‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 13 sur 19 · LE PLUS BEAU RÊVE D*UN MILLIONNAIRE · texte numérisé non relu

LE PLUS BEAU RÊVE D*UN MILLIONNAIRE

ans, il enferma dans son écrin de velours les insignes de presque lous les ordres des quatre parties du monde. C'est fort bien! lui disait toujours sa mère, en lui prenant le menton, mais tu n'es pas gentilhomme.

Tant d'or et tant de distinctions sur la tête d'Ervasy lui firent commettre la faute énorme, irréparable de se marier avec une femme aussi riche que lui, se privant par-1^ du moyen de la surprendre, du plaisir de l'étonner ; il épousa en 1834 la fille d'un munitionnaire enrichi dans la première guerre d'Espagne. Il avait quarante-un ans à l'époque de son mariage, sa femme en avait vingt-cinq. Je l'ai déjà écrit : qu'est-ce que la vie à deux, sans l'acide des contrastes? Ervasy donna des fêtes pour plaire à sa femme ; mais sa femme connaissait tout ce que les fêtes ont d*at* traits divers. Depuis l'âge de dix-sept ans elle ne les aimait plus que comme une habitude et un devoir-, Thabituded'y aller, devoir de les rendre sous les auspices de son père, qui n'avait jamais cessé de recevoir quoiquMl fût retiré de l'activité des affaires depuis 1827. Ervasy la conduisit en Italie, croyant la charmer extraordinairement en lui montrant une à une les curiosités de Naples, de Florence et de Rome ; au retour elle lui avoua en riant qu'elle avait reçu ses premières leçons de harpe à Naples, pendant que son père poursuivait auprès de la cour le payement d'une dette contractée envers lui par la ville même sous le règne de Murât, et qu'elle avait étudié la mosaïque à Rome, dans le cloître des sœurs de Sainte-Marie.

Conduire une femme presque italienne en Italie ! il baissa la tête et fit secrètement, pour se venger de sa méprise, diriger sa chaise de poste du côté de Vienne. Sa femme res-

pecta tout le long du voyage le mystère de laconspiratioD ; elle avait compris que le bonheur de son mari tenait à oc qu*il se crût toujours le premier à lui faire connaître un plaisir nouveau. Elle voulait lui laisser une illusion qui, après avoir flatté son orgueil de mari, avait fini, elle s'en était convaincue, par être nécessaire à sa santé. 11 y a mille douces virginités à demander au ccBur de la femme, de cette Galatée mystérieuse : les imbéciles seuls croient se faire une part plus complète en réduisant ce nombre à une brutale unité.

Madame Ervasy parut charmée, on peut l'être deux fois sans hypocrisie, du pays qu'elle parcourut depuis les frontières de la France jusqu^à Vienne. Chaque verte prairie qui se peignait dans ses grands yeux, chaque arbre du chemin étaient pris en seconde épreuve par son mari, qui se contentait d'avoir la lithographie d'un bonheur dont sa femme avait la réelle peinture. 11 voyagea pour ainsi dire dans les yeux de sa femme. Ils arrivent à Vienne. Eo mettant le pied sur le perron de l'hôtel des Pages, un malheureux cicérone, un courtier d^bôtei dit à madame Ervasy : Est-ce que madame n'aurait pas été contente pendant son dernier séjour a Vienne de l'hôtel des Princes, qu'elle descend aujourd'hui à l'hôtel des Pages? L'épée entra jusqu'à la garde dans la poitrine d'Ervasy. Sa femme avait habité Vienne ! elle connaissait Vienne ! Il fut pris d^une tristesse profonde qui tourna subitement en langueur. Nous quitterons Vienne dans trois jours, dit-il ; la température de l'Allemagne est trop froide pour moi. Parlons, répondit madame Ervasy, qui ne savait que trop la cause véritable de la maladie de son mari.

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Quaod rhommo s'est ôlé le souci de devenir riche et celui de l'ambition, s*il ne prend pas un vice à la gorge il est perdu. Il vaudrait mieux sans doute qu'il tournât ses pensées vers les célestes sphères de la religion^ et à défaut du sentiment pieux, le meilleur de tous pour remplir r&me où il s*est fait du vide, qu'il s'inclinât sur Pétude. Mais la grâce n'avait pas encore voulu visiter Ervasy. Son teint jaunit, son front se dégarnit au sommet, et ça et là sur sa tête les camélias de cimetière commencèrent à fleurir ; et il possédait plus de quarante millions ! Ennui en barre !

Sa femme et lui étaient d'un beauté remarquable, mais de cette beauté que j'appellerais volontiers la beauté des riches. L'embonpoint est le cadre qui doit faire ressortir ou écraser cette beauté : c'est perte ou gain. Les hommes ont moins à craindre de ralternative. L'ombre et quoiqu'on en dise le repos qu'ont les gens riches dorent ces chairs opulentes, pétries par Chevet. Ervasy aurait été remarqué malgré ses quarante-cinq ans si sa langueur n'avait assombri son regard noir et doux, courbé sur ses épaules parfaitement prises sa tète chargée d'ennuis et de découragements. Il avait les ujains fort belles et rien ne lui seyait comme la toilette du matin, des petites bottes fines, un pantalon gris collant, un habit large de basques, précurseur Indécis de ces habits auxquels Humann, cet artiste de génie, a donné son nom et qu'ils portent comme les étoiles portent le nom de ceux qui les ont découvertes.

i78 LRg VENDANGES.

Ervasy pouvait marcher en tôle de ces espèces d'hommes privilégiés qui, frais et un peu Saint-Jean-Baptisie dans leur jeunesse, à cause de leur grâce sphérique et de leur teinte rosée, deviennent, en avançant dans la vie, plus ronds de forme, peut-être, mais inflniment mieux qu'ils n'ont jamais été. La gravité des années leur prête un charme, parfaitement accepté de toutes les femmes, même des plus difficiles. Ce sont de beaux soleils couchants, et des soleils couchants du pôle où les astres se couchent sans s'être jamais levés.

Quoique T&ge marqu&t une notable difiërence entre Er* vasyetsa femme, celle-ci tendait, par sa constitution généreuse, à la même maturité distinguée. Elle devait môme y parvenir avec plus d^avantages n'étant point tourmentée par le dégoût de toutes choses tombé en partage à son mari. Cependant elle s'affecta beaucoup de l'affaissement qu'elle avait remarqué en lui depuis deux ou trois ans. Elle ne manqua pas de s'apercevoir de la sortie d'Ervasy le soir que se donnait sa fête, et malgré le soins apportés par elle aux minutieux détails de la représentation de la fameuse comédie en trois actes et en vers. Où va-t-il, pensa* t-elle tristement en encourageant ses acteurs qui entraient en scène.

Oh I mon Dieu, s'écria-t-elle, Ervasy est attaqué du foie. Il a le spleen.

En entrant dans la chambre de Reine Linon, Ervasy devina à certain avertissement magnétique, dont l'impression ne trompe jamais, la disposition peu bienveillante de l'endroit. Le front abaissé sur un ouvrage de broderie auquel elle travaillait avec l'affectation particulière aux femmes

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qui couvent depuis longtemps une colère. Reine répondit sans se déranger et d'une voix brève aux politesses du nouveau venu. Pendant quelques minutes elle se contint assez pour lui laisser débiter, sans l'interrompre, toutes les excuses justificatives de sa longue absence. Il avait été forcé de donnera diner à un ami; cet ami, ancien camarade d'étude, revoyait laFrance après quinze ansde vjoyage *, on ne congédie pas de tels amis au dessert.

— Reculez votre chaise !

— Allons! tu te Tâches maintenant?

— Moi, me fâcher! Vous vous trompez! Gela fait venir des rides. J*al dîné sans vous, voilà tout.

— Tu as bien fait, Reine ; je suis content que tu ne m'aies pas attendu. Moi, j'ai fort mal dîné, je te dirai.

— Vous avez peut-être mangé au Palais-Royal, à qua-^ rante-sous î

— Tout près du Palais-Royal, répondit Ervasy, qui croyait que Reine, déjà apaisée, entrait dans la voie conciliante de la conversation.

— Vous avez eu trois plats au choix et le dessert ? '— Oui, trois plats et le dessert.

— Des asperges et des haricots verts ?

— Tu Tas deviné. Oui, nous avons mangé des asperges. Comme tu sais cela I

"— C'est connu; au Palais-Royal, on vous sert, dans un diner à quarante sous, des asperges, qui au mois où nous sommes, reviennent à vingt francs la botte, chez Chevet.

J'étais sûre que vous m'apporteriez ici quelque beau mensonge *, mais je n'en suis pas étonnée, après ce que j^ai appris sur votre compte.

180 LKS VENDAKGES.

L'homme le plus irréprochable auquel une femme parle ainsi est renversé du coup. Comme il n'y a pas de passé parfaitement innocent, même pour les anges, il suppose tout de suite qu'on a découvert quelque tache sur une page de sa vie. A quarante-cinq ans on a beaucoup de pages. Ervasy, tout en cherchant mentalement à se fortifier sur tous les points, en prévision d'une attaque imminente, dit en souriant à Reine Linon : Et que vous a-t-on appris sur mon compte?

— Vous osez me le demander?

— Afin que nous le sachions tous les deux.

— Vous le savez bien, et c'est un tort. Tenez, c'est une infamie de me l'avoir caché !

— Une infamie... pour quelques intrigues perdues, oubliées.

— Des intrigues?

— On ne peut guère appeler cela des passions. On vous a peut être cité ma vieille faiblesse pour mademoiselle Andorani, la danseuse, quand j'étais caissier chez les frères Maurienne.

— Il ne s'agit pas d'uue danseuse, dit Reine, en frappant sur la table avec le doigt armé du dé.

— Quant à madame Thorin, je ne l'ai jamais vue que chez sa tante*, c'est peut-être de madame Thorin que tu veux parler?

— Ni de celle-là, ni des autres, ni de la fée Caboche. A votre âge, on ne m'a pas attendue, reprit Reine, je le sais fort bien, sans que vous me dressiez Tinventaire de vos Vénus.

Pour avoir trop bravé d'ubord les mauvaises disposi-

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