‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · lERVAS [,E BIOGRAPHE · texte numérisé non relu

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gracieux domino gris est aussi une actrice de Covent-Garden dont je n'aurai pas parlé dans ma biographie.

Après quelques autres réflexions un peu mêlées de trouble cependant, car on ne se remet pas tout de suite de la secousse qu'il avait reçue, Jervas se déshabilla, ploya délicatement ses habits qu'il posa sur un fauteuil, accrocha sa petite épée près du lit et se coucha. Jervas aimait le mystère comme tous les jeunes gens; il se plaisait à croire qu'une fée avait dressé pour lui cet immense lit à colonnes dorées, lac de toile et de satin, où il ne manquait plus qu'un cygne.

En attendant le cygne, Jervas savourait la douce élasticité de l'édredon qui effleurait ses genoux; il fermait amoureusement ses yeux à la lueur de la lampe dont il avait adouci le rayonnement blanc, rose et doré, car tout était rose et doré autour de lui. Des flèches d'or, des tentures roses; des sofas d'or, des oreillers roses; des portes d'or, un tapis rose. J'attends l'aurore, murmurait-il sur son char d'or. Il sommeillait déjà : il rêvait rose, il était couronné de roses, il buvait de l'or dans des coupes transparentes.

Tout à coup Jervas étend les bras et sent un corps froid sous sa main. Serait-elle déjà venue? s'écria-t-il en se levant à demi; est-ce vous? Pas de réponse. Il touche encore; même sensation de froid. Il se lève, hausse la mèche de la lampe, et retourne au lit. Et que voit-il du côté de la ruelle? Une jeune femme! Il appelle. — Rien. — Il la pousse. — Rien. — Il la soulève. — Elle ploie, s'affaisse, et tombe en deux doubles sur son bras. C'est une femme morte ! Grand Dieu! une femme assassinée; elle a une blessure près du cœur!

Il se jette sur ses habits, les revêt avec une peine infinie,

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tant il tremble; il veut appeler, la voix lui manque; il veut sortir, il ne sait plus par où. Et ce cadavre dans ce lit !

Enîin il a repris le domino, le masque, son épée; il saisit la lampe, ouvre brutalement la porte, et il pousse sur l'escalier un cri affreux qui va retentir dans les profondeurs des cours et de la rue. Il descend toutes les marches en chancelant, agitant la lampe, accrochant son épée; il arrive à la porte de la rue. Là il est arrêté par les troupes de nuit, qui reculent un instant d'effroi à l'aspect d'un homme bouleversé par la terreur, armé, masqué et cherchant à fuir. C'est un meurtrier! s'écrie-t-on, c'est un assassin ! On s'en empare, on monte dans l'appartement qu'il a quitté, on trouve un cadavre, la blessure indique le genre de mort. Jervas est précipité dans un cachot, et un procès criminel de plus va s'instruire aux assises.

Le malheureux Jervas n'avait aucun témoignage à présenter pour prouver qu'il était innocent du crime dont on l'accusait. Une femme est trouvée poignardée au cœur dans un lit, dans ce lit il y a un homme ; cet homme est forcément le meurtrier. Quel roman n'aurait-il pas eu besoin de bâtir, s'il avait essayé de se défendre en racontant la longue suite d'événements par lesquels il était passé pour tomber sur le dernier, le plus tragique de tous? Il n'aurait pas été cru. D'ailleurs, quelle garantie morale aurait-il offerte, lui qu'on avait -arrêté dans une maison extraordinairement équivoque aux yeux de la loi ? Il essaya cependant de convaincre son avocat qu'il avait été engagé à aller à un bal dans tel quartier de Londres, et que là il avait été bafoué, menacé, enfin mis à la porte. Il désigna la rue, la maison. L'avocat alla aux enquêtes, et il apprit que cette maison appartenait à

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un riche lord écossais retiré dans ses terres. L'hôtel était presque toujours vide. Jervas avait rêvé, à coup sûr, le bal, les scènes qui s'y étaient passées, son rendez-vous avec le domino gris-perle dans la petite maison de Grafton-Slreet. 11 n'y avait de vrai que son arrestation dans cette maison fatale. — Mais comment y suis-je entré? demandait à ses juges l'infortuné Jervas avec le peu de sang-froid qui lui restait encore. — C'est à vous de le dire, et non à nous, répondaient les juges. — Mais je suis un honnête homme! s'écriait Jervas. — Les juges lui répondaient : — On est honnête homme jusqu'au moment où l'on cesse de l'être. Prouvez-nous que vous n'avez pas cessé de l'être: nous ne demandons pas mieux. — Puisqu'on ne me croit pas, dit <,'rvas, qu'on fasse paraître devant moi telles ou telles actrices de Covent-Garden; je les confondrai.

— Accusé Jervas, lui répondit le président, votre demande est illusoire ; ou ces actrices jureront qu'elles ne vous ont pas vu le soir de l'assassinat, et alors vous en serez pour les avoir dérangées inutilement, ou bien elles conviendront qu'elles se rappellent vous avoir remarqué dans leur compagnie; et, dans ce dernier cas, vous n'en tirerez pas pour conclusion que vous n'avez pas tué la femme avec laquelle vous étiez couché dans la maison de Grafton-Street. Quel avantage retirerez-vous de cette déclaration? Accusé Jervas, rentrez plutôt dans votre conscience, épurez-la par le repentir, et disposez-vous à une belle mort.

Le président débita encore une foule de phrases aussi belles, et l'on passa ensuite aux voix. A l'unanimité, Jervas fut condamné à être pendu le lendemain à onze heures. Ce qui désolait le triste Jervas autant que l'idée de la mort, c'é-

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tait de penser à la ponctuelle réalisation de la menace qui lui avait été faite au bal, quand il avait été sur le point d'en sortir.

— Ou mes juges étaient de ce bal, se disait-il, ou celui qui m'a prédit mon genre de mort au milieu de cette horrible fêle était la voix de la fatalité. Quoi qu'il en soit, ajoutait-il mentalement, c'est toujours cette maudite histoire que j'ai écrite qui m'a valu cela. Voilà donc où conduisent les biographies ! Comme les femmes savent se venger ! Être pendu pour avoir écrit qu'elles avaient la peau éraillée, le pied trop dodu, les doigts trop maigres. Mon livrera eu pourtant un bien beau succès. Triste chose que la littérature ! On ne réussit presque jamais ; réussissez une fois entre mille, on vous pend.

Dès neuf heures, les rues qui aboutissent à la place d'exécution étaient pleines de curieux, avides de voir lancer un homme dans l'éternité; et que d'histoires on imaginait! La femme assassinée était tantôt la sœur du coupable, tantôt sa cousine ; de plus hardis disaient qu'elle était sa mère. Vous savez tout ce que le peuple invente au pied d'une potence.

Enfin le condamné sortit de sa prison et s'achemina vers le lieu du supplice. Il n'était qu'à quelques pas de l'échafaud, lorsqu'une femme dont le visage était voilé, s'approcha de lui et lui dit : « Demandez à voir le roi, dites que vous avez à lui faire une révélation dont sa vie dépend. » Cette femme se perdit dans la foule. Jervas répéta au bourreau ce qu'on venait de lui conseiller, et le bourreau n'osa prendre sur lui de passer outre. L'homme de loi chargé d'enregistrer le fait de l'exécution, hésita un instant ; il se décida enfin à conduire Jervas devant Sa Majesté.

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Comme Jervas pénétrait dans la salle du trône, que vit-il, à son prodigieux étonnement? l'homme aux cheveux rouges qui lui avait cassé, dans la main, le couteau avec lequel il avait cherché à se défendre pendant le repas du bal, et qui se faisait si insolemment appeler milord-duc par toutes les actrices de Covent-Garden. Cet homme était splendidement vêtu; il avait le manteau, l'ordre de la Jarretière et tous les insignes portés par les plus intimes alliés du roi d'Angleterre. Ce prince alla vers le roi, lui parla en souriant, et revint ensuite vers Jervas. Il frappa sur l'épaule du condamné, et lui dit :

— Le roi vous fait grâce, monsieur Jervas; vous êtes libre.

Après les secousses qu'il avait éprouvées, Jervas résolut de se retirer du monde, et surtout de ne plus écrire une ligne contre qui que ce fût. Cette opinion sensée fut raffermie en lui par les conseils d'une personne que le hasard lui avait donnée d'abord pour voisine de campagne, car Jervas avait quitté la ville, et que l'efîet du voisinage ne tarda pas à accréditer auprès de lui à d'autres titres. Cette charmante voisine se nommait Nicholson. Pieuse, ayant des goûts tranquilles, adorant les scènes champêtres, elle prit un heureux ascendant sur le cœur si agité de Jervas. Sa présence, sa conversation, ses avis dictés par la sagesse lui furent bientôt indispensables. Le calme était plus doux auprès d'elle, l'air plus pur, l'eau du lac plus belle à contempler. Ils s'aimèrent. On aime si vite quand on a été malheureux!

— xMon ami, lui dit-elle un jour, je ne serai contente que lorsque le souvenir de tous vos maux se' sera complètement effacé sous l'action du temps. Ce sera long, car, tant que votre livre aura du succès dans le monde, on parlera de vous.

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— Que faire à cela? demanda Jervas. — Pourquoi ne tenteriez-vous pas de détruire cet éternel témoin de votre faute?

— Que voulez-vous dire, miss Nicholson? — N'existe-t-il aucun moyen de reprendre tous les exemplaires de ce livre des mains de ceux qui les ont? Songez-y! Comme vous vivriez en paix ensuite! On vous ignorerait; rien ne vous rappellerait à la mémoire de tant de gens dont le suffrage a failli vous coûter la vie. La tâche est rude, difficile, mais elle n'est pas impossible; essayez : oui, essayez, mon ami, faites cela pour moi. Si vous m'aimez, Jervas, ne me dites pas non.

L'indomptable amour-propre d'auteur fut durement froissé dans Jervas quand il s'entendit proposer de s'annuler ainsi. Il lutta avec cette proposition tant qu'il put; mais celle qui la faisait était si jolie, si persuasive, elle avait si bien promis d'être sa femme, qu'il étouffa son orgueil, déploya tout son courage, et entreprit d'aller à la quête de son livre.

Avec raison il s'adressa d'abord à son libraire ; les libraires ont pendant dix ans, on le sait, du livre qu'ils ont épuisé. Celui-ci ne se fit pas prier. 11 céda pour quelques mille francs les ballots qu'il avait en magasin. Riche de celte conquête, Jervas retourna auprès de miss Nicholson, qui lui dit, en se laissant embrasser : — Vous voyez, mon ami, que la Providence seconde mes bonnes intentions. Hâtons-nous de rayer de la terre ces exécrables accusateurs de votre vie passée ; brûlons ces livres. Jervas comprimait ses sanglots ; chaque exemplaire consumé lui arrachait une larme. — Est-ce ainsi que devaient s'épuiser les dernières éditions de mon livre ? — Mais les beaux yeux de miss Nicholson rencontraient les siens, et il se calmait.

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— Ne laissons pas noire œuvre en chemin, mon ami. Faites annoncer dans les journaux que, pour chaque exemplaire qu'on rapportera à votre libraire, il sera donné une somme double de celle qu'aura coûté primitivement votre livre.

Jervas obéit encore, et les exemplaires plurent chez le libraire, qui disait à Jervas: — Vous machinez quelque affaire d'or. Envoyez-vous votre livre en Perse, où il est demandé? — Ne vous occupez pas de mes projets, répondait Jervas; vous les saurez plus tard.

Au bout de six mois de peines assez grandes, Jervas réunit et brûla huit éditions de sa biographie, à cent exemplaires près cependant. Mais quelles douleurs pour ravoir ces cent derniers exemplaires 1 ils étaient chez des princes, ou avaient passé la Manche. Jervas corrompait à force d'or les domestiques des princes, écrivait en France, en Allemagne, partout. Miracle unique ! il les eut, ces exemplaires, à douze près !

— Et vous en avez un! ou plutôt j'en ai un, s'écria M. Tenipleson, en élevant l'exemplaire que j'avais acheté sur le quai de l'Institut. Comprenez-vous maintenant le prix de cet exemplaire?

— Je ne suis que plus heureux de vous l'avoir cédé ; mais il est tard, excellent monsieur Templeson, permettez-moi de me retirer : je prévois la fin de cette histoire ; Jervas se maria avec miss Nicholson ; ils n'eurent pas d'enfants et vécurent heureux.

— Asseyez-vous, mon ami, je ne vous raconte pas un roman; vous n'avez pas prévu la fin de' celte histoire. Vous savez que je ne dors que le jour ; mettez celte bûche au feu, fumez si cela vous est agréable, voilà des cigarres de Manille;

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quant à moi, je vais me verser une troisième ou une quatrième lasse de thé, et achever un récit que je ne redirai plus de ma vie, j'ai lieu de le croire.

— Vous n'avez deviné juste qu'une seule chose, reprit M. Templeson, enveloppé de la fumée du délicieux cigarre qu'il m'avait donné et de la chaude atmosphère de sa tonique hoisson, c'est que Jervas se maria avec miss Nicholson.

Un soir d'hiver qu'ils étaient assis près du feu, la femme dit au mari : Maintenant que nous voilà mariés, je suis sûre que vous n'iriez pas même à Londres retirer un des douze exemplaires égarés de votre livre.

— Laissons ce sujet, répondit Jervas, et ne doutez jamais de mon dévouement pour vous.

— Vous avez tort, pourtant, de ne plus songer à ces douze exemplaires; avec un seul de ces exemplaires, un ennemi peut, faire une réimpression malgré vous.

— Ne prévoyons pas ce malheur; aujourd'hui d'ailleurs le sujet est épuisé ; la curiosité est tarie ; la plupart des femmes dont j'ai parlé dans mon livre ne sont plus en Angleterre; beaucoup ont quitté le théâtre, quelques-unes sont mortes. Ma biographie est un livre mort.

— Sans doute; mais parmi ces femmes, Jervas, s'il en était une que vous eussiez plus outragée que toutes les autres, qne vous eussiez entraînée par vos diffamations à changer sa vie pure en une vie débauchée; si celle femme ressentait au cœur l'outrage comme au moment où il fut lancé; si elle avait à redouter que ce livre ne reparût un jour pour lui rappeler tous ses malheurs!

— Cette supposition e>t trop romanesque, mon amie, pour être combattue. Eh bien! si elle existait, cette femme, j'irais

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tout simplement lui demander pardon, et lui offrir de déclarer publiquement que j'ai menti. Je lui donnerais l'occasion d'une belle vengeance.

— Je suis Perdita, et ma vengeance est plus terrible; tu m'as désbonorée, Jervas; je l'ai laissé faire; je me suis tue; au bal, c'est moi qui t'ai parlé, qui l'ai donné mon costume, la clef d'un appartement; et c'est moi qui avais mis d'avance dans le lit où tu t'es couché, un cadavre, qu'un de mes amants, étudiant en médecine, était allé me chercher dans un amphithéâtre. Cela ne m'a pas suffi. Après avoir été la maîtresse de qui m'a voulu, j'ai voulu à mon tour être ta femme; et me voilà ta femme, je suis ta femme, Perdita Jervas I Qu'as-tu à répondre?

Jervas ne répondit rien; il était devenu fou.

Le lendemain on le conduisit à Bedlam. C'est à Bedlam qu'il a travaillé pendant dîx ans à l'édition nouvelle de sa List of Cotent- Garden Ladies. Dans sa folie, il résolut de revenir sur sa première détermination, qui avait été, comme vous l'avez vu, de retirer un à un de la circulation tous les exemplaires de son livre; il sacrifia, au contraire, tout ce qu'il possédait, à la publication de cette édition nouvelle, qui est un chef-d'œuvre de la typographie et de la gravure anglaises. Tous les portraits sont extrêmement ressemblants; mais, je le répète, l'exemplaire que je vous montre, malgré sa rare beauté, ne vaut pas pour moi cette brochure grise. Je vous ai raconté pourquoi.

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