‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 20 sur 22 · LE BARBARE ABD-EL-KADER · texte numérisé non relu

LE BARBARE ABD-EL-KADER

volé la morale même à l'édification des sens. Deux ou trois anomalies mortes faute de racines ne comptent pas. Les beaux génies do l'industrie moderne n'ont fait aucune place à la morale dans leur régénération sociale : tout va chez eux de l'intérêt à l'intérêt. La matière règne, le cœur est aboli ; quand on n'aurait aucune religion à faire prévaloir, on serait toujours en droit de demander quel est l'emploi qu'on destine à cette heureuse activité, à celte douce inquiétude de l'âme, nommée selon les uns poésie, selon les autres amour ou religion? Hélas! les réformateurs en partie double dont les sectateurs nous sont restés avaient aussi pensé à cette nécessité : vous vous souvenez peut-être de leur poésie et de leur religion ; ils se défirent bien vile de l'une et de l'autre quand ils virent l'accueil dont elles furent saluées. La morale fut considérée comme une non-valeur par ces apôtres négociants; ils n'en parlèrent plus. J'insiste sur les travaux et le caractère de ces hommes réunis sous une dénomination un instant fameuse, parce qu'ils ont été l'embryon de toutes les abominations commerciales de ces derniers temps. Law et Saint-Simon sont deux chefs de bandes et rien de plus, ayant cherché l'un et l'autre une idée et n'ayant trouvé que des sacs d'écus à voler, sans être voleurs ni l'un ni l'autre, il s'en faut, mais amenés là tous deux par la force d'une doctrine uniquement fondée sur l'intérêt. Un autel où l'on enferme desécus, — vous avez beau faire, et le couvrir d'une nappe, — n'est et ne sera jamais qu'un coffre-fort.

Je l'affirme, toutes les banqueroutes dont nous avons été alarmés depuis dix ans, toutes ces nuées d'affaires, si fatales au repos des familles qu'on tentait avec un hameçon d'or, toutes ces dépravations hautes et basses, si nombreuses que

ET OUEt.QlES AUTRES BARBARES. 383

les colonnes des journaux ne suffisent pas pour les contenir, proviennent du mouvement auquel on doit l'accélération factice, l'hydropisie de l'industrie, cette effroyable béte apocalyptique.

Ainsi, sur les arts avilis, sur la morale morte, sur la fortune publique mal aventurée, plane et règne l'industrie. Elle est cbantée en prose lyrique par des bardes malfaisants, de même qu'aux jours néfastes de la peste de Florence, des poètes, dit-on, couraient les rues de cette ville, escortant les tombereaux des morts et chantant la peste. On la professe en pleine chaire, et des tas d'écoliers, jouvenceaux dont les cheveux sont plus longs que la science, ouvrent la bouche afin de recueillir cette manne vénéneuse. Ce n'est plus un Cuvier disant l'âge du monde par la merveilleuse reconstitution de ses débris, qui attire dans sa ruche éloquente toutes ces jeunes abeilles de la France ; c'est un sophiste, un boutiquier vendant sa phrase assez bien nettoyée, comme un épicier vend sa marchandise après l'avoir parée.

Tel est le progrès dont nous tenons à doter les Arabes, ces bons et fidèles croyants, ces hommes de la tempérance, du devoir, de la foi et de la nationalité.

Il n'est pas sans intérêt d'observer jusqu'à quel point un seul événement peut porter du trouble dans les relations internationales en apparence les mieux établies. Pendant dix ans, l'Angleterre a été regardée par la France comme une émule, comme une rivale. Nous voilà ses ennemis à visage découvert, ou la voilà notre ennemie, comme on voudra. Au sujet d'un logogriphe diplomatique dont le véritable mot reste encore à deviner, on a remis sur le tapis toutes les possessions territoriales dont l'Angleterre a grossi pièce à

Page 1