‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · LA SIGNA R RE · texte numérisé non relu

LA SIGNA R RE

profonds, et comnio lui, elles onl sans doute le teint blanc et calme. Cette ressemblance se constate par les tableaux de famille; et quand l'arrière-pelit-tils est en présence du portrait du bisaïeul, il se voit tel qu'il sera dans ses descendants. Ces idées ennoblissent, ces images élèvent, et forcent à être beau et brave pour avoir un jour les honneurs du cadre d'or. Berton est un de ces hommes de race.

Le mal n'avait respecté ni un si beau corps, ni une aussi glorieuse tige. Berton se mourait. Il ressemblait à ces dauphins empoisonnés qu'on montre au balcon les jours de fêtes pour prouver au peuple qu'ils sont encore vivants. Ils ne régneront jamais.

Il avait reçu une éducation digne des emplois qui l'attendaient, soit que ses goùls le portassent vers les armes, soit que ses vastes connaissances en tout lui tissent préférer une existence moins agitée. Une circonstance particulière, lorsqu'il n'avait que vingt ans, décida de sa carrière. La mort d'un de ses parents, gouverneur d'une province des Indes, l'appela à une position des plus hautes en le constituant le successeur au titre et aux fonctions do ce parent. Il partit pour les Indes.

Pendant trois ans, Berton connut cette vie inintelligible pour l'Europe, et dont l'Orient même n'est qu'une fausse image; le véritable Orient, c'est l'Inde. C'est là aussi que Berton respira les germes d'une maladie de foie mortelle aux Européens. Les médecins de Calcutta, efï'rayés des progrès du mal qui rongeait le jeune gouverneur et de l'inutilité de leurs remèdes, lui conseillèrent l'air le plus méridional de la France ; il partit.

C'est au fond de la Provence qu'il avait résolu de se fixer.

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On a vu comment, après avoir connu à Faris la laniille Lussac, il en était devenu l'ami et l'holo.

De la croisée de son pavillon il voyait Mathilde se prouiener tous les matins dans les allées du jardin, lire ou cueillir les fleurs qu'elle dessinait dans la journée, et monter ensuite sur la colline pour se perdre dans les massifs de pins qui la boisent.

Le lendemain du jour où Mathilde avait eu un entretien si sérieux avec son père, le vent du Nord blanchissait la mer et pulvérisait les vagues en les éparpillant dans l'air en flocons. L'air est alors sec, transparent; parfois seulement passe, ébouriffé comme une pelisse d'Astracan , un de ces nuages que les marins appellent, dans leur langage, une peau de cbal. Ce vent, qui frappe les rayons du soleil et les couche sur un autre bémisphère, fait vaciller sa lumière et la prive de cbaleur. Tout revêt, sous cette température qui desséche, une couleur tranchante et azurée : lés arbres se découplent, ils sont plus dessinés, mieux peints; les rocbers semblent neufs, les grandes routes balayées. Cette commotion universelle donne au corps qui la partage une surexcitation inimaginable. Les nerfs en soufl"rent, mais le cœur s'échappe de la poitrine; l'œil brille clair comme un lac; les narines palpitent, les cheveux participent à celte sensation électrique, (^e vent qui souffle fait aimer; il rajeunit, il enivre, il trouble, il souffle l'ardeur de la colère, du courage, de la dispute ; il n'est pas d'air guerrier capable de lutter avec cette Marseillaise aérienne.

Berton, ayant aperçu Mathilde, l'avait suivie sur la colline; longtemps avant de la rejoindre, il vit flotter entre les arbres sa robe de soie noire et les rubans de son chapeau. Elle pa-

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raissail et disparaissait. Il aurait désiré que sa présence ne fût pas un coup de surprise pour Malhilde , mais le trop faible bruit de ses pas sans retentissement sur le sable rendait impossible cette attention de délicatesse. Le moyen le plus naturel de mettre du côté de Malbilde le hasard de cette rencontre était pour Berlon de faire un crochet dans le taillis et de se trouver en avance sur elle dans le sentier qu'elle parcourait. Berton devait d'autant moins hésiter à user de cet innocent stratagème, qu'au bout de ce sentier, la colline se projetait en sens contraire et confondait son versant avec une vallée cachée dans le plus épais du bois; la campagne se dérobait entièrement.

Malhilde, apercevant Berton qui venait à elle en souriant, le chapeau à la main, poussa un léger cri de surprise, et rougit pour sa toilette, mise par le vent dans un désordre que la chasteté des épingles ne réprimait plus. Le vent était dans ce moment si impétueux, qu'à trois reprises Berton essaya vainement de faire entendre quelques mots. Cette circonstance l'autorisait à offrir son bras, qui fut accepté, pour descendre le revers de la colline. On se parla de plus près.

Ils furent bientôt en pleine forêt.

— J'ignore, dit Berton, si la saison qui touche à ses derniers jours, — ce vent d'automne nous en avertit, — me fournira encore l'occasion de vous parler de moi. Votre départ pour Paris est si proche.

— De me parler de vous, monsieur Berton ? •

— De moi, mademoiselle. Vous allez vous marier, du moins votre père le désire instamment.

— Vous n'avez pas oublié, monsieur, le peu d'empressé-

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ment que j'ai mis à accueillir une proposition dont dépend peut-être mon bonheur.

— Votre premier refus, j'en conviens, a paru déconcerter les projets de votre père; mais l'avenir?

— Me supposeriez-vous plus faible à une seconde atlaque?

— Oui, mademoiselle.

— Qui vous porte à le croire?

— Placée entre l'orgueil de faire triompher un moment votre volonté sur celle de votre père, et la nécessité d'obéir enfin à la voix de l'intérêt, qui vous offre un riche mariage, vous résisterez assez pour obtenir en vous rendant une honorable capitulation ; vous ne vous marierez pas moins à l'époux du choix de votre père.

— Monsieur Berton suppose donc que c'est la première fois qu'une union convenable m'aura été proposée.

— C'est la seule, j'imagine, où l'on vous aura présenté le mariage à cette condition dure et exceptionnelle, d'être ou de n'être pas, par votre consentement ou par votre refus, la femme d'un homme extrêmement riche.

— En ce cas, je ne consentirais au mariage arrangé selon les vues de mon père que parce qu'en lui obéissant ma fortune se grossirait de la sienne et de celle du mari que je tiendrais de sa main ! De toutes manières, d'après votre opinion, c'est l'argent qui doit me décider.

— Je n'ai pas eu cette pensée.

Un silence suivit ces premières explications échangées entre Mathilde et Berlon. La forêt devenait de plus en plus épaisse devant eux. En certains endroits les jeunes pins abaissaient tellement leurs branches , que Mathilde fut obligée d'ôter son chapeau de paille. Ses cheveux flottèrent.

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Rerlon reprit avec beaucoup plus de fermelé qu'à son début :

— Je crois vous avoir prévenue, mademoiselle, que c'était do moi que j'avais à vous parler.

— Et c'est de moi seule jusqu'à présent que vous m'avez entretenue. Je vous remercie de la préoccupation.

— J'élais peut-être plus dans la conversation que je ne le pensais. Je compte retourner à Paris, moi aussi.

— Avec nous, monsieur Bbrlon? Maman en serait enchantée, r.st-ce là, ajouta Mathilde, le secret que vous vouliez me confier?

— Votre mère en serait enchantée, dites-vous? Votre père le serait- il également?

— Vous ne craignez pas qu'il vous déshérite, vous, dit Mathilde en souriant.

— Et c'est là mon regret, dit Berton avec amertume.

— Vous êtes inintelligible aujourd'hui, reprit Mathilde, qui n'avait pas saisi le sens de la phrase de Berton , et qui , fort ingénument, l'obligea à la lui répéter.

— Ne serait-ce pas, répliqua Berton , parce que je serais ue moitié avec vous dans votre destinée que la colère de votre père nous frapperait tous les deux? Ne serait-ce pas parce que je serais votre mari?

— J'étais loin, monsieur, de m'attendre à cet aveu, murmura Mathilde.

— C'en est un, mademoiselle, et bien sincère. Oui, je languissais au monde, et depuis que je vous ai vue , sans me promettre de longs jours, je sens que l'occupation heureuse de mon âme soutient plus fermement mon existence que l'espoir.

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Berton avait insensiblement ramené vers son cœur la main de Mathilde.

— Ne sommes-nous pas bien condamnables, monsieur Berton, vous de vous expliquer, moi de vous entendre, si loin de ma mère I

— Que mes paroles soient sans danger pour vous, et que mon titre d'étranger ne vous effraie pas. Si vous voulez être Anglaise, demain, dans l'église de ce village, bénis parce pauvre prêtre que nous avons heurté dans l'obscurité l'autre soir, je vous donne mon nom ; — il est sans tache ; — je vous donne en dot un des plus beaux comtés de l'Ecosse ; j'abandonne, si vous le préférez, et mon titre de pair, de comte et de seigneur, pour être Français, de voire pays, Mathilde.

— Assez, monsieur Berton, — voire générosité me confond, — l'illusion d'un moment vous trompe; — je ne mérite pas de si grands sacrifices; — que vous donnerais-je en retour?

— Et que voulez-vous que je fasse de ces richesses, de ces titres qui ne me vaudront pas un jour de plus d'existence, et qui peuvent tant embellir la vôtre? — Parlez; — m'encouragez-vous à m'expliquer avec votre mère?

Ici Berton s'arrêta, et fixant des regards pleins de crainte et de résolution sur les yeux de Mathilde, il y chercha une réponse qu'il n'osait attendre de sa bouche.

Mathilde versa une larme brûlante sur les mains de Berton, et un douloureux non l'accompagna.

— No)iy dites-vous; non, vous ne m'aimez pas ; que voulez-vous que je devienne? Ce n'est point chez moi le désespoir factice d'un amour ordinaire, Mathilde ; je souffre beaucoup. En me repoussant, vous ne me méprisez point, vous me

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liiez ; me lïit-il donné de compter les longues journées de notre séparation, oùemprunterais-je du courage pour vous voir revenir au bras d'un autre qui ne vous aimera pas, Mathilde, comme moi, et que vous aimerez peut-être?

KtouIVé par ses sanglots, Berlon se détacha brusquement du bras de Mathilde, et s'adossa contre un arbre, la tête cachée dans ses deux mains qui ruisselaient de larmes.

— Berlon ! Berlon 1 mais vous m'avez mal comprise ; — vous ai-je dit que je ne vous aimais pas?

Mathilde avait relevé la tête de Berlon ; et en l'appuyant sur sa poitrine émue, elle ne cessait de lui répéter: Vous m'avez mal comprise, Berlon.

11 fut longtemps à douler des paroles bonnes et persuasives (juc Mathilde murmurait si près de ses lèvres; puis il se laissa aller à cette douce agonie qui succède à la douleur. Il levait ses yeux bleus et humides vers le ciel ; il baisait avec effusion, dans une ivresse défaillante, les boucles de cheveux de Mathilde, dont le front touchait son front, et tous ses sens, surpris à la fois par ce retour à la vie, aspiraient les émanations suaves de la résine et des feuilles du chêne, parfum de la solitude.

Ils marchèrent; mais l'un et l'autre , surpris du progrès qu'avait fait à leur insu la passion, se taisaient, de peur de s'avouer qu'il était temps de sortir de la dangereuse crise de l'exaltation.

— Je parlerai ce soir même à votre mère, n'est-ce pas, Mathilde?

— Non, monsieur Berlon, écoulez-moi; vous m'avez demandé ma main; je vous l'ai refusée ;■ vous avez cru alors ({ue je ne vous aimais pas. Je vous ai détrompé; — mais

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c'est tout. Je ne dois pas, je ne puis pas être votre femme.

— Lorsque la pitié vous arrache un mot d'espoir pour qui vous supplie, vous vous hâtez si tôt de le reprendre! Et que voulez-vous donc que je sois pour vous? — J'aurais compris toute autre femme qui m'eût tenu cet étrange langage ; mais vous, Mathilde, vous me forcez à vous adresser une question stupidement insensée. Étes-vous mariée?

— Non, mon ami, répondit avec un sourire triste Mathilde, non, je ne suis pas mariée ; le serai-je jamais? Abandonnant le bras du jeune lord, elle ajouta : Que la conversation d'aujourd'hui soit pour toujours finie. Je vous demande encore la grâce de ne pas m'accompagner plus loin ; c'est une prière.

Berton salua Mathilde; et sans détourner la tête, il reprit seul le chemin de la forêt qu'il venait de parcourir avec elle.

On imagine sans peine l'état dans lequel se trouva Berton après l'énigmalique refus de Mathilde. Il cessa de se présenter à la propriété Lussac. Il lui sembla impossible de séjourner plus longtemps dans un endroit où il était venu chercher la santé, et où il n'avait rencontré que le désespoir. Il résolut d'aller en Suisse.

Ses dispositions prises, il pensa qu'il y aurait de l'inconvenance à ne pas faire une dernière visite d'adieu à la famille Lussac, dont il avait été si bien accueilli , et qui, après tout, n'était pas coupable de la passion qui l'obligeait à la fuir. Il était à peine sur le seuil de la porte qu'il pensa au danger de revoir Mathilde. Kien au monde, une fois que je l'aurai revue,

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ne m'arrachera plus d'ici, se disait-il. C'est arrêté, je parlirai sans me présenter chez la famille Lussac.

On vint l'avertir que les chevaux étaient attelés.

Il s'assit sur sa valise, et jeta un dernier regard sur la campagne.

Le ciel était enflammé ; la mer reflétait le ciel ; le soleil se couchait ; des flocons de nuages marquetaient le dôme céleste comme la ouate un manteau d'hermine; des vagues cotonneuses battaient sourdement la grève en y déposant une frange d'écume. Sur quelques points du rivage, cette mousse s'était amoncelée, blanche et folle comme la neige, et se balançait avec le vent. Berton ouvrit la croisée pour contempler une dernière fois ce tableau. Le soleil frappa en plein sur son visage malade. Sa tête rayonnait.

La mélancolie avait si impitoyablement dégradé sa noble figure, qu'il ressemblait, devant ce soleil qui se mourait comme lui, à un de ces martyrs dont les membres torturés trouvaient encore assez de force pour se ramasser devant l'éclatante hostie.

Insensiblement cette illumination s'éteignit, et la tristesse prit dans l'âme de Berton la place qu'y occupait la lumière. Il resta seul avec sa douleur devant des montagnes, masses informes, et la nuit qui l'enveloppait.

Sa tête tomba sur sa poitrine : elle y resta. Il murmurait faiblement : Si je pouvais mourir comme on s'endort, et m'endormir ici! N'ai-je pas assez vu, assez goûté de la vie! Tout enfant on m'endormait dans un berceau d'ivoire, on me donnait du lait à genoux; et les petits enfants de mes fermiers disaient, en passant près de moi : Qu'il- est heureux !

Je vais dans l'Inde, où je suis presque roi : n'est-ce pas un

rôve? ces esclaves, dont je ne pouvais mesurer la file, ces villes de palais, ces fleuves sacrés, sur lesquels je me promenais dans les pirogues dorées , ces gazes qui m'épuraient le jour, ces femmes qui jonchaient mes nattes, qui se disputaient rhonneur de faire la guerre aux moucherons ou au rayon de soleil importun, quand je dormais ! C'étaient alors les peuples <(ui disaient : Qu'il est heureux!

Heureux! J'ai à peina vingt-cinq ans, et j'échangerais mon sort pour celui du fermier ou de l'esclave. S'ils manquent de pain, ils sont aimés; si le bâton du maître les a meurtris, une femme les soigne, les console; ils sont aimés.

Mais que suis-je donc pour ne pas être aimé de Mathilde?

Secouant brusquement sa léthargie, il se leva, ouvrit sa valise, en tira un pistolet et l'arma.

Il le posait sur son cœur quand Narcisse, le serviteur noir de la maison Lussac , entra, et lui remit un billet où il n'y avait que ces mots :

(( A vous ou à personne ! Espérez.

«Mathilde. »

Les premiers froids s'éianl fait sentir, M. Lussac se prépara à quitter sa femme et sa fille, qui , de leur côté, arrêtèrent leur départ pour Paris.

— C'est la dernière fois que nous nous serons séparés, je l'espère, disait M. Lussac en prenant sa fille sur ses genoux. Mon voyage en Afrique ne sera pas long; entends-tu, Mathilde? Je ne vous demande que le temps de vendre mes terres,

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mos colons et mes noirs, et je vous reviens pour toujours.

— Mou ami , disait M™° Lussac, voilà dix ans que vous vous promettez d'èlre heureux, dix ans que vous nous assurez à chaque voyage que ce sera le dernier. .

— Et croyez hien que je suis le premier puni de mes mensonges ou plutôt de mes illusions. Mais jeté le jure à loi, Malhilde, celle fois je serai exact dans ma parole.

— Je vous pardonne d'avance, s't'cria M"'^ Lussac, d'être plus fidèle à votre fille qu'à votre femme, pourvu que vous le soyez.

— Venez ici toutes deux, et que je vous hénisse, pauvres femmes, qui ne savez pas tout ce que je soulTre pour que vous soyez les plus riches, comme tu es la plus belle des enfants, Malhilde, et vous la meilleure des mères.

La semaine suivante, la goélette où s'était embarqué M. Lussac, faisait voile pour Corée, et une chaise de poste roulait vers Paris. Un jeune homme était assis au bord de la mer : c'était Berton.

Du haut de son hamac, une jeune signarre ' regarde les travaux qui s'accomplissent autour de son habilalion. Elle

5 Nos observations personnelles confirment pleinement rexaelitude de ce portrait qu'on trouve de la signarre dans le curieux et intéressant Voyage pittoresque autour du Monde, rédigé par M. Louis Reyhaud : « Les mulâtresses ou signarres sont, la plupart, l'ûme (les affaires du pays. Plus intelligentes que les hommes de leur race, plus vives, plus rusées, elles réalisent souvent de belles fortunes dans leur trafic d'éctianges. Quelquefois la pictiesse leur arrive autrement : vendue par sa mère à un Européen, la jeune

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ne perd aucun mouvement de ses esclaves noirs. Par les quatre croisées ouvertes de sa case de jonc, elle surveille la tâche de chacun, tout en paraissant endormie sous le poids de la chaleur du jour naissant. Nul ne se fie à ce sommeil clairvoyant. Le pilon tombe avec une activité régulière dans le mortier de bois où s'écrase le grain de millet; et sous des arbres au maigre feuillage, les tisserands ne laissent pas reposer un instant leur navette. Plus loin de petites négresses battent du lail et le préparent pour le porter dans l'île de Corée. Le fouet ou l'injure ne tiendrait pas plus en haleine l'infatigable colonie que le regard de cette mulâtresse à demi éveillée, et dont la main, depuis quelques minutes, est dans celle d'un homme si attentif à suivre l'expression de son visage, qu'on le croirait son premier esclave , s'il y avait des esclaves blancs en Afrique. Cet homme est M. Mathieu, qui ne s'appelle pas ici Lussac.

— Katy, osa-t-il lui dire enfin, je vous ai apporté d'Europe le collier de corail dont vous aviez envie.

— Merci, répondit la signarre, en jetant sa jambe nue hors du hamac et en se levant à demi.

— Ne me remerciez pas encore, Katy : au collier de corail j'ai ajouté douze robes de mousseline brodée, douze sandales à fleurs d'or, six ceintures et trois boîtes de parfumerie.

— Vous êtes galant, mon ami, lui dit la mulâtresse en

signarre se sert de tout l'ascendant de ses charmes pour exploiter son maître. Elle en tire avec adresse une taxe presque journalière, et se fait ainsi une épargne pour les mauvais jours. Cette avidité, plus puissante chez elle que toute autre passion, n'exclut pas la jalousie et le désir de la vengeance. »

( Voyage pittoresque, pag. 30.)

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