‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · Î.F. RAHRARE ABD-EL-KADER · texte numérisé non relu

Î.F. RAHRARE ABD-EL-KADER

caressé par les filles du vainqueur, soigné et parfumé par ses servantes, est porté, avec beaucoup de précaution, dans un lit en bois de cèdre. Les lits en bois de cèdre des prisonniers français en Angleterre étaient d'horribles pontons dans lesquels ils mouraient par centaines du typhus; et en Espagne les servantes, au lieu de les parfumer, leur crevaient les yeux avec un fer rouge. Ne lisons-nous pas chaque jour dans nos journaux, très-fiers de ces belles revanches, que, sortis la nuit de leur camp où on les croyait endormis, des régiments français se sont rués sur un village de Kabaïles, et ont exercé contre lui une razzia? Une razzia est une plaisanterie militaire. Les soldats volent d'abord les bestiaux, font main basse sur tout ce qui offre quelque valeur, tuent les hommes, les jeunes gens, en respectant toutefois les enfants à la mamelle et les vieillards. Je n'ai pas d'opinion à émettre sur une telle manière de faire la guerre, parce que je ne veux pas en exprimer de différente sur la conduite des Kabaïles, qui le lendemain assassineront, à bout portant, les colons dans leurs fermes. Si c'est bien d'un côté, ce ne peut être mal de l'autre. Il ne saurait y avoir une morale blonde pour les Français, et une morale brune pour les Arabes. Si ces derniers coupent la tête à nos prisonniers, nous sommes parvenus à détacher fort proprement celle des Arabes; je crois même, grâce à l'instinct de perfectionnement dont nous sommes doués, que nous décapitons aussi les chevaux au revers du sabre.

Beaucoup d'honnêtes gens, fort peu cruels de leur naturel, ne seront pas tout à fait cependant de notre avis; ils admettent la décapitation par le sabre français, et repoussent avec indignation la décapitation par le yatagan, sous les deux prétextes que voici : le Français n'a pas commencé le pre-

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inier, disent-ils, et comme on dit au collège ; et il ne se porte à des actes de vengeance que dans l'intention de civiliser plus tard les enfants de ceux auxquels il coupe la tète. La question d'initiative me paraît d'abord peu concluante en matière de meurtre ; il faudrait se demander plutôt qui s'arrêtera le premier. Vous tuez mon oncle, je vous tue deux neveux; vous venez, et m'assassinez quatre cousins; combien d'amis ne représentent pas les quatre cousins, que je ne vengerai jamais assez? Nous arrivons droit à la dépopulation universelle. On remarquera que je ne fais pas de la morale, mais du calcul ; je ne l'oublie pas, j'écris une page de politique. En second lieu, les honnêtes gens, reprenant leur plus fort argument, accepteront les assassinats, les incendies, les vols de bestiaux, pourvu que ce soit pour le bon motif, dans la noble intention de civiliser les barbares.

Civiliser, remarquez-le bien, a remplacé convertir; il faut loujours aux nations inquiètes un verbe quelconque à faire triompher. Au xv® siècle, les Espagnols voulurent convertir les Américains du Sud, il n'en resta pas un sur pied, après quatre siècles à peine écoulés depuis la découverte de Christophe Colomb ; les Portugais cherchèrent également à convertir les habitants de l'.Inde, et ils ont dépeuplé Calicut, Malacca, des territoires entiers; les Français, à qui pourtant cela va si peu, ont laissé aussi dans plus d'un lieu des marques de leur zèle à pratiquer cette torture, nommée conversion. 11 est à noter qu'on n'a converti jusqu'ici aucun peuple ; tous sont restés ce qu'ils étaient, en Amérique, dans l'Inde, partout. Je ne me réjouis point de ce résultat; je l'accuse. Prendre un parti, ce serait de la théologie, et cela ressemble trop à de la morale. Ne sortons pas de notre sujet.

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