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bout de leur robe. Le mari s'attache au bras, Tenfiiiit s*é* piogle à la jupe, le tiourrisson se colle au sein.
Et les ouvriers quittaient également leurs aleliera, les marchands leurs boutiques, les pécheurs leurs bateaoi, les écoliers leurs pensions ; on aurait plutôt fait de dire que toute la populace de Wittemberg était là.
Elleétait làmoînslecortége qui débouchaitsur la place; les croisées du palais de l'Electeur qui donnaieotsur cette piaee étaient garnies d'officiers attachés au prince; oomoM tout le monde, ils auraient désiré connaître le motif de ce rassemblement. Mais qui aurait pu le leur apprendre?
D'abord faible ruisseau, resserré dans sa pente, enoombré de gravier, le cortège eut beaucoup de résiatmcea i vaincre pour ne pas se noyer, pour ne pas disparaître dans cette mer agitée de tètes. Hais l'impérieuse curiosité ayant parlé, et là, comme dans toutes les circonstances, les masses ayant deviné ce qui leur convient le mieux, elles forefe» rent le premier rang à se mettre à genoui, le second à s'incliner, le troisième à se courber sur le second : le bâton eût aplati qui n'eût pas consenti à s'agenouiller, il eût fait agenouiller qui n'eût pas voulu se courber, courber qui eût refusé de s'incliner. Ce n'est que plus tard que le bâton a été remplacé par la police, laquelle ne répudie pas la tradition du bâton. Le bâton s'est fait chair.
Ils n'avaient ni bâtons ni piques, les rares lansquenets qui, avec prud^omie, se hasardèrent du bout de leurs pieds à jeter un coup^K(Bil sur la place. — Il y a du gibier en plaine, dirent-ils en^e retirant à pas de loups et en cachant leurs habits jaunes, (9e peur d'épouvanter la nichée. Nous reviendrons ; patiencev
m MOINB MÉGOIfRU. 367
Dans Tattilude où ils s'étaient placés, les habitants virent défiler le cortège, ou, pour parler plus saintement, la procession.
Quelle procession ! et comment au milieu du carême, pour le rappeler encore une fois, comment le peuple le plus soumis à rÉglise, sinon le plus dévoué, comment la nation dont les souverains ajoutent si précieusement à leurs titres celui de roi des Romains, avait-elle osé parodier les cérémonies romaines avec cet éclat, cette pompe, cette magni* floenee de ridicule?
Quatre hommes, simulant quatre porte-flambeaux, élevaient en guise de candélabres quatre poutres perpendiculaires. Ils étaient sérieux.
Après les porte-flambeaux, flottaient les bannières de la cathédrale : des chemises d'hommes, écartelées par le haut et par le bas sur des lattes; aux manches de ces chemises s'attachaient des cordes qui tenaient lieu de cordons de sole. Les glands, c'étaient des pots de bière vides. Venaient ensuite les lévites dont les encensoirs étaient représentés par d'énormes pierres fixées dans des nœuds de fronde. Quels lévites! noirs, barbus, puant le soufre et le poisson, pour la plupart pécheurs ou mineurs. Les plus adolescents avaient quarante ans.
Les évêques suivaient : pour crosse, ils portaient des gourdins ferrés, pour mitres des cornes de bœuf, pour barbe la queue d'une vache; ils avaient trempé leurs mains dans Tencre afin d'imiter la teinte des gants épiscopaux. Ils y étaient mal parvenus.
Le chapeau rouge des cardinaux était suppléé par des chapeaux de lansquenets et do hallebardiers.
Le (lais n'ctail rien autre qu*une toile rayue ^ matelas, tendue au bout de quatre nerfs do tKBuf; la frange était d'étoupe, et les panaches qui s'élèvent ordinairement à chaque angle du pieux palanquin étaient de plumes d'oie. Sous ce matelas, cette éloupe et ces plumes, une parodie outrageante provoquait la joie très-burlesque, un peu féroce du peuple. C'était la charge de monseigneur le cardinal PandolQ, avec sa graisse tremblante, ses jambes engorgées, son col de taureau, son œil de bouc. De hideux haillons pendillaient à ses épaules et lui fouettaient les reins eo forme de manteau de cérémonie. Huit enfants, malins comme des fils du diable, anges et macaques tour à tour, baissant les yeux comme des agneaux , et tirant leur langue rouge comme des léopards d'armoirie, soulevaient, en crachant dedans, celle dalmatique de chiffons, et par piété, singulière façon de laèaiser, ils la portaient à leur nez. Le Taux cardinal était flanqué de ses deux acolytes, dont l'un, au lieu de porter les gants épiscopaux sur un coussin, portait deux souliers ferrés \ dont l'autre soulevait la nouvelle mesure d'élain altérée par le gouvernement, à la juste colère du peuple. Grave entre ces deux dignitaires, revêtus, celui* ci de la dépouille d'un ours, celui-là de la peau d'une vache, il saluait à droite et à gauche la populace. Quelquefois la tête accompaguait le geste d'inclinaison, et le corps suivait la tète. Alors le cardinal tombait sur la foule, qui se le renvoyait comme une oulre. Monseigneur oscillait, roulait, bondissait, pivotait, retrouvait sa ligne et reprenait sa marche moitié pieuse, moitié avinée. Les plus décents parmi les spectateurs se bornaient à placarder de la boue au visage de monseigneur.
IN MOINE MtCOKKU. 369
Les croisées du palais électoral se fermèrent-, on remarqua que quelques-uns de ceux qui s'y étaient montrés étaient descendus sur la place, sans doute pour voir de plus près la parodie du cardinal, pour voir Boccold, car c*était fioccold, l'affranchi de la mine; Boccold, un géant par ses mains carrées, par son cou nerveux comme Antée, par ses épaules barbues, par ses cheveux courts et bouclés comme la laine d'un lion, par sa figure osseuse et sa peau noire de l'éternel charbon qui avait vingt ans coloré sa sueur.
Une rumeur arrêta la marche du cortège.
Tout à coup, partie d'un angle de rue, une rafale détermina, violent, concentrique, tourbillonnant, un système circulaire de mouvement. Il allait des bords de la cohue au ccBur ; spirale d'acier d'une montre qui se brise. Une fois engrainé dans la rainure de la première circonvolution, le personnage qui paraissait la cause de la mêlée passa à la seconde, à la troisième, aux suivantes. C'était un moine. Au milieu de ces cercles, il tournait sur son axe, confus de tant de popularité, un peu effrayé de cet amour même. Il en eût souhaité un peu moins. La considération dont on le menaçait ressemblait à faire peur à de la violence. Peutêtre ne serait-il pas sorti vivant de son triomphe s'il eût cherché à y échapper.
Son ellipse rapide devint bientôt tangente à celle où gravitait le faux cardinal. Les deux comètes eurent bientôt le même champ. Le dais à matelas couvrit le moine et monseigneur. Dispute sur la préséance. — Passez ! — Je ne passerai pas. — La rougeur du moine fut attribuée à sa modestie. De grands coups de pied lancés à la sourdine à monseigneur l'engageaient à céder; des coups de poing
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entre deux eaux l'invitaient à n'en rien faire. Bourrades et politesses, on arriva enfin devant le bûcher. Nouvelle lutte. Dans son rôle, monseigneur ignorait s'il devait ou non accompagner le moine sur les madriers. A tout hasard, il bondit avec sa queue de vache sur les tonneaux ; ceci déplut à plusieurs : comment plaire à tout le monde? Les enfants le tirèrent à eux par sa dalmatique, mais il fat plus fort que la dalmatique. A son tour le moine se dévoua. Mal à l'aise, ahuri, estropié, gauche, applaudi, il grimpa comme un chat noir sur l'échafaudage. Mais, soo point d'appui manquant, il glissa ; il serait tombé sur les fascines, triste augure pour un théologien, si le bras robuste de monseigneur ne l'eût saisi par le collet et ramené au niveau des madriers. En pareille déconvenue, un moine n'a guère plus de dignité qu'un sac de charbon. Après s'être essuyé les genoux, le nôtre s'inclina devant la multitude, dont la première vue le glaça jusqu'à la moelle des os. C'est une sensation commune aux gens qu'on va pendreet aux harangueurs populaires de frémir à cette élévation isolée.
— Tiens ! ils sont deux là-haut. Qu'est-ce que cela signille?
— Que le véritable parle !
— Que le faux descende!
— Quel est le vrai ?
— Qu*ils restent tous deux !
— Suis-je ou non le cardinal, vous qui voulez que je descende?
1^ moine était confus dans fàme. Il commençait à goûter le fin de la popularité. Dieu sait ce qu'il serait advenu
s'il eût pefsisté à soutenir son droit d'occuper seul les planches. Il fit mine de s'en aller.
Sa modestie le sauva.
Monseigneur, comprenant qu'il n'était pas l'homme de la parole, arrêta le moine déjà en posture de descendre le long des tonnaux. Singulière posture. Ce n'est pas de face qu'on descend d'une échelle. Mais void que monseigneur en fait autant. Assaut de riiodestie. Tous deui offrent leur dos à l'enthousiasme général.
De même qu'on avait crié : Que le noir monte ! on cria : Que le noir descende !
Tout grand homme commence par s'appeler le noir ou le rouge» le droit ou le tortu.
Monseigneur trancha le nœud de la difficulté : il ne descendit pas» il sauta sur la foule à pieds joints.
Le moine occupa seul la scène.
Et le feu fut mis au bûcher.
— Frères, débuta le moine, les faui prophètes sont nombreux, et les vrais sont timides, voilà pourquoi le mat couvre la terre.
On vous a peut-être rapporté comment j'avais attaqué l'autre soir M. le légat de Rome ; c'est-à-dire avec décence» respect et soumission, bien que nous autres Allemands ayons la langue r&peuse comme les limes de SoUingen.
Un grognement sourd courut de place en place.
— Croyez-vous que monseigneur Pandolfl m'ait envoyé, comme au cardinal Albert, une litière avec chevaux, housses et harnachements, un chapeau tdut semé de pierreries et une épée dans son fourreau doré, ou bien sa bénédiction, que je prise fort? Savez-vous ce qu'il a faitt
372 LBa VENDANGES.
L*apostrophe resta en Tair, et à cet immense point dlnterrogation» suspendu comme un croc de fer aa milîett d*une ménagerie, toutes les curiosités béantes mordirent en rugissant.
— Qu'a-t-ildil?
— Qu'a-t-il fait?
— QuVt-il répondu?
Le feu du bûcher pétillait moins que les tôtes.
— II a fait afficher sa réponse à Francfort-sur-rOder. (Test neuf de répondre ainsi, mais Targumenl est trop
cher pour nous, pauvres augustins, qui n'avons pas les moyens de nous absenter du couvent, chaque fois que nous avons une raison difficile à trouver contre une raison plus forte. Oui, monseigneur le légat a collé son silence victorieux à Francfort-sur-rOder. Nous n'avons pas raisoo de si loin ; Dieu soit loué ! Une fois à Francfort, savez-voos ce que monseigneur a répondu à notre sermon, à mes quatre-vingt-quinze propositions?
— Qu'as-tu répondu, hippopotame, sanglier, rhinocéros?
Cette interpellation, qui semblait vouloir aller éveiller l'attention du véritable légat à Francfort-sur-fOder, tant elle était foudroyante en éclats de voix, s'adressait à Thomme qui parodiait si burlesqucment l'ampleur, la sainte obésité, et le costume du cardinal dominicain Paodolfi. Elle s'adressait à Boccold le mineur.
C'était donc à Boccold de répondre. Il feignait de n'avoir pas entendu.
Arrondissant sa main en forme de spirale, et laissant couler sa voix dans cette espèce de conque, un homme de
la foule rcpéla de nouveau avec une formidable énergie, au fond du tympan de Boccold :
— Qu'as-tu répondu de Francfort-sur-rOder î Tandis que Boccold fait un peu languir sa réponse, certains lansquenets, déjà signalés, reparaissent au même endroit, là-bas, au bout de la place.
— J'ai répondu Boccold regarda frère Martin avec
un air niais qui semblait vouloir lui dire : SouOlez-moi donc ce que j*ai répondu. Ceci n'est pas dans le rôle.
— Répond ras- tu ?
De minute en minute, la flamme se déployait plus ardente et en nappes entre Torateur et son auditoire.
Ceux des habitants qui n'avaient pas eu connaissance de l'événement accouraient à l'odeur de la fumée. Ils arrivaient trop tard; et, par quelque issue qu'ils se présentassent, ils étaient reçusau bout de la pointe des hallebardes. On en piqua quelques-uns-, leurs compagnons rugirent; les plus éloignés crièrent au meurtre. Rien de tout cela ne transpirait encore dans la foule, toujours plus altérée d'écouter le singulier dialogue établi entre le moine et Boccold.
— Tu as répondu, reprit le moine, comme le tison ré* pond à la paille, la flamme à ce bûcher. Cendre n'est pas réponse, mortel rongé de luxe.
Affectant la surprise et bronchant comme un homme ivre exposé au vent, Boccold répliqua avec lenteur : On me reproche mon luxe ; et il considéra avec une fierté ironique les guenilles qui le couvraient. Quel luxe?
La réponse éclata, mille voix s'élevèrent.
— f.cs cardinaux, c'est avéré, ont chacun cent cinquante-
quatre plats de viandes cuites à leur dioer, sii cent vingt pieds de pâté, huit cents aunes de saucisses, cinq cents aanés de boudin par tête. N'est-ce pas trop pour an chrétien?
— * Je conviens que c*est trop, mais le carême est si dur, si long.
— Pas si dur. Les cardinaux dévorent en carême toutes les aloses, toutes les truites et les carpes du Rhin, tous les brochets du lac de Constance.
— C*est vrai, aOirma-t-on de toutes parts. Ils mangent tous les brochets du lac de Constance, pour nous vendre ensuite les arêtes comme reliques.
Frère Martin ajouta , comme s'il eût parlé au véritable légat du pape : — Oui, Dieu vous a-t-ii Institués les gardiens du troupeau pour égorger les moutons et les faire servir sur vos tables? Avez- vous un bercail pour le rôtir? A-t-il choisi ses apôtres parmi des pêcheurs dans l'intention que vous mangeriez un jour tout le poisson de la mer?
Boccold avait Taîr d'être repentant d'avoir mangé tant de saucisses et de boudins \ il se pressait le ventre et il ouvrait démesurément la bouche, comme pour rendre les viandes cuites dont on lui reprochait l'abus.
— Oui, repens-toi, vide tes boyaux -, rends donc toutes les carpes que lu as mangées pendant le carême^ et les moutons durant les jours gras.
Sans lui accorder la faveur dérisoire de la réplique, on frappait dans le creux du dos de Boccold, comme on ferait à un homme qu'on voudrait délivrer d'une arête.
— Qu'il rende encore, hurlaient les plus exigeants, les beaux châteaux, les superbes palais qu'il a sur le Tibre;
LN MOINS MiCONRD. 375
— Oui, mes frères, reprenait le moine; ils ont des châteaux sur le Tibre, et si vastes, que deux seulement ne tiendraient pas dans la bonne ville de Witlemberg, et si beaux que le palais de notre glorieux électeur Frédéric n'est qu*une écurie en comparaison.
Dieu souffre-t*il ces châteaux? S*il les permettait, il autoriserait donc rinégalité parmi la grande communion des chrétiens.
— Légat maudit! bœuf tonsuré! léviathan romain, entends-tu ? Rends donc les chftteaux, rends donc les marbres, lesjardinSy les palais?
— Ah ça! vous croyez donc, vous autres, qu il est aisé de rendre des ch&teaux? Est-ce que je les ai dans le ventre?
— Frappe toujours sur le dos !
— Frappe toujours !
Ce ne fut pas seulement sur le dos de Boccold qu'on frappa ; Tun l'autre s*animant, les bons Allemands se frappèrent entre les épaules avec une jovialité féroce. Cinq ou six mille hommes occupés à cette besogne ressemblent beaucoup à une mêlée, et leurs coups de poing à des coups de poing. Tout ne se borna pas là. Ceux que les hallebardiers et les lansquenets tenaient éloignés de cette scène s'imaginaient qu'on égorgeait leurs compagnons. Ils tentèrent une percée pour se joindre à eux. Alors seulement Tintérieur de la place eut connaissance de la troupe qui la cernait. On se souleva, on cria qu'on empêchait les pauvres d'entendre la parole de Dieu *, on parla de résister aux lansquenets s'ils osaient disperser les fldèles ; on appela les
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frères du dehors, eo même temps qu'oo enjoignit au moîae d^avoîr à reprendre son inspiration.
— Est-ce qtie nous allons recommencer ? s'informa Botcold au prédicateur, qui ne trouvait plus si facilement la parole depuis que, de la hauteur où il étaii, il apercevait mieux que personne des habits jaunes et des pointes d'acier partout.
Les oreilles pleines de bruit, le visage ruisselant de sueur, pensant peut-être à son monastère. si paisible* ii reprit :
— Ils ont encore, mes frères, des habits plus riches que ceux que portaient les Égyptiens dans les mystères d^lsis : ils sont Égyptiens. Ils ont des mitres aussi élevées que leur orgueil, éblouissantes de diamants, telles qu'en avaient au front les grands prêtres de Jérusalem; ils sont juifs. Ils ont des sandales d*or, ainsi que les augures du temps d'Auguste : ils sont païens. Juifs, Égyptiens, païens, sont-ils chrétiens par quelque endroit? Non!
— Ohé ! donc hurlait la populace, païen, juif de légat, pourquoi as-tu de beaux babils? A bas tes beaux habits ! tes mitres de diamants! Au feu tes mitres, tes sandales! au feu !
— A bas ton bâton d'ivoire !^ton camail de dentelle! au feu!
Aux cris de : Au feu! ceux que les lansquenets ne tenaient presque plus en respect recoururent à une mesure de désespoir. Pfeiffer était debout, dressant sa figure patibulaire. Ils renversent Pfeiffer, et le couchent en manière de bélier romain sur le dos de dix des plus déterminés. L.es lansquenets ne savent que penser de cette machine
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vivante pointée sur eux. Pfeifler, pénclré do rutîlilc de sa mission horizontale» se roidit en poutre, durcit ses nerfs, et prête son élan à l'impulsion terrible qu'il reçoit. Ce n'est plus qu'un long clou : il s*agit pour son honneur de se ficher sans se tordre dans ce mur de lansquenets. Un instant sa tète entre dans son cou par la répulsion violente qu'elle éprouve. Au second choc, elle s'enfonce victorieusement. La vrille a percé; entre qui voudra par te trou. Tous entrent. Ils sont accueillis par leurs compagnons de la place, moralement comme des victimes* physiquement comme un tonneau de harengs qu'on vide dans un autre tonneau déjà plein.
— On voulait nous égorger, et vous?
— On voulait nous égorger aussi ! Brigands de lansquenets, ennemis de la parole de Dieu !
— Laisse-moi entendre cette parole de Dieu sur tes épaules.
— A vous deux , portez-moi , que je voie la parole de Dieu.
Dans ce moment, la parole de Dieu ne parlait pas.
On était occupé à mettre le feu au haut de la mitre, au bas de la robe de Boccold. Les deux flammes, en se communiquant, n'en formèrent plus qu*une, ce qui augmenta singulièrement Tivressc du peuple.
Personne ne quitta le champ de bataille. On aurait considéré comme une l&cheté d'abandonner le moine, qui s*exposait bien plus que tout le monde.
Au contraire, chaque regard lui envoyait une protection, et entre lui et le bûcher trente hommes des plus robustes, accroupis, formant un rempart de chair, après le rempart
de feU) fuîsaicut ressembler son pauvre et mouvant échafaudage au tr6ne des rois. Le trône des rois 8*appuie umt des pattes de panthère coulées en bronze. Là les panthères sont vivantes.
H y avait aussi parmi ceux-là, mais debout, appuyé contre un des supports, un jeune homme à la figure calme comme la patience, belle du rayon d'espoir qu'elle attendait de celui dont le front lançait tant de flammes et de foudres \ il aurait eu assez de domination pour écarter avec sa longue épée et son regard quiconque aurait approché de ce moine. C'était Ulrich.
Déjà les flammes du bûcher se découpaient en erèl» sur la place. Elles commençaient même à importuner beaucoup Torateur augustin, qui, n'étant arrivé nia son dernier argument contre le légat ni à sa dernière injure contre Rome, aurait plutôt consenti ipaintenant à laisser brûler son nez qu'à descendre.
Et tandis que Boccold, qui n'avait pas compris dans le divertissement auquel il s'était jusqu'ici prêté des! bonne grâce la vexation et la brûlure, s'agitait dans un cratère de cendres chaudes, d'étincelles et d'éclats de bois embrasés, frère Martin ajouta victorieusement :
— Et dans ces palais savez-vous qui ils logent? dans ces jardins qui ils promènent? sous ces arbres avec qui ils s'entretiennent?
Le faux légat trépignait dans la fumée, commençant à se repentir de cette parodie qui allait finir par une triste réalité pour lui.
— Ah ! ah ! répéla-l-on. Tu as de belles femmes?
-- Par Satan, riposta Boccold irrité par la douleur, vou-
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drîoz-vous que nous les prissions laides^ pour pécher deux fois?
Imperturbable, le moine poursuivit : — Ainsi donc la prostituée a comblé la mesure.
— Je brille, mes amis ; J'étouffe, délivrez-moi.
— Bien, criait la foule, enchantée de pousser Jusqu'au bout le simulacre de Tauto-da-fé du légat, convaincue de bonne foi que Boccold ne gémissait ainsi que par esprit de sincérité à son r61e.
*— Bien ! bien ! brûle, maudit, tu n*auras Jamais si chaud que dans Tenfer. Sauve-toi par tes indulgences ! Appli* qoe-t-en à la nuque. Si elles sont aussi efficaces contre les brûlures, prouve-le*nou8!
Et Luther :
— Soient punis de même tous ceux qui mettent l'Église à l'encan , le salut aux enchères , la vérité à prix d'argent. Brûle donc, simoniaque ! brûle, Romain! brûle, vendeur du temple!
— - Je vous Jure que Je ne suis ni simoniaque, ni Ro-* main; mais votre compatriote Boccold, qui va mourir, si vous n'éteignez pas la flamme qui l'enveloppe, la fumée qui rétouffe.
— Laissons-le dire*, n'écoutons pas ses fausses paroles de repentir. C'est la douleur qui les lui arrache.
— Je meurs! de l'eau ! de l'eau !
Au progrès de l'incendie, il devint évident que Boccold était bien dans la vérité du personnage qu'il représentait. Déjà ses cheveux avaient été roussis ; des rougeurs et des cloches marbraient à vue d'œil ses mains et ses joues ; ses paupières et ses cils avaient disparu. Dans sa frénésie 11 se
rna sur lu foule, qui s'écarla pour le luisser passer. Il se précipita dans la rivière, où il s'éteignit probablement.
Un peu assourdie par le rempart de fumée qui riaolaît de la populace, la voix du moine s'éleva encore une fois pour dire :
— Et maintenant que nous avons répondu aux quatrevingt-seize propositions de monseigneur PandolQ, représentant de Home ; que nous Tavons réfuté sous toutes les formes du raisonnement, ainsi que vous ratiesteriez au besoin, il ne nous reste plus qu*à faire une sainte justice de ses QBUvres.
— Au feu ! cria la populace, au feu ! La conséquence était forcée.
Abandonnées au vent, les propositions du légat volèrent par feuilles sur le dôme rouge et sombre du bûcher. Elles retombèrent en cendres.
Frère Martin, jugeant alors sa mission accomplie, descendit de son théâtre de gloire, le front en sueur et les doigts un peu brûlés, émerveillé toutefois du succès qu*il avait obtenu. La terre ne le portait pas. Il est à peine nécessaire d'ajouter que la foule l'embrassa, le complimenta, le porta dans ses bras tout autour de la place. EuQn lut et la foule se retirèrent, la nuit étant très-avancée, ou plutôt le jour étant fort proche.
H traversait silencieusement une des rues qui conduisaient à son couvent, lorsqu il fut éveillé de ses pensées d'avenir par une main qui le frappa précipitamment à l'épaule.
— Frère Martin, votre robe brûle! Laissez-moi faire : arrêtez-vous, ne vous agitez pas, ou vous êtes perdu.
UN MOINB MÈCONNC. 381
L'inconnu étouffa l*embrasement dans la pression de > mains.
— Comment ai-je pu, s'écria Martin revenu de sa frayeur, embraser ainsi ma robe de bure?
— - C'est que, lui répondit froidement l'étranger, « il faut s^e garder d'attiser le feu lorsqu'on est comme vous babillé €le bure. »
— Docte Érasme! n'est-ce pas votre voix^ Que je vous reconnais bien là! Vous ne rendez jamais un service sans l^accompagner d*une méchanceté.
— Ce sont deux services pour un.
Effectivement, c'était Érasme, qui, pour un bon mot,
serait allé à pied au bout du monde.
Pour faire celui-là, il est très-possible qu'il eût mis luimême le feu à la soutane de frère Martin.
Cette mascarade était la plus profonde révolution dont le monde moderne ait été témoin.
En brûlant les propositions du légat romain, Luther avait à tout jamais anéanti la souveraineté de Rome sur TAIlernagne. L'Allemagne n'était plus catholique.
Lorsque le remède au mal était encore possible, si l'on eût fait cardinal ce terrible moine, le pouvoir politique et le pouvoir religieux n'eussent pas perdu la plus large moitié de leur couronne.
Il existe encore plus d'un Luther, de même qu'il est plus il*un imbécile Léon X sur le trône.