témoin. Les femmes sont là de beaucoup plus nombreuses que les hommes; à leur air de domination, on sent que la fêle se donne plus particulièrement pour elles. Toutes ont mis leurs plus élégantes toilettes, leurs plus belles coiffures, et l'on comprend sans peine combien le luxe asiatique se mariait sous Louis XV plus facilement qu'aujourd'hui aux modes françaises. Il y avait plus d'une ressemblance entre les robes à panier de damas et les robes orientales toutes chargées pareillement de ramages et de fleurs; plus d'une ressemblance aussi entre les petits pieds

serrés dans une mule de satin et les sabots chinois; plus d'une ressemblance enfin entre le rouge de Versailles et celui de Bagdad. C'était donc, pour ainsi dire, l'Europe et l'Asie en attente. Qu'attendaient donc ces nobles dames et ces illustres seigneurs de Saint-Pétersbourg dans ce salon de la Grande- Duchesse ? ce ne pouvait être la nouvelle émouvante d'une victoire : — la Russie n'avait pris qu'une pari fort indirecte aux guerres soulevées aux quatre coins de l'Europe à l'occasion de la mort de Charles VI d'Allemagne. Puissance neutre, du haut de son bloc de glace, elle contemplait la bataille. D'où venait donc cette agitation qui tenait de la joie et de la solennité, de la curiosité et du bonheur, du respect et du plaisir? Peu à peu les conversations, qui n'étaient qu'un murmure de confidence, se firent plus rapides et plus animées ; le moment arriva où, sans sortir du cordon de velours et d'or qui les limite sous le plafond des cours, elles devinrent vives, chaudes, bruyantes, comme dans un salon de Versailles, et l'on entendait :

— C'est beau de s'être ainsi dévoué!

— Oui, madame, c'est chevaleresque même.

— On assure qu'il a été forcé de prendre plus d'une fois les armes pour sa défense personnelle.

— C'est très-vrai : il y a plus, c'est qu'il a été blessé.

— Que de reconnaissance ne lui devons-nous pas !

— On le dit homme de naissance.

— L'aurait-on chargé d'une pareille mission sans cela?

— Mais je veux dire d'une grande naissance.

— Il est marquis de Bourvoisin : Les Bourvoisin remontent bien haut.

— On le dit fort bien de sa personne.

104 UNE MISSION TUOP SECRIîTE.

— Il est remarqué à Versailles.

— Alors il no faut pas en douter. Sait-on s'il est marié?

— Je ne crois pas qu'il le soit.

— Mais alors il a tous les prestiges.

— Madame de Châteauroux ne fait pas autrement les choses.

— Quelle femme habile !

— Autant que belle.

— Le Roi a eu la main heureuse!

— Mais elle ne l'a pas eue déjà si malheureuse non plus.

— Il faut en convenir.

Ces propos se croisaient avec ceux-ci :

— Quel âge a-t-il?

— De trente à trente-deux ans.

— C'est bien mieux que de nous envoyer un de ces gentilshommes caducs, éraillés, dont la vétusté était un démenti officiel donné à leur galante ambassade.

— En outre, monsieur de Bourvoisin, — notez ceci, — est fort beau.

— Grand?

— Très-grand, mais parfaitement bien proportionné.

— Est-il blond? brun?

— Je ne saurais trop dire... je le crois brun plutôt. Des dents magnifiques, assure-t-on, des yeux d'une expression... comme nous les aimons en Russie.

— Mais comme on les aime partout, je crois.

— Sa femme l'a-t-ellc accompagné?

— M. de Bourvoisin n'est pas marié.

— Pas possible! Qu'attend-il?

— On dit qu'une passion violente pour une dame de Ver-

sailles, dont il attendait depuis plusieurs années le veuvage, l'a empêché de contracter d'autre union...

— Mais cette fidélité m'étonne et me plaît dans un marquis de la cour de Versailles dont la constance peu proverbiale n'est pas la vertu favorite.

— Et ajoutez dans un capitaine de dragons.

— Ah! M. de Bourvoisin est...

— Capitaine de dragons.

— Et le veuvage si soupiré, si attendu?...

— Est arrivé enfin...

— Que ne se marie-l-il alors avec la femme qu'il aime?

— Le mariage aura sans doute lieu au retour de la mission de M. de Bourvoisin?

— Oui, la cour de Versailles veut avoir sans doute un prétexte pour faire beaucoup pour lui.

— Jamais plus belle occasion!

Et plus loin on s'entretenait aussi sur le même sujet.

— Depuis quand est-il arrivé à Saint-Pétersbourg?

— Depuis dix jours... Vous ne le saviez pas?

— Quoi ! depuis dix jours, et il n'a pas encore été présenté!

— Vous oubliez l'étiquette, vous oubliez le cérémonial des lettres de créance, les visites officieuses...

— On aurait bien pu passer là-dessus à pieds joints dans une circonstance si intéressante pour nous toutes.

— Son Altesse impériale la Grande-Duchesse ne l'aura pas jugé ainsi : elle est beaucoup trop attachée à l'étiquette pour la négliger même pour nous.

— Mais attendre dix jours! Convenez...

— Puisqu'ils sont écoulés...

lOG UNE MISSION TROP SECRÈTE.

— Heureusement! Ahl je me mourais de désir et d'impatience!

Un autre groupe abrégeait le temps qui séparait le moment présent de celui où le marquis de Bourvoisin allait être introduit par ces propos :

— Que renferme, dites-moi, je vous prie, ce grand coffre ti'ébène qui est sur la table en malachite?

— Ce grand coffre contient les robes de soie et de velours, de dentelle et de damas, les mantes et les mantilles, les bonnets et les chapeaux, les ceintures et les fichus, les mouches et les affiquets de la petite personne.

— On assure que rien n'est plus délicat, plus somptueux, plus riche que ce merveilleux trousseau.

— Madame de Châteauroux a surveillé elle-même tous les travaux et donné son avis sur chaque objet. Jugez!

— Charmante duchesse! que de reconnaissance nous lui devons!

— Nous allons être habillées au dernier goût de Versailles, et vous savez si l'on s'y met bien.

— Maudite guerre! je craignais qu'elle ne fût cette année un obstacle au bonheur de cet envoi.

— J'aurais détesté la reine Marie-Thérèse toute ma vie s'il fût arrivé le moindre accident fâcheux à la petite personne.

— Et moi !

— Mais continuons, et dans le petit coffre de nacre qu'y a-t-il?

— Eh quoi ! vous ne le devinez pas! — La petite personne elle-même, elle-même, ma chère !

— Oh ! que je brûle de la voir! de l'admirer.

— C'est un chef-d'œuvre parisien.

UNE MISSION TROP SEChETE. 107

— Mais quand donc le verrons-nous?... je ne tiens plus en place...

Les deux battants dorés de la porte du fond s'ouvrirent, et le marquis de Bourvoisin, conduit par l'ambassadeur de France, fit son entrée solennelle dans les vastes salons de la Grande-Duchesse.

— Madame, dit-il à Son Altesse, après les salutations d'usage, permettez-moi avant toutes choses de me féliciter moimême du bonheur sans exemple de représenter à quelque degré le roi Louis XV, mon maître, à l'auguste cour de Russie. C'est un honneur destiné à rejaillir sur mon nom et sur tous ceux qui le porteront après moi jusqu'à la génération la plus reculée.

Le marquis marcha fièrement dans celte voie tant qu'il n'essaya pas d'en sortir, mais il voulut en sortir! et il est juste d'avouer qu'il lui était difficile de ne pas en sortir; alors... c'est ainsi que le marquis s'exprima :

— Ma mission, madame la duchesse, est si haute, si grave, si sérieuse, que je crains moi-même qui en suis chargé par la cour du Roi, mon maître, de ne pas la posséder tout entière.

Les dames de la cour parurent flattées de ces éloges donnés à une mission qui les touchait de si près, mais les grands dignitaires russes, présents à la cérémonie, se regardèrent entre eux en souriant.

— Mais d'après certains indices- qui vont devenir assurément des preuves, poursuivit le marquis, je reste convaincu que les difficultés de ce temps-ci, ces grandes difficultés que le canon n'a pas encore aplanies, se rattachent à mon auguste ambassade de Saint-Pétersbourg.

Les dames se monlrèreiU de plus en plus orgueilleusement touchées des paroles du marquis de Bourvoisin, qui les disait du reste avec un accent de persuasion qui en doublait le prix ; mais les membres de la cour, de la haute administralion et de l'armée, attentifs par courtoisie à les recueillir, s'adressèrent des signes d'élonnemcnl aiguisés d'une longue pointe d'ironie.

La Grande-Duchesse encourageait de son regard impérial le marquis à poursuivre, et le marquis poursuivit en ces termes :

— Je dois être fier de penser et de me dire que je suis l'instrument mystérieux d'un grand événement sur le point de s'accomplir aux yeux de l'Europe émue, et je sens combien il me sera imposé d'obligations par la reconnaissance si je ne veux pas rester au-dessous de l'honneur qui m'est fait aujourd'hui par la suprême cour qui m'envoie et par la cour non moins digne qui m'accueille.

Nouveaux sourires de bonheur parmi les femmes assises autour de la Grande-Duchesse, nouvel étonnement plus profond des officiers du palais et des grands seigneurs placés près d'elle. Le simple et bref compliment qu'aurait dû faire le marquis de Bourvoisin, transformé, sérieusement, trop sérieusement en harangue, commençait à les effrayer pour la position morale de celui qui la prononçait avec tant d'aplomb.

— 11 ne m'est pas permis de douter non plus que l'un de ces deux coffres dont la destinée, je ne le cacherai pas, m'a fait éprouver plus d'une crainte et plus d'une angoisse pendant le long voyage où je trouve un si glorieux terme ici, il ne m'est pas permis de douter, dis-je, que l'un de ces deux

coffres ne renferme la moitiô au moins du secret que j'apporte en ce moment aux pieds de Votre Altesse.

La plus belle éloquence a une lin : le marquis de Bourvoisin termina le cours de la sienne à cet endroit où il caressait encore la pensée qu'il accomplissait, dans les intérêts de l'Europe en feu, une haute mission politique.

En quelques phrases bienveillantes, la Grande-Duchesse remercia le marquis de Bourvoisin des compliments de sa harangue, et le félicita surtout du zèle et du courage qu'il avait montrés pendant un voyage dont les obstacles naturels s'étaient trouvés augmentés par les dangers de la guerre. Puis elle fit signe à l'une de ses dames d'honneur de venir recevoir les clés des deux coffres et de les ouvrir devant toute la cour.

Le moment fut solennel. Tout le monde, excepté la Grande-Duchesse, était debout.

Le grand coffre d'ébène fut ouvert le premier, et les nombreux compartiments dont il était ingénieusement formé par la main d'un ouvrier habile, furent dégagés et étalés sur une table immense préparée à cet effet. Le coffre devint un bazar.

Des applaudissements, des élans universels de surprise et d'admiration saluèrent cette exposition radieuse des mille objets à la mode apportés par le marquis de Bourvoisin à la cour de Russie, et avec lesquels le lecteur a déjà fait connaissance à Weissembourg, à l'au-berge des Trais-Soleils. Rien n'égalait ces beaux et doux tissus, rien n'était comparable surtout à la forme élégante, originale, suave, que des doigts enchantés, des doigts de fées parisiennes leur avaient donnée. Les doigts délicats de toute cette fine aristocratie ne

se lassaient pas de les loucher; les regards éblouis, charmés, ensorcelés ne voulaient plus s'en détacher. Et comme toutes ces illustres dames exprimaient hautement leur gratitude au marquis ! Le marquis était sans doute fort embarrassé de ces compliments, qu'il aurait désirés un peu plus justifiés par un motif po!ili({ue; mais il faisait, pour se replacer dans sa propre bonne opinion, la réflexion spécieuse que le grand coflVe d'ébène n'était que le côté galant de son ambassade, la carte de visite de madame de Châteauroux; carte qu'aurait dû on"rir à sa place, si rien n'avait troublé le voyage, la jeune femme qui avait jugé à propos de prendre la fuite à Weissembourg. Le coffret de nacre contenait au contraire le mot énigmatique de son ambassade, celui qui allait expliquer pour lui toutes choses avec une clarté sans taches : et la rencontre de madame de Morinval dans le jardin de Versailles, et leur rendez-vous dans la maison de la rue de la Paroisse, et la face ténébreuse de la question particulière à la seconde voiture qu'il avait pour devoir d'accompagner sans jamais chercher à connaître la personne qui l'occupait, et bien d'autres faits tous évidemment liés, de près ou de loin, à la politique de la France et de l'Europe. Oui, ce coffret de nacre contenait tous les doutes, et son ouverture les changerait immédiatement en éclatantes vérités.

La dame d'honneur ouvrit le coffret de nacre et elle en sortit... une poupée.

L'assemblée tomba aussitôt en extase. Le marquis de Bourvoisin tomba aussi en extase, mais dans l'extase de la stupéfaction et dans celle de la honte, combinées de manière à donner au corps la raideur du marbre, à la figure l'immobilité de l'airain.

r.NE MISSION TROP SKCRÈTE. 111

— Une poupée !

El toutes ces dames disaient autour du marquis, comme pour le remercier, le flatter, lui prouver la reconnaissance la plus vive et la plus sincère :

— Quelle jolie poupée! monsieur le marquis.

— Quels beaux yeux bleus elle a !

— Quelle ravissante taille ! monsieur le marquis.

— Mais quels admirables pieds I

— Voyez donc ses mains !

— Ah ! monsieur le marquis, vous l'avez sauvée! Le marquis saluait, mais la rage lui brûlait le cœur.

— Sans vous, que serait-elle devenue?

— Nous vous devons de la posséder, monsieur le marquis.

Le marquis saluait encore.

— Voilà un tour de madame de Châteauroux, disait dans le fond de son âme bouillonnante, courroucée le marquis de Bourvoisin ; voilà une atroce vengeance... oh ! elle se venge trop, beaucoup trop ! me faire porter, à travers la guerre et la mort, une poupée à six cents lieues de Paris, une poupée! quand elle me laisse croire qu'elle m'envoie en mission diplomatique, une mission qui doit m'honorer, me grandir, m'illustrer, me dédommager de toutes les avanies que j'ai déjà reçues d'elle pour quelques méchants couplets. Oh! oui, elle se venge trop ! on ne se joue pas ainsi d'un homme de naissance, d'un homme comme moi, d'un marquis de Bourvoisin !

Il n'était pas au dernier coup de sa torture.

— Qu'on essaye quelques costumes, ordonna gracieusement la Grande-Duchesse.

Empressées de lui obéir, les dames et les demoiselles de cour s'emparèrent aussitôt de la poupée et lui mirent celle-ci des mouches, celle-ci des épingles, celle-ci du rouge, celle-ci sa jupe, celle-ci sa robe, celle-ci ses bas, celle-ci ses mules, celle-là ses dentelles, celle-là ses fleurs, celle-là ses diamants.

Et quand la poupée-modèle fut parée et attifée de la manière la plus complète et la plus brillante, quand elle ofl'rità toutes les dames de la cour le type parfait, accompli qu'elles rêvaient pour le reproduire dans les proportions naturelles de leurs grâces personnelles, la première dame d'honneur présenta la poupée à M. de Bourvoisin pour qu'il la présentât à son tour à la Grande-Duchesse. C'était le couronnement suprême de sa mission politique.

De Bourvoisin s'emparant alors de la poupée et se disposant à la briser par terre, s'écria :

— Monsieur l'ambassadeur de France, veuillez dire à votre auguste souveraine, madame la duchesse de Châteauroux, que je n'accepte pas le ridicule odieux dont elle a prétendu me couvrir aux yeux du monde entier en me déshonorant par une pareille mission, indigne d'un militaire, indigne d'un marquis, indigne d'un homme! Dites-lui que je la liens pour la dernière des

La Grande-Duchesse conjura d'un geste le mot foudroyant qui allait tomber des lèvres furieuses du marquis de Bourvoisin. Ce geste commanda le silence.

Et c'est au milieu du plus profond silence qu'elle reçut la poupée des mains tremblantes de colère du marquis. Après l'avoir regardée en souriant, elle la prijt par la tète, et elle tourna cette tète jusqu'à ce qu'elle fût entièrement dévissée et

détachée du corps. Ello plongea ensuite deux doigts dans la cavité de la poitrine de carton, et elle en tira un petit papier qu'elle déplia soigneusement.

La Grande-Duchesse lut alors ce qui était écrit sur ce billet si mystérieusement caché dans le buste de la poupée.

Elle lut ainsi à haute voix :

« Monsieur le marquis de Bourvoisin, nommé par nous » général du premier régiment de dragons, aura l'honneur de » proposer en notre nom, au chef de toutes les Russies, de se » constituer médiateur de l'Europe, et de terminer comme » arbitre la guerre souleviîe entre nous et les États d'Alle- » magne au sujet des prétendants au trône de l'empire d'Au- » triche.

» Signé : Louis. »

Tous les grands officiers du palais se découvrirent et félicitèrent le marquis de Bourvoisin, qui releva aussitôt la tête avec orgueil.

La plaisanterie de madame de Châteauroux était largement couverte par le bienfait du roi.

— Votre mission était bien politique, dit la Grande-Duchesse au marquis, vous le voyez, monsieur le général.

Le marquis plia respectueusement le genou, et porta à ses lèvres la noble main de la Grande-Duchesse.

L'audience était terminée.

On accompagna le marquis jusqu'à son hôtel avec tous les honneurs dus à son caractère diplomatique.

A la porte de ses appartements, une jeune femme, belle de hardiesse, l'arrêta fermement au passage.

114 UNE MISSION TUOP SKCHETE-

— Monsieur le marquis, lui dit madame de Fonlenay, je veux avoir aussi mon audience. Le nom de celle jeune femme? son nom?

— Je l'ignore.

— Sa beauté, du moins?

— Je ne l'ai pas regardée.

— Ksl-elle jeune?

— Je crois, par exemple, qu'elle le sera longtemps.

— Commenl est-elle enfin ? Répondez !

— En carton.

— Et votre opinion maintenant? dit le jeune musicien quand il eut achevé sa pastorale en ré mineur, et posé son violon sur la table, couverte encore des rares débris d'un souper frugal.

— Recommencez-la, je vous prie, et indiquez-moi chaque morceau avant de l'exécuter, répondit l'unique auditeur, plus jeune, beaucoup plus jeune que le musicien.

Celui qui venait de jouer avait trente ans environ , l'autre dix-sept ans au plus.

— Volontiers. Mais est-ce sérieusement que vous désirez ?. . .

— Très-sérieusement. Je ne me lasse pas de l'entendre.

— Vous me flattez. Cependant le comité de l'Opéra n'a pas voulu...

— Mon ami, interrompit le jeune amateur, nous sommes ici pour faire de la musique et non de l'ambition. C'est

116 UNE PASTORALt UOMICIDE.

d'ailleurs la dernière nuil que nous passons ensemble, mon cher Robersart.

— Allons, reprit l'artiste en saisissant son violon, qu'il plaça entre le menton et l'épaule, et en promenant majestueusement son archet au-dessus de sa tête.

— Je vous écoute.

— Je pars.

— Très-bien.

— Premier morceau de la pastorale. Explication : La nuit fuit devant le jour y ses ombres pâlissent ^ les étoiles descendent à lliorizon. Sérénité universelley fraîcheur, silence, recueillement.

Après ce programme, l'artiste lit exprimer à son instrument les diverses nuances de cette première partie de sa composition, laissant voir sur son visage les émotions dont sa main était l'interprète habile. Quand il eut terminé, il dit, sans changer d'attitude : — Eh bien! mon cher Simon, votre avis?

Simon arrosa d'abord d'un tabac blond et menu un petit carré de papier plié en étroits compartiments, le ferma, le roula avec une adresse de contrebandier catalan, et en fit une cigarette qu'il promena sur la flamme de la lampe.

— Mon avis, répondit-il en jetant des monosyllabes et des bulles de fumée, est que vous continuiez. Juger sur ce début serait téméraire. Toutefois, il est bien...

— Oui, il est bien, mon ami, et quand on songe que le comité de l'Opéra n'a pas voulu accepter...

— Je vous arrête, mon cher Robersart. Donnez-moi la suite de la pastorale en ré mineur, ou... ,

— Je poursuis : Les étoiles ont disparu l'une après l'autre.

UNE PASTORALE HOMICIDE. tl7

l'aurore peint de ses plus belles couleurs la voûte du ciel; les feuilles sont Juimides de rosée, les peurs ouvrent leurs calices odorants ; la fauvette chante.

Tandis que l'assemblée, représentée par un seul individu, écoutait en remplissant de tabac l'appartement, dont les croisées donnaient sur un jardin de ^leudon, notre compositeur tirait de son arcbet des sons qui peignaient le réveil de la nature. L'endroit où la fauvette chante pour saluer le jour fut surtout caressé.

— Mon juge est-il conten^t de la fauvette? A-t-il entendu le battement des ailes, le frémissement de l'air? a-t-il saisi chaque perle de ce roucoulement doux et plaintif? Ai-je lutté avantageusement avec Bernardin de Saint-Pierre, avec Berghem, avec Dieu?

— Rien ne m'est échappé, mon cher poëte.

— En ce cas, convenez que ce tigre de jury, en refusant ma pastorale en ré mineur, a été souverainement...

— Mon ami, laissons le jury de l'Opéra, et voyons ce qui suit le chant de la fauvette.

Docile à l'injonction de son unique auditeur, Robersarl poussa un soupir, et reprit : Déjà f aurore enflamme les coteaux, une vapeur diaphane est suspendue sur la vallée ; on entend dans le fond des montagnes le son d'une cornemuse et le tintement des clochettes. C'est le troupeau qui, précédé du berger, sort de l'étable et s'avance dans la campagne. Second réveil de la nature.

— Décidément, s'écria le jeune admirateur devant lequel jouait l'artiste, votre composition me charme, m'émeut. C'est neuf, c'est jeune, c'est...

— Et dire! interrompit avec douleur celui qui buvait ces

lis UNE PASTORALE HOMICIDE.

éloges, (jue six lètes à perruque, six bourriques inagistrales,ont dédaigneusement refusé ce chef-d'œuvre; quand j'y songe, je...

— Encore! mais je ne connaîtrai jamais votre pastorale tout entière, si vous la coupez sans cesse de réflexions, de lamentations et de malédictions.

— 7\hl oui, de malédictions! Mais, patience : Tout s\inimCy les jeunes filles vont aux champs; on voit passer les moutons qui se rendent à la prairie : entendez-vous leurs bêlements ? Entende>cous le bruissement du fleuve, qui semble sortir aussi du sommeil de la nuit? Quelle est cette berqère ? Cest Franciney la plus jolie du village. Où va-t-elle ?

— Oui, où va-l-elle? demanda l'ami du musicien.

— Mon violon va vous répondre : Elle va au premier rendez-vous d'amour. Il est midi. Il fait chaud dans la plaine,mais Julien l'attend sous les saules plantés au bord de la rivière. Timidité de la bergère, désirs impatients du berger. Romance en situation. Que dites-vous de la romance?

— Digne du reste, mon ami, mon admirable ami.

— Croiriez-vous qu'elle les a fait bâiller? A peine l'ontils écoutée. L'un prisait, l'autre, par méchanceté, toussait, l'autre...

— Calmoz-vous, Robersart, soyons tout à l'œuvre.

— Mais pourquoi fait-on des révolutions? pourquoi avonsnous répandu notre sang en 90, 91, 93, si des aristocrates de jurés imbéciles, ou d'imbéciles jurés...

— Trop d'orgueil ! mon cher, trop d'orgueil ! contentonsnous de l'estime de notre propre conscience.

— Et des suffrages éclairés de quelques bons amis, ajouta Robersart en tendant la main à son public.

UNE PASTORALi: HOMICIDE. 119

11 éteignait une larme entre ses paupières, quand avec celte main qu'il retira il saisit de nouveau l'archet pour reprendre sa magnifique pastorale en ré mineur. Mais l.nraije a surpris les amants sous la feuillce. Un baiser se fait entendre; un éclair luit; soupirs d'amour, coups de tonnerre dans le lointain; chœur de la nature irritée, écho plaintif de rame.

— Je ne crois pas, s'écria-t-il après l'exécution de cet autre morceau de sa pastorale, qu'on ait jamais rendu avec autant de précision les sentiments du cœur aux prises avec l'effroi. On compte les pulsations du berger et de la bergère, et les éclats du tonnerre. M'abuserais-je?

— Bravo! bravo!

— Ces bravos m'auraient été envoyés à bout portant par trois mille, six mille, dix mille spectateurs émus, électrisés, si des monstres avaient voulu me comprendre. Aujourd'hui, à cette heure, mon seul et digne appréciateur, je serais le premier compositeur de mon siècle et du monde; je marcherais sur des tapis de couronnes, et je me désaltérerais à l'eau lancée sur les places publiques par ma propre statue en marbre blanc.

— Des couronnes! des statues! Vous voilà comme ce Buonaparte qui s'est fait couronner hier. Vous êtes un insensé comme lui. Soyons donc grand sans entasser tant de choses sous nos pieds et sur nos tètes. Ils sont tous les mêmes! ajouta le jeune démocrate en jetant sa douzième ou vingtième cigarette par la croisée ; il leur faut des trônes, des tréteaux, pour être vus de loin, comme les saltimbanques.

— Mais ce n'est pas fini, dit Robersart en retenant son bouillant ami, j'ai encore à exécuter le retour du beau temps,

1*20 UNE PASTOHALE HOMICIDE.

le soiry la rentrée du troupeau^ la veillée, la prière, la paix dennnocence.

— Je n'écoulerai pas une seule note de plus, mon cher Robersart, si vous ne me promettez de cesser tout commentaire ambitieux pendant notre concert. Comment pouvez-vous avoir d'autres idées que des idées de calme et de bonheur, quand la nuit est si belle, si douce, et que vous avez dans les mains un instrument dont vous tirez des accents si purs, si vrais, si touchants? Mais j'aimerais mieux être à votre place, croyez-moi, qu'à celle du fameux vainqueur de l'Egypte et de l'Italie. La gloire des arts...

— Mais, mon ami, on me refuse même cette gloire des arts, on me la dénie, puisque le jury... Je ne reviendrai pas sur ce sujet qui vous déplaît tant... J'achève ma pastorale en ré mineur.

Quand l'artiste eut achevé sa pastorale en ré mineur, et quand il eut étendu, brisé comme lui de fatigue, son violon en sueur sur la table où s'accoudait son juge et son ami, il dit à celui-ci, en passant la main dans ses cheveux : — Enfin, qu'en pensez-vous?

— Tout le bien possible. C'est beau, c'est irréprochable, c'est sublime.

— N'est-ce pas? Avouez-le à votre ami, que j'ai rendu les effets du soleil, dont les rayons courent brisés sur l'eau, le bruit inégal de la pluie sur les feuilles, celui que fait la bergère en marchant sur la pointe des herbes de la prairie, celui

— Un instant, mon cher Robersart. Je ne mets pas de limites à mes éloges, mais j'en mets à votre prétention de

croire avoir rendu tous les accidents de la nature physique et de la nature morale.

— Quoi! je n'ai pas rendu la fuite lumineuse, ardente, de l'éclair?

— Non !

— Le bruit du baiser chaste?

— Non !

— L'elTroi de la pauvre bergère qui se rappelle, mais pour les oublier aussitôt, les recommandations de sa mère?

— Non ! mille et mille fois non 1 et je vous en félicite, si Ton doit féliciter un artiste de ce qu'il n'a pas su exprimer une chose inexprimable.

— Inexprimable! Mais ma pastorale en ré mineur est tout entière dans ces efTets rendus.

— Elle n'est pas là, mon ami. La musique n'est que de la musique, et c'est bien assez. Si vous voulez qu'elle soit encore de la poésie, de la peinture, de l'architecture , de l'agriculture, de la métaphysique , de la théologie, vous arriverez au néant ou au ridicule.

— Ah ! mon ami 1 comment , vous , un si bon esprit, un esprit si hardi, vous osez soutenir une telle opinion ! iMais ma pastorale est une contre-épreuve de la nature. Je l'ai prise, je l'ai figée. On la jouerait devant moi , je ne la connaîtrais pas, je l'entendrais pour la première fois, que je m'écrierais : Robersart, conviens-en, voilà des arbres ! ce sont des chênes verts, des tilleuls, des saules! voilà.une prairie : elle est fleurie ! Je cueille des marguerites, des bluets, je respire l'odeur du sainfoin et du trèfle. Voilà une bergère : qu'elle est blonde! qu'elle est belle! qu'elle est pure ! Elle entre dans sa dixseptième année.

11>L> UNI- PASTORALE HOMICIDF..

— Vous êtes une belle âme, cher Robersart.

— Mais qu'exprimerait donc la musique?

— Rien.

— Comment? rien !...

— Absolument rien; et c'est là son caractère, de n'arrêter les contours d'aucune idée, d'aucun sentiment, afin qu'on puisse- lui prêter toutes les idées, tous les sentiments possibles, au gré de l'ame, de la fantaisie, selon la disposition du moment, la nature de l'esprit, la pente du caractère.

— Mais personne ne croira

— Personne, vous devriez dire, mon bon Robersart, ne tolérerait la musique à d'autres conditions. Pourquoi entendon dix fois de suite un opéra , une symphonie ou une pastorale comme la vôtre sans se lasser, et pourquoi n'entendriezvous pas dix fois de suite la plus belle tragédie, fût-elle jouée par Duchesnois et Talma? C'est que la poésie précise une fois pour toutes ce qu'elle a à dire; elle cloue la pensée, numérote les sentiments, tandis que la musique, au contraire, n'a ni bornes ni chaînes, ni clou ni bordure; elle est comme l'air atmosphérique, indéfinie, expansive, flottante, — sans forme; — on la respire, — on se l'approprie, et c'est tout.

— Non, ce n'est pas tout! Et vous rendriez plus de justice non à moi-môme , vous m'avez trop loué pour que je dise cela, mais à mon art, si, devant le public assemblé, j'exécutais ma divine pastorale. Quand l'exécuterai-je? l'exécuteraije jamais? Jamais! c'est trop affreux à penser!

— Pas de ces pensées-là, mon ami, vous êtes jeune.

— Vous êtes de moitié plus jeune que moi.

— Et c'est aussi pour cela, mon cher, artiste, que j'ai l'espoir certain de voir votre gloire musicale remplir le vieux

l'NK PASTOIIALE HOMICIDE. 1 'io

monde où nous sommes et le nouveau où je me rends. Mais avant de vous quitter, mon bon Robersarl, permettez-moi de vous donner un conseil inspiré par une amitié des plus vives. Ne vous laissez pas envahir par l'anibilion, c'est une mangeuse de temps. La gloire vient seule; tout ce qu'on fait d'efforts pour en hâter la venue ne sert qu'à nous ronger l'àme sans qu'elle arrive une minute plus tôt. Mieux vaudrait ne pas s'occuper de la gloire, mais puisqu'elle vous plaît tant, suivez du moins mes avis, les avis d'un homme jeune il est vrai, assez sur de lui-même cependant pour ne pas craindre de vous égarer en vous conseillant.

— La gloire me plaît sans doute, et, sans cet amour que j'ai pour elle, je ne vois pas pourquoi j'aurais écrit ma pastorale en ré mineur; mais ne craignez rien des effets de la gloire sur mon existence. Elle sera toujours à une si grande distance de moi que je ne la mordrai pas à la joue. Je ne rêvais qu'une gloire, celle de compositeur; elle m'est défendue depuis que le comité de l'Opéra a refusé ma pastorale en re mineur; car savez-vous combien il m'en coûterait pour la faire exécuter à mes frais? Vingt-deux mille francs!

— Que n'ai-je cette somme à vous prêter!

— Vous n'êtes pas riche, vous non plus. Votre père aurait-il été musicien?

— Je suis très-riche, quoique Espagnol, mon cher Robersart, mais tous mes biens sont dans l'Amérique du Sud. J'ai des mines d'or, ce qui vous explique naturellement pourquoi je n'ai pas en ce moment vingt mille francs à vous prêter. J'exploite ces mines pour le compte du gouvernement espagnol, qui me doit, qui n'a pas le sou, qui est mal avec la France, mal avec les colonies, mal, très-mal...

— Ainsi vous nie quittez, dit le l)on artiste, oubliant ses chagrins particuliers pour se plaindre d'un départ qui allait le priver de la compagnie d'un jeune étranger, d'un Espagnol instruit, studieux, adorant tous les arts, qu'il se proposait de faire aimer un jour dans la partie de l'Amérique où il était né. Vous me quittez, lui dit-il, au moment où je perds la seule espérance qui me soutenait. Perdre en une semaine un ami et une pastorale ! Je vais donc recommencer à donner des leçons en ville, à courir le cachet à deux francs, à nager dans cette boue liquide que me renverra au visage un membre du jury, passant en voiture à mes côtés! On me doit des statues, et je n'aurai bientôt plus de souliers.

— Mon cher Robersart, surmontez ce découragement. Votre ami ne vous oubliera pas dans ses voyages aventureux.

— Vous avez déjà tant fait pour moi...

— Qu'ai-je fait? Vous avez bien voulu passer un été avec moi à la campagne, me distraire, me charmer par votre divine science ; toute la reconnaissance est de mon côté. Mais ne parlons plus de cela. Comptez, vous dis-je, sur mon souvenir; j'espère qu'il ne vous sera pas toujours inutile.

— Et où allez-vous en me quittant?

— A Rome.

— Rome, patrie de Paleslrina, berceau de la grande musiquel

— Patrie des beaux caractères, ville d'où sont sortis les grands libérateurs, mon digne Robersart.

— Puisque vous allez à Rome, que votre premier soin, mon ami, soit de vous rendre à la chapelle Sixline. Ecoutez pour moi et pour vous, je vous en supplie, la suave musique de nos maîtres. Vous vous souviendrez de ma pastorale en ré mineur.

UNK PASTORALK HOMICIDE. 125

— J'irai d'abord sur le iMoiU Sacré, et là je jurerai sur une épée de rendre ma patrie libre.

— Ah ! grand Dieu ! auriez-vous aussi de l'ambition, vous qui me reprochiez tantôt...

— Moi !... oui, j'en ai une : celle de briser les chaînes de la métropole.

— Autre musique, mon cher, autre pastorale.

— Nous verrons, dit en souriant le grave el chaleureux Américain; nous verrons. En attendant, avez-vous assez de confiance en moi pour me remettre une copie de votre pastorale?

— Si j'ai assez de confiance en vous! En doutez-vous? Mais qu'en ferez-vous, cher Simon?

— Remettez-la moi et espérez!

— Mon sauveur !

— Pas encore; j'en ai d'autres à sauver avant vous...

— Je vous connais...

— On me connaîtra un jour peut-être.

— On vous appellera alors le protecteur des arts.

— J'aurai un autre titre.

— Vous aurez mérité celui-là.

— Je veux tout mériter.

— Adieu donc! dit le pauvre artiste en confiant au seul ami qu'il eut sur la terre une copie du seul trésor qu'il possédât, sa pastorale en ré mineur, cette pastorale qui exprimait tant de choses, et les éloiles, el le lever du soleil, et le chant des bergers, et le bêlement des moutons, et les soupirs de la bergère, et l'orage, et le beau temps, et le retour du troupeau, et la veillée, et l'amour, el le bonheur.

126 UNE PASTOUALE HOMICIDE.

Au jour, les deux amis se séparèrenl : l'un parti l pour Rome, l'aulre descendit à Paris.

Six ans après, le musicien donnait encore des leçons au Marais et au faubourg Saint-Jacques, des leçons de piano, parce qu'il ne savait jouer que du violon, et des leçons de chant, quoiqu'il eût la voix la plus sourde el la plus enrouée du monde. S'il se présentait chez les marchands de musique pour leur proposer des romances, ceux-ci lui répondaient : Vous n'avez aucun talent pour ce genre do composition, el d'ailleurs nous ne payons les romances que six francs à ceux que nous connaissons.

A force de parler de sa pastorale en ré mineur, il s'était rendu ridicule. 11 était réduit, le malheureux, à n'en parler (ju'aux pères de ses élèves, épiciers, droguistes ou négociants, (]ui, par pitié, en écoutaient quel(|ues notes et se levaient ensuite en disant : Pardon! mais c'est l'heure de la bourse; ou bien : Somme toute, vous auriez mieux fait de prendre un bon état.

Ce n'est que chez lui, à minuit, quand tout le monde dormait, qu'il se jetait sur son violon et se ravissait lui-même de sa magnifique composition. De temps en temps il s'arrêtait pour moucher sa chandelle de quatre à la livre, ou pour dire en battant du pied : le soleil se lève, la bergère paraît sur le seuil de sa chaumière.

Il s'arrêtait encore pour dire : Ah! si mon excellent ami m'entendait, quels éloges nouveaux, aujourd'hui mûri par l'expérience, ne me donnerait-il pas! J'ai ajouté, d'ailleurs, à ma pastorale, une danse zUlafjeoisc , un baptême dans la chapelle rustique, et mille autres beautés. Mais il m'a oublié! — Alors l'artiste renfermait tristement le Violon dans sa boîte.

UNE l'ASTOKALK HOMICIDE. \21

et il cimil ses souliers pour ses courses du leiideniain.

On était sous l'empire, on cirait à l'œuf.

Quel([ues années passèrent sur le front déjà ridé de notre grand inconnu, et rien ne fut changé à son existence, si ce n'estqu'illui arrivadeux malheurs des plusgrands. On changea la méthode de chanter, et il fut alors trouvé trop directoire par les gens à la mode, et il se maria. Dès ce moment, il ne lui fut plus permis déjouer sa pastorale chez lui, entre quatre murs. Sa funime, qui aimait les arts à la condition que la musique en particulier lui rapporterait des honnets, des chapeaux en velours et des châles, exécra le violon dès qu'elle s'aperçut qu'il rendait des sons, mais pas d'argent. La pastorale en ré mineur la faisait frémir. Voilà notre ruine, disaitelle; maudits soient tes bergers! tes étoiles! tes troupeaux! Encore si nous pouvions les manger, les moulons!

Accablé de toutes les manières, il renonça à la gloire, à la pastorale, qu'il roula et sur laquelle il écrivit : Recommaridé à mon fils. Ceci fut le malheur de so7i père y et sera la gloire de notre famille. Puis il n'y pensa plus qu'en rêve.

Un jour le facteur du quartier lui remit une lettre; le port était coté douze francs. Douze francs ! s'écria la femme de Rohersart. Jamais! jamais! si j'étais sûre qu'on t'annonçât dans cette lettre un héritage de cent mille écus, à la bonne heure. Mais donner douze francs au hasard! Mais, pour coûter douze francs, elle vient donc de la lune, cette lettre?

— Mais si nous empruntions ces douze francs, ma chère amie...

— Emprunter ! emprunte pour avoir du pain.

— Allons, je ne la prendrai pas. dit Rohersart au facteur. Hetournez-la.

— Vous avez un ;ui pour vous décider, dit celui-ci en s'en allant.

— Il n'est qu'un moyen, dit l'arlislc, de retirer cette lettre, et je l'emploierai. C'est dur, c'est humiliant. N'importe!

Il courut au pont des Arts.

A huit heures, l'été, ce pont était autrefois, vers 1812, le rendez-vous des élégantes de la ville et du faubourg. Des pots de fleurs couraient derrière des rangées de chaises sur lesquelles s'asseyaient pour respirer le frais et prendre des fluxions des jeunes gens, des jeunes filles, des mamans, les beaux de l'empire.

La nuit était-venue lorsqu'on entendit s'élever sur le pont des sons d'une pureté inouïe; chacun quitte aussitôt sa place et se rapproche d'un homme qui a jeté son mouchoir sur son visage. C'est Hubert, s'écria-t-on. C'est Hubert qui a fait un pari. Hubert était un des plus fameux violons de l'époque. Les voix se taisent : silence universel dans l'air. On n'entend que l'eau qui passe sous les arches et les ravissantes notes du prétendu Hubert. C'était la pastorale en ré mineur. A la fin du morceau, les applaudissements, longtemps comprimés, éclatent à la fois du Louvre au palais de l'Institut. Mais pas une pièce ne tombe dans le chapeau posé aux pieds de l'artiste. Donner de l'argent à Hubert! On l'a reconnu, c'est lui. On le couronne. Des couronnes à Robersart ! Il lui fallait douze francs ! douze francs pour retirer la lettre.

La lettre resta deux mois à la poste. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de dures privations qu'il réunit, sou à sou, une somme de douze francs pour acheter sa lettre.

Il faillit étoulîer dejoîe quand il la tint. Pourquoi? il n'en

l'NE PASTORALE HOMICIDE. 129

savait rien. Mais le malheur, comme l'innocence, a une seconde vue qu'il serait insensé de nier.

Il prend la lettre, et dans la rue, sous une porte cochère, il la décacheté en tremblant; il lit : — D'abord il n'y comprit rien.

(( Cher ami ,

» De Rome j'ai été en Allemagne et ensuite en Espagne, la patrie de mes aïeux, de là aux États-Unis. Nommé colonel, j'ai pris une part très-active à la guerre de l'Indépendance; j'ai été assez heureux jusqu'ici pour arriver de grade en grade à celui de général en chef des armées vénézuéliennes. Oui, cher Robersart, mes vœux s'accomplissent. Je suis entré aujourd'hui, 4 août 1813, dans la ville de Caracas, conquise par moi. Le canon gronde, les cloches sonnent encore.

)) Douze jeunes filles vêtues de blanc ont traîné mon char, et savez-vous de qui était la musique de cette marche triomphale? De vous, mon ami ; une partie de votre pastorale en ré mineur, de votre divine pastorale, est devenue une marche du plus bel effet. Aussi la ville de Caracas, à qui j'ai révélé votre nom, vous offre deux mille piastres fortes ou soit dix mille francs de France, qui vous sont envoyés au Havre sur un navire neutre. Caracas a pensé que vous méritez davantage : elle a fait graver votre nom sur le char triomphal qui m'a servi pour entrer dans la ville conquise.

» Adieu, mon cher Robersart ; vous voyez donc que la musique dit tout ce qu'on lui fait dire. C'est le morceau où vous avez si bien exprimé le chant de la fauvette qui est devenu, avec une légère modificati.Qjp, la marche triomphale de Caracas.

130 UNE PASTOKALK HOMICIDE.

» ]c liiMis [)our vous en réserve d'autres nouvelles plus heureuses; mais aUendons. Je vous recommande toujours, mon cher ami, de ne pas sacrifier à l'ambition le calme de votre existence d'artiste. Imitez-moi.

y> Votre ami,

» Simon Bolivar. »

— Bolivar I c'est Bolivar, c'était Bolivar! celui dont toute l'Europe s'occupe en ce moment! Il m'écrit, il se souvient, il m'envoie dix mille francs! Caracas a fait graver mon noml On sait mon nom à Caracas! Mais pourquoi a-t-il fait une marche triomphale de ma pastorale en ré mineur, où il n'y a pas de marche? Il me l'explique : parce que la musique n'exprime rien et exprime tout. Grand homme, tu te trompes. Ne se trompe-t-il pas encore lorsqu'il me recommande de ne pas aimer la gloire, tandis qu'il vient d'cnirer, lui, en triomphateur dans la ville de Caracas?

Quand il annonça à sa femme et à ses connaissances la munificence de Bolivar, on le crut fou ; on le plaisanta sur le succès de sa musique, on lui dit qu'elle était absolument comme certains vins qui avaient besoin de voyager pour devenir bons. Il dévora tous ces affronts, pensant qu'il était un sûr moyen de convaincre ses ennemis, le seul, il est vrai; c'étaient les dix mille francs.

Il les attendit trois mois, six mois, il les attendit un an, et ils n'arrivèrent pas au Havre. Alors il fut démontré à tout le monde que notre compositeur avait été victime d'une plaisanterie atlantique. On le plaignit tout haut, on le railla tout bas; il perdit la moitié^ ses élèves. Poiir comble de malheur il devint, à quelque temps de là, chef d'orchestre d'un

UNE PASTORALF. HOMICIDE. 131

des ihéùlres des boulevarls. Il composa des ouvertures qu'on applaudit à coups de pommes, et il mil en musique l'entrée en scène des tyrans. A faire ce métier on a huit cents francs par an : l'on ne se relire qu'à minuit.

De dégradation en dégradation il finit lui-même par se croire médiocre et nui. Cependant, réfléchissait-il parfois, j'ai bien connu un homme du nom de Simon comme Simon Bolivar; cet homme était né en Amérique comme Bolivar, il avait promis de se souvenir de moi, et il s'est souvenu de moi, de pensera ma pastorale en ré mineur, et il en a détaché un morceau pour composer sa marche triomphale. Ces souvenirs et ces événements se lient entre eu>f d'une manière étroite. Où y a-t-il donc de la folie dans mon fait? A moins que je n'aie pas écrit de pastorale? xMais elle est là, dans mon tiroir... Oui, mais ces deux mille piastres annoncées et qui ne sont jamais venues...

Les deux mille piastres n'étaient pas arrivées au Havre, ce que ne savait pas notre artiste, parce que l'Espagne, ne reconnaissant pas le droit des neutres, avait saisi à la sortie du port le navire qui les portail. Les deux mille piastres avaient pris le chemin de Cadix au lieu de prendre celui du Havre, et le roi Joseph les avait empochées à la place du musicien.

Le temps, ce médecin homœopathe, puisqu'il guérit par l'emploi de lui-même, aurait fini par adoucir les regrets de notre compositeur si, en 1822, il n'eût reçu une nouvelle lettre écrite de Bogota et de la même main que la première. Celle-ci ne coûtait rien. Voici ce qu'elle renfermait :

« Mon cher ami, » Nous avons été vainqueurs partout : dans la Venezuela,

en Colomllic et dans le Pérou ; le roi d'Espagne n'a plus une seule ville dans celle partie de l'Amérique espagnole. J'ai fondé une république, la république de Colombie, et j'en suis le président. Ce nouvel état est si puissant déjà, mon ami, qu'il a des ambassadeurs à Londres, à Paris, à Wasbinglon et à Lisbonne. En allendanl qu'il en ait à Madrid même, il s'est consolidé par deux ou trois cents batailles dont celle d'Ayacuclio a été le couronnement. Mais savez-vous, mon ami, qui a été le vainqueur d'Ayacucho? C'est presque vous; oui, vous; sans vous peut-être la bataille d'Ayacucbo était perdue; sans vous du moins la victoire n'eut été ni si décisive ni si brillante. L'art de la guerre est ma principale étude depuis l'enfance. Je savais, et l'expérience a confirmé chez moi cette opinion, que la musique a une action prodigieuse sur les nerfs des soldats, car ce n'est ni avec les fusils ni avec les canons que se gagnent les batailles, mais avec les nerfs plus ou moins excités. Qu'ai-je fait avant de me mettra à la tête du corps d'armée sous lequel l'Espagne vient d'être à jamais écrasée? J'ai fait de votre pastorale en ré mineur un air de bravoure, une marseillaise colombienne, tellement belle, tellement enivrante, que les soldats courent aux armes dès qu'ils l'entendent et se précipitent avec fureur sur les ennemis. Votre pastorale, mon ami, a causé la mort de plus de vingt mille Espagnols au pied des Andes; elle a fait couler des torrents de sang impur. Réjouissez-vous de ce succès I Oui, votre pastorale en ré mineur était digne de toute votre affection d'artiste, de tout votre enthousiasme. Convenons seulement que j'avais raison de prétendre que la musique signifie tout parce qu'elle ne signifie rien. Pour composer mon air martial, cet air auquel je dois en grande partie, je le répète,

UNE PASTORALE HOMLCIDE. 133

la victoire d'Ayacucho, je n'ai eu qu'à transposer le morceau de la pastorale, ce morceau si tendre où la bergère écoute pour la première fois la déclaration du berger.

» La république bolivienne vous adresse, par ma voix, ses plus purs hommages et sa haute reconnaissance. Bogota vous a inscrit comme citoyen sur son Livre d'or, et a déclaré que votre hymne serait désormais le chant national de l'Amérique régénérée. Guayaquil vous a élevé une pyramide; Quito, une fontaine publique ; Caracas, ma patrie, a gravé voire nom sur les tables de marbre du congrès; Maracaïbo, Carthagène et Lima vous ont volé des remercîments publics, toutes ces villes n'osant pas envoyer à un compositeur aussi illustre que vous devez l'élre un présent en argent et ne pouvant pas, devenues cités républicaines, vous offrir des titres ou des décorations.

» Ainsi j'ai tenu ma promesse, mon noble ami, j'ai songé à vous, à votre pastorale. Vous voilà citoyen de l'Amérique républicaine; votre pastorale se chante de l'Atlantique à la mer du Sud, et chaque fois qu'elle se chante, le sang de la tyrannie coule à grands flots. Vous voyez que j'avais raison quand moi, enfant, vous jeune homme, je vous conseillais de ne pas former des désirs trop ambitieux : nous avons attendu. Vous, vous êtes sans doute illustre el riche, et je suis président d'une puissante république fondée par moi : bornons toujours ainsi nos vœux.

» Dans quel monde nous reverrons-nous pour nous serrer la main?

» Toujours votre ami,

» Simon Bolivar. »

134 UNE PASTOHAI.E HOMICIDE

— Je suis illustre, je suis riche ! Ce serait affreux d'ironie si ce cher Bolivar n'était réellement convaincu ijuej'ai acquis richesses et gloire depuis notre séparation. Mais ce qui est plus affreux, c'est de savoir que ma pastorale en ré mineur, ce chant de ma jeunesse, ce poëme d'amour sur lequel je comptais pour m'immortaliser, cet hymne où j'avais réuni et fondu les plus douces harmonies de la nature, lueurs de l'aurore, pleurs de la rosée, soupirs d'amour sous les saules, est devenue un cri de guerre et de sang en Amérique. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Je ne m'en consolerai jamais, jamais!

El si vous voyez, âmes indifférentes, passer quelquefois le long de nos boulevarts, quand un peu de soleil arrose les dalles, un vieillard caché sous deux épaisses redingotes, traînant ses jambes goutteuses, mais chantonnant encore sous sa perruque, dites : Voilà un homme parfaitement inconnu à Paris, mais célèbre dans toutes les républiques de l'Amérique espagnole, dont il a été le Rouget de Lisle et le Kôrner. Immortel dans le Nouveau-Monde, il est chef d'orchestre dans l'ancien.

Qu'est-ce donc que la gloire ? c'est cela.

LA SIGNARRE

-oCDo-

M^^Lussac et sa fille Mathildeétaienl allées passer la belle saison, qui touchait à sa fin, dans l'une de leurs propriétés, située au fond du golfe de Provence, sur les bords de la Méditerranée.

Une invariable habitude les ramenait chaque année à cette propriété, où ne manquait pas non plus de se rendre le père de Mathilde, M. Mathieu Lussac, appelé tout simplement Mathieu dans les colonies. Lussac en Europe, il n'était connu (}ue sous le nom de Mathieu en Afrique. Aussi se disail-ii souvent en lui-même que le tropique était une ligne qui, en coupant la terre, avait aussi coupé son nom.

M. Lussac, qui consentait volontiers à venir de Gorée en i^rovence, à parcourir trois ou quatre mille lieues marines pour passer l'automne avec sa femme et sa fille, aurait complètement renoncé à cette joie, s'il lui avait fallu dépasser

136 LA SIGNARRE.

d'un dogré vers lo nord la latitude do Marseille. Habitué à la température du Sahara, il aeeonlait quelque ardeur au soleil de la IVovence, lequel, disait-il, était parfois aussi chaud que l'ombre du même astre aux colonies. Mais Marseille marquait l'extrême limite de ses migrations : au delà, M. Lussac ne voyait pour lui qu'engourdissement et mort. « Quand Montmartre aura «les oliviers, j'irai passer quinze jours à Paris, marquait-il à sa femme dans sa correspondance; jusque-là je ne changerai rien à mon système. »

Un jeune Ecossais à qui la Faculté avait, en désespoir de guérison, conseillé l'air du midi de la France et les bains fortifiants de la Méditerranée, avait été admis cette année dans la petite société de la famille Lussac, qu'il avait connue à Paris aux dernières réunions d'hiver. Sa douceur, la noblesse de ses manières, l'excellente réputation dont il jouissait dans les cercles étrangers, lui avaient attiré une estime universelle. L'intérêt qu'il inspirait à beaucoup de femmes par son titre de lord et une fortune qui lui permettait de soutenir ce titre, était encore rehaussé par la tendre pitié dont on était saisi en songeant au peu d'années d'existence que la médecine lui laissait espérer. Des circonstances fort naturelles l'ayant rapproché de la famille Lussac, il avait obtenu de l'accompagner dans le Midi. M"^ Lussac le regardait comme un fils; peutêtre, en lui donnant ce litre, avait-elle des espérances analogues à la nature de son caractère, mais jusqu'ici du moins avait-elle eu la prudence d'en retenir l'expression au fond de sa poitrine. Sa bonté seule s'était manifestée avec une prodigalité exemplaire autour du jeune lord, qu'elle avait logé dans un élégant pavillon, séparé par une simple cloison de roseau du reste de la propriété; propriété magnifique, ayant pour

LA SIGNARUE. 137

bordure la nior, dos iiionlagncs couverles de pins el un horizon illiniilé sous un ciel qui touche au ciel d'Espagne et au ciel de l'Italie.

La propriété Lussac est le type des campagnes méridionales. On y arrive de la ville par un chemin poudreux, encaissé entre deux murs de toute hauteur, hérissés à leurs crêtes par des tronçons de verre, et interrompus à de rares intervalles par des portails de fer ou de bois gris semé de clous. Si le propriétaire est riche, les pilastres du portail sont surchargés de deux lions de pierre, hideux d'aspect aussi bien que d'exécution. Si le propriétaire ne jouit que d'une heureuse aisance, expression de la plus grande élasticité dans la pensée d'un méridional, et qui, selon l'humeur de celui qui l'applique, est une qualification protectrice ou une ironie blessante, en ce cas, deux boules à peu près sphériques tiennent lieu des lions absents. De nos jours, où chacun s'efforce de paraître riche, il est probable qu'il y a des lions à chaque portail. Quelques propriétaires excentriques ont adopté, il est vrai de le dire, en guise de lions et de boules, des corbeilles de pommes et d'abricots en pierre de taille. Mais ceux-là ont bien du goût.

Au-dessus de cette ligne continue de murs se hasardent comme une frange, les tètes d'oliviers et de figuiers dont les feuilles altérées et couvertes d'un duvet dépoussière creusent vainement pour boire la rosée. La poussière est aux campagnes de la Provence ce qu'est la pluie à celles de Paris. Elle étend sa teinte uniforme et mate sur le paysage. Au moindre souffle d'air, la première couche du chemin est soulevée, pour être répandue ensuite, comme par un arrosoir, sur la végétation. Cette cendre dévorante s'attache à tout ce qu'elle

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louche. Les plus belles couleurs s'effacent sous elle, les lleurs pâlissent, les fruits semblent pétrifiés, les feuilles ont à l'œil la pesanlour du drap. \À où les murs sont désunis, dos haies de mûriers sauvages projettent tout à coup leur ombre stérile à vos pieds, et si le regard plonge à travers celte claire-voie de feuilles aiguës, pour découvrir la campagne, la campagne étincèle comme une glace frappée du soleil. On ne soutient pas la vue des larges façades de plâtre de ces maisons, avec leurs contrevents verts, qui scintillent, et leurs toits en tuiles rouges en fusion. Un seul arbre, au milieu de ces vignes noueuses, de ces arbres languissants, élève ses branches toujours vertes, c'est le cyprès. Dans le Midi, le cyprès triomphe de la poussière, comme de la neige dans le Nord.

Plus loin, des fumées bleuâtres qui se dégagent lentement du creux des vallons, annoncent la calcination artificielle de la chaux, unique produit de ces montagnes de pierre dont la ceinture se dénoue à l'horizon de la mer.

Au versant de ces montagnes et à l'extrémité de ces murs, dont la déclivité devient de plus en plus sensible, c'est la mer. Plusieurs signes la font pressentir. La poussière s'imprègne d'un goût salin; la terre plus friable, toute chargée de coquilles brisées et d'un cailloutage poli, crie et s'échappe sous les pieds; des quartiers de roche mis à nu par le vent, pointent sous les chemins et en rompent l'égalité ; vous apercevez déjà des touffes de jonc, aux baguettes aiguës et saumâtres.

Les champs labourés disparaissent Aux arbres succèdent les bruyères, aux maisons les cabanes, aux murs de briques les roseaux. Des flaques d'eau où surnagent des algues marines et des madrépores rendent la voie plus difficile. A chaque pas, le changement devient plus évident. Plus de paysans

LA SIGNARRE. 139

gagniinl leur village à travers prés; plus de villageoises poussant leurs petits ânes devant elles, avec une branche fleurie La vie des champs n'atteint pas ces parages sablonneux. D'autres peuplades les habitent. Les landes spongieuses qu'on traverse, vous montrent des huttes au lieu de maisons, et auprès de ces huttes le regard découvre les trois avirons triangulai rement fixés en faisceau, où sèchent les voiles encore humides de la mer, et chifTonnées par la tempête de la veille. A l'abri de ces voiles, des enfants tout nus, huilés par le soleil, sont occupés à redresser des hameçons avec leurs petites dents de chat, leurs petites mains brunes, et à ramasser avec une longue aiguille de bois plus longue que leur bras, les mailles échappées des filets.

Plus on avance maintenant, plus on entend un murmure sourd et prolongé; un vent frais circule; faites encore un pas, et c'est la mer.

Et trois îles devant vous. L'eau qui les baigne est nette comme une belle ligne du burin anglais Ces trois îles semblent trois baleines endormies, et l'on dirait des oiseaux qui volent près d'elles, à voir ces vaisseaux qui voguent alen- •tour, avec leurs voiles blanches et découpées à grands angles aigus.

D'innombrables maisons de campagne ont pour limite ces plages de Marseille. L'eau salée et l'eau douce, dans leurs empiétements réciproques, dessinent dans l'intérieur même des terres et sur la chaussée de la mer, des petits delta, aussi riants que ceux de l'Egypte. A la faveur de cette intimité des eaux, les algues et les fruits de mer viennent se suspendre aux haies vives; les bateaux pénètrent jusqu'au milieu des 4ihamps de laitues et de betteraves; au-dessus des rocs tout

140 LA SIGNARRE.

bleus do petites moules qui s'y incrusleiU, tout pourpres des grnppes de corail et d'épongés, se penche l'amandier presque déraciné et ployé comme un saule. Tartoul des ponts moitié pierres, moitié bois; partout des charrettes dont les roues sont dans l'eau, et des bateaux échoués" au milieu des melons et des fleurs. Los chèvres viennent voir sauter les poissons que le filet enveloppe encore dans ses réseaux, tandis que de leurs naseaux curieux et effrayés les chevaux dételés llairenl les thons monstrueux qui bondissent sur le sable.

Alors, s'il est midi, si l'on entend dans la campagne un coq qui chante, la cloche d'un village qui tinte, du côté de la mer le canon lointain d'un vaisseau qui appelle le pilote; alors si l'on hume l'odeur nationale de cette délicieuse soupe au poisson qui se môle à l'odeur acre de la mer, alors il n'y a qu'un étranger qui ne puisse rien éprouver dans son cœur.

Mais l'ardeur du jour est tombée. Le soleil se cache derrière les îles, et les pêcheurs rentrent au port.

— Je vous conseille de fermer votre lunette, mon ami, dit en souriant M™'' Lussac à son mari ; les vaisseaux que vous attendez n'arriveront pas aujourd'hui. Je me permettrai encore de vous faire observer que vous n'y voyez plus.

— Très-bien, mon amie, vous me rappelez poliment à la conversation. Excusez ma distraction, tous trois ; mais j'espérais avant la nuit faire hommage à ma bonne Mathilde de quelque superbe brick. Un brick est, je pense, une surprise dont on ne jouit pas tous les jours à Paris, des hauteurs de la rue Godot-Mauroy, n'est-ce pas, monsieur Berton ?

Berton fit un signe de tôte aflirmatif, sans détourner son regard du côté de Mathilde. Le sens qu'avait prêté M. Lussac à la remarque de sa femme n'était pas juste.

LA SIGNARRE. 14 t

Il savait qu'il aurait pu rester trois heures étranger à la conversation, ne s'occupant que de parcourir l'horizon avec sa lunette, sans que pour cela il y eût inconvenance de sa part.

C'est que le plaisir de la lunette représente une des plus essentielles distractions dans un pays où la mer tient lieu de parc. Là où il n'est pas permis de courir, la compensation naturelle à cet obstacle, c'est voir. Et que voir si ce n'est la mer? Aussi la lunette occupe-t-elle le premier rang dans la collection des plaisirs champêtres, en Provence. Vous l'y trouverez partout pendue en sautoir avec le fusil de chasse, les lignes pour la pèche, et quelquefois aussi avec la guitare.

— Puisqu'il vous est agréable de causer, mon amie, reprit M. Lussac, dites-moi, à quand le mariage de notre Mathilde? La voilà grande comme un beau palmier.

Extrêmement surprise de cette question , qu'elle n'avait jamais entendu faire par son père, Mathilde laissa tomber son éventail du haut du belvédère sur le chemin.

Berton était à peine descendu pour aller chercher l'éventail, que M. Lussac, ne voyant plus le jeune Ecossais à côté de lui, rompit brusquement le fil du premier propos, et dit :

— Votre M. Berton a un vilain coton ; il n'ira pas loin. En tout cas, je ne lui signerais pas ses assurances.

— Parlez plus bas, mon ami, il vient. Mais non, il n'est pas très-mal, ajouta M""^ Lussac de manière à être entendue de Berton, qui retournait tout essoufflé à sa place; le docteur Guérin en répond sur sa tête..."

— Votre docteur Guérin...

— N'oubliez pas, mon ami, qu'après ma fille et vous, le

\A'J LA SIGNARUE.

docteur est Ja [jersonne qui m'allachc le plus à la vie, car il me l'a sauvée.

— Vous ne pourriez rien dire qui me fît changer plus tôt d'avis sur son compte, répondit M. Lussac en tendant la main à sa fille, qui y appliqua ses lèvres, et en passant son bras droit autour du cou de sa femme. Chères amies, que ne puis-je toujours rester auprès de vous? Vous désirer et vous regretter, voilà ma vie. Que jeté retrouve plus belle à chaque retour, ma Malhilde! Mais tu as pâli un peu cette année ; ta figure est plus ovale, n'est-ce pas, Eugénie? Grandirait-elle encore? As-tu quelque petit chagrin de cœur? voyons ; n'attends pas que j'aie mis l'Océan entre nous pour me l'apprendre. Tu t'es pourtant bien amusée, j'en suis sûr, aux bals, cet hiver...

Malhilde tressaillit à ces dernières paroles de son père.

— J'y ai pris quelquefois du plaisir, mais j'y ai rencontré quelquefois aussi de ces ennuis qu'on s'épargne en restant chez soi.

— Des ennuis, Mathilde ! des ennuis au bal, ma fille!

— Le monde, vous le savez, a des obsessions pour chacune de ses joies; il est plein de visages, de regards acharnés à vous poursuivre.

— Voyons, dit M. Lussac, surprenant un embarras dans les paroles de sa fille ; on t'a adressé des hommages ridicules; quelques jeunes gens se sont crus plus particulièrement l'objet de ton attention; un d'entre eux peut-être t'a écrit...

— Ma mère aurait lu la lettre; elle peut dire si j'en ai reçu.

— Je sais ce que tu vas dire à ton père , interrompit M""* Lussac, qui avait eu beaucoup de peine jusqu'ici à devi-

LA SIGNARRK. 14?,

lier un événemenl sous les palpitations, les détours et les craintes de sa fille. C'est moins que rien, mon ami ; moins que rien, je vous jure. Ces enfaîits ont aujourd'hui des manières vraiment étonnantes d'exprimer les choses les plus simples. Tu veux parler de ce beau jeune homme brun, aux cheveux bouclés, qui a des yeux de tigre et une taille si fine, que M""^ de Bergerade et moi ne l'appelions que le fuseau d'ébéne.

— Je ne sais s'il est beau, ajouta Mathilde, qui pâlissait par degré depuis quelques minutes; mais il est bien reconnaissable à l'espèce de coup de sabre qui lui a fendu les lèvres et sillonné la jouejusqu'.n l'oreille.

— Ce qui lui donne du caractère et lui sied tout à fait; c'était encore l'avis de M'"^ de Bergerade.

— Et vous appelez ce jeune homme? s'informa soudainement M. Lussac.

— Tristan, répondit Mathilde.

— Il n'a pas d'autre nom?

— Je ne lui en connais pas d'autre, mon père.

M. Lussac fermait les poings en regardant sa fille jusqu'au fond des yeux.

— N'a-t-il pas une voix douce comme une femme et de petites mains nerveuses?

— Tout juste, répondit M""^ Lussac. Vous le connaissez donc?

— Avez-vous appris s'il avait eu quelque duel au pistolet avec des jeunes gens de Paris?

— Deux, mon père.

— Il a tué ses deux adversaires, n'est-ce pas?

— Oui, mon père, répondit Mathilde effrayée de ces rêvé-

144 LA SIGNARRE.

latioiis, qu'on ne lui donnail pas même le temps de faire.

— Mais c'est lin prodige! s'écria M""^ Lussac ; vous savez toul, mon ami.

— Je ne sais rien, répondit M. Lussac. Mes suppositions sont si applicables à tous les jeunes gens du monde, qu'elles ne pouvaient manquer de convenir à votre héros. J'ai joué un instant au roman avec vous.

Berton avait remis l'éventail à Mathilde. Comme il avait retenu la question de M. Lussac à sa femme, au sujet du mariage de leur fille, il demanda la permission de se retirer; il prétexta la fraîcheur du soir.

— La fraîcheur du soir! s'écria M. Lussac en ôtant son chapeau de paille et en le roulant comme un cigare entre ses grosses mains; la fraîcheur du soir! mais c'est le ciel d'Afrique. Quelle mer! voyez donc? quel ciel ! jamais Naples n'eut d'aussi belle soirée. Vous ne nous quitterez pas si brusquement, monsieur Berton. Serait-ce parce que nous allons causer mariage? Bestez, s'il vous plaît, restez; nous ne faisons pas de roman ici. Richardson n'aurait pas la plus petite scène à recueillir. Ma fille est belle, elle est bonne, elle est surtout raisonnable, et je veux la voir heureuse le plus tôt possible. On ne doit faire un mystère de cela à personne. Est-ce que toute ma fortune, cette fortune qu'un incendie peut emporter ou quelques mauvaises récoltes de coton, ne sera pas plus sûrement dans tes mains, chère enfant, que dans les miennes? Ton mari la doublera d'abord, et tu en jouiras, ce qui vaut mieux, n'est-ce pas, ma bonne Eugénie? dit M. Lussac en se tournant vers sa femme. Donnons à cette enfant ce qui nous a manqué, le bonheur d'être ensemble; ce qui l'a manqué, Eugénie, un mari qui fût toujours près de

LA SIGNARRE. 145

toi. Elle aura un mari qui sera tout pour sa femme. Moi , je n'ai pas été ce mari, le serai-je jamais? J'ai gâté ma vie. L'habitude, le croiriez-vous, monsieur Berton? m'a fait une seconde patrie des colonies, tandis que ma femme et ma fille m'attirent toujours vers la France. J'ai deux existences, deux cœurs, et bien souvent doubles maux. Ne parlons plus de cela, tenez.

M. Lussac eut l'air de chercher dans sa poche un cigare et son briquet, pour ne pas montrer l'attendrissement de son visage.

— Enfin , revenons à ce que je disais. Je veux marier Mathilde.

— Mon ami , vous traitez les affaires sérieuses d'une manière

— De quelle manière faut-il les traiter? A votre avis, j'ai donc mal débuté? Mais songez que l'an prochain, moi qui vous parle, je serai peut-être mangé par les poissons de l'Océan, en revenant ici pour la vingtième fois. Assurons l'avenir de notre fille, et reposons-nous ensuite sur le sort. N'êtesvous pas de mon avis, monsieur Berton ?

— Auparavant je désirerais être de celui de mademoiselle Mathilde.

— Je vous remercie, monsieur, répondit Mathilde, qui ouvrait et fermait son éventail pour avoir une contenance. Je vois avec reconnaissance que vous partagez un embarras que mon père m'aurait épargné en consultant d'abord ma mère.

Peu flattée apparemment de cette condescendance de sa fille, M""^ Lussac lui tira la robe de bas en haut, comme si elle eût voulu dire : Taisez-vous l ne me mêlez en rien à tout ceci.

146 LA Sir.NARRE.

— Après lout, reprit M. Lussac, je suis peu au courant des mille préc;uitioiis de formes que la mode des convenances impose à un père bien appris, qui parle mariage à une fille qui se respecte. Quel est le roman qui l'ail loi en matière de mœurs aujourd'hui?

— Je ne lis |)as de romans, répondit jMatliilde fort émue.

— Tant mieux. Le mari que j'avais à vous proposer ne les

aime guère non plus Quoiqu'il pût, comme un autre, en

inspirer, lui aussi : car il est bien, très-bien.

Saisi d'une petite toux sèche, Berton garda pendant quelques minutes sa figure cachée dans son mouchoir. 11 avait porté ses regards du côté où les montagnes descendent avec rapidité vers la mer comme des voyageurs altérés de rafraîchir leurs membres. Derrière l'immense rideau d'un ciel clair de sa propre clarté, car il n'y avait pas encore d'étoiles, il apercevait les bois de pins de l'ancien château d'un roi d'Espagne. La muse du passé imprime à ces forêts un caractère historique comme à chaque montagne de la Grèce. Le jour y a des lueurs qui surprennent l'âme; et c'est à croire qu'on est une portion de cette nature mystérieuse de solitude, lorsque le vent, en remplissant vos oreilles de murmures magiques, épure la limpidité des yeux, glisse le frisson dans tous les membres, et couche vos cheveux comme il le fait de la forêt entière. Alors vous entrez en communication avec la grande âme du monde, et vous vous assimilez aux nuances pourprées du ciel, aux émanations des plantes, aux gémissements éternels des Ilots; vous êtes plus qu'un homme, vous êtes tout ce que vous éprouvez, vous êtes dieu.

Berton ne pénétrait que par la pensée et par le regard dans ces épaisseurs de bois imprégnés de mélancolie. II les visite-

rait bientôt; pour Je moment, il ne leur demandait qu'une préoccupation à la conversation qu'il était forcé d'entendre. M. Lussac continua :

— Kt il est très-riche aussi, peut-être le plus riche de nos colons.

— Kt cet excellent jeune homme aimerait notre fille, mon ami?

— Voilà tout de suite le roman! Comment l'aimerait-il, puisqu'il ne l'a jamais vue? mais il l'estime, d'après mes rapports, comme un caractère parfaitement assorti au sien. Il voit dans iMathilde une bonne directrice de maison. Pendant les premières années du mariage, il sera souvent absent; mais une fois la liquidation de ses affaires finie, il vivra à Bordeaux, centre de ses opérations. Son projet est de se retirer des affaires.

— Et quelle est la profession de votre protégé? demanda M™« Lussac à son mari.

— 11 est négrier.

— Négrier! se récrièrent à la fois M"^ Lussac, Mathilde et Berton lui-même. De ceux qui mangent les hommes! ajouta M""^ Lussac.

— Je n'ai pas dit anthropophage, ma chère Eugénie. Si une maladie n'eût empêché ce jeune homme de me suivre en Europe, il aurait justifié par sa présence la bonne opinion qu'on ne semble pas avoir de lui.

— Ah ! si ce n'est pas un anthropophage, je vous demande pardon d'avoir confondu, mon cher ami. Il y a tant de métiers sur la terre !

— Celui de négrier n'est pas moins une horrible chose ; et ne le pensez-vous pas? murmura iMathilde en posant sa main

148 LA SIGNARRE.

sur le bras do Bertoii, presque caché derrière un des piliers de verdure du belvédère. Comment n'avoir pas la conscience troublée en goûtant les jouissances d'une fortune acquise au prix d'un trafic odieux?

Borton regarda avec reconnaissance celle qui parlait ainsi. Il la remercia par un regard d'avoir exprimé une opinion si conforme à la sienne, qu'il avait tue, de peur de blesser les délicatesses de l'hospitalité.

— Allons, la philanthropie vous a poursuivis jusqu'ici de son venin, reprit M. Lussac, d'un ton qu'il aurait voulu rendre indifférent, mais où perçait la gêne de la personnalité. Un négrier n'est pas ce que vous vous figurez, mes bons amis. 11 ne lui est pas défendu d'aimer son pays, d'avoir des sentiments de famille, d'être utile à ses amis. J'en connais beaucoup de très-estimables. Si monsieur Berton avait visité les colonies, il serait guéri des antipathies que je lui suppose contre cette classe d'hommes. Monsieur Berton ne connaît peut-être que la France et l'Angleterre ?

Directement interrogé, Berton répondit :

— J'ai été, monsieur, gouverneur d'une partie des Indes pendant cinq ans; quant à mon opinion sur les noirs, la voici tout entière : je les considère comme mes frères, ni plus ni moins.

— Oui, répliqua M. Lussac, vous les défendez à Londres dans vos ridicules clubs d'émancipation, et au sortir de là, vous courez les vendre mille gourdes à la Jamaïque.

— Monsieur, c'est là une antithèse de petit journaliste. Pourquoi nous accuser tous, nous autres Anglais, des contradictions criminelles de quelques-uns?-

— Vous êtes des fous alors.

LA SIGNARRE. 149

— Cela vaiil mieux que d'être cruel.

— Et vous ne serez contents que lorsque les Européens ne posséderont plus un pouce de colonie. Vous avez déjà armé les noirs contre nous avec vos incendiaires écrits; votre maxime est toujours celle-ci : Périssent les colonies plutôt qu'un principe. Beau principe, ma foi !

M. Lussac ouvrit sa poitrine à l'air, comme c'était son habitude des que la discussion s'échauftait.

^jme Lussac avait pris le parti de n'être plus ni pour ni contre l'humanité. Cela lui avait trop mal réussi. D'ailleurs, il s'agissait d'un mari à donner à sa fille, et la considération était délicate.

— iMais pourquoi, dit à son tour Mathilde, les blancs ne cultiveraient-ils pas la canne à sucre aussi bien que les noirs? On ne perdrait pas les colonies, et l'esclavage disparaîtrait.

— Par la même raison, ma fille, que des noirs ne vivraient pas, s'il leur fallait cultiver des oliviers et des betteraves.

— D'accord, monsieur, reprit Berton ; puisque c'est une nécessité du climat, prenez vos cultivateurs, vos ouvriers, vos matelots parmi les noirs, mais ne les enchaînez pas, ne les battez pas, ne les tuez pas; accordez-leur des droits, l'égalité devant la loi.

— Essayez d'abord de l'établir, cette égalité, entre vous autres blancs, puis il vous sera loisible de l'étendre aux noirs de l'Afrique. Vos paysans sont-ils plus libres que nos esclaves? Chassez-les, ils mourront de faim. C'est donc la nécessité qui les soumet, et non la loi. Sophisme. Qui donc fait la loi, n'est-ce pas la nécessité? Vous êtes surtout dans une erreur de fait bien grossière, lorsque vous vous imaginez que nous battons, torturons, estropions, tuons nos esclaves ;

lôO LA SIGNAKRE.

\c besoin de les conserver nous rend humains, aulanl que vous au moins. Ce n'est pas là de la fraternité, lu me répondras, ma chère Malhilde; mais la posséilez-vous en Europe franchement, celte fraternité? ton cœur n'est-il pas la dupe d'une leçon toute faite?

— .l'aimerais, mon père, que vous crussiez à ma sincérité. Votre fille mérite cette confiance.

Mathilde était sur le point de pleurer.

Par un mouvement spontané, iM""' Lussac et Berlon se levèrent pour l'apaiser.

Mathilde étaitdéjà sur les genoux de son père. Il l'avait attirée sur lui ; après l'avoir embrassée à plusieurs reprises pour la consoler du chagrin qu'il lui avait causé, il lui passa une magnifique chaîne d'or autour du cou, et il lui dit:

— C'est pour toi! El maintenant que la paix est faite, je veux le forcer d'avouer à ton tour que nous ne sommes pas si méchants que tu le prétends.

M. Lussac agita une sonnette.

Un domestique parut.

— Jean, faites venir Narcisse et le premier paysan que vous rencontrerez dans le village.

Narcisse parut le premier.

Narcisse était le domestique noir de M. Lussac; il l'avait accompagné dans son voyage en France.

— Narcisse, lui dit M. Lussac.

— Maître, répondit celui-ci.

— Tu as la liberté, je le renvoie.

— Où donc, maître?

— Où tu voudras, Narcisse.

— Sans argent, maître, où irai-je?

LA SIGNARRK. 151

— Je te donne mille gonrdes.

— Mille gourdes, c'est beaucoup, maître, mais où faut-il que j'aille?

— Encore une fois, où il te plaira ; en Afrique, ton pays.

— Je préférerais rester avec vous, maître.

— Mais je ne retourne plus aux colonies.

— Toujours avec vous, maître.

— Mais tu ne peux plus être mon esclave si je reste en France, ici, tu es libre.

— Si je suis libre, maître, je me donne encore à vous.

— C'est bien; va-t'en.

— Eh bien ! vous avez entendu. Ce noir refuse sa liberté pour rester avec moi. Commencez- vous à être convaincus de l'exagération de vos déclamations?

Ce succès était bien doux pour M. Lussac; il avait de la peine à ne laisser voir que le triomphe d'une théorie dans ce proverbe social improvisé sous une tonnelle que la lune commençait à blanchir de ses rayons.

Le paysan que Jean était allé chercher se présenta à son tour.

— Bon homme, lui dit M. Lussac, combien y a-l-il que vous êtes au service île notre voisin ?

— Quarante ans, mon bon monsieur. C'est bien long, n'est-ce pas?

— Étes-vous content d'être à son service?

— C'est la crème des honnêtes gens; mais il compte les laitues dans le potager et les olives sur les arbres. Une chenille n'est pas plus curieuse.

— Cependant, vous avez huit enfants, m'a-t-on dit, qui vivent avec vous des produits de cette propriété?

— Oui, ils vivent; mais c'est là tout. Est-ce que tout le monde ne vit pas de la terre, seigneur Dieul

— Et à combien s'élèvent vos gages?

— A deux mille francs par an ; pas un ognon de plus.

— Et si l'on vous donnait deux mille et cent francs pour vous avoir; car on m'a assuré que vous êtes laborieux et adroit dans votre partie.

— Ah! monsieur, que de grâces! J'accepterais des deux mains.

— Vous accepteriez !

— Mais tout de suite.

— C'est bien, mon ami ; nous nous reverrons et nous causerons de cette affaire.

— Comparez maintenant, s'écria M. Lussac, et jugez-vous vous-mêmes : l'esclave que je fais libre persiste à me servir comme esclave, et le paysan qui est heureux, qui doit quarante ans d'existence, celle de ses huit enfants, à la générosité évidente d'un bon maître, est prêt à le quitter pour cent francs de plus ajoutés à ses gages.

— Monsieur, dit Berton avec une ironie douce, car M. Lussac s'adressait particulièrement à lui, cet exemple n'est pas concluant. Votre esclave noir a rencontré en vous un bon maître, et un bon maître a rencontré un mauvais serviteur dans le paysan que vous avez interrogé; deux exceptions qui ne prouvent pas que la liberté abrutisse et que l'esclavage relève le caractère de l'homme.

— Oui, mon père, M. Berton a, je crois, raison. Relèverezvous celle-là?

— Je la relèverai si peu, répondit M. Lussac avec un mélange de bonté et de soumission feinte, que je me rends à

voire raisonnement. Aussi, dès ce moment, tous les noirs de mes établissements en Afrique sont libres; vous perdez par là cinq cent mille francs sur votre dot et un million sur votre héritage.

iM""^ Lussac, devenue négrophobe depuis une heure au moins, bondit sur son siège d'osier. Heureusement pour l'embarras de tous, un domestique vint annoncer que le souper était servi.

ÏI.

Onze heures à la pendule. Finie pour les invités, la soirée commence pour les intimes, pour les amis de la maison.

Pour peu qu'on ait fait le vingt-et-un depuis sept heures, ou taillé l'écarté à deux sous, on respire à l'aspect de ces fauteuils de campagne, heureux enfin comme vous d'allonger leurs bras en liberté, et de laisser prendre à l'édredon comprimé de leur ventre de mandarin son développement naturel.

On est peu nombreux : les sièges sont rapprochés ; les médisances fraternisent; c'est à qui déploiera le plus de cruauté à immoler les absents dont les places sont encore lièdes. On n'est jamais si lié que lorsqu'on s'entend pour faire le mal, ou pour en dire : c'est une justice à rendre à la société.

M. Lussac n'est pourtant pas méchant ; il est simplement railleur, défaut caractéristique chez les personnes obèses. Ceux qui ont perdu la faculté de suivre les autres dans les à-travers-champ d'une conversation nerveuse, qui ne peuvent pas rendre geste pour geste, manœuvre pour manœuvre, à cause du ressort de leurs bras qui s'est rouillé dans l'embonpoint;

154 L\ SIGNARRE.

qui ne sont ni assez humbles pour toujours se taire, ni assez vifs pour répondre aux appels d'un inlorlocuteur emporté; qui font de la conversation assise, comme certains tireurs font de l'escrime patiente, et dont le système de combat est la défensive et le pied ferme; ces parleurs, et M. Lussac est du nombre, sont railleurs par tempérament. Ils tirent parti de leur masse, à peu près comme les éléphants de la leur : ils débouchent une bouteille de Champagne avec la trompe.

M. Lussac a la tète petite, le cou envahi par les épaules, emboîtement physique qui fait refluer le sang avec rapidité du cœur à la tête, et qui donne l'instantanéité de la poudre à la pensée, terrible si elle est mauvaise, sublime si elle est généreuse. A vingt ans les hommes soumis à cette organisation sont passionnés, à quarante ils sont très-colères, à cinquante ils sont railleurs, la raillerie étant le refroidissement de la colère.

On voit monter la passion dans les yeux de M. Lussac, comme on voit passer le mercure dans un thermomètre quand l'air devient plus chaud.

Cette figure jeune sur un corps qui ne l'est plus, se couronne d'un front sans ride, et ombragé de quelques cheveux gris, qui ne cachent plus depuis longtemps deux oreilles rouges et très-spirituelles.

Berton s'était retiré bien avant la fin de cette soirée, qui avait réuni comme de coutume quelques voisins de campagne. En s'en allant, il avait laissé dans l'esprit de Mathilde une partie de la tristesse dont il avait été saisi au belvédère pendant la conversation de iM. Lussac. Mathilde le vit partir avec regret ; elle aurait désiré qu'il fût resté jusqu'au moment où, tout le monde s'étant retiré, elle aurait, par quel-

LA SIGNARRE. 155

ques paroles affeclueuses, affaibli l'impression d'une peine dont elle s'accusait tout bas. Par la croisée ouverte, son regard distrait suivit Berton tout le long de l'allée de marronniers plantés devant la maison. Elle ne répondit à la question que lui adressait son père, que lorsque le jeune Écossais eut tout à fait disparu dans l'obscurité des distances.

M. Lussac avait, dans ce moment, prié sa fille de ne pas monter dans ses appartements sur les pas de sa mère, dès que la société serait partie. Il tenait à avoir un entretien seul à seul avec elle.

Ce rendez-vous, demandé par un père à sa fille, fut obtenu aisément, on le présume, et il semblait que rien ne devait l'empôcber d'avoir lieu, ni un frère importun, ni un tuteur terrible. Malheureusement la seule personne qui pouvait le déranger par un désir imprévu de prolonger la veillée au delà des bornes établies, ne se relira pas dans sa chambre ainsi qu'on l'avait espéré. M"® Lussac s'aperçut à peine que Mathilde affectait de lire avec beaucoup d'intérêt un livre nouveau. Elle s'installa en face de son mari, qui l'avait beaucoup plus aimée dans d'autres moments que dans celui-là; et elle dit :

— La soirée est vraiment trop belle pour ne pas en jouir plus longtemps; je ne me coucherai pas avant une heure.

— Avant une heure ! répliqua M. Lussac, qui laissait presque échapper dans cette exclamation le secret d'une conspiration. Mais vous serez indisposée demain.

— Indisposée ! mais il n'y a pas six mois que nous passâmes la nuit entière au bal, Mathilde et moi. C'était rue de Grammont, aux noces d'un banquier ; il t'en souvient, Mathilde?

lob LA SIGN4RRK.

— Oui, maman, répondit Malhilde sans quillcr son livre.

— Te rappclIes-tu encore ce jeune homme qui nous reçut? Avec quelle grâce parfaite il fit les honneurs de chez lui ! Quelle tournure charmante! Que] beau visage! Je te le fis remarquer; c'était le comte de Saint-Vincent.

— Comme vous en parlez ! Savez-vous bien que si Mathilde voyait par vos yeux, je serais effrayé. Heureusement vous êtes bonne mère, et l'on vous permet l'exagération du roman quand on sait que l'histoire a été si pure.

M. Lussac exprima ce compliment sur un ton qui aurait convenu à quelque chose de beaucoup moins flatteur qu'un compliment.

Résigné au contre-temps qui le clouait à sa place, il était plutôt couché qu'assis dans une bergère, ses grosses jambes fixées en ciseaux sur un tabouret. Accroupi à ses pieds, Narcisse veillait à ce que le houca ne s'éteignît point. Le fidèle serviteur noir agitait le tabac embrasé avec des pinces en vermeil.

En entendant les premières paroles de sa mère, Malhilde avait pâli, son sang sembla se retirer de ses veines, dont les rameaux bleuâtres coururent le long de ses tempes; ses lèvres se décolorèrent, ses joues devinrent plus blanches que la dentelle qui en suivait le gracieux ovale; ses bras tombèrent sur ses genoux.

— Je vous disais, poursuivit M""^ Lussac, combien nous fumes enchantées de ce bal. La jeunesse est vraiment admirable aujourd'hui. Figurez-vous, mon ami, que dix jeunes gens au moins me demandèrent, à ce bal, la faveur de se présenter chez moi. En vérité, on est bien malheureuse de n'avoir pas des nichées de filles à marier, on les placerait toutes au

LA SKiNAUllE. 157

bal. Un d'entre eux, ((uelle folie! j'en ris encore quand j'y pense, m'invita à danser.

— Pourquoi pas? répliqua M. Lussac, est-ce qu'une mère parisienne vieillit jamais? leurs tilles n'ont pas de rivales plus acharnées. Pardon, mon amie.

— Je ne vous pardonne pas, mon ami ; vous êtes méchant ce soir.

— Enfin, dansâtes-vous?

— Oui, mais par pure nécessité.

— Une nécessité qui équivaut à un agrément.

— Toujours!.... alors je ne danserai pas.

— Allons, je me tais; entrez en danse et parlez.

— Il manquait une dame pour compléter la figure, je me dévouai. Pourtant je vous avoue que je ne l'aurais pas osé, si Mathilde, qui dansait dans une salle voisine, se fût trouvée là. Eh bien ! cela n'alla pas trop mal.

— Comment donc ! mais je ne connais rien de plus respectable que les générations qui dansent après les générations qui se succèdent.

— N'allez-vous pas voir un événement là-dedans?

— M'empêcherez-vous de le trouver singulier?

— Pas si singulier, mon ami, qu'une histoire beaucoup moins risible qui se rattache à cette soirée, et dont vous avez dû entendre parler. Tous les journaux en ont retenti.

A peine M"^ Lussac avait-elle entamé sa narration, que Mathilde se penchant à l'oreille de son père lui dit d'une voix éteinte :

— Faites taire ma mère, ou je meurs.

Il n'était pas au pouvoir de M. Lussac de céder au vœu de Mathilde. Sous aucun prétexte, il ne lui était permis d'im-

\hS LA SIGNARRE.

poser silence à sa femme. D'ailleurs celte prière de sa fille ne devait pas èlre accueillio ; que signifiait-elle?

— Voici cet événement : Une mère et sa fille, fort belle, assure-l-on, s'étaient rendues au bal, à ce bal où Mathildeet moi nous trouvions. Ni leur naissance, ni leur rang n'ont jamais été connus; la publicité a eu la pudeur de n'en rien dire : il est probable qu'elle n'en a pas su davantage. La demoiselle était, depuis quelque temps, poursuivie par un baron autricbien, attaché à la légation de Prusse. Fou d'elle, il avait tenté plusieurs moyens pour l'enlever; aucun n'avait réussi. Le plus puissant, la séduction, n'était pas à sa portée. Cet étranger était fort laid, laid autant que riche; mais l'or lui avait créé de nombreux amis.

Le baron était à ce bal. Ses amis s'étaient répandus dans la salle ; les uns jouaient, les autres dansaient dans les quadrilles où figurait la demoiselle poursuivie par le baron, les autres veillaient aux portes, d'autres sur l'escalier, d'autres dans la rue; tous étaient occupés à couvrir de leur présence le coup de main qui allait se faire.

On a rapporté que ce soir-là la demoiselle avait paru dans tout l'éclat de la toilette la plus recherchée. Ceux qui sont remontés, à l'aide de leur souvenir, aux plus minutieux détails de cette fête, assurent que six personnes, exactement mises comme la belle inconnue, s'étaient montrées à ce bal. On avait eu recours à celle similitude de costume, afin de donner le change aux attentions trop éveillées. Quant à moi, je n'ai rien vu de tout cela; car je n'avais des yeux que pour ma fille, que je trouvais la mieux parée et la plus belle.

Mathilde semblait dormir d'un profond sommeil; sa mère continua.

LA SIGNARRE. 159

A la fin d'une contredanse, et tandis que les domestiques faisaient circuler des rafraîchissements, un d'eux inclina un rameau de bougies sur la robe de la demoiselle, et la couvrit de taches et de feu. La flamme gagna sa mantille. On accourt; on étoufTe le feu, on l'éteint, la personne est sauvée, mais comment reparaître dans l'état où cet accident l'a mise? Décontenancée, honteuse, tout en larmes, elle s'abandonne aux soins officieux de deux ou trois femmes qui lui proposent de la conduire dans un hôtel voisin où elle trouvera de quoi réparer en partie le désordre de sa toilette. Elle les remercie, se confie à elles; une voiture est à la porte, elle y monte; les chevaux se précipitent, s'arrêtent; un hôtel s'ouvre; elle est conduite dans un appartement; la porte de cet appartement se referme derrière elle : — devant elle, le baron !

Et je crois rêver quand je pense que j'étais là, à ce bal même, et que je dansais, mon ami, tandis que cet enlèvement avait lieu ; n'en avoir rien su ! Et Mathilde, non plus, qui dansait aussi à deux pas de la salle où j'étais. Lorsque je l'ai questionnée sur cet événement, je l'ai trouvée muette comme un marbre. Mon Dieu ! que je l'ai serrée avec effroi sur mon cœur en pensant qu'elle aurait pu tout aussi bien être la victime du baron.

Ce qui m'a le plus frappée, moi, ce fut d'apprendre que la demoiselle, ramenée une demi-heure après au bal d'où elle avait été enlevée, y avait reparu avec une robe et une mantille scrupuleusement pareilles à celles qu'elle avait avant le rapt. En vérité, un auteur qui risquerait un semblable épisode dans un livre ne serait cru de personne.

— Permettez, répliqua M. Lussac; cet auteur là serait cru de ceux qui, comme moi, imagineraient sans peine qu'un

160 LA SIGNARRK.

baron assez riche pour payer trente amis dévoués, le serait de reste pour acheter le dévouement d'une couturière, qui, sur le même patron et dans une étoffe pareille, aurait taillé deux robes au lieu d'une. D'ailleurs ne nous avez-vous pas dit que six dames étaient costumées comme cette demoiselle? Votre baron n'était pas un sot. Le misérable! M. Lussac se leva et alla baiser le front de sa fille.

— La demoiselle reparut au bal. Personne ne s'était aperçu de son absence, personne ne remarqua son retour. Moimême, qui étais toujours à danser

— Vous, moins que personne. Ensuite?

— Enfin, on n'a jamais su quelle était cette demoiselle. On apprit seulement qu'au moment de passer les frontières, le baron avait reçu un coup de pistolet dans le cœur. Je n'en crois rien ; ceci est un de ces traits de la clémence divine que les journalistes font toujours intervenir dans leur narration, pour édifier la moralité de leurs abonnés. On ajoutait même que celui qui l'avait tué en duel ou celui qui l'avait assassiné, car le cas est resté indécis, est ce jeune homme dont Mathilde nous a parlé avant le dmer, ce jeune étranger qui nous plaisait tant à M""^ Bergeradeet à moi, brun, olivâtre, si fort au pistolet, appelé Tristan, je crois.

— Et vous ne vous en êtes pas assurée! s'écria M. Lussac en marchant sur son domestique et en broyant son houca, renvoyé dix pas au loin.

— Et pourquoi donc, répondit M""^ Lussac étonnée de l'emportement de son mari. Quel intérêt avais-je à savoir si c'était ce M. Tristan ou un autre jeune homme qui avait tué le baron?

— Vous avez raison, en effet ; cela ne vous touchait nulle-

LA SIGNARRE. I6l

ment. Je vous demande pardon du mouvement d'indignation que je n'ai pu retenir en vous écoutant. Oui? que vous importait que ce fût lui ou un autre?

M. Lussac affecta ensuite un grand calme ; il se croisa les bras, et laissa tomber sa tète comme s'il avait eu besoin de dormir.

— Mathilde, dit M'"*^ Lussac en se levant et en frappant sur l'épaule de sa fille, Mathilde, il est temps de monter.

Sans attendre la réponse de sa fille, M""^ Lussac prit un fiambeau et se retira.

— Mathilde, dit à son tour M. Lussac quand sa femme ne fut plus là, viens, suis-moi. — Narcisse, attends-nous.

— Mon père, s'écria Mathilde quand elle fut hors de la maison, mon père! cette jeune fille dont ma mère vous a raconté l'épouvantable histoire, c'est moi !

— Je le savais, répliqua M. Lussac, écoute-moi maintenant.

— J'aime ta force et tu es bien ma iille. ïu n'as rien dit à ta mère ?

— Bien. Elle a attribué ma maladie à tout ce qu'elle a imaginé : au changement de saison, à l'absence d'une amie que j'affectionnais.

— Tu as donc été malade après cet horrible guet apens?

— Beaucoup, mais pendant quelques jours seulement. L'effroi m'avait rendue folle.

— Pauvre Mathilde !

16? LA SIGNARRE.

— H est vrai ({110 roIVroi fut le seul mal que j'éprouvai ; car ma môro n'a pu vous dire qu'à peine cnlrée dans l'apparlemenl du baron, m'étaut aperçue du piège, je sautai aux rideaux de la croisée, j'ouvris la croisée et me précipitai.

M. Lussac pressa Mathilde sur son cœur.

— Je ne m'étais pas blessée; j'avais rencontré dans ma cliute l'appui flexible d'un tilleul dont les rameaux, en cédant au poids de mon corps, m'avaient presque accompagnée jus- (ju'à terre, sur le gazon du jardin. Je reparus au bal.

— Maintenant que le baron est mort, dit M. Lussac, ma colère n'a plus de vengeance à espérer. Dans nos mœurs elle s'arrête au tombeau. C'est à Dieu à faire au baron la justice qu'il mérite; j'aime à croire qu'il ne laisse pas aux pères offensés le regret de n'avoir pas pris à temps sa place de juge.

Mais dis-moi maintenant, Mathilde, ce que tu éprouves dans ton âme pour le jeune homme qui a tué le baron. C'est, si je ne me trompe, celui dont ta mère disait qu'il te suivait partout de ses yeux de tigre et de sa figure sombre ?

— Je n'éprouve rien pour lui.

— Pas d'amour?

— De l'effroi; une certaine terreur quand il me regarde.

— Pas de reconnaissance?

— Aucune. Quel droit ai-je de croire qu'il a tué le baron dans l'intention de me venger?

En adressant ces questions à sa fille, M. Lussac paraissait calme comme s'il eût été question, entre lui et elle, de choses indifférentes. Cependant un feu intérieur le brûlait de veine en veine : il eût voulu briser le tombeau du baron, souffleter

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son cadavro, el surtout se trouver tout à coup on Afrique et face à face avec une femme dont il mordait le nom entre ses lèvres.

— Écoute, Malliilde, poursuivit-il avec la tranquillité qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il parlait avec sa fille; écoute, Mathilde, si, lorsque tu retourneras à Paris, tu rencontres dans les salons ce jeune homme, ce iM. Tristan, celui qui a tué le baron, ne l'évite pas avec trop d'afTectalion. Soutîre avec patience ses importunités ; puisque tu ne cours pas le danger d'être séduite par ses qualités personnelles, laisse-leslui déployer tout à son aise. Au reste, je ne le crois pas assidu à la manière des Français du continent. Quand les jeunes gens comme lui disent à une femme qu'ils J'aiment, ils éprouvent pour elle du délire; jusque-là ils marchent doucement dans leur passion, sans bruit, sans éclat, vous regardant, non comme dit ta mère, à la façon des tigres, mais des reptiles; ils fascinent avant de dévorer. Ne le réduis donc pas à s'ouvrir à toi, comme une explosion qu'il serait difficile de comprimer; qu'il croie que tu ne l'as ni plus ni moins remarqué que tant d'autres jeunes gens aussi assidus que lui.

— Mais il est donc bien dangereux? s'écria xMathilde.

■ — Pour toute autre que toi, répliqua M. Lussac, qui s'aperçut enfin de la trop grande curiosité éveillée dans l'càme de Mathilde par ces recommandations mystérieuses. Il n'est pas dangereux pour un esprit aussi sage que le lien. Il cesserait d'ailleurs de l'être à tes yeux, si j'avais besoin d'ajouter que la moindre faiblesse de ta part pour ce jeune homme serait mon arrêt de mort. Pendant que je serai aux colonies, s'il parvenait à s'introduire dans votre maison, vous ne me

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reverriez plus ici. Ne vous informez plus de moi; ce serait inutile, je serais mort.

— Mon père, puisque je ne l'aime pas, vos craintes sont chimériques.

— Écoule-moi encore, Malhilde. Si ma vie dépend du soin rigoureux que tu mettras à le tenir éloigné de toi, d'un autre côlé, ma fortune, tout ce que je possède, l'avenir de ta mère, le tien, seraient perdus, si avant quelque lemps, deux années au plus, tu songeais à le marier. Le bruil de ton mariage serait le signal de ma ruine; mes riches propriétés d'Afrique passeraient à des étrangers.

— Celte défense, mon père, sera aussi sacrée que la première.

— J'ai besoin de ton serment.

— Vous l'avez, continua Malhilde d'une voix qui hésitait, mais dont le tremblement ne fut pas remarqué par M. Lussac.

— Je sais que tu n'as encore aucun penchant sérieux dont je doive m'alarmer. Ce parti que je t'ai proposé hier, avant le souper, n'est pas tellement pressant, qu'il ne comporte parfaitement les retards qui sont nécessaires à mes vues. Le jeune négociant dont je désire faire mon gendre, est comme toi dans l'âge où les délais ne vieillissent pas.

Malhilde se tut sur les dernières paroles de son père, qui, content du serment qu'il avait obtenu d'elle, l'embrassa, et se relira dans sa chambre.

La soirée était belle. Les fleurs du Midi , dont la plupart n'ouvrent leurs calices qu'à la chute du jour, mêlaient leurs parfums à l'odeur forte et aromatique du thym des montagnes. Privilège des climats chauds , les arbres mêmes ont en Pro-

vencc leur exhalaison végétale. Au coucher du soleil, les arbres deviennent plantes, les fruits passent au règne des fleurs. Ainsi la vigne a son odeur aigre et poivrée, l'olivier sa senteur amère , le figuier répand dans l'air son goût laiteux et fade, le poirier secoue des nuages invisibles de musc, l'arbre à pin charge le vent de résine. L'eau de la mor fournit aussi ses émanations. Les sables, les algues échouées , les rochers étoiles de coquilles, révèlent le monde maritime, à la grande surprise de l'àme, qui, comme le poisson volant , indécise entre la mer et la terre, plane sur la terre tant que ses ailes sont encore humides, et descend dans les flots quand le vent les a séchées.

Mathilde rentra à pas lents ; elle s'était arrêtée à plusieurs reprises pour regarder, au bout de l'allée de marronniers, le pavillon de Berton , et la lampe qui rayonnait du fond de la chambre du jeune malade.

Berton est né en Ecosse; ses cheveux blonds descendraient bien mieux d'une couronne que d'un chapeau. C'est au moins un casque que demanderait ce front. Sa taille doit être celle de sa mère : déliée sans maigreur; elle est haute , il le faut, car dans les batailles c'est au gentilhomme à cacher de son corps le corps de son roi. Et dans ce mélange de hauteur et de bonté qui se lit encore dans quelques races nobles, on sent que si les aïeux ont donné leur vigueur et leur dignité, les femmes ont légué leur douceur et leurs grâces. Berton doit ressembler à sa mère et à ses sœurs. 11 a leurs yeux bleus et

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