I.E HARMARE ARD-EL-KADER
puissante desquels se place un premier effort ou une dernière résistance. De même que Napoléon fut le dernier éclair de la tempête occidentale qui se nomma Cliarlemagne, de njôme Abd-el-Kader est le dernier souffle de l'orage oriental qui se nomma Mahomet. Après lui, peu ou plus de guerre, plus de fanatisme, plus de désert ; la civilisation n'a plus que lui à vaincre pour en finir avec le Coran. Constantinople et Alexandrie, la Turquie et l'Egypte, deviennent, et presque sans efforts, russe, anglaise et française. Le sultan a donné une constitution à ses peuples, Méhémet-Ali traite ouvertement Abd-el-Kader de barbare, ainsi que l'eût fait Louis XIV lui-même. Ne regardez donc ni au nord ni au sud : le désert, le fanatisme, le Coran, c'est lui seul. Le fatal vendredi est venu, celui où, selon les croyances musulmanes, les chrétiens doivent reparaître, entre midi et trois heures du soir, pour chasser les sectateurs de Mahomet de chacune de leurs villes; ils en fermeraient inutilement les portes. C'est toujours vendredi pour le canon.
La lutte est belle. Ce coin de terre africaine est le seul où l'on se batte pour un principe de nationalité. En Amérique, les nations s'égorgent en ce moment pour des tarifs de coton et de sucre : quelle noble cause! L'amiral de Mackau a fait dernièrement la guerre à des gens qui ne voulaient pas nous laisser vendre de la quincaillerie (c'est à la lettre) au prix que la vendent les Anglais; que de grandeur dans cette lutte! En Espagne, le sang a jusqu'ici coulé uniquement pour savoir si le pouvoir s'appellerait Monsieur ou Madame. L'Afrique seule combat désespérément pour conserver sa religion, ses mœurs, son caractère indépendant, son antique nationalité enfin. Tout ce qui fut l'honneur du vieux monde,
c'est-à-dire la foi, s'est réfugié parmi ces hoinmes, si opiniâtres dans leur résistance, qu'il faut reculer jusqu'aux croisades pour trouver des exemples à leur opposer. Mourad- Bey, dont la France républicaine s'étonna autrefois, n'est plus qu'un Sybarite d'oasis auprès d'Abd-el-Kader vivant d'une poignée de millet, buvant de l'eau au bord de la fontaine, couchant sur le sable ou dormant à cru sur son cheval, priant toujours, n'ayant jamais ri.
Son autorité vient de ce qu'il représente exactement la pensée des nations rangées sous son drapeau ; il ne les appelle pas, il les aspire comme la trombe du désert; il ne commande pas, on le suit ; ce n'est point un général, mais une pente où roulent, par le poids de leur conviction, des milliers d'hommes dont il ne sait pas plus les noms que les races. Il y a du miracle dans ces armées de vingt, de trente mille cavaliers déployées le malin en bataille, évanouies le soir dans la brume, et qui ne sont plus, aux lueurs du nouveau matin, que des touffes plaintives de palmiers. Où est Abdel-Kader? Où sont ses armées? A-t-il jamais existé? En rentrant au camp, on découvre au loin à droite, à gauche, partout, des colonnes torses de fumée; et en approchant on aperçoit une tache noire là où était la veille une peuplade; ce sont des villages réduits en cendre. Abd-el-Kadera déposé sa carte sur le sable.
On a reproché à Abd-el-Kader sa cruauté, son système de couper la tête aux prisonniers qu'il fait. Mais depuis quand la guerre est-elle un échange de savoir-vivre et de bons procédés? A quelle époque de l'histoire remonter pour retrouver ces traditions chevaleresques? Je ne sais que les romans de M''^ de Scudéry où l'aimable vaincu, entouré de guirlandes,