‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 18 sur 19 · LES TB1I0AR6IS · texte numérisé non relu

LES TB1I0AR6IS

ces racines, le couvent tombe. Ainsi de tout. Hardi qui touche, imprudent qui renverse.

— Vous pensez donc qu'il faui tout laisser en place?

— Et vous?

— Moi? à votre éloquent sermon j'avais réchauffe ommi indignation contre Rome, ses faux docteurs, contre ses faux prophètes et ses faux dieux. J'avais recueilli une étincelle, et tout en moi s'était embrasé. Permettez-moi de vous le dire, je me trouve froid devant vous maintenant, et je ne crois pas que ce soit par ma faute.

Une rougeur subite glissa sur les joues d'Ulrich.

— H ne dépend pas de moi, reprit avec encore plus de calme le docteur* de monter mon enthousiasme au niveau du vôtre. Chacun fait ce qu'il peut, agit comme il sent.

— Ah! vous avez sans doute beaucoup fait! s'écria Ulrich.

— Je n'ai pas beaucoup fait. De quoi doivent se glorifier les hommes? Mais je crois qu'à ma place vous eussiez manqué de circonspection et peut-être de justice.

— De justice, non. Je viens de Rome, dont vous avez tracé un si effrayant tableau et si vrai; j'ai sondé la plaie romaine : elle est sans fond. l.es paieus étaient des chrétiens auprès des chrétiens qui leur ont succédé. J'y étais allé pour m'abreuver à cette source de notre foi, sur l'avis de mon père, qui me destinait aux ordres, dont je ne veux plus depuis que j'ai vu que la source était empoisonnée. J'ai vu des cardinaux habillés en femmes, chargés de rubans, d'or et de vices, pouvant à peine, tant ils étaient faibles, porter la mitre d'or de leur tête. Partout des fêtes

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et des chants. Oh ! Je ne manque pas de justice; mais vous ne connaissez donc pas-Rome, docteur?

— Très- bien. Je l'ai visitée avecCarlostadt, il y a de cela quelques années.

— Je ne crois pas que vous soyez resté indifférent à cette misère au milieu de ce luxe, à ces mendiants sur le corps desquels passent les cardinaux pour ne pas salir leurs sandales dans la boue, à ces chrétiens plus esclaves que sous les tyrans de Rome, qui, s'ils avilissaient l'homme, ne lui donnaient pas du moins le baptême. Qu'en ditesvous?

— Je vous dirais qu*un soir Carlostadt et moi avions faim, mais une faim de moines qui n*ont pas mangé depuis vingt-quatre heures. Nous jeûnions depuis ce temps-là ; nous aurions mangé une cathédrale. Où aller sans argent, dans la ville éternelle qui ne nous avait jamais paru si éternelle ? Il était tard ; les couvents étaient fermés. Point de ressource. Carlostadt b&illait de faim et de sommeil ; moi, de sommeil et de faim. Passe un abbé. Les solitudes s'attirent, a dit l'Écriture. Abystusevocatabyssum. Le vide de l'abbé heurta le nôtre. Son estomac cria : fai faim, et le nôtre répondit :je n'ai pas soupe.

Nous étions arrêtés en ce moment devant la cuisine d'un rôtisseur, regardant tourner sur un feu ardent comme celui qui dévora Coré, Dathan et A^biron, trois poulardes magnifiques. Suivez-moi, nous dît l'abbé, et il entra chez le rôtisseur, qui jeta aussiiôl sur la table une nappe blanche et y posa trois bouteilles de vin.

' Rôtisseur ! dit l'abbé.

— Plaît-il, seigneur abbé ?

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— Vous savez rexcommunication ?

— NoD, seigneur ; il y en a tant. Laquelle ?

— L'excommunication de la volaille.

— Pas le premier mol.

— Je vous rapprendrai donc.

— J'écoule, seigneur.

— Il y a six Jours, une hostie consacrée s'envola des doigts du cardinal Golonna, et fut emportée par le vent hors de la croisée de l'appartement où il officiait.

— Vrai ? s'écria le rôtisseur.

— Vrai comme voilà trois poulardes.

— Cela m'épouvante comme chrétien ; mais, oomme rôtisseur, cela ne me fait rien^ ajouta le rôtisseur.

— Oh ! rien. Mais comme les oiseaux peuvent avoir mangé l'hostie consacrée, un édit du Vatican a défenda, sous peine de sacrilège, de manger des oiseaux.

— Comme chrétien, la mesure me semble pieuse ; maii. comme rôtisseur, elle ne m'atteint pas, répéta de nouveau le rôlisseur. Des poulardes ne sauraient avoir mangé une hostie en l'air.

— Sans doute. Aussi est-il ajouté que l'hostie éparpillée dans l'espace ayant pu retomber sur la terre, et oooséquemment devenir aussi bien que celle des oiseaux, la pâture des \olatiles, telles que dindons, canards, poules et poulardes....

— Poulardes ! s'écria le rôtisseur....

— Que poulardes, continua froidement l'abbé, mômes analhëmes sont lancés contre tous ceux qui oseraient manger desdites volailles.

— Je suis perdu ! se mit à gémir le rôtisseur, qui crut

UN MOINE MiCONNC. 345

reconnaître en nous trois officiers du palais chargés d'exécuter l'interdit contre les poulardes. Sauvez-moi ! par gr&ce, sauvez-moi !

Il se précipita à nos genoux.

— Vous n'avez rien à craindre, lui dit l'abbé, puisque nous venions exprès pour vous dire que la sainte hostie avait été rapportée, dans son immaculée blancheur, par une colombe au cardinal Colonna.

Le rôtisseur respira. Il sauta à notre cou, et, malgré notre résistance, il nous força à manger une des trois poulardes^ qu'avait frisées de si près Tanathème. Carlostadt eut une indigestion.

Le front d'Ulrich ne se dérida pas une seule fois à celte anecdote du moine, qui, décidément, passa, dans l'esprit du jeune seigneur, pour n'élre pas celui dont le sermon avait été si chaleureux contre Rome. Il se crut joué. Il se levait pour sortir, fatigué de ne recueillir pour toute réponse à sa bouillante indignation que les plaisanteries grossières d'un moine goulu et facétieux, lorsqu'il se souvint de la commission des mineurs. H voulut s'en acquitter et partir.

— Votre père et votre mère, docteur, lui dil-il sèchement, m'ont chargé de vous remettrece petit paquet, vous priant d'en consacrer le contenu à leur acheter des indulgences.

Ulrich s^aperçut du frémissement nerveux qui agita le moine en recevant le paquet. Le docteur se mil à parcourir la salle à grands pas, en proie aux plus sourdes agitations; l'ombre des longues manches de sa robe courait sur le mur comme des ailes de chauve-souris. 11 s'arrêtait

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ensuite, les poings fermés. De nouveau il reprenait sa marche , parlant tout seul , oubliant Uiridi. il s'animait il s'échauCTait ; Ulrich était rayonnant de joie, de voir naitre par degrés chez le moine, si tranquille il n*y avait qu*un instant, cette émotion d'inspiré, qui communiquait à son visage un mouvement semblable à celui de la hcnile quand la marée arrive.

11 posa grotesquement son poing, celui qui cachait les deux thalers, en face de son front, et après Tavoir considéré avec ironie, comme il Teûl fait d'un adversaire près d'être écrasé, il dit, tantôt par éclats de voix saccadés, tantôt avec une rumeur intérieure, dialoguant avec ce poing immobile devant lui : — Impôt du mensonge sur la conscience I timbre papal imprimé en noir sur le cœur des chrétiens ! Eh bien ! je le porterai à monseigneur Pandolfl, cet argent qui m'appartient; je dirai tout basa monseigneur : Je suis un pauvre moine, monseigneur, qui, pour racheter les fautes de ses parents , vous porte en leur nom ce peu d*or, afln d'avoir des indulgences.

— Quels crimes ont-ils commis, vos pareutst

— Un crime très-noir, monseigneur.

— Très-noir? Doublez la somme.

— Je double la somme^ monseigneur.

Et le moine, en débitant ce monologue, faisait trembler les vieilles planches des cloisons et vaciller la lumière de la lampe; car il semblait suivre sa pensée courant à cheval devant lui.

— Mais quel crime; l'infanticide?

— Mieux que cela, monseigneur.

— Triplez la somme.

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— Voilà, monseigneur.

— Le moine faisait glisser d'une main dans le creux de l'autre les deux thalers qu'il semblait payer au légat.

— Un déicide î

— A peu près, monseigneur.

— Quelle affreuse action ont-ils donc commise?

— Ah ! ah !... monseigneur, dit le moine en ricanant. Ils ont donné naissance à celui qui ne croit pas aux indulgences, au moine qui tuera les indulgences. N*est-ce pas UD crime horrible, monseigneur, celui-là? Mais voilà mon argent \ relevez-moi de ce meurtre. — C'est drôle, n'estce pas, seigneur Eberstein?

On entendait l'haleine bruyante et moqueuse du docleur sortir de ses narines comme l'haleine d'un bœuf essoufflé.

Il porta la main au mur et en décrocha un luth qu'il appuya en tremblant sur ses genoux.

— Aimez-vous la musique ?demanda-t-il à Ulrich. ^ Avec passion, docteur.

•— Tant mieux ; je vous en estime davantage. Le plus niagniflque don de Dieu, c'est la musique, dont Satan est Tennemi. La musique est une demi-discipline ; elle rend plus indulgent, plus doux. Rien d'aussi beau après la théologie : les notes font le texte vivant.

Sans la musique, mon jeune ami, la mélancolie m'au-* rait tué. J'ai des jours affreux, où il fait nuit dans mon ftme. Mon corps souffre, languit, désespère. Ma tète s'alourdit, mes tempes palpitent, mes yeux se gonflent de larmes, je tremble, j'ai peur. Tout m'enflamme, tout m'indigne. Haineux sans haine,si je parie je tonne, si j'écris

je brûle; et, mystère impénétrable, des bouffées de rire me surprennent et renversent en passant tout l'édiflce saperbe de ma colère. Farces temps-ci ordinairement je suis expose à ces crises. Tenez, Ulrich, il doit neiger ; je le sens.

Le moine entr'ouvrit la croisée ; un rideau de neige flottait mollement dans fair. Les petites lumières des ateliers étaient éteintes. — Hais voici ce qui console.

Le docteur, ayant accordé son luth, en tira des notes naïves, harmonieuses comme des paroles accentuées.

— Dites-moi, Ulrich, quelques aventures de votre voyage à travers notre bonne Allemagne. La jeunesse dit bien. Parlons de notre mère commune, aujourd'hui si souffrante^ entretenons-nous d'elle comme deux fils. Reclus et pauvre, à ses pieds, je ne sais que ses vertus; vous. Jeune, chaud, noble et brave, parlez-moi de sa gloire.

Le beau visage rose d'Ulrich s'épanouit^ son regard brilla.

— Parlons plutôt de sa pauvreté, répondit-il. Et, i voix basse et d'un accent au-dessous du lutb^ il murmura comme une confidence ce qu'il avait vu dans la forêt Noire, l'incendie et les femmes qui fuyaient. Il ressemblait au jeune Daniel retraçant la fin de Babylooe.

A mesure qu'il racontait, les sons de l'instrument le suivaient en échos plaintifs, et la parole pénétrante du jeune homme et la note du solitaire allaient ensemble et semblaient être faites l'une pour l'autre comme le veot pour le cyprès.

Emporté hors de lui, le jeune seigneur se leva et posa la main sur son front tout en feu.

— Oui, la pensée, Ulrich, dit le moine ému, la pensée

I)eut beaucoup ; forte si elle est constante, invincible si elle est bonne, triomphante si elle vient de Dieu. Mais poursuivez votre récit, mon ami, il m'intéresse; ces paysans sont bien malheureux. N*y aurait-il que nous pour ramasser leurs plaintes et les porter au ciel ?

Sous les doigts distraits du moine, le luth résonnait toujours.

— Que faire, ô mon Dieu ! s'écria Ulrich, car j*ai connu d'autres douleurs. II y en a de semées par toute TAllemagne ; au fond de la terre j'ai rencontré des hommes qui se mouraient de désespoir comme au-dessus.

Le moine éleva la gamme sacrée de son instrument, et du front la main d'Ulrich descendit sur son cœur. ^ — Le cœur, Ulrich, noble foyer où la pensée s'épure quand elle y tombe. La tête est la mine : le charbon, la terre, la glaise, le fer, s'y mêlent ; le cœur, c'est la forge ardente : le charbon y devient diamant, le fer épée.

— Oui, docteur, au fond des raines j'ai cru retrouver ces malheureux avec lesquels j'avais déjà fait une si triste connaissance à mon retour ; j'ai assisté à l'affranchissement d'un mineur. Chose étrange, ainsi que dans la forêt, les hommes de la niine ont baisé entre eux un soulier sur lequel j'ai aussi posé les lèvres.

— Vous ! Ulrich, vous ! — Le moine recula de deux pas. — Mais savez-vous, enfant, que ce baiser vous a fait homme pour ces malheureux ? savez-vous que ce baiser vous a rendu leur frère? savez-vous, Ulrich, comte d'Éberstein, que, si un de ces paysans, un de ces mineurs tombait sur la grand'roule, vous seriez obligé de le porter sur vos épaules jusqu'au village; que, s'il avait faim, vous

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seriez tenu de partager votre pain blanc et ducal avec loi ; savez-vous cela?

— Je sais» interrompit Ulrich, puisqu'il en est ainsi, que si, à mon tour, je tombais, il me relèverait ; qoe, a j'avais faim, il me donnerait la moitié de son pain noir ; que, s'il me défendait, j'aurais à le défendre.

La main d'Ulrich descendit encore plus bas ; elle s'arrêta à son épée dont il pressa la poignée.

— La pensée, le cœur, Tépée, Ulrich !

Le moine posa sa main sur la Bible ; c*était là une protestation contre la véhémence d*Ulrich, ou un pacte spoo* tané de la parole avec le fer.

Puis il pressa avec effusion et respect le jeune homme contre son cœur. Pendant quelques minutes ils échangèrent des paroles d'affeciion et de dévouement ; ils promirent de se revoir, de s*éclairer, de se protéger, de s*UDir.

Ulrich sortit et traversa la cour.

11 fut obligé de se ranger pour laisser passer le corps du père Staupilz, qu'on portait au cimetière du couvent.

1^ moine regarda le convoi. En fermant sa croisée, il répéta malgré lui le mot si malin et si profond d'Érasme: A quoi sert un moine? Pas même à faire un moine*

Il n'est pas absolument nécessaire de rétrograder de trois siècles en imagination, pour avoir Tidi^e exacte d'un petit événement dans une petite ville. (leui qui de nos jours ont le malheur de vivre, si vivre est le mot, dans uue

ville de province du troisième ordre, savent cette tempête de suppositions, de commentaires, d*opinlons, d'avis, de jugements que soulèvent le mariage du voisin, une nais- Banoe douteuse, quelque amour surpris, un veuvage peu discret, sans parler ici, la matière nous entraînerait trop loin, des localités où un habit neuf, où le phénomène d'un meuble nouveau, sont des épisodes incalculables en résultats pour la médisance ; car, dans les villes au-dessous de six mille âmes, parler c'est médire. Vosgien a oublié cette indication géographique.

On concevra donc sans efforts le cliquetis de paroles qui retentit dans les murs de la bonne ville de Witlemberg.

A l'expiration du carême se terminerait cependant cette ridicule querelle de besace, visiblement soulevée par la partie flnancièreet non par Tesprit théologique des indulgences. Sans être un flambeau de l'Église, ou sentait que la prérérence inusitée, accordée cette année 1517 aux dominicains sur les augustins, était le sujet et le fond de cette pauvre dispute.

Un mot d'autorité prononcé par l'électeur Frédéric de Saxe faisait rentrer dans l'obscurité le moine et ses remontrances séditieuses.

K défaut de l'électeur et de l'archevêque, le supérieur du couvent auquel appartenait frère Martin avait le droit de cloîtrer dans sa cellule ce nouveau Jean Huss.

Il existait encore un puissant argument contre lui, mais celui-là était inconnu aux théologiens de ce temps-là comme il Test à ceux d'aujourd'hui, c'était le silence. De tous ces moyens de répression nous allons voir celui

qui fut employé. Aussi bien, peut-être avant demain, ne sera-t-il plus question de Rome, de moines et d'iadulgences. L'ennui est une arme si meurtrière.

Auraient-ils été déjà blessés de cette arme d'origiae théologique aux derniers sermons des dominicains et des augustins, ces deux hommes assis au fond du cabaret de la Belle Saxone^ et qui, les coudes sur la table, taloos contre talons, face à face, le menton étançonaé au bout des bras, boivent de la bière à pleins verres?

L'individualité de ces deux buveurs est lisiblemeot écrite sur leurs visages. Le premier, dont l'Âge passe quarante ans, aux cheveux blonds cendrés et qui doivent avoir été rouges autrefois, paraît de constitution maladive. A sa maigreur, à sa taille haute et rentrée, on distingue l'homme épuisé et qui n'a rien fait pour neutraliser les funestes eiïels d'une santé précaire. Des rides précoces décèlent à son front, aux angles de sa bouche, fine et dessinée au blaireau, le travail opiniâtre et si mortel de la méditation ; le reflet doré de la lampe enlumine ses joues. Son oeil est celui du renard : clair, gris et défiant, signe caractéristique, presque infaillible, de la ruse combinée avec la peur, de la subtilité et de l'esprit. L'organisation nerveuse se trahit en lui par des tics, des convulsions à la surface, par des grimaces soudaines, par la douceur soyeuse de ses cheveux, la rareté de sa barbe, la saillie féminine de ses hanches, par la maigreur et la crispation de ses mains. Enfin, c'est un de,ces hommes que la nature a créés pour être la victime de Télectricité pendant l'orage, d*un grincement d'acier, d'un cri aigu, qui s'évanouissent à Todeur d'une rose, qui nourrissent des antipathies innées, et à

mourir sur place pour un son , pour une couleur. Inexplicables organisations sans courage, sans énergie, sans vertu, mais auxquelles le monde appartient par la Bcience et par le génie.

L'autre est un homme d'environ quarante ans aussi, quoique son accoutrement sans fraîcheur le fasse paraître plus ftgé. Dans son maintien à la fois commun et réservé, décent et ignoble, il y a de la rondeur du marchand et de la componction du prêtre. Une épaisse chevelure se hérisse en' crête sur sa face mal pétrie, sans caractère, si ce n'est celui d'une humilité d'emprunt que démentent des gestes de boucher.

11 adr&^se de loin en loin des regards de pieuse satisfaction à l'énorme rouleau qu'il a déposé près de lui.

— Je ne vois pas trop, s'écrta-t-il, et il frappa la table avec un pot de bière, ce que prétend ce moine en ruinant ainsi la religion.

— Que demandent mes hôtes ? répondit le tavemier, croyant à ce coup sur la table qu'on l'appelait.

— Rien ; laissesE-nous causer.

— Voilà tout juste, seigneur Vénitien, ce que vous répondrait le moine : — Rien ; laissez*moi parler. — lia cassé un pot, lui aussi.

— Pas de comparaison, s'il vous plaît, seigneur étranger. Si cet homme-là ne cherchait qu'à s'attirer l'attention. Je ne me plaindrais pas ; mais, je le répèle, sa doctrine est une peste. Que ferais-je, s'il était écouté, de ce que j'ai là ? et j'en ai pour cent frédérics d'or.

— Vous me disiez, il n'y a qu'un instant, qu'il serait U

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ruine de la religion, et vous ajoutez maintenant qu'il serait la vôtre : vous êtes donc le bon Dieu ?

— ht de tant d'autres encore. Savcz-vous si oq lui permettra de prêcher longtemps sur ce ton ? et alors ne se révoltera-t-on pas ? Il n'y a donc plus de Dieu ni de potence en pa>s d'Allemagne : fun pour les honnêtes gens, l'autre |)our ceux qui les persécutent ?

— Je puis vous assurer qu'il y a encore des potences en Allemagne.

— A quoi les emploie-t-on ?

— Je vous le demande. Mais de quoi vous plaignez-vous tant ? Seriez- vous marchand de chanvre ?

— Seigneur étranger, il paraît que vous n'avez pas tout d'abord saisi la liaison de mes idées.

— Seigneur Zodiaco, c'est peut-être l'effet de la bière et de mon ignorance native, mais j'y vois trouble dans vos raisonnements.

— C'est pourtant simple, seigneur étranger , malheureusement vous êtes né sur la Itotte, de l'autre o6lé du Rhin. Si vous étiez Allemand, vous me comprendriez sans peine. Ëcoutez-moi : notre glorieux empereur Maximilieo, que Dieu favorise, a^ par exemple, la propriété de toule la farine, de toute l'orge, de tout le charbon, de tout le sd de l'empire. Est-ce vrai ?

— Très-vrai, respectable Vénitien. Dieu seul au ciel el les rats sur la terre pourraient lui faire tort d'un grain.

— A merveille! Mais pour celaMaximilien, qui aime l'argent comme vous et moi, dès que la récolte est rentrée, ne va pas sur les marchés de l'empire vendre, ainsi qu'un fermier, son orge impériale. Suivez-moi ; vous paraissez

UN MOINS MÉCONND. 355

ne rieD entendre à mon raisonnement. Képéterai-je ?

— Inutile, seigneur Vénitien. Mon épaisse intelligence s'ouvre ; profitez de la brèche.

— Sachez donc...

Mais tout à coup le Vénitien s'arrêta dans son explication : une nuée d*étudiants se précipitait au milieu du cabaret.

Car le cabaret de la Belle Saxonne^ comme tous les cabarets de cette époque, était fondé à deux fins : il tenait lieu de ces points de réunion que foisiveté moderne appelle cafés, et d'hôtellerie pour les voyageurs. Dans ces établissements, la principale pièce, qui a conservé son nom de Poéle^ tout en devenant plus décente, pétait un carré long, autour duquel régnait un banc de chêne, où l'on s'asseyait pour manger comme pour boire, pour boire comme pour dormir. Sous le regard du citadin qui achevait son pot de bière, l'étranger ôtait sans gêne ses chausses. Seulement il importait d'avoir des vertus différentes pour se plier à la multiplicité de destinations affectées au local : un sommeil dur pour reposer au milieu des buveurs hurlants; un odorat peu difficile quand on avait le malheur de ne pas dormir.

Les étudiants demandèrent de quoi boire. Serrés les uns contre les autres, car ils étaient nombreux et paraissaient avoir besoin de se consulter, ils se groupèrent autour d'une table. Des mouches s'abaltant sur du miel n'auraient pas été plus pressées. A la distance où ils étaient des premiers occupants, on ne les entendait pas distinctement. Aussi le Vénitien, quoiqu'il eût l'oreille fine, ne saisit que les mots de mèche, de briquets, de feu, de prudence, lambeaux de

phrases qui ne l'auraicDi pas empêché de poursuivre sa conversation, s'ils n'eussent été suivis de ceux de légat el d'indulgences. Sans confier ses craintes à son interlocuteur, aux mots rapprochés d'indulgences et de feu, il allongea le bras, retira peu à peu son rouleau , le glissa sous la table, puis le cacha sous son manteau, qu'il croisa.

L'étranger se pinça les lèvres pour ne pas rire de cet excès de précaution.

— Si vous l'avez pour agréable, continuons notre propos, seigneur Vénitien.

— Je poursuis donc. L'empereur, dit le VénitieD à voix basse, accorde, pour de Targent, à ses bien-aimés sujets la faculté de vendre à sa place. H a ce qu'on appelle des fermiers... — Qu'est-ce donc qui vous excite à rire, seignear étranger?

— Ah ! seigneur Zodiaco, c'est €[ue je commence à comprendre.

— Mais encore?

— Oui, vous prétendez, au moyen de votre ingénieuse comparaison, me persuader que vous êtes fermier du pape à Wittemberg, en Saxe, pour le commerce des indulgences.

— C'est cela même. Dieu soit loué ! on comprend donc quelquefois de l'autre côté du Rhin. N'esl-il pas trës^oaturel, ce marché ?

— Il serait très-naturel sans doute, seigneur Véottien, si le pape, permettez-moi de vous le dire, vendait des légumes, des fruits, de la farine, pour les revendre ici; mais...

— D'abord, seigneur étranger, comme vous commencez

UN MOmg MÉCONNU. 357

a comprendre^ et que c'est précisément le moment où l'on est exposé à commettre le plus d'erreurs, je vous apprendrai que le saint-père négocie plus pieusement que vous ne r imaginez avec ses sujets.

— Vraiment! Apprenez-moi donc cela, à moi, pauvre ignorant, dont la patrie ne connaît que le commerce des harengs et des stockQschs.

Il est présumable que le Vénitien n'aurait pas satisM à la curiosité du Flamand, si deux lansquenets, entrés dans le cabaret, la voix haute, frappant le parquet du bois de leur hallebarde, n'eussent obligé les étudiants à s'isoler dans un coin sombre, loin de la portée de la voix. Ce qui les rendait circonspects enhardit le Vénitien. Les lansquenets demandèrent du genièvre.

Il continua :

— Le pape, reprit-il en tirant son rouleao, qu'il délia« vend d'abord à sa sœur Madeleine, se contentant d'un léger bénéflce, d'un proQt canonique. Sa sœur revend ] à Tarchevôque Albert de Mayence, qu'elle favorise, et qui ordonne en outre la publication des indulgences; le favori revend au légat, et le légat aux marchands de Bergame et de Venise.

Le rouleau défait, le marchand en baisa le ruban.

— Enfin nous marchands, nous détaillons au peuple de la quatrième main. Tout le monde, vous le voyez, y gagne. De nature inaltérable, la marchandise ne se détériore point à ces marchés successif, et le peuple est sauvé.

Ceci fut suivi d'un geste, et le rouleau abandonné se déplia, pour étaler ce qu'Érasme soupçonnait déjà. Des exemplaires d'indulgences : des feuilles d'un papier

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de qualité détestable, coupé carré, de la dimension de nos passe- ports, imprimé très-menu avec de l'encre ténébreuse et des Caractères trébuchants comme s'ils étaient ivres. Au milieu de ce quelque chose carré, jaune et noir, les armes du pape; à chaque coin, saint Pierre et saint Paul. Tun avec ses clefs, Tautrc avec son glaive; mal venus tous deux, horribles, mais encore trop beaux pour le papier et le latin dont était taché le papier.

— Merveilleux commerce, en vérité! seigneur Zo«IiacD, et préférable de beaucoup à celui de notre ladre Maximilien, que vous citiez tout à rheure; car vous, marchand d'indulgences, vous ne craignez pas de mauvaises années. Notre saint-père ne compte pas ; il vend des indulgences autant qu'il en peut bénir ; il se fait bonne mesure. — Ab ça! pourtant, maître Zodiaco, qui assure notre saint-père que sa sœur ne vend pas plus d'indulgences à l'archevêque de lla>ence qu'elle n'en a réellement acheté? Entre frère et sœur, ces petits larcins n'ont rien de coupable. A sa soeur, qui garantit la moralité de revente de monseigneur l'arcbevêque Albert de Mayeuce? et à l'archevêque votre fldélité de marchand ? S'il vous est permis, par exemple, de tirer cent âmes du purgatoire avec cent papiers comme celui-d....

— Prenez garde de les tacher.

— Ne craignez rien. — Cent âmes de l'enfer avec ceol indulgences ; i^\ vous devez bénéficier sur mille pardons eo adultère, année commune, sur mille remises de grâce pour vob, trahisons, assassinats, qui assure à ceux qui vous oot vendu, et de l'un à l'autre, jusqu'à notre saint père, qi^e chacun séparément vous ne tirerez pas un peu l'étolTe à vous?

m UOINB MÈ€ONNU. 359

— Ah ça ! seigneur étranger, on n'est pas plus méchant,

plus fou, plus impie, que vous en ce moment Et mon

ûme, la comptez-vous pour rien? Croyez- vous que je la risque ainsi à vendre des âmes sans patente?

— C'est juste, Vénitien, j*oubliais votre Àme, votre mise de fonds. Mais nous savons, vous et moi, que les cordonniers sont ordinairement les plus mal chaussés. Après tout, compromettez-la, jouez-la, perdez-la, nul n'a qu'y faire. Votre &me est payée d'avance. Son salut n'est-il pas le courtage des autres?

— Comment, payée d'avance, maître Parpaillot?

— Sans doute. Votre légat n'a- t-il pas publiquement prêché Taulre jour que non-seulement les indulgences rachetaient les crimes passés et les crimes présents, mais encore les crimes à venir? Or, comme le rachat du crime, aussitôt qu'il est commis ou avant même qu'il soit commis, équivaut log'quement à l'absence du crime, si vous avez pris cette précaution, et vous êtes homme à précaution, vous ne commettez aucun péché en vendant le pardon des âmes sans avoir acquis ce droit. Vous voilà riche sans être damné : c'est rare dans le siècle. N'auriez-vous pas pensé à cela?

— Je vous arrête.

— Voyons cela.

-« Comment voulez-vous que je vende plus d'indulgenoea que je n'en ai acheté, puisqu'on me les vend, ainsi que vous les voyez-là, toutes faites, imprimées et bénies?

— Facétieux Vénitien-, la bénédiction ne se voit pas, et il n'est pas très-diUicîle de contrefaire ce chef-d'œuvre dlcppresslon. Vous ne m'opposez donc déjà plus qu'une

difficulté d'artiste. Je jvous tieos pour un habile homme, seigneur VénitieD.

— Étranger ! étranger ! on a pendu à Viterbe, Tan passé, un contrefacteur d'indulgences.

— Raison de plus pour les bien contrefaire, VéoiUeD.

— Ce que vous dites me parait sensé.

— Sensé comme TÉvangile. D'ailleurs, si vous avez ca- Doniquement le droit, et je crois l'avoir prouvé, de trafiquer de plus d'indulgences qu'il ne vous en a été confié eo commandite, supposez que vous en vendiez cent de plus.

— Bien!

— Il vous sera loisible d'en vendre deux cents^ trois cents, dix mille de plus; qui peut le moins peut le plus eo religion : c'est admis. Vous Tadmettez.

— D'accord!

— Vous pouvez donc en vendre indéfiniment. Par exemple, acheter légitimement le salut d'une Âme au pape, et en céder ensuite tant qu'il vous plaira. Suivez-moi.

— Mais vous n'êtes pas si ruslre que je l'aurais cru, pour un homme né de l'autre côlé du Rhin.

— C'est l'efiet de la bière. Buvons.

— Buvons! seigneur étranger.

— Et je trouve mieux, seigneur Zodiaco !

— Mieux?

-— Oui, mieux. Il vous est licite de ne pas en acheter du tout. — Car, s'il y a crime pardonné d'avance à ajouter mille indulgences illégitimes à une indulgence légitime, où est la nécessité de se munir de cette indulgence? Pour cellelà comme pour les autres, achetez préalablement votre pardon de faussaire.

— Cest clair.

— Oui, et la conséquence est que vous avez le droit de vendre des indulgences, comme monseigneur Tarchêvéque de Mayence, comme Madeleine, la sœur de notre saintpère Léon X, et tout comme...

— Et tout comme notre saint-père, parbleu !

— Vous l'avez dit, seigneur Zodiaco, et je suis bien étonné^ moi, né pourtant de l'autre côté du Rhin, d'avoir trouvé une idée que vous n'avez pas eue, vous Vénitien, né sur le quai des Esclavons.

— Je ne Tai pas eue, c'est vrai, cette idée, seigneur étranger, mais je l'ai mise en pratique par instinct.

— Sûr comme je m'appelle Spickenhintern, il y aura des lances qui feront gras aujourd'hui, qui goûteront à la chair.

— Vrai comme mon grand- père se nommait Braun, mon père Braun, et que je me nomme Braun, il y aura des piques qui reviendront sur elles-mêmes ainsique lesballesdu mail.

Cette apostrophe et cette réponse partaient. Tune du plus âgé des deux lansquenets, l'autre d'un étudiant. Ils s^étaient toisés longtemps, à la manière des guerriers antiques, sans quitter leur place et sans emportement, échangeant en deux mots, résultats d'une haine profonde, tout oe qu'ils avaient sur le cœur.

Puis ils burent, se regardant toujours au-dessus de leurs gobelets d'étain.

— Ils vont se colleter, dit tout bas à son voisin le tremblant Vénitien.

— Ne craignez rien ^ les Allemands ne se battent jamais, ils se tuent.

362 IBS VBfIDARGK.

— Mate s'ils allaient se tuer !

— Pas encore ; ils sont trop en colère.

— Je ne veui pas me fâcher , mes agneaux ; Spick^btntem est doux. Mais trouvez bon le conseil qa'il tous donne, rentrez chez vous; n*allez pas sur la grande place vous faire frotter les oreilles, déjàassez rouges par le firoîd.

— Nous irons où il nous plaira.

— Et nous, où on nous l'ordonnera.

— Nous ne vous parlons plus.

— A votre aise! je vais dianter.

Et le lansquenet se prit à chanter d'une voix de tooneau qui sonnait creux comme avant les vendanges, ce cooplet d'une chanson de cantonnement :

Oui, lansqueDet, poar tous plaire,

Frappant de taiUe et d'estoc,

J'ai, dans la guerre,

Pour cœur un roc,

Pour verre

Un broc. ]

Large à la base, étroit par le pied, ce couplet avait la forme d'un verre à boire. Il faisait merveilleuseoieot lorsqu'on le chantait en buvant : le viu, le verre et la chanson descendaient dans le gosier« Le compagnon du lans« quenet aurait mêlé sa voix à celle de son chef s'il n'était tombé sous la table : il fermentait.

Après son petit couplet, le joyeux chanteur reprit sa lance et sortit en répétant :

J'ai dans la guerre, Pour cœur un roc^

Pour verre

Un broc.

UN Momi MicoNNu. 363

La chanson diminua comme une goutte au fond d'un verre ; il n'en resta que le parfum dans le cabaret.

— A nous! dirent les étudiants. Voici l'heure! Taver* nier, notre compte? Bonne chance!

Et le cabaret fut tranquille et désert comme auparavant.

— Écoutez, reprit l'étranger avec une obstination qui commençait à chagriner le Vénitien, secoué par la scène des étudiants, vous me demandiez deux frédérics d'or pour me délivrer de mes péchés de Tannée courante : vous avez eu trop bonne opinion de moi. Devenu vendeur d'indulgences à mon tour, car je vous ai prouvé que je pouvais tout aussi bien que vous m'établir marchand d'ftmes, je ne veux être envers vous ni plus généreux ni plus avare , co serait vous faire affront ; je ne vous demande donc que deux frédérics d'or pour vous racheter de vos péchés mortels ou non. Les petits iront dans les gros.

^ Saint Marc et saint Nicolas ! vous ne me paraissez plus un imbécile du tout, seigneur étranger !

Les yeux du Vénitien avaient pris une étrange expression d'étonnement. Ils ressemblaient à deux boucles d'acier.

— Je suis pourtant né de l'autre côté du Rhin. Acceptez-vous?

-— Mais qu'y gagneriez-vous? quel profit y Irouveraisje? puisque c'est égalité dépêchés contre égalité de péchés, parité de somme contre parité de somme?

— Doucement : qui peut vendre a le droit de donner, de détruire, et avec autant de raison celui déjouer. En douteriez-vous?

— Non, seigneur.

— Jouons donc! voulez- vous? mes péchés contre les

364 LES VBNDAIfGSS. i

vôtres ! Si je gagne, vous meremeltrez une indalgenœ; si * je perds, je vous en signe une à Tinstant même. Cela | va-l-il?

— Cela va.

— Entendu ; faisons bien nos accords. N<m ocHiditioas sont que, si vous perdez une année de péchés, il vous sera loisible de doubler jusqu*à quarante années, nombre exact qui représente mon âge. Si vous perdez quarante rois, je n'aurai plus de péché et vous en aurez d*autant. Passé cela, vous jouerez à votre gré votre temps de purgatoire et votre part de paradis, si toutefois vous y avez quelque droit. Et si vous perdez encore, vous me donnerez...

— Je vous donnerai deux frédérics d'or.

— Non pas I non pas ! deux frédérics d'or! Ici l'étranger ouvrit son manteau, en rejeta les pans

avec noblesse sur ses bras déployés^ et, parce mouvement théâtral, laissa voir un costume rouge feu.

— Non pas ! non pas I s'il vous plaît, seigneur Zodiaoo, répéta l'étranger en grossissant sa voix, deux frédérics d*or ! mais bien votre Àme, car j'aurai gagné tout ce à quoi elle avait droit.

— Vous jouer mon àme ! Où suis-je ? qui donc ètes-vous ? Mais c'est un sacrilège...

— Qui n'est pas plus grand que celui de trafiquer de l'Âme d'autrui, et de vendre dans un cabaret le paradis en détail, marchand d'indulgences.

— Vous êtes donc le diable?

— Je suis Érasme, natif de Rotterdam.

Et avec un rire fou, Érasme, qu'un bruit inaccoutumé

UN MOIRB MÉCONNU. 365

appelait au dehors, lança sur la table du cabaret la valeur des pots de bière. 11 sortit enveloppé dans son manteau.

Il était nuit.

En ce moment même des hommes et des enfants arriéraient par bouSëes tumultueuses sur la place de Maximilien ; qui avec des fascines sèches, qui avec des fascines allumées, qui avec des brassées de chaume arrachées à de vieux toits, tous avec quelque combustible. Us affluaient de tous les points.

A répoque triste de pénitence où l'on vivait, il était difficile d'imaginer quelles réjouissances permises par TÉ* glise le peuple était autorisé à célébrer.

De fagot en fagot, un immense bûcher s'était formé au milieu de la place. L'art des inquisiteurs aurait trouvé sans doute à critiquer la main inhabile qui l'avait dressé, mais ce désavantage était bien compensé par l'effet pittoresque produit par le péle-méie de tables vermoulues, de chaises boiteuses et défoncées, de bancs fracassés, de bois de croisées, de panneaux encore armés de leurs gonds rouilles et de leurs serrures pendantes , de poutres arrachées « qui s'étaient coalisés pour alimenter le feu.

Ce qui proposait une énigme à la curiosité, c'était le rapprochement de deux madriers qui portaient sur l'appui chancelant de deux tonneaux de bière.

Des hommes armés de torches veillaient autour du bûcher.

Rien n'attire la foule comme la foule ; le feu n'aime pas plus l'huile. Par toutes les issues s'épanchent en grondant des torrents de curieux, de désœuvrés, de femmes qui, par devoir, ne pouvant quitter leurs maisons, les entraînent au

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