‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 12 sur 19 · LB PLUS BEAU RE VI D^N MILLIONNAIRS · texte numérisé non relu

LB PLUS BEAU RE VI D^N MILLIONNAIRS

La Parisienne bien née est la personne du monde qui saille mieux alteadre. Son impatience ne se trahit par aucune oscillation, par aucun pli; ses gants seuls savent ce qu'elle endure à ne pas voir s'écarter le mur de bois qu'elle a devant elle. Si on la fait attendre elle commence par mieux assurer ses gants aux jointures, une main relaie l'autre dans ce travail d'imperceptible inquiétude ; l'attente se prolonge-t-elle? elle porte le bout de ses doigts à ses lèvres et les pince quelquefois jusqu'au sang. Ceci fait, la Parisienne passe ses mains sur ses cheveux, relève sa robe et descend en impératrice sans se retourner, sans montrer la faiblesse d'un arrière espoir.

Depuis une heure, si Ton avait eu quelque motif pour épier le passage d'un ballon à travers les airs, on aurait pu voir une tète de dix-sept ans encadrée à un quatrième étage du faubourg Saint-Honoré, — un quatrième qui valait un sixième — entre un pied d'oranger et d'autres arbustes bien flétris par le hâle de l'automne. Mais qui aurait pu distinguer à celte hauteur les yeux bleus de lac, les cheveux blonds Véronèse, les jolis bras nus, — quoique l'air fraîchit déjà beaucoup à celle époque de l'année, — le cou florentin de Reine Linon? Reine Linon, blanchisseuse en fin des meilleures maisons des Champs-Elysées et des hôtels de ce riche quartier où il y a tant d'Anglais, gens fanatiques du beau linge, payant exactement et ne se permettant jamais (ils laissent cela au)c commis voyageurs) de faire des cajoleries indiscrètes aux jeunes personnes qui rapportent à domicile les jabots plissés et les manchettes.

11 était six heures, et Reine Linon depuis cinq heures moins un quart n'avait cessé de porter la vue d'un bout à

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l'autre d*un fragment assez notable de ce long serpent de rue qu*on nomme d^abord rue Saint-Honoré, qui devient ensuite faubourg Saint-Honoré , et puis infini Saint-Honoré. Elle faisait depuis une heure le métier que j'ai essayé de caractériser en montrant quelques types qui s'y rattachent et dessinés dans l'exercice de leurs fonctions; elle n'attendait pas à la porte, mais à la fenêtre : autre sup-plice. Rien n'échappait à son regard jeté comme un filet dans l'ampleur duquel elle ramassait tout, afin de voir si au fond, au coin, quelque part ne se trouvait pas dans les mailles celui qu'elle attendait; car attendre c*est pécher sans eau. La nuit venait pourtant; les lanternes papillonnaient déjà de place en place aux angles des rues, à l'encoignure plus sombre des hôtels. Dans les rues, l'embarras augmentait ; ce qui roulait dans le filet devenait beaucoup moins distinct. De dépit. Reine dépouillait le pied d'oranger, ornement de sa croisée -, elle en mâchait les feuilles, les jetait sur la foule qu'elle aurait voulu écraser avec ces feuilles si cela avait pu attirer plus vite la personne attendue. Nous sommes tous des Tibères. Ce n'est pas la bonne volonté qui manque. Enfin la nuit s'épaissit, et avec l'instinct plutôt qu'avec les yeux, elle continua à fouiller au fond de ce puits où roulaient des voitures, des chiens aboyants, des flots de boue, et des flots de lumière, des hommes à pied, à cheval, et un grand nombre de femmes. Il était sept hegres. Allons ! il ne viendra pas s'écria Reine en quittant la croisée de sa mansarde. N'espérons plus pour ce soir.

On sait combien Tame doit peu compter sur elle-même, dès qu'elle prend la résolution de ne plus espérer. Celle de

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Reine Linon commit à son insu le même mensonge. Quand elle n'espéra plus en regardant la rue, elle espéra en regardant le ciel ; et véritablement, elle n'avait rien gagné à ce changement. Au lieu de dîner, elle compta les étoiles dont la lueur était assez vive ce soir-là pour éclairer son petit intérieur d'une propreté exquise, d'une ravissante élégance d'imitation. A force de voir les appartements somptueux de la place Beauveau, de la rue Marigny et de son faubourg, Reine avait appris à composer un mobilier fort curieux pour une grisette. Evidemment les femmes de chambre de quelques-unes de ses riches pratiques lui avaient donné, celle-ci TécrQn fané desacheminée, celle-là l'édredon posé au pied de son lit, moins comme une nécessité de la saison que comme un objet de luxe. A des générosités de ce genre elle devait sans doute le rideau rouge de Tencoignure où elle entassait son linge et les deux fauteuils en tapisserie qui prenaient une place despotique dans la pièce. Ce qui était bien à elle, c'était le parapluie caché dans un fourreau gris, fixé par deux courroies au dessus de la cheminée, car le parapluie est le premier cadeau que se fait une grisette avec l'argent de ses premières économies. Le sauvage rêve lance et fusil jusqu'à ce qu'il ait l'une ou l'autre accroché aux murs de sa hutte ; l'Arabe, amoureux de l'espace, désire un cheval; le cheval^ le fusil , la lance de la grisette, c'est le parapluie. La table où Reine amoncelait des piles neigeuses de chemises et de mouchoirs de batiste supportait maintenant une pendule; et ceci faisait trembler pour la révolution survenue dans la moralité de la locataire. La vue d'une pendule en ce lieu, et d'une pendule à sujet mythologique^ vous agitait comme

le ferait la vue d'un billet de banque entre les mains d'un lîomme qui sortirait d'un bois.

Quand celte pendule, d'une inlerprétation si fâcheuse, sonna la demie de sept licures, Reine se leva avec vivacité^ prit sa pantouffle et la lança contre le verre, qui fut brisé en dix mille morceaux. Le Nil, Talieyrand de bronze, — c'était le dieu du Nil que portait le trophée de la pendule, — ne continua pas moins, malgré ce soufflet, à courir, à la faveur de ses deux aiguilles, de sept heures et demie vers huit heures moins un quart. Les blondes ont de ces colères sourdes, que les gens à préjugés n'accordent qu'aux brunes, et particulièrement aux Andaiouses* Reine remit tranquillement sapantouffle.

Tandis qu'au bout du faubourg Saint-Honoré cette scène sans témoins avait lieu, les portes d'un hôtel, situé beaucoup plus bas, entre les Tuileries et la place Vendôme^ s'ouvraient à des équipages nombreux. Le nombre était en effet ce qui caractérisait le mieux cet assemblage bruyant de voitures de races différentes. Les panneaux gentilshommes ne manquaient pas ; on apercevait au reflet des lanternes des lions rampans et des léopards diadèmes ; mais à côté de ces nobles animaux, un peu dépaysés, que de panneaux qui ne portaient rien sur un fond de vernis, n'ayant rien pour cri ni devise I De même que le style dit l'homme, la cour d'un homme qui reçoit dit sa position dans le monde. Dans la cour de l'hôtel Ervasy il y avait un composé de toutes sortes de voitures comme ddns le hangar d'un carrossier, un échantillon de toutes les fortunes à deux et à quatre roues. On reconnaissait les chevaux à deux fins de l'agent de change à sa troisième an-

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née d*cxpIoilation, à côlé des chevaux mecklembourgeois d'un baron prussien, de ces chevaux assez nobles pour figurer au chapitre d'Allemagne et tels qu'on en voit, coiffés de plumes et en carapaçon d'or dans le Triomphe de Maxi" milim. On voyait encore les voitures des directeurs de journaux, dont les cochers ressemblent à des hommes de lettres ; celles des directeurs de spectacle hautes comme les voitures grotesques qu^on lance sur les planches de ropéra et qui n'ont Jamais existé; celles de quelques notaires, bien reconnaissables à l'Insigne couleur jaune dont, par une punition de Dieu, ils ne peuvent se séparer; celles des sommités politiques de l'époque, gens si peu habitués à ce bien«étre qu'ils prient leurs cochers de prier leurs chevaux d'aller moins vite de peur d*accident. Et puis, ce qui achevait la confusion, on voyait des cabriolets hideux pris à l'heure et disant assez haut qu'ils avaient amené des négociants, des courtiers et peut-être des emballeurs.

Il y avait pourtant dans un coin de la cour la voiture d'un prince du sang. Maintenant est-il nécessaire de dire que cet hôtel était celui d'un banquier?

Chaque dame, en traversant la première pièce, recevait, avec un gracieux bouquet de camélia, te programme de la soirée imprimé sur papier rose. Il n'était que neuf heures et demie. La salle n'offrait pas encore le coup d'œil qu'elle devait présenter une heure plus tard, lorsque la plus riche moitié des personnes invitées serait venue. Les toilettes se disséminaient sans avantage sur une triple rangée de fauteuils de cachemire blanc à minces filets d'or; elles ne s'étaient pas encore mises en équilibre. Cependant les lacunes se comblaient avec rapidité, à chaque minute indi-

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quée par une superbe pendule de Leroy, provenant du pillage de Thôtel de la princesse de Lamballe, ce qu'apprenait un écusson aux armes de France et de Savoie, peint bleu et rose sur le cercle horaire ; des groupes nouveaux faisaient remuer les flottantes draperies des arcades au veot des plumes et des aigrettes. Ce soir-là, on allait jouer la comédie dans les beaux salons de l'hôtel Ervasy. Les acteurs étaient des personnes de qualité. Un marquis avait écrit une comédie en trois actes et en vers, pleine d'esprit, comme le sont du reste toutes les comédies en vers écrites par des marquis : deux choses rares en 1840, les marquis et les vers ! Un grand seigneur hongrois remplissait le rôle du jeune premier ; une comtesse russe faisait une paysanne ; un nabab cent fois millionnaire portait une lettre. Gomme on allait s'amuser!

Tandis que madame Ervasy veillait aux derniers préparatifs de la représentation de cette fameuse comédie, tandis qu'elle se multipliait pour recevoir ses invités et encourager sa troupe, son mari se promenait dans une pièce latérale avec un homme fort grave qui ne portait aucune décoration à sa boutonnière. Celait assurément un grand personnage; peut-être le prince du sang, dont l'équipage était arrêté dans la cour de Thôtel. C'était lui. Il ne s'agis^ sait pas moins pour le prince que d'un emprunt considérable, sans lequel il ne pouvait faire la guerre qu'il méditait^ Le prince s'échauffait, priait, recommençait cent fois, on le voyait à ses gestes, les mêmes protestations devant le banquier, qui, calme, indifférent, ne demandait pas moins qu'une lie entière des Antilles, une des plus riches, comme garantie de l'emprunt. Un quart de Téquateur !

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— Prioce, disait-il, je ne suis pas seul dans cette affaire, mes associés exigent une caution.

— Mais une lie, répétait le prince, le diamant de mes états, que diraient les représentants du pays?

— Que les représentants du pays donnent de Targent à votre altesse pour faire la guerre.

— Une lie aussi riche qu'une contrée d'Europe !

— Je ne la garderai en nantissement que pendant vingt ans, objectait le banquier, qui, loin de paraître tenir beaucoup à contracter cet emprunt, écoutait avec une invisible impatience les sollicitations du prince.

— Mais vingt ans, n'est-ce pas beaucoup? En vingt ans, si les Anglais s'entendent avec vous ou vos associés, ils peuvent émanciper tous les esclaves de l'ile; et au bout de ces vingt ans, il me resterait alors moins que rien : un pays libre.

— Ce sera avec un profond regret, prince, que je renoncerai à traiter de cet emprunt avec votre altesse.

— J'ai à ma disposition la Toison-d'Or, reprit le prince, en souriant.

— J'ai déjà tous les ordres du Midi, dit le banquier en regardant les aiguilles de la pendule.

— Grand d'Espagne?... ajouta le prince.

— Je serai pair de France quand je voudrai, à quoi bon?

— Vous ne voyez donc aucun moyen d'accepter pour votre compte la négociation de cet emprunt?

— Votre auguste signature, prince, me suffirait, répondit le banquier avec beaucoup de déférence, si je n'avais pas à traiter en sous-œuvre avec des esprits étroits, des

marchands d'argent, qui a leur tour traitent avec de petits commerçants de rien. Le coupon passe avant tout, il décide de l'emprunt. Que voulez-vous? le rentier a peur, on Ta effaré.

~ Si je ne puis vous céder Tlle que vous me demandez en garantie, reprit le prince, j'ai du moins le droit, écoutez-moi bien, en faisant revivre d'anciennes ordonnances, de conférer une vice-royauté héréditaire sur cette colonie. Une vice-royauté! Mais dans ce cas j'exigerais...

— Dispensez-vous, prince, de me faire une concession dont je ne suis pas digne, et que dans tous les cas je refuserais d'accepter, car les sujets sont trop mal élevés dans ces temps-ci, acheva la banquier en s'inclinant.

La comédie commence , flt-il poliment observer au prince. Daignez-vous l'honorer de votre présence?

— Cela m'est impossible ^ je suis attendu à mon ambassade, reprit Taltesse. Nous reprendrons notre entretien un autre jour.

— A vos ordres, prince, dit le banquier en accompagnant respectueusement jusqu'à sa voiture le prince étranger qui l'avait visité incognito.

La voiture du prince sortit d'un côté, le banquier tourna de l'autre après s'être faufilé a travers l'embarras des équipages stationnés dans la cour de son hôtel.

L'omnibus du Roule passait : il y monta et se fit faire une petite place entre un maçon de Neuilly et une nourrice qui se rendait aux Thèmes.

— Dans dix minutes je serai chez Reine, pensa-t-il avec joie. Dieu ! que ces princes sont importuns avec leur pau-

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vreté ! On devrait bien fonder des dépôts en leur faveur.

Ervasy avait posé les bases de son crédit flnancier dans les premières années de la restauration, sous M. deVIIièle, lorsqu'on jouait déjà à la bourse, presqu*aussi gros jeu qu'aujourd'hui.

U eut les confidences d'un ami de sa mère, qui était encore fort recherchée, et particulièrement par œ qu'on appelait alors les congréganistes, les jésuites à robes courtes, les éteignoirs, hommes fort aimables, fort indulgents, dont tout le tort était d'aimer un gouvernement qoMIs avaient désiré longtemps, plus logiques en cela que ceux qui adorent un roi parfaitement inconnu de tout le monde la veille de son avènement. Sa mère était d'une vieille famille de Bretagne, alliée de près aux anciens gouverneurs de cette province. Sous Louis XVI, elle épousa un fermiergénéral qui la fit ricbe en la faisant roturière, et qui la fit heureuse aussi, pour tout dire. Elle était une Mony-de- Pandœuvre, l'orgueil même. Quand elle prononçait ce nom-lày sa bouche était trop petite; la poutre ne passait que de biais. Tout bien pesé, le fermier-général Ervasy agit prudemment en se faisant gullotiner un des premiers sous la Convention. Sa femme lui aurait reproché jusqu'au tombeau de l'avoir détournée d'une belle alliance, et d'avoir abusé de l'ignorance où elle était de ce qu'elle valait. Une Mony- de-Pandœuvre ! Ceci fut évité par la mort de M. Ervasy, qui laissa un fils unique au berceau. Sa veuve n'émigra pas; elle ne bougea pas de sa rue de Verneuil, malgré l'exemple des siens. Aussi ne perdit-elle presque rien. L'empire vint, et elle le méprisa sans s'interdire le plaisir de s'amuser à ses fêtes, car elle aimait beaucoup

le plaisir et tout ce qui ressemblait à une cour, même celle de Napoléon.

Quoiqu'elle idolâtrât son fils, elle le prenait souvent par le menton après Tavoir tendrement embrassé, et elle lui disait : « Mon pauvre enfant, je f ai fait beau, ton père t'a « fait riche ; mais le diable ne te ferait pas gentilhomme. > Aussi, préférant la pureté de son rang à son amour pour son fils, elle ne songea jamais à le marier avec une personne de qualité. Ce serait gftter à la fois l'orange et le couteau, disait-elle. Pourquoi cela? Ce sera un beau garçon, qu'il s'amuse 1 11 est déjà riche, qu'il le soit davantage ; nous tâcherons de l'aider en cela. Elle disait à ses amis sons la restauration : RendezHtnoi ce jeunehomme-là millionnaire ; c'est tout ce que je demande. Les familiers du château le prenaient sous le bras dans les salons de sa mère et lai disaient quatre mots tout bas : ces quatre mots, quintessence précieuse des événements près de s'accomplir, signifiaient : ou révolution d'Italie, ou révolution d'Espagne, d'Amérique, ou insurrection grecque.

Le jeune Ervasy profitait de ces confidences. 11 ne fut pas seulement un joueur, il devint un calculateur patient, pénétrant ; il montra du génie, comme en montrent tous ceux qui font jaillir l'argent du milieu d'une nation qui parait épuisée, Newton et Keppler d'une science peut-être aussi difficile et aussi utile que l'astronomie : M. Ouvrait! en fut le Napoléon.

Enfin il devint le caissier des princes et de quelques rois, et par conséquent leur maître ; car qui tient la bourse aujourd'hui tient le sceptre. Comme eux, il eut des courriers sur les routes de toutes les capitales, et en moins de quatre

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