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pièce son domaine. Pas un arpenl n'a trouvé grâce. Dès ce moment les termes ont changé. Ce qui s'appelait, avec la circonspection du moment et la gène polie de la circonstance, conquêtes, agrandissements, acquisitions, s'est appelé, dans l'intervalle de quelques jours, spoliations, vols, brigandages. De leur côté, les Anglais se sont laissé aller aux mêmes excès à notre égard, et particulièrement à l'occasion de la conquête d'Alger.
Il serait facile de s'entendre. La conquête est-elle ou non un droit? Est-elle un abus?
Si elle est un droit, celui qui exerce le plus largement ce droit le comprend le mieux.
Si elle est un abus, nommons la nation qui ne l'ait commis.
Nous ne croyons pas au droit de conquête ; ce n'est pas un droit; mais nous croyons fermement à l'autorité des faits. Sans la conquête, la France se composerait de cinq ou six provinces, la Prusse d'un marquisat, la Russie d'un duché. Tout ce que ces états ont acquis pour devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, est le résultai, sauf quelques alliances demipacifiques, de la prise de possession à l'aide des armes.
La conquête est donc un fait universel passé à l'étal d'habitude, et se maintenant par une tolérance réciproque.
De cette tolérance, chose incertaine comme toute tolérance, vient la négation de l'exercice de conquête, de loin en loin manifestée par ceux qui n'ont pas contre ceux qui ont. C'est qu'au fond le droit, qui est la vérité en action, ne périt jamais. Un principe est comme l'air : on peut le nier, mais il faut en vivre.
Droit ou abus, la conquête est donc permise à chacun, à la condition sous-entendue de savoir la conserver.
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Pourquoi alors accuser les Anglais d'avoir ajouté à leurs possessions celles de tant d'autres peuples? Est-ce le trop qu'on leur reproche? Mais à quel titre le plus ou le moins changeraient-ils le caractère d'une illégalité? Ils ont pris Gibraltar comme ils avaient pris les Indes, et ils se sont emparés des Indes et de Gibraltar en employant les mêmes moyens que nous quand nous nous agrandîmes de l'Alsace, de la Lorraine et du comtal Venaissin. Nous sommes des conquérants aux mêmes titres.
D'après ce qui a été exposé plus haut, si nous reprenions sur les Anglais Gibraltar et les Indes, nous" aurions raison, et si les Allemands et le pape nous arrachaient la Lorraine, l'Alsace et le comtat Venaissin, ils agiraient en vertu d'un même privilège. Prendre ou perdre, reprendre ou être dépouillé , n'entraînent rien d'anormal là où la règle n'est pas intervenue.
En suivant les lois de celle logique reçue en politique, nous serons les justes possesseurs d'Alger jusqu'au jour où une nation plus forte nous l'enlèvera. Pourquoi biaisonsnous tant avec l'Angleterre, et pourquoi l'Angleterre de son côté s'épuise-t-elle dans ces questions d'une naïveté caractéristique : Garderez-vous ou ne garderez-vous pas l'Algérie? • Qu'elle essaie de la reprendre, nous essaierons de la garder.
Pour rentrer dans la voie exclusivement spéculative de cet aperçu, nous dirons que les Anglais sont des voleurs chagrins, inquiets de voir se produire d'autres voleurs qu'eux, et que nous ne sommes si rogues envers les Anglais que parce que nous volons moins et moins bien. Pure jalousie de corps. H esl curieux d'arracher ainsi du fond de l'âme, à la manière de Machiavel, la vérité au peuple. Pourquoi n'aurait-il pas aussi son livre du Prince?
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Nous avons dit ne pas considérer la conquête comme un droit, parce que nous admettons des rapports constants, imprescriptibles de tout temps entre l'homme et le sol, entre les races et les climats, entre les organes et les produits de la terre. Les croisements de peuples, quelque considérables, quelque fréquents qu'ils aient été, n'ont rien changé à cette fraternité partout évidente. Tel pied est conformé pour froisser le sable, tel autre pour saisir le rocher, tel estomac pour digérer la chair crue, tel autre les fruits ou les légumes meurtris par le feu. Il n'est pas plus possible de naturaliser les hommes d'un climat dans un autre climat que de transplanter les arbres d'une contrée dans une autre, car l'homme a aussi sa racine, sa sève, ses fleurs et ses fruits, et il a de plus sa pensée, ses traditions, sa religion, également en harmonie avec la chaleur de la terre et la vivacité de la lumière. Le soleil rend raison de toutes choses. On n'échange pas impunément son ombre pour sa clarté, sa clarté pour son ombre. Nous composons à la terre un faisceau de rayons rangés avec autant de symétrie que le sont les rayons du soleil autour de son disque. Telle est la loi, ou il n'y en au- . rait pas, sur laquelle s'appuient les indigènes pour protester contre la tyrannie de la conquête; et c'est la plus sûre, si ce n'est la plus sainte. Jusqu'ici, nous le répétons, aucun peuple conquérant n'a si bien mêlé son sang à celui du peuple conquis, que la fusion se soit opérée comme dans un simple accouplement. On a tué les Indiens dans l'Amérique, mais la fièvre jaune y moissonne les colons, dont la santé est restée en Europe; en Asie, le choléra venge de la même manière les Birmans dépossédés par les Anglais. Cent mille Français sont déjà morts en Algérie depuis 1830. Une grande
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partie de leurs perles, il est vrai, se range jusqu'ici au compte de la guerre.
On comprend que, pour nous, la question de savoir si nous garderons ou non i'A!gérie n'était d'aucune valeur. Nous croyons avoir touché à de plus intéressantes parties, et si nos conclusions ne sont pas d'une politique bien forte aux yeux des gens qui n'admettent que la politique des affaires, elles ont du moins le mérite d'être dégagées de tout esprit de parti. Nous avons traité d'Alger comme nous eussions traité de Carthage ou de Tyr, assis à l'ombre des lentisques de Chypre ou de Samos.
Si le fil du raisonnement ne s'est pas brisé dans nos mains, nous avons dû nous convaincre qu'Al)d-el-Kader, l'homme le plus justement renommé de ces temps-ci, défendait l'Algérie comme la dernière tour de l'état primitif nommé à tort barbarie ; que nous exterminions les Arabes pour leur imposer nos vices; que nos vices sont, depuis dix années, l'œuvre d'étranges doctrines tenues en grand honneur chez nous, et professées publiquement ; que nous avions le droit de garder l'Afrique jusqu'à ce qu'on eût le droit de nous l'enlever, mais que l'Afrique avant tout appartenait aux indigènes par le droit de nature, le premier de tous les droits, c'est-à-dire par la possibilité d'y vivre.
Tl ne nous en coûtera pas beaucoup de reconnaître les quelques avantages noyés au fond de ce chaos appelé le progrès. Un bien réel pourrait résulter de tant d'inventions ingénieuses, si l'on parvenait à les faire tourner au bien-être de chacun, à l'aide d'une volonté persistante et consciencieuse; si l'on songeait un peu moins à diminuer l'emploi du temps dans leur application, stérile profit, et un peu plus