‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · lERVAS LE B10(;RAPHE · texte numérisé non relu

lERVAS LE B10(;RAPHE

feignit de se trouver mal à cause de la trop grande chaleur de la pièce; il se leva et pria le chevalier Jervas de l'accompagner sur le balcon. Jervas suivit le domino gris.

— Vous n'avez pas de temps à perdre, dit à Jervas le domino gris; il va vous arriver mal. Il n'y a qu'un moyen de vous arracher d'ici, de vous sauver de leurs mains.

— Et quel est ce moyen? Oh ! mon Dieu ! parlez!

— Ce moyen, c'est la fuite.

— Fuir! et comment? Me précipiter du haut de ce balcon dans la rue? Je serai écrasé.

— Prenez ce domino gris, et donnez-moi votre habit de moine; pas d'explication. — Bien. Maintenant, prenez mon masque. — Bien. Vous allez traverser la salle; on vous prendra pour moi. Vous sortirez; mais une fois dans la rue, n'allez pas chez vous. Des hommes vous attendent au coin de votre rue pour vous poignarder. Allez tout droit à Grafton-Street; voilà la clef de mon appartement; entrez-y; couchez-vous; tirez les rideaux de l'alcôve et attendez-moi.

. Avant le jour, j'irai vous trouver. Partez !

En traversant la salle, Jervas croj^ait à chaque pas être reconnu ; quand il fut à la porte, il entendit porter cette sentence contre lui : Arrêt qui condamne le chevalier Jervas à être pendu dans un mois, pour avoir diffamé les plus jolies, les plus belles, les plus aimables femmes de Londres.

Allons ! se dit Jervas, quand il respira l'air libre de la nuit en pleine rue; allons, tout ceci n'était qu'une plaisanterie. Ea fin le prouve. Une jeune femme, jolie sans doute, me livre la clef de son appartement, où elle va se rendre, tandis que de jeunes fous me condamnent à être pendu dans un mois.

JERVAS LE BIOGRAPHE. 3fi9

C'est une délicieuse mystification de carnaval, poussée un peu loin, c'est vrai; mais, après tout, je n'ai pas trop le droit de m'en plaindre du moment où je reconnais que les terreurs que j'ai ressenties étaient toutes imaginaires. Je suis quitte à bon marché des mille vengeances dont on me menaçait. Je n'ai plus rien à craindre; bien joué ! de leur part. Admirablement joué ! Ne songeons plus qu'à la précieuse aventure qui est venue se jeter à travers la fête. Cette femme qui affecte de me sauver d'un danger que je ne courais pas, son dévouement, son charmant costume qu'elle me prête, sa parole tremblante en me disant adieu! Celte clef! Jervas! Jervas! crois à la fatalité comme ton père. Et comment n'y aurais-je pas foi? J'imagine aller chez une femme dévote, c'est chez une actrice de Covent-Garden que je me trouve; et au moment d'être tué, une jolie femme me donne un rendez-vous chez elle. Je n'ai pas cessé une minute d'être heureux. Courons à Grafton-Street.

Arrivé à Grafton-Street, Jervas pénétra dans une maison de belle apparence, et fut conduit par un domestique jusqu'à la porte de l'appartement dont il avait la clef. Tout semblait attendre l'heureux Jervas; le fauteuil à bras près de la cheminée; le thé, les pantoufles, et la lampe de nuit sur un guéridon de granit. La chambre était celle d'une actrice: des bustes antiques blanchissaient sous des rideaux roses au fond de niches creusées dans les velours de la tapisserie; une glace colossale occupait tout le mur du fond, et à hauteur de regard se déroulait une bande de tableaux représentant les grandes actrices de l'Angleterre et de la France, dans le costume de leurs principaux rôles.

— C'est cela, dit Jervas; je ne me suis pas trompé, mon

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