‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 2 sur 19 · LA SI6NARRE · texte numérisé non relu

LA SI6NARRE

rsîi bientôt; pour le moment, il ne leur demandait qu'uoe préoccupation à la conversation qu'il était forcé d'entendre. H. Lussac continua :

— Et il est très-riche aussi, peut-être le plus riche de nos colons.

— Et eet excellent jeune homme aimerait noire 61)e,. mon ami? '

— Voilà tout de suite le roman ! Comoent raiœerai^il> puisqu'il ne Ta jamais vue? mais il restime, d'aprô» mes rapports, comme un caractère parfaitement assorti au sien. 11 voit dans Malhilde une honne directrice de maison. Pendant les premières années du mariage, il sera souvent absent; mais une fois la liquidation de ses affaires flnie, il vivra à Bordeaux, ointre de ses opérations. Son projet est de se relixer des affaires.

— El quelle est la profession de votre protégé? demanda M"* Lussac à son mari.

— Il est négrier.

— Négrier! se récrièrent à la fois M"*' Lussac, Matbilde et Berton lai-mème. De ceux qui ovingent les hommes I ajouta M** Lussac.

— Je n'ai pas dit anthropophage, ma chère Eugénie. Si une maladie n'eût empêché ce jeune homme do me suivre en Europe, il aurait justifié par sa présence la bonne opinion qu'on œ ^Bmble pas avoir de lui.

— Ah ! si ce n'est pas un anthropophage, je vous demande pardon d'avoir confondu, mon cher ami. Il y a tant de métiers sur la terre !

— Celui de négrier n'est pas nK>ins une horrible chose ; et. De le pensez-vous pas? murmura Mathilde en posant sa main

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sur le bras de Berton, presque caché derrière un des piliers de verdure du belvédère. Comment n'avoir pas la conscience troublée en goûtant les jouissances d'une fortune acquise au prix d'un trafic odieux?

Berton regarda avec reconnaissance celle qui partait ainsi. Il la remercia par un regard d'avoir exprimé une opinion si conforme à la sienne, qu'il avait tue, de peur de blesser les délicatesses de l'hospitalité.

— Allons, la philanthropie vous a poursuivis jusqu'ici de son venin, reprit M. Lussac, d'un ton qu'il aurait voulu rendre indifférent, mais où perçait la gène de la personnalité. Un négrier n'est pas ce que vous vous figurez, mes bons amis. 11 ne lui est pas défendu d'aimer son pays, d'avoir des sentiments de famille, d'être utile à ses amis. Tem connais beaucoup de très-estimables. Si monsieur Berton avait visité les colonies, il serait guéri des antipathies que je lui suppose contre cette classe d'hommes. Monsieur Berton ne connaît peut-être que la France et l'Angleterre ?

Directement interrogé, Berton répondit :

— J'ai été, monsieur, gouverneur d'une partie des Indes pendant cinq ans; quant à mon opinion sur les noirs, la voici tout entière : je les considère comme mes frères, ni plus ni moins.

— Oui, répliqua M. Lussac, vous les défendez â Londres dans vos ridicules clubs d'émancipation, et au sortir de là, vous courez les vendre mille gourdes à la Jamaïque.

— Monsieur, c'est là une antithèse de petit journaliste. Pourquoi nous accuser tous, nous autres Anglais, des contradictions criminelles de quelques-uns?

— Vous êtes des fous alors.

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— Cela vaut mieux que d'être cruel.

— Et vous ne serez contents que lorsque les Européens ne pc^séderont plus un pouce de colonie. Vous avez déjà armé les noirs contre nous avec vos incendiaires écrits ; votre ma- Mme est toujours celle-ci : Périssent les colonies plutôt qu'un principe. Beau principe, ma foi !

M. Lussac ouvrit sa poitrine à l'air, comme c'était son habitude des que la discussion s'échauffait.

M*^ Lussac avait pris le parti de n'être plus ni pour ni contre l'humanité. Cela lui avait trop mal réussi. D'ailleurs, il s'agissait d'un mari & donner à sa fille, et la considération était délicate.

— Mais pourquoi, dit à son tour Mathilde, les blancs ne cultiveraient-ils pas la canne à sucre aussi bien que les noirs? On oe perdrait pas les colonies, et l'esclavage disparaîtrait.

— Par la même raison, ma fille, que des noirs ne vivraient pas, s'il leur fallait cultiver des oliviers et des betteraves.

— D'accord, monsieur, reprit Berton ; puisque c'est une nécessité du climat, prenez vos cultivateurs, vos ouvriers, vos matelots parmi les noirs, mais ne les enchaînez pas, ne les battez pas, ne les tuez pas ; accordez-leur des droits, l'égalité devant la loi.

— Essayez d'abord de l'établir, cette égalité, entre vous autres blancs, puis il vous sera loisible de l'étendre aux noirs de l'Afrique. Vos paysans sont-ils plus libres que nos esclaves? Chassez-les, ils mourront de faim. C'est donc la nécessité qui les soumet, et non la loi. Sophisme. Qui donc fait la loi, n'est-ce pas la nécessité? Vous êtes surtout dans une erreur de fait'tien grossière, lorsque vous vous imaginez que4ious battons, torturons, estropions, tuons nos esclaves;

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le besoin de les conserver nous rend humains, autant que vous au moins. Ce n*est pas là de la fraternité, tu me répondras, ma chère Malhilde ; mais la possédez-vous en Europe franchement, cette fraternité? ton cœur n'est-il pas la dupe d'une leçon toute faite?

— J'aimerais, mon père, que vous crussiez à ma sincérité. Votre fille mérite cette confiance.

Mathilde était sur le point de pleurer.

Par un mouvement spontané. M"* Lussac et Berton se levèrent pour Tapaiser.

Malhilde étaitdéjà sur les genoux de son père. Il l'avait attirée sur lui ; après l'avoir embrassée à plusieurs reprises pour la consoler du chagrin qu'il lui avait causé, il lui passa une magnifîque chaîne d'or autour du cou, et il lui dit:

— C'est pour toi! Et maintenant que la paix est faite, je veux te forcer d'avouer à ton tour que nous ne sommes pas si méchants que tu le prétends.

M. Lussac agita une sonnette.

Un domestique parut.

— Jean, faites venir Narcisse et le premier paysan que vous rencontrerez dans le village.

Narcisse parut le premier.

Narcisse était le domestique noir de M. Lussac; il l'avait accompagné dans son voyage en France.

— Narcisse, lui dit M. Lussac.

— Maître, répondit celui-ci.

— Tu as ta liberté, je te renvoie.

— Où donc, maître?

— Où lu voudras, Narcisse,

— Sans argent, makro^ où irai-je?

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— Je te doaoe mille gourdes.

— Mille gourdes» c'est beaucoup, maître, maii»oè fa«it4l qae j'aille?

— Encore une fois» où il te plaira ; en Afrique, ton pays. — Je préférerais rester avec vous, maître.

— Mais je ne retourne plus aux colonies.

— Toujours avec vous, maître.

— Uffis tu ne peux plus être mon esclave si je reste en France. Ici, tu es libre.

— Si je suis libre, maître, je me donne encore à vous.

— C'esl bien ; va-l'en.

— Eb bien ! vous avez, entend^j. Ce noir retuse sa liberté pour rester avec moi. Commencez-vous à être ceAvaincu» de t exagération de vos déclainations?

Ce succès était bien deux pour M. Lussac; il avait de la peine à ae laisser voir que le triomphe d'une théorie dans ee proverbe social impovisé sous une toniidle que la lune eemmençait à blanchir de ses rayons.

Le paysan que Jean était allé chercher se préseota à son tour.

— Boa homme, lui dit M. Lussac, combien y a-l*il que vous êtes au serviœ de notre voisin?

— Quarante ans, mon bon monsieur. C'est bien kni^, n'est-oe pas?

— Étes-vous eoBtent d'être à son service?

— C'est la crème des honnêtes gens; mais il eompte les bitues dans le potager et les oUves sdr les arbres. U-ne chenille n'est pas plus curieuse.

— Cependani, vous ave» huit enfants, na-H)n dit, qui viveal avec vous des preduiis de celle propsiété?

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— :Oui, ils vivent; mais c'est là tout. Est-ce que tout le inonde ne vit pas de la terre, seigneur Dieul — Et à combien s'élèvent vos gages?

— A deux mille francs par an ; pas un ognon de plus. —Et si l'on vous donnait deux raille et cent francs pour

vous avoir; car on m'a assuré que vous êtes laborieux et adroit dans votre partie.

— Ahl monsieur, que de grftces! J'accepterais des deux mains.

— Vous accepteriez !

— Mais tout de suite.

— C'est bien, mon ami ; nous nous reverrons et nous causerons de cette affaire.

— Comparez maintenant, s'écria M. Lussac, et jugez-vous vous-mômes : l'esclave que je fais libre persiste à me servir comme esclave, et le paysan qui est heureux, qui doit quarante ans d'existence, celle de ses huit enfants, à la générosité évidente d'un bon maître, est prêt à le quitter pour cent francs de plus ajoutés à ses gages.

— Monsieur, dît Berton avec une ironie douce, caf M. Lussac s'adressait particulièrement à lui, cet exemple n'est pas concluant. Votre esclave noir a rencontré en vous un bon maître, et un bon maître a rencontré un mauvais serviteur dans le paysan que vous avez interrogé; deux exceptions qui ne prouvent pas que la liberté abrutisse et que l'esclavage relève le caractère de l'homme.

— Oui, mon père, M. Berton a, je crois, raison. Relèverezvous celle-là?

— Je la relèverai si peu, répondit M. Lussac avec un mélange de bonté et de soumission feinte, que je me rends à

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fotre raisonnement. Aussi, dès ce moment, tous les noirs de ses établissements en Afrique sont libres; vous perdez par là doq cent mille francs sur votre dot et un million sur votre bërîtage.

M** Lussac, devenue négrophobe depuis une heure au moins» bondit sur son siège d'osier. Heureusement pour rembarras de tous, un domestique vint annoncer que le souper était servi.

Onze heures à la pendule. Finie pour les invités, la soirée commence pour les intimes, pour les amis de la maison.

Pour peu qu'on ait fait le vingt-et-un depuis sept heures, oa taillé l'écarté à deux sous, on respire à l'aspect de ces fauteuils de campagne, heureux enGn comme vous d'allonger leurs bras en liberté, et de laisser prendre à l'édredon comprimé de leur ventre de mandarin son développement naturel.

On est peu nombreux : les sièges sont rapprochés ; les médisances fraternisent ; c'est à qui déploiera le plus de cruauté à immoler les absents dont les places sont encore tièdes. On n'est jamais si lié que lorsqu'on s*entend pour faire le mal, ou pour en dire : c'est une justice à rendre à la société.

M. Lussac n'est pourtant pas méchant ; il est simplement railleur, défaut caractéristique chez les personnes obèses. Ceux qui ont perdu la faculté de suivre les autres dans les à-travers-champ d'une conversation nerveuse, qui ne peuvent pas rendre geste pour geste, manœuvre pour manœuvre, à cause du ressort de leurs bras qui s'est rouillé dans l'embonpoint;

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qui ne sont ni assez humbles poar toujours se taire, ni assez vifs pour répondre aux appels, d'un interlocuteur emporté ; qui font de la conversation assise, comme certains tireurs font de l'escrime patiente, et dont le système de combat est . la défensive et le pied ferme; ces parleurs, et M. Lussac est du nombre, sont railleurs par tempérament. Ils tirent parti de leur masse, à peu près comme les éléphants de la leur : ils débouchent une bouteille de Champagne avec la trompe.

M. Lussac a la tête petite, le cou envahi par les épaules, emboîtement physique qui fait refluer le sang avec rapidité du cœur à la tète, et qui donne l'instantanéité de la poudre à la pensée, terrible si elle est mauvaise, sublime si elle est généreuse^ A vingt ans les hommes soumis à cette organisation sont passionnés, à quarante ils sont très-colères, à cinquante ils sont railleurs, la raillerie étant le refroidissement de la colère.

On voit monter la passion dans les yeux de M. Lussac» comme on voit passer le mercure dans un thermomètre quand l'air devient plus chaud.

Cette figure jeune sur un corps qui ne Test plus, se couronne d'un front sans ride, et ombragé de quelques cheveux gris, qui ne cachent plus depuis longtemps deux oreilles rouges et très-spirituelles.

Berton s'était retiré bien avant la fin de cette soirée, qui avait réuni comme de coutume quelques voisins de campagne. En s'en allant, il avait laissé dans l'esprit de Mathilde une partie de la tristesse dont il avait été saisi au belvédère pendant la conversation de M. Lussac. Mathilde le vit partir avec regret ; elle aurait désiré qu'il fût resté jusqu'au moment où, tout le monde s'étant retiré, elle aurait, par quel-

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qu^ psffoles affectueuses, affaibli l'impression d'une peine •loDl elle s'accusait tout bas. Par la croisée ouverte, son regard dîsiraît suivit Berton tout le long de l'allée de niarronoiers plantés devant la maison. Elle ne répondit à la question que lui adressait son père, que lorsque le jeune Écossais eut tout à fail disparu dans l'obscurité des distances.

M. Lussac avait, dans ce moment, prié sa fille de ne pas moaler dans ses appartements sur les pas de sa mère, dès que la société serait partie. 11 tenait à avoir un entretien seul à seul avec elle.

Ce rendez-vous, demandé par un père 'à sa fille, fut obtenu aisément, on le présume, et il semblait que rien ne devait Tempôcher d'avoir lieu, ni un frère importun, ni un tuteur lerrible. Malheureusement la seule personne qui pouvait le déranger par un désir imprévu de prolonger la veillée au delà des bornes établies, ne se retira pas dans sa chambre ainsi qu'on l'avait espéré. M"* Lussac s'aperçut à peine que Mathilde affectait de lire avec beaucoup d'intérêt un livre nouveau. Elle s'installa en face de son mari, qui l'avait beaucoup plus aimée dans d'autres moments que dans celui-là; et elle dit :

— La soirée est vraiment trop belle pour ne pas ei)L jouir plus longtemps; je ne me coucherai pas avant une heure.

— Avant une heure I répliqua M. Lussac, qui laissait presque échapper dans cette exclamation le secret d'une conspiration. Mais vous serez indisposée demain.

— Indisposée ! mais il n'y a pas six mois que nous passâmes la nuit entière au bal, Matbilde et moi. C'était rue de Grammont, aux noces d'un banquier ; il t'en souvient, Mathilde?

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— Oui, maman^ répondit Mathilde sans quitter son livre.

— Te rappelles-tu encore ce jeune homme qui nous reçut? Avec quelle grâce parfaite il fit les honneurs de chez lui ! Quelle tournure charmante I Quel beau visage ! Je te le fis remarquer; c'était le comte de Saint-Vincent.

— Comme vqus en parlez I Savez-vous bien que si Mathilde voyait par vos yeux, je serais effrayé. Heureusement vous êtes bonne mère, et Ton vous permet l'exagération du roman quand on sait que l'histoire a été si pure.

M. Lussac exprima ce compliment sur un ton qui aurait convenu à quelque chose de beaucoup moins flatteur qu'un compliment.

Résigné au contre-temps qui le clouait à sa place, il était plutôt couché qu'assis dans une bergère, ses grosses jambes fixées en ciseaux sur un tabouret. Accroupi à ses pieds, Narcisse veillait à ce que le houca ne s'éteignît point. Le fidèle serviteur noir agitait le tabac embrasé avec des pinces en vermeil.

En entendant les premières paroles de sa mère, Mathilde avait pâli, son sang sembla se retirer de ses veines, dont les rameaux bleuâtres coururent le long de ses tempes; ses lèvres se décolorèrent, ses joues devinrent plus blanches que la dentelle qui en suivait le gracieux ovale; ses bras tombèrent sur ses genoux.

— Je vous disais, poursuivit M"* Lussac, combien nous fûmes enchantées de ce bal. La jeunesse est vraiment admirable aujourd'hui. Figurez-vous, mon ami, que dix jeunes gens au moins me demandèrent, à ce bal, la faveur de se présenter chez moi. En vérité, on est bien malheureuse de n'avoir pas des nichées de filles à marier, on les placerait toutes au

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bal. Un d'entre eux, quelle folie! j'en ris encore quand j*y pense, m'invita à danser.

— Pourquoi pas? répliqua M. Lussac, esl-ce qu'une mère prisienne vieillit jamais? leurs tilles n'ont pas de rivales plus acharnées. Pardon, mon amie.

— Je ne vous pardonne pas, mon ami ; vous êtes méchant ce soir.

— Enfin, dansa tes-vous?

— Oui, mais par pure nécessité.

— Une nécessité qui équivaut à un agrément.

— Toujours!.... alors je ne danserai pas.

— Allons, je me tais; entrez en danse et parlez.

— Il manquait une dame pour compléter la Bgure, je me dévouai. Pourtant je vous avoue que je ne l'aurais pas osé, si Matbilde, qui dansait dans une salle voisine, se fût trouvée là. Eh bien! cela n'alla pas trop mal.

— Comment donc ! mais je ne connais rien de plus respectable que les générations qui dansent après les générations qui se succèdent.

— N'allez-vous pas voir un événement là-dedans?

— M'empêcherez-vous de le trouver singulier?

— Pas si singulier, mon ami, qu'une histoire beaucoup moins risible qui se rattache à cette soirée, et dont vous avez dû entendre parler. Tous les journaux en ont retenti.

A peine M"" Lussac avait-elle entamé sa narration, que Matbilde se penchant à l'oreille de son père lui dit d'une voix éteinte :

— Faites taire ma mère, ou je meurs.

Il n'était pas au pouvoir de M. Lussac de céder au vœu de Matbilde. Sous aucun prétexte, il ne lui était permis d'im-

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poser silence à sa femme. D'ailleurs cette prière <)e sa fille ne devait pas être accueillie ; que signifiait^lle?

— Voici cet événement : Une mère et sa fille, fort belle, assure-t-on, s'étaient rendues au bal, à ce bal où Mathilde et moi nous trouvions. Ni leur naissance, ni leur rang n'ont jamais été connus; la publicité a eu la pudeur de n'en rien dire : il est probable qu'elle n'en a pas su davantage. La demoiselle était, depuis quelque temps, poursuivie par un baron autrichien, attaché à la légation de Prusse. Fou d'elle, il avait tenté plusieurs moyens pour l'enlever; aucun n'avait réussi. Le plus puissant, la séduction, n'était pas à sa portée. Cet étranger était fort laid, laid autant que riche; mais l'or lui avait créé de nombreux amis.

Le baron était à ce bal. Ses amis s'étaient répandus dans la salle ; les uns jottaient, les autres dansaient dans les quadrilles où figurait la demoiselle poursuivie par le baron, les autres veillaient aux portes, d'autres sur l'escalier, d'autres dans la rue; tous étaient occupés à couvrir de leur présence le coup de main qui allait se faire.

On a rapporté que ce soir-là la demoiselle avait paru dans tout l'éclat de la toilette la plus recherchée. Ceux qui sont remontés, à l'aide de leur souvenir, aux plus minutieux détails de cette fête, assurent que six personnes, exactement mises comme la belle inconnue, s'étaient montrées à ce bal. On avait eu recours à cette similitude de costume, afin de donner le change aux attentions trop éveillées. Quant à moi, je n'ai rien vu de tout cela; car je n'avais des yeux que pour ma fille, que je trouvais la mieux parée et la plus belle.

Mathilde semblait dormir d'un profond sommeil ; sa mère continua.

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A la fin d'une contredanse , et tandis que les domestiques faisaient circuler des rarraichissements, un d'eux inclina un rameau de bougies sur la robe de la demoiselle, et la couvrit de taches et de feu. La flamme gagna sa mantille. On accourt; ôQ étouffe le feu» on l'éteint, la personne est sauvée, mais comment reparaître dans l'état où cet accident Ta mise? Décontenancée, honteuse, tout en larmes, elle s'abandonne aux soins officieux de deux ou trois femmes qui lui proposent de la conduire dans un hôtel voisin où elle trouvera de quoi réparer en partie le désordre de sa toilette. Elle les remercie, sa confie à elles; une voiture est à la porte, elle y monte; les chevaux se précipitent» s'arrêtent; un hôtel s'ouvre; elle est conduite dans un appartement ; la porte de cet appartement se referme derrière elle : — devant elle» le baron !

Et je crois rêver quand je pense que j'étais là, à ce bal même, et que je dansais, mon ami, tandis que cet enlèvement avait lieu ; n'en avoir rien su I £t Malhilde, non plus, qui dansait aussi à deux pas de la salle où j'étais. Lorsque je l'ai questionné^ sur cet événement, je l'ai trouvée muette comme un marbre. Mon Dieu ! que je l'ai serrée avec effroi sur mon cœur en pensant qu'elle aurait pu tout aussi bien être la victime du baron.

Ce qui m'a le plus frappée, moi, ce fut d'apprendre que la demoiselle, ramenée une demi-heure après au bal d'où elle avait été enlevée, y avait reparu avec une robe et une mantiUe scrupuleusement pareilles à celles qu'elle avait avant le rapt. En vérité, un auteur qui risquerait un semblable épisode dans an livre ne serait cru de personne.

— Permettez, répliqua M. Lussac; cet auteur là serait cru de ceux qui, comme moi, imagineraient sans peine iju'un

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baron assez riche pour payer trente amis dévoués, le serait de reste pour acheter le dévouement d'une couturière, qui, sur le même patron et dans une étoffe pareille, aurait taillé deux robes au lieu d'une. D'ailleurs ne nous avez-vous pas dit que six dames étaient costumées comme cette demoiselle? Votre baron n'était pas un sot. Le misérable! M. Lussac se leva et alla baiser le front de sa fille.

— La demoiselle reparut au bal. Personne ne s'était aperçu de son absence, personne ne remarqua son retour. Moimôme, qui étais toujours à danser

— Vous, moins que personne. Ensuite?

— Enfin, on n'a jamais su quelle était cette demoiselle. On apprit seulement qu'au moment de passer les frontières, le baron avait reçu un coup de pistolet dans le cœur. Je n'en crois rien ; ceci est un de ces traits de la clémence divine que les journalistes font toujours intervenir dans leur narration, pour édifier la moralité de leurs abonnés. On ajoutait même que celui qui l'avait tué en duel ou celui qui l'avait assassiné, car le cas est resté indécis, est ce jeune homme dont Mathilde nous a parlé avant le dîner, ce jeune étranger qui nou? plaisait tant à M"* Bergerade et à moi, brun, olivâtre, si fort au pistolet, appelé Tristan, je crois.

— Et vous ne vous en êtes pas assurée ! s'écria M. Lussac en marchant sur son domestique et en broyant son houca, renvoyé dix pas au loin.

— Et pourquoi donc, répondit M"** Lussac étonnée de l'emportement de son mari. Quel intérêt avais-je à savoir si c'était ce M. Tristan ou un autre jeune homme qui avait tué le baron?

— Vous avez raison, en eSet ; cela ne vous touchait nulle-

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menl. Je vous demande pardon du mouvement d'indignation que je n'ai pu retenir en vous écoutant. Oui? que vous importait que ce fût lui ou un autre?

M. Lussac affecta ensuite un grand calme ; il se croisa les bras» et laissa tomber sa tète comme s'il avait eu besoin de dormir.

— Matbilde, dit M"^ Lussac en se levant et en frappant sur l'épaule de sa fille, Malhilde, il est temps de monter.

Sans attendre la réponse de sa fille, M"* Lussac prit un flambeau et se retira.

— Matbilde, dit à son tour M. Lussac quand sa femme ne . fut plus là, viens, suis-moi. — Narcisse, attends-nous.

— Mon père, s'écria Matbilde quand elle fut bors de la maison, mon père ! cette jeune fille dont ma mère vous a raconté l'épouvantable bistoire, c'est moi I

— Je le savais, répliqua M. Lussac, écoule-moi maintenant.

— J'aime ta force et tu es bien ma fille. Tu n'as rien dit à ta mère ?

— Rien. Elle a attribué ma maladie à tout ce qu'elle a imaginé : au changement de saison, a l'absence d'une amie que j'affectionnais.

— Tu as donc été malade après cet borrible guet apens?

— Beaucoup, mais pendant quelques jours seulement. L'effroi m'avait rendue folle.

— Pauvre Matbilde I

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— \\ est vrai que Teffroi fut lé seut mal que j'éprouvai ; car ma mère n'a pu vous dire qu'à peine entrée dans Tappartement du baron, m'étant aperçue du piége^ je sautai aux rideaux de la eroisée, j'ouvris la croisée et me précipitai.

M. Lussac pressa Mathilde sur son c(Bur.

— Je ne m'étais pas blessée; j'avais rencontré dans ma chute l'appui flexible d'un tilleul dont les rameaux, en cédant au poids de mon corps, m'avaient presque accompagnée jusqu'à terre, sur le gazon du jardin. Je reparus au bal.

— Maintenant que le baron est mort, dit M. Lussac, ma colère n'a plus de vengeance à espérer. Dans nos mœurs elle s'arrête au tombeau. C'est à Dieu à faire au baron la justice qu'il mérite; j'aime à croire qu'il ne laisse pas aux pères offensés le regret de n'avoir pas pris à temps sa place de juge.

Mais dis-moi maintenant, Mathilde, ce que tu éprouves dans ton âme pour le jeune homme qui a tué le baron. C'est, si je ne me trompe, celui dont ta mère disait qu'il te suivait • partout de ses yeux de tigre el de sa Ggure sombre 7 — Je n'éprouve rien pour lui.

— Pas d'amour?

— De l'effroi; une certaine terreur quand il me regarde.

— Pas de reconnaissance?

—Aucune. Quel droit ai-je de croire qu'il a tué le baron dans l'intention de me venger?

En adressant ces questions à sa Glle, M. Lussac paraissait calme comme s'il eût ét^ question, entre lui et elle, de choses indifférentes. Cependant un feu intérieur le brûlait de veine en veine : il eût voulu briser le tombeau du baron» soufOeter

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«û cadavre» et surtout se trouver tout à coup en Afrique et xe à face avec une femme dont il mordait le nom entre ses lèpres.

— Écoute, Mathilde, poursuivit-il avec la tranquillité qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il parlait avec sa fille; écoute» )iatbil«le, si, lorsque tu retourneras à Paris, tu rencontres dans les salons ce jeune homme, ce M. Tristan, celui qui a tué le baroD, ne Tévite pas avec trop d'affectation. Souffre '4\ee patience ses importunités ; puisque tu ne cours pas le <kDger d'être séduite par ses qualités personnelles, laisse-leslui déployer tout à son aise. Au reste, je ne le crois pas assidu à la manière des Français du continent. Quand les jeunes gens comme lai disent à une femme qu'ils Taiment, ils éprouvent pour elle du délire ; jusque-là ils marchent doucement dans leur passion, sans bruit, sans éclat, vous regardant, non comme dit ta mère, à la façon des tigres, mais des reptiles; ils fascinent avant de dévorer. Ne le réduis donc pas à s'ouvrir à toi, comme une expkosion qu'il serait difGcile de comprimer; qu'il croie que tu ne l'as ni plus ni moins remarqué que tant d'autres jeunes gens aussi assidus que lui.

— Mais il est donc bien dangereux? s'écria Mathilde.

— Pour toute autre que toi, répliqua M. Lussac, qui s aperçut enfin de la trop grande curiosité éveillée dans l'âme de Mathilde par ces recommandations mystérieuses. H n'e^st pas dangereux pour un esprit aussi sage que le tien. Il cesserait d'ailleurs de l'être à tes yeux, si j'avais besoin d'ajouter que la moindre faiblesse de ta part pour ce jeune homme serait mon arrêt de mort. Pendant que je serai aux colonies, s'il parvenait à s'introduire dans votre maison, vous ne me

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reverriez plus ici. Ne vous informez plus de moi; oe serait inutile, je serais mort.

— ^Mon père, puisque je ne Taime pas, vos craintes sont chimériques.

— Écoute-moi encore, Mathilde. Si ma vie dépend du soin rigoureux que tu mettras à le tenir éloigné de toi, d'un autre côté, ma fortune, tout ce que je possède, l'avenir de ta mère, le tien, seraient perdus, si avant quelque temps, deux années au plus, tu songeais â te marier. Le bruit de ton mariage serait le signal de ma ruine ; mes riches propriétés d'Afrique passeraient a des étrangers.

— Cette défense, mon père, sera aussi sacrée que la première.

— J'ai besoin de ton serment.

— Vous l'avez, continua Mathilde d'une voix qui hésitait, mais dont le tremblement ne fut pas remarqué par M. Lussac.

. — Je sais que tu n'as encore aucun penchant sérieux dont je doive m'alarmer. Ce parti que je t'ai proposé hier, avani le souper, n'est pas tellement pressant, qu'il ne comporte parfaitement les retards qui sont nécessaires à mes vues. Le jeune négociant dont je désire faire mon gendre, est comme toi dans l'âge où les délais ne vieillissent pas.

Mathilde se tut sur les dernières paroles de son père, qui» content du serment qu'il avait obtenu d'elle, l'embrassa, et se retira dans sa chambre.

La soirée était belle. Les fleurs du Midi , dont la plupart n'ouvrent leurs calices qu'à la chute du jour, mêlaient leurs parfums à l'odeur forte et aromatique du thym des montagnes. Privil^e des climats chauds , les arbres mêmes ont en Pro-

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venœ leur exhalaison végétale. Au coucher du soleil, les arbres deviennent plantes, les fruits passent au régne des fleurs. Ainsi la vigne a son odeur aigre et poivrée, Tolivier sa senteur amère , le figuier répand dans Tair son goût laiteux et Eade, le poirier secoue des nuages invisibles de musc, Tarbre à pin charge le vent de résine. L'eau de la mer fournit aussi ses émanations. Les sables, les algues échouées , les rochers étinlés de coquilles, révèlent le monde maritime, à la grande surprise de l'âme, qui, comme le poisson volant, indécise entre la mer et la terre, plane sur la terre tant que ses ailes

sont encore humides, et descend dans les flots quand le vent

les a sécbées.

Mathilde rentra à pas lents ; elle s'était arrêtée à plusieurs

reprises pour regarder, au bout de l'allée de marronniers, le

pavillon de Berton , et la lampe qui rayonnait du fond de la

chambre du jeune malade.

Berton est né en Ecosse ; ses cheveux blonds descendraient bien mieux d'une couronne que d'un chapeau. C'est au moins un casque que demanderait ce front. Sa taille doit être celle de sa mère : déliée sans maigreur; elle est haute , il le faut, car dans les batailles c'est au gentilhomme à cacher de son corps le corps de son roi. Et dans ce mélange de hauteur et de bonté qui se lit encore dans quelques races nobles, on sent que si les aïeux ont donné leur vigueur et leur dignité, les femmes ont légué leur douceur et leurs grâces. Berton doit ressembler à sa mère et à ses sœurs. Il a leurs yeux bleus et

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profonds, et comme lui, elles ont sans doute le teint blanc et calme. Cette ressemblance se constate par les tableaux de famille ; et quand Tarriére-pelit-fils est en présence du portrait du bisaïeul, il se voit tel qu'il sera dans ses descendants. Ces idées ennoblissent, ces images élèvent, et forcent à être beau et brave pour avoir un jour les honneurs du cadre d'or. Berton est un de ces hommes de race.

Le mal n'avait respecté ni un si beau corps, ni une aussi glorieuse tige. Berton se mourait. Il ressemblait à ces dauphins empoisonnés qu'on montre au balcon les jours de fêles pour prouver au peuple qu'ils sont encore vivants. Us ne régneront jamais.

Il avait reçu une éducation digne des emplois qui l'attendaient, soit que ses goûts le portassent vers les armes, soit que ses vastes connaissances eu tout lui Gssenl préférer une existence moins agitée. Une circonstance particulière, lorsqu'il n'avait que vingt ans, décida de sa carrière. La mort d'un de ses parents , gouverneur d'une province des Indes, l'appela à une position des plus hautes en le constituant le successeur au titre et aux fonctions de ce parent. Il partit pour les Indes.

Pendant trois ans, Berton connut cette vie inintelligible pour l'Europe', et dont l'Orient même n'est qu'une fausse image; le véritable Orient, c'est l'Inde. C'est là aussi que Berton respira les germes d'une maladie de foie mortelle aux Européens. Les médecins de Calcutta, effrayés des progrès du mal qui rongeait le jeune gouverneur et de l'inutilité de leurs remèdes, lui conseillèrent l'air le plus méridional de la France ; il partit.

C'esl au fond de la Provence qu'il avait résolu de se fixer.

LA SIONARRB. 167

On a TU comneiity aprée avoir connu à Paris la famille Lus<sae, il en était devenu Tami et Thôte.

De la croisée de son pavillon il voyait Mathilde se promener tous les malins dans les allées du jardin, lire ou cu^Uir ks fleurs qu'elle dessinait dans la journée, et monter ensuite sur la colline pour se perdre dans les roassife de pins qui la Iniseal.

Le lendemain du jour où Mathilde avait eu un entretien si sérieux avec son père, le vent du Nord blanchissait la mer et pahrérisait les vagues en les éparpillant dans Tair en flocons. L'air est alors sec, transparent; parfois seulement passe, ébouriffé comme une pelisse d'Astracan , un de ces nuages que les marins appellent, dans leur langage, une peau de chat. Ce vent, qui frappe les rayons du soleil et les couche SUT un autce hémisphère, fait vaciller sa lumière et la prive (k dbaleur. Tout revêt, sous cette température qui desséche, aoe couleur tranchanle et azui>ée : les arbres se découplent, ilssonl plus dessinés 9 mieux peints; les rochers semblent œufs, les grandes roules balayées. Cette commotion universelle donne au corps qui la partage une surexcitation inimaginable. Les nerfs en souffrent, mais le cœur s'échappe de la poitrine; l'œil brille clair comme un lac; les narines palpitent, les cheveux participent à cette sensation électrique. Ce vent qui souffle fait aimer; il rajeunit, il enivre, il trouble, il souffle l'ardeur de la colère, du courage, de la dispute ; il n'est pas d'air guerrier capable de lutter avec cette Marseillaise aérienne.

Berton, ayant aperçu Matbilde, l'avait suivie sur la coltine; longtejnps avant de la rejoindre, il vit flotter entre les arbres «I robe de soio noire et les rubans de son chapeau. Elle pa-

168 LA SIGNARRE.

raissait et disparaissait. Il aurait désiré que sa présence ne fût pas un coup de surprise pour Malhilde, mais le trop faible bruit de ses pas sans retentissement sur le sable rendait impossible cette attention de délicatesse. Le moyen le plus naturel de mettre du côté de Malbilde le hasard de cette rencontre était pour Berton de faire un crochet dans le taillis et de se trouver en avance sur elle dans le sentier qu'elle parcourait. Berton devait d'autant moins hésiter à user de c^t innocent stratagème, qu'au bout de ce sentier, la colline se projetait en sens contraire et confondait son versant avec un^ vallée cachée dans le plus épais du bois; la campagne se dérobait entièrement.

Mathilde, apercevant Berton qui venait à elle en souriant» le chapeau à la main, poussa un léger cri de surprise, et rougit pour sa toilette, mise par le vent dans un désordre que la chasteté des épingles ne réprimait plus. Le vent était dans ce moment si impétueux, qu'à trois reprises Berton essaya vainement de faire entendre quelques mots. Cette circonstance l'autorisait à offrir son bras, qui fut accepté, pour descendre le revers de la colline. On se parla de plus près.

Ils furent bientôt en pleine forêt.

— J'ignore, dit Berton, si la saison qui touche à ses derniers jours, — ce vent d'aulomne nous en avertit, — me fournira encore l'occasion de vous parler de moi. Votre départ pour Paris est si proche.

— De me parler de vous, monsieur Berton ?

— De moi, mademoiselle. Vous allez vous marier, du moins votre père le désire instamment.

— Vous n'avez pas oublié, monsieur, le peu d'empressé-

LA SIGNARRB. 169

aient que j'ai mis à accueillir une proposition dont dépend peat-éire mon bonheur.

— Voire premier refus, j'en conviens, a paru déconcerter les projets de votre père ; mais l'avenir?

— Me supposeriez- vous plus faible à une seconde attaque?

— Oui, mademoiselle.

— Qui vous porte à le croire?

— Placée entre Torgueil de faire triompher un moment, votre volonté sur celle de votre père, et la nécessité d'obéir enfin à la voix de l'intérêt, qui vous offre un riche mariage, vous résisterez assez pour obtenir en vous rendant une honorable capitulation; vous ne vous marierez pas moins- à l'époux du choix de votre père.

— Monsieur Berton suppose donc que c'est la première fois qu'une union convenable m'aura été proposée.

— C'est la seule, j'imagine, où l'on vous aura présenté le mariage à celle condition duré et exceptionnelle , d'être ou de n'être pas, par votre consentement ou par votre refus, la femme d'un homme extrêmement riche.

— En ce cas, je ne consentirais au mariage arrangé selon les vues de mon père que parce qu'en lui obéissant ma fortune se grossirait de la sienne et de celle du mari que je tiendrais de sa main I De toutes manières, d'après votre opinion, c'est l'argent qui doit me décider.

— Je n'ai pas eu celte pensée.

Un silence suivit ces premières explications échangées entre Mathilde et Berton. La forêt devenait de plus en plus épaisse devant eux. En certains endroits les jeunes pins abaissaient tellement leurs branches , que Mathilde fut obligée d'ôter son chapeau de paille. Ses cheveux flottèrent.

Itt

BertoQ reprit avec beaucoup plus de fermeté qu'à son début :

— Je crois vous avoir prévenue, mademoiselle, que c'était de moi que j'avais à vous parler.

— Et c'est de moi seule jusqu'à présent que vous m'avez entretenue. Je vous remercie de la préoccupaiion.

— J'étais peut-être plus dans la conversation que je ne le . pensais. Je compte retourner à Paris, moi aussi.

— Avec nous, monsieur Berton? Maman en serait enchantée. Est-ce là, ajouta Mathiide, le secret que vous vouliez me confier?

— Votre mère en serait enchantée, dite$-voiis? Votre père le serait- il également?

-<- Vous ne craignez pas qu'il vous déshérite, vous, dit Mathiide en souriant.

— Et c'est là mon regret, dit Berton avec amertume.

— Vous êtes inintelligible aujourd'hui , reprit Mathiide , qui n'avait pas saisi le sens de la phrase de Berlon , et qui , fort ingénument, l'obligea à la lui répéter.

— Ne serait-ce pas, répliqua Berton , parce que je serais m moitié avec vous dans votre destinée que la colère de votre père nous frapperait tous les deux? Ne serait-ce pas parce que je serais votre mari ?

— J'étais loin, monsieur, de m'attendre à cet aveu , murmura Mathiide.

•— C'en est un, mademoiselle, et bien sincère. Oui, je languissais au monde, et depuis que je vous ai vue , sans me promettre de longs jours, je sens que l'occupation heureuse de mon âme soutient plus fermement mon existence que l'espoir.

BerUm avait iosensiUemenC ramené vefs son cœur la main ée Hathilde.

— Ne sommes-nous pas bien condamnables, monsieur Berton, vous de vous expliquer, moi de vous entendre, si loin de ma mère 1

— Qae mes paroles soient sans danger pour vous, et que mon litre d'étranger ne vous effraie pas. Si vous voulez être Anglaise , demain , dans l'église de ce village , bénis par ce pauvre prêtre que nous avons heurté dans Tobscurité l'autre âoir, je vous donne mon nom; — il est sans tache ; — je vous donne en dot un des pli» beaux comtés de l'Ecosse ; j'abandonne, si vous le préférez, et mon titre de pair, de comte et de seigneur, pour être Français, de votre pays, Hathilde.

— Assez, monsieur Berton , — votre générosité me confond, — l'illusion d'un moment vous trompe ; — je ne mérite pas de si grands sacri6ces ; — que vous donnerais-je en retour?

— Et que voulez-vous que je fasse de ces richesses, de ces titres qui ne me vaudront pas un jour de plus d'existence, et qui peuvent tant embellir la vôtre? — Parlez; — m'encouragez-vous à m'expliquer avec votre mère?

Ici Berton s'arrêta, et fixant des regards pleins de crainte et de résolution sur les yeux de Hathilde, il y chercha une réponse qu'il n'osait attendre de sa bouche.

Hathilde versa une larme brûlante sur les mains de Berton, et un douloureux non l'accompagna.

— Nouj dites-vous; non^ vous ne m'aimez pas ; que voulez-vous que je devienne? Ce n'est point chez moi le désespoir factice d'un amour ordinaire, Mathilde ; je souffre beaucoup. En me repoussant, v<mis ne me méprisez point, vous me

172 LA SIGNARRE.

tuez ; me fût-il donné de compter les longues journées de notre séparation, où emprunterais-je du courage pour vous voir revenir au bras d'un autre qui ne vous aimera pas, Mathilde, comme moi, et que vous aimerez peut-être?

Étouffé par ses sanglots, Berlon se détacha brusquement du bras de Mathilde, et s'adossa contre un arbre, la tête cachée dans ses deux mains qui ruisselaient de larmes.

— Berton ! Berton ! mais vous m'avez mal comprise ; — vous ai-je dit que je ne vous aimais pas?

Mathilde avait relevé la tête de Berton ; et en Tappuyant sur sa poitrine émue, elle ne cessait de lui répéter : Vous m'avez mal comprise, Berton.

Il fut longtemps à douter des paroles bonnes et persuasives que Mathilde murmurait si près de ses lèvres; puis il se laissa aller à cette douce agonie qui succède à la douleur. Il levait ses yeux bleus et humides vers le ciel ; il baisait avec effusion, dans une ivresse défaillante, les boucles de cheveux de Mathilde, dont le front touchait son front, et tous ses sens, surpris à la fois par ce retour à la vie, aspiraient les émanations suaves de la résine et des feuilles du chêne, parfum de la solitude.

Ils marchèrent; maisTun et l'autre, surpris du progrès qu'avait fait à leur insu la passion , se taisaient, de peur de s'avouer qu'il était temps de sortir de la dangereuse crise de l'exaltation.

— Je parlerai ce soir même à votre mère, n'est-ce pas, Mathilde?

— Non, monsieur Berton, écoutez-moi ; vous m'avez demandé ma main ; je vous l'ai refusée ; vous avez cru alors que je ne vous aimais pas. Je vous ai détrompé; — mais

LA SIGNARRE. 173

c'est tout. Je ne dois pas, je ne puis pas être votre femme.

— Lorsque la pitié vous arrache un mot d'espoir pour qui vou^ supplie, vous vous hâtez si tôt de le reprendre! Et que voulez-vous donc que je sois pour vous? — J'aurais compris toute autre femme qui m'eût tenu cet étrange langage ; mais vous, Maihilde, vous me forcez à vous adresser une question stupidement insensée. Ête&-vous mariée?

— Non, mon ami, répondit avec un sourire triste Mafhilde, non, je ne suis pas mariée ; le serai-je jamais? Abandonnant le bras du jeune lord, elle ajouta : Qu^ la conversation d'aujourd'hui soit pour toujours finie. Je vous demande encore la grâce de ne pas m'accompagner plus loin ; c'est une prière.

Berton salua Matbilde ; et sans détourner la tête , il reprit seul le chemin de la forêt qu'il venait de parcourir avec elle.

Od imagine sans peine l'état dans lequel se trouva Berton après l'énigmatique refus de Matbilde. Il cessa de se présenter à la propriété Lussac. II lui sembla impossible de séjourner plus longtemps dans un endroit où il était venu chercher la santé, et où il n'avait rencontré que le désespoir. 11 résolut d'aller en Suisse.

Ses dispositions prises, il pensa qu'il y aurait de l'inconvenance à ne pas faire une dernière visite d'adieu à la famille Lussac, dont il avait été si bien accueilli , et qui, après tout, n'était pas coupable de la passion qui l'obligeait à la fuir. Il était à peine sur le seuil de la porte qu'il pensa au danger de revoir Matbilde. Rien au monde, une fois que je l'aurai xevue,

174 LA SIGNARRB.

ne m'arrachera plus d'ici, se disait-il. C'est arrôlé, je partirai sans me présenter chez la famille Lussac.

On vint l'avertir que les chevaux étaient attelés.

Il s'assit sur sa valise, et jeta un dernier regard sur la campagne.

Le ciel était enflammé ; la mer reflétait le ciel ; le soleil se couchait ; des flocons de nuages marquetaient le dôme céleste comme la ouate un manteau d'hermine; des vagues cotonneuses battaient sourdement la grève en y déposant une frange d'écume. Sur quelques points du rivage, cette mousse s'é» tait amoncelée, blanche et folle comme la neige, et se balançait avec le vent. Berton ouvrit la croisée pour contempler une dernière fois ce tableau. Le Soleil frappa en plein su^ son visage malade. Sa télé rayonnait.

La mélancolie avait si impitoyablement dégradé sa noble figure, qu'il ressemblait, devant ce soleil qui se mourait comme lui, à un de ces martyrs dont les membres torturés trouvaient encore assez de force pour se ramasser devant l'éclatante hostie.

Insensiblement cette illumination s'éteignit, et la tristesse prit dans l'âme de Berton la place qu'y occupait la lumière. Il resta seul avec sa douleur devant des montagnes, masses informes, et la nuit qui l'enveloppait.

Sa tète tomba sur sa poitrine : elle y resta. Il murmurait faiblement : Si je pouvais mourir commeon s'endort, et m'endormir icil N'ai^je pas assez vu, assez goûté de la viel Tout enfant on m'endormait dans un berceau d'ivoire, on me donnait du lait à genoux; et les petits enfants de mes fermiers disaient, en passant près de moi : Qu'il est heureux !

Je vais dans l'Inde, où je suis presque roi : n'est-ce pas un

I LA SIGNARRB. 175

r^? ees esclaves^ dont je ne pouvais mesurer la file, ces vîlb de palais, ces fleuves sacrés, sur lesquels je me promenais hos les pirogues dorées , ces gazes qui m'épuraieni le jour, *« femmes qui jondiaient mes naties, qui se disputaient 1 honneur de faire la guerre aux moucherons ou au rajon de soleil importun, quand je dormais! C'étaient alors les peuples {ui disaient : Qu'il est heureux 1

Heureux 1 J'ai à peine vingt-cinq ans, et j'échangerais mon ?ort pour celui du fermier ou de l'esclave. S'ils manquent de pain , ils sont aimés ; si le bâton du maître les a meurtris, me femme les soigne, les console ; ils sont aimés.

Mais que suis-je donc pour ne pas être aimé de Mathilde?

Secouant brusquement sa léthargie, il se leva, ouvrit sa valise, en tira un pistolet et l'arma.

Il le posait sur son cœur quand Narcisse, le serviteur noir de la maison Lussac , entra, et lui remit un billet où il n'y avait que ces mots :

« A vous ou à personne ! Espérez.

(c Mathilde. »

Les premiers froids s'étant fait sentir, M. Lussac se prépara â quitter sa femme et sa fille , qui , de leur côté , arrêtèrent leur départ pour Paris.

— C'est la dernière fois que nous nous serons séparés, je Tespère, disait M. Lussac en prenant sa fille sur ses genoux. Mon voyage en Afrique ne sera pas long; entends-tu, Mathilde? Je ne vous demande que le temps de vendre mes terres»

176 LA SIGNARRE.

mes cotons et mes noirs, et je vous reviens pour toujours.

— Mon ami , disait M"* Lussac, voilà dix ans que vous vous promettez d'ôtre heureux, dix ans que vous nous assurez à chaque voyage que ce sera le dernier.

— Et croyez bien que je suis le premier puni de mes mensonges ou plutôt de mes illusions. Mais jeté le jure à toi» Matl\ilde, celte fois je serai exact dans ma parole.

— Je vous pardonne d'avance, s'écria M"» Lussac, d'être plus fidèle à votre fille qu'à votre femme, pourvu que vous le

— Venez ici toutes deux, et que je vous bénisse, pauvres femmes, qui ne savez pas tout ce que je souffre pour que vous soyez les plus riches, comme tu es la plus belle des enfants, Mathilde, et vous la meilleure des mères.

La semaine suivante , la goélette où s'était embarqué M. Lussac, faisait voile pour Corée, et une chaise de poste roulait vers Paris. Un jeune homme était assis au bord de la mer : c'était Berton.

Du haut de son hamac, une jeune signarre ' regarde les travaux qui s'accomplissent autour de son habitation. Elle

1 Nos observations personnelles confirment pleinement l'eiaclitude de ce portrait qu'on trouve de la tignarre dans le curieux et intéressant Voyage pitu>retque autour du Monde, rédigé par M. Louis Reybaud : « Les mulâtresses ou tignarres sont, la plupart, l'âme des afTaires du pays. Plus intelligentes que les hommes de leur race, plus vives, plus rusées, elles réalisent souvent de belles fortunes dans leur trafic d'échanges. Quelquefois la richesse leur arrive' autrement : vendue par sa mère à un Européen , la jeune

LA SIGNARRE. 177

œ perd aucun mouvement de ses esclaves noirs. Par les quatre croisées ouvertes de sa case de jonc, elle surveille la tâche k chacun, tout en paraissant endormie sous le poids de la ehaleur du jour naissant. Nul ne se fie à ce sommeil clairvoyant. Le pilon tomhe avec une activité régulière dans le mortier de bois où s'écrase le grain de millet; et sous des arbres au maigre feuillage, les tisserands ne laissent pas reposer on instant leur navette. Plus loin de petites négresses battent du lait et le préparent pour le porter dans l'île de Gorée. Le fouet ou l'injure ne tiendrait pas plus en haleine rinfatigable colonie que le regard de cette mulâtresse à demi éveillée, et dont la main, depuis quelques minutes, est dans celle d'un homme si attentif à suivre l'expression de son visage, qu'on le croirait son premier esclave, s'il y avait des esclaves blancs en Afrique. Cet homme est M. Mathieu, qui ne s'appelle pas ici Lussac.

— Katy, osa-t-il lui dire enfin, je vous ai apporté d'Europe le collier de corail dont vous aviez envie.

— Merci, répondit la signarre, en jetant sa jambe nue hors du hamac et en se levant â demi.

— Ne me remerciez pas encore, Katy : au collier de corail j'ai ajouté douze robes de mousseline brodée, douze sandales à fleurs d'or, six ceintures et trois boites de parfumerie.

— Vous êtes galant, mon ami, lui dit la mulâtresse en

signarre se ftert de tout l'ascendant de ses charmes pour exploiter soD maître. Elle en tire avec adresse une taxe presque journalière, et se fait ainsi une épargne pour les mauvais jours. Cette avidité, plus paissante chez elle que toute autre passion , n'exclut pas la Jalousie et le désir de la vengeance. »

( Voyage pittoresque, pag. 30.)

178 LA SIGNARRE.

souriant ei sans perdre toutefois de vue les travailleurs; je remarque seulement que vous avez laissé votre gaieté en France.

— La traversée m'a fatigué; elle a été longue et pénible.

— Une bonne nouvelle vous rendra la santé. Et celte nouvelle est que nous avons vendu pour deux cent mille francs de têtes de noirs au dernier voyage de la GakUhée. Poussez ce coffre avec le pied, et voua entendrez sonner les gourdes.

M. Mathieu ne daigna pas même se procurer cette si douce satisfaction de négrier. Deux cent mille gourdes, répéta-t-il machinalement.

— Outre les tôles de noirs, continua la jeune Africaine en allumant un petit rouleau de tabac et en le pinçant avec beaucoup de grâce entre ses lèvres; outre les têtes de noirs, j'ai revendu trois mille bœufs que j'avais eus presque pour rien à la suite d'un pillage. J'ai été payée en guinées; jetez les yeux au fond de cette calebasse. Cette graine vous plaît toujours, n'estH^ pas?

Aucune parole de satisfaction ne sortit des lèvres de M. Mathieu, qui, après une longue pause, se leva du siège de joncqu'il occupait près du hamac do la signarre, et lui dit :

— Vous ne me parlez que de noirs, de gourdes, de bœufs, de guinées. ..

— Et de quoi vous parleraisrje?

— Où est Toby?

— Je croyais que vous aimiez toujours l'or.

— Où est Toby?

— Toujours le commerce des noirs.

— Où est Toby?

— Toby! Toby! Comme il vous est survenu tout à coup

LA SIGNARRE. 179

de rattachement pour Toby ! Vous le regardiez & peine avant votre départ. Toby s'est embarqué pour le haut du fleuve, pour Galam. Il est allé chercher de l'or, puisque c'est ce qui nijouit le plus son père.

— Vous mentez, Katy !

— Faites tomber ces stores, répondit froidement l'Africaine en sortant l'autre jambe de dessous la pagne bleue qui lui servait de couverture. Il n'est pas nécessaire de faire savoir à nos esclaves que nous nous expliquons.

Ijes stores furent baissés.

— Je mens, dites-vous; et vous avez raison. Toby n'est pas à Galam.

— Il est en France! s'écria M. Mathieu ; il est à Paris!

— Est-ce bien là un motif pour vous emporter? Eh bien, soit! 11 est i Paris.

— Il a changé de nom ; il s'appelle Tristan.

— Vous me l'apprenez, mon cher mari.

— N'est-ce pas vous qui lui avez conseillé ce changement de DCHn?

— Moi ! Et dans quel but?

— Le sais-je?

— Et vous n'avez pas d'autre raison pour vous mettre en colère?

— Vous me faites espionner par votre fils.

-^ Qui est aussi le vôtre, s'il vous plaît. Allons, vous plaisantez* Vous habitez la Provence, et vous supposez que j'enverrai Toby v6tts espionner à Paris.

*- Pourquoi, reprit M. Mathieu, qui ne voulait pas rompre la conversation et qui se plaçait sur des charbons ardents en la continuant; pourquoi l'avis^vous envoyé à Paris?

180 LA SIGNARRB.

— Ne faut-il pas qu'il voie le monde où il figurera un jour? Ne sera-t-il pas votre héritier? avec plus de cinquante mille livres de rente, ne sera-t-il qu'un planteur grossier?

— J'aime mieux qu'il ne soit qu'un planteur grossier, répliqua M. Mathieu, qui avait pâli en entendant Katy appeler Toby son héritier, qu'un libertin, qu'un duelliste en France, à Paris.

Katy eut l'air de glisser avec indifférence sur les remarques philosophiques et morales de M. Mathieu, tandis qu'au fond elle cherchait à former un sens complet de toutes les demiphrases qu'il laissait imprudemment tomber.

— Après tout, ditrclle en imprimant à son hamac mie faible agitation, l'éducation et l'avenir de Toby sont votre affaire autant que la mienne. Je suis fâchée seulement que vous l'ayez traité, dans cette conversation que nous venons d'avoir à son sujet, avec une excessive dureté, mon ami. Je vous pardonne cependant , car vous avez été bien aimable pour moi. Montrez-moi ces jolis cadeaux de France.

Tandis que M. Mathieu se levait pour ouvrir ses malles» Katy sauta 6n bas du hamac, courut nu-pieds à l'une des croisées pour en soulever le store, et Gt un signe; ce signe fut compris. Katy s'habilla ensuite en un clin d'oeil. Elle passa une robe sous le tissu clair de laquelle elle parut tout aussi peu vêtue qu'auparavant.

— C'est beau ! c'est charmant! c'est délicieux! dit-elle en prenant des miins de M. Mathieu les parures qu'il lui avait achetées en France. Elle en garnit ses cheveux, ses mains; elle attacha à ses chevilles des bracelets de perles; elle essaya chaque ceinture, se parfuma, courut à la glace, et laissa voir la joie la plus enfantine, quoiqu'elle eût déjà près de vingt-

LA SIGNARRE. 181

buit ans. Mais Katy ne différait pas des créoles ou des autres femmes de sa race; toujours enfants jusqu'au moment où la déerépilude arrive, Tâge mûr ne leur est pas connu. Enfance ou vieillesse. Et Ton comprend que par goût elles prolongent ie plus longtemps possible la première de ces deux périodes. D'ailleurs, on leur donne si peu le temps d'être enfants avant le mariage V qu'elles ont quelque raison de vouloir l'être après. Elles sont quelquefois mariées à dix ans. C'est à cet âge que Katy avait été mère de Toby, qui en avait dix-huit à ce dernier voyage de M. Mathieu en Afrique.

— Vous m'avez fait votre cadeau , voici le mien , s'écria Katy, en ouvrant la porte de la case à un beau jeune homme.

— Toby est ici !

— Oui, mon père, depuis un mois. Je me suis embarqué à Brest.

Le père et le fils s'embrassèrent avec peu d'entraînement, malgré la surprise que leur avait ménagée Katy, la plus intéressée des trois, il est vrai, à ce que la rencontre eût le caractère d'une surprise.

Parmi les Européens établis aux colonies, et obligés pour leur commerce d'avoir deux résidences distinctes, l'une en deçà, l'autre au delà de l'Océan, il en est peu qui n'aient aussi deux ménages particuliers. Mariés légitimement en Europe, ils n'en sont pas moins mariés en Amérique ou en Afrique ^vec des femmes de couleur. Aux deux bouts de leur existence voyageuse, ils sèment leur paternité et leur fortune. En Europe, ils ont la femme blanche, la Bliation légale, l'or réduit en capitaux; dans les colonies, ils ont la mulâtresse jaune, les enfants mulâtres, les sucreries et les cours pleines d'esclaves. Souvent ces doubles unions s'ignorent réciproque-

182 Là SIGNARRE.

ment; mais si» d*uD coté, la loi assure à rintimilé légitime le bénéGce de Théritage et du nom, de l'autre, il est des moyens pour balancer l'absence de cette loi. A la moindre manifestation qu'un Européen laisse écbapper, de réaliser sa fortune pour retourner chez lui, la mère et les enfants menacés s'em* parent d'un bien que la distance rend toujours illusoire à réclamer.

M. Mathieu était absolument dans cette position. A des conditions différentes, il était marié en Europe et en Afrique, bigamie permise, que ses deux femmes avaient ignorée complètement jusqu'ici.

Vin.

Quelques jours après cette explication entre M. Mathieu et Katy, celle-ci pria son fils de l'accompagner dans une promenade sur l'eau. Huit noirs s'attelèrent à une longue corde et firent remonter le fleuve a la pirogue, à travers les détours sans fin qu'il décrit. La mère et le fils étaient tranquillement assis à l'arrière de la légère embarcation. En moins d'une heure ils furent au milieu des solitudes multipliées qu'ofl*re un dédale d'îles peuplées d'oiseaux splendides et silencieux.

— Toby, dit alors avec un ton d'indifférence la langoureuse Katy, votre père n'est pas content de vous. Il m'a demandé ce que vous étiez allé chercher à Paris, au lieu de rester ici à travailler pour lui. ^

— Je suis trop riche pour n'être qu'un régisseur d'esclaves, répondit Toby, et trop fier pour ne pas chercher à savoir si je vaux plus ou moins qu'un Européen.

LA SIGNARRB. 183

— Vous avez tort, Toby, de vouloir sortir de votre condition. Ces richesses ne vous appartiennent pas ; un jour M. Mathieu les emportera en France, et il ne vous laissera que le regret de les avoir follement désirées.

— Je croyais que nous y avions des droits, vous sa femme, moi son fils. Nous ne sommes donc rien pour lui ?

— Peut-être.

— Qui donc a dit cela?

— L'usage. Voyez Agiaë qui a eu six enfants de son mariage avec M. Stepben de la Rochelle. M. Stephen partit il y a dix ans avec tout ce qu'il avait gagné, et il n'est plus revenu. II vit avec sa femme d'Europe, et il ne songe plus à celle d*icî. Voyez Julia, elle a eu le même sort. J'en aurai un semblable. Les femmes de couleur sont nées pour le plaisir de nos seigneurs les colons.

— Vous ne dites pas que Julia s'est affreusement vengée.

— Abattez donc ce pélican, Toby.

— Mais, ma mère, il est à une lieue de nous, mon fusil ne porterait jamais si loin.

— Enfant ! la vengeance est trop loin de nous souvent comme ce bel oiseau. Il n'est pas toujours raisonnable d'y penser, ajouta Katy en laissant tomber sa petite main brune dans l'eau qu'elle frôla au courant de la pirogue.

— D'ailleurs, reprit Toby, M. Mathieu n'est pas marié en Europe.

— Vous avez raison, Toby. Mais parlons de vous. Vous avez eu des duels à Paris ?

— Qui vous en a parié? Oui, deux ou trois assez malheureux.

184 LA SIGNARRE.

— C'est mal, Toby, car il n'y a pas de duel sans amour à votre âge.

Toby ne répondit pas.

— Vous aimez donc les femmes blanches, vous aussi? Prenez garde, Toby! Et quel âge a celle que vous aimez?

— Je ne Fai jamais demandé à sa mère.

— Ni à son père non plus, bel amoureux ?

— Je ne connais pas son père.

— 11 était sans doute absent ?

— Je crois que oui. Je n'ai pas eu le temps de prendre tant d'informations en une seule saison passée à Paris.

— El dites-moi, Toby, cette jeune blanche est-elle jolie ? at-elle la taille fine de nos créoles ; est-elle fière comme elles?

— Voulez-vous en avoir une idée exacte, répondit Toby, heureux de toutes ces questions que sa mère lui adressait. Elle me ressemble comme une sœur jumelle.

— Ahl vraiment, dit Katy, elle a vos traits?

— Elle est bien mieux, vous le supposez aisément. Mais elle a ma manière de regarder ; elle a mon son de voix, et quelque chose de lent dans toute sa personne comme moi.

— C'est singulier I interrompit Katy, en buvant une calebasse de lait froid que lui tendit une petite négresse. C'est singulier! Vous m'avez apporté là un joli petit roman d'Europe. Vous me redirez tout cela plus en détail, n'est-ce pas, Toby? Maintenant, dit-elle à ses esclaves, descendons le fleuve; embarquez-vous.

Emportée par le courant rapide du fleuve, la pirogue franchit en quelques minutes le trajet qu'elle avait fait en deux ou trois heures, et elle s'échoua devant la case même d'où elle était partie.

LA SIGNARRE. 185

M. Mathieu avait résolu de renoncer pour toujours à sa vie de planteur et de négrier depuis qu'il l'avait comparée, la dernière fois qu'il était allé en Europe, avec la vie si douce de sa famille au milieu de laquelle il s'était trouvé si heureux. Les charmes de la société européenne n'étaient pas les seuls motifs qui l'engageaient à prendre cette détermination. Mathilde occupait sa pensée. Il savait que non*seulement il avait promis à sa fille de lui donner un mari qui assurât son avenir, mais il avait obtenu d'elle la promesse qu'elle ne songerait point, pendant son absence, à se lier par une affection qu'il n'aurait point autorisée. Ces difficultés dont il avait entouré la vie de Mathilde lui pesaient sur le cœur. Il rougissait d'amasser tant d'obscurité autour de son autorité paternelle, qu'il aurait voulu exercer en faveur de sa fille avec la largesse de ses vastes moyens de fortune et l'élan généreux de son bon naturel. La prudence, la peur, lui liaient les mains. Sa mulâtresse surveillait ses moindres actions ; il n'ignorait pas qu'elle bondirait comme un tigre sur son passage, s'il tentait de s'en aller en emportant ses richesses. Parfois il était résolu â tout abandonner, à quitter l'Afrique, pauvre comme il y était descendu, plutôt que d'y passer le reste de sa vie. Cette pensée était chassée par une pensée contraire. Sans fortune, comment marierait-il sa fille? A force de plonger dans cet océan de doutes et de contradictions, il s'arrêta à des demi-moyens qui concilieraient tout, pensail-il avec confiance. Il ne vendrait que la moitié de ses propriétés, et il abandonnerait l'autre moitié à sa mulâtresse,

186 LA SIGNARRB.

en lui jurant toutefois qu'il ne retournait en Europe que pour donner quelques soins à sa santé altérée, qu'il reviendrait sitôt qu'elle serait rétablie.

Katy ne lui donna pas le temps de lui exprimer son projet. Un soir qu'assis devant sa case , il regardait les noirs qui quittaient leurs travaux, pour rentrer dans leurs huttes de paille, elle s'approcha de son banc, et elle lui dit en souriant :

— Je sais à quoi vous pensez dans ce moment.

— A quoi donc, Katy?

— A retourner encore en Europe.

— Pour quelques mois seulement; cependant je ne vous quitterais pas sans regret, et il faudrait que j'y fusse forcé.

— Je n'en doute pas. D'ailleurs, vous n'avez pas de famille en Europe ; vous n'y êtes pas entouré de soins comme ici. Si nous vous y accompagnions? qu'en pensez-vous, mon ami?

— Vous ne pourriez pas vivre, Katy, dans le climat si froid de la France.

— Alors vous devriez vous borner à emmener Toby seulement.

— Mais Toby me représentera pendant mon absence.

— Vous retournerez donc bientôt?

— Mais je l'espère bien, dit M. Mathieu, que toutes ces questions importunaient, malgré la douceur avec laquelle elles lui étaient adressées.

— En ce cas, ajouta Katy, puisque vous voulez que votre fils vous remplace, je lui achèterai, avec les gourdes et les gui nées qui sont dans mon coffre, des terres à cultiver et deux ou trois cents lûtes de noirs dont il ira trafiquer à la Jamaïque l'an prochain.

LA SIGMARRB. I8T

— Nous risquerions encore tout cet argent! s'écria M. Mathieu, surpris de la proposition. La traite est devenue si difGcile !

— Mon ami, reprit Katy avec encore plus de bonté, notre métier est de toujours risquer; nous avons gagné deux millions pour nous; mais notre fils n'a encore rien acquis pour son compte ; prêtons-lui cinq cent mille francs, et qu'il travaille, puisque vous ne voulez pas qu'il vive en France de ses revenus. Aviez-vous le projet de faire valoir cet argent en Europe et de l'emporter avec vous dans ce dernier voyage? Si cela vous plaisait...

— Ce ne serait que tout autant que cela vous conviendrait, Katy.

— Eh bien 1 vous l'emporterez cette fois.

— Katy, vous ne pensez pas assez à vos intérêts ; si je venais à mourir en route, avant mon retour? Non, je n'emporterai que la moitié de cet argent. H me serait pénible de vous laisser sans ressources.

— Que vous êtes bon î peu m'aurait suffi. Du reste, puisque vous serez bientôt de retour, a quoi bon cette préoccupation ? Cependant, puisque cela vous plait, vous placerez, en deux voyages, cet argent en France.

— Oui, bonne Katy.

— J'ai une grâce maintenant à vous demander, mon ami ; quand vous serez en France, sachez un peu le rang qu'occupe une famille dans laquelle Toby a remarqué une jeune personne dont il me parle sans cesse. Puisqu'il l'aime beaucoup, pourquoi ne la demanderiez-vous pas pour lui? Votre fils est un homme admirablement beau, et il sera votre unique héritier, il y a .lieu de le croire.

188 LA SIGNARRE.

— Comment voulez-vous» Katy, que je prenne des informations sur une famille dont vous ne me dites pas le nom seulement?

— La jeune personne s'appelle Mathilde , et sa mère M"* Lussac.

Quand M. Mathieu naviguait surTOcéat!, si on lui eût dit : Les mille noirs qui sont dans la cale de votre vaisseau se sont envolés, il n'eût pas été plus étonné que d'entendre les dernières paroles de sa femme, la signarre.

Il regarda Katy jusqu'au fond des yeux. Elle était calme.

Mais le regard de M. Mathieu, qui n'était pas une réponse, mais une question, avait révélé des abîmes à Katy, qui, prenant la grosse main de M. Mathieu dans la sienne, lui dit :

— Voyons, mon ami, vous avez été jeune, comprenez la jeunesse; faites cela pour votre fils; une fois marié, il n'aura plus de passion, et il sera heureux, et nous le serons aussi.

— J'ai d'autres vues sur lui, répliqua M. Mathieu, et je ne crois pas que votre projet s'y rattache beaucoup. Cependant, je verrai... je pèserai vos raisons, je parlerai à Toby... mais j'ai besoin de repos; nous reprendrons notre conversation demain... un autre jour... quand il vous plaira... Bonsoir, Katy.

— Embrassez-moi donc, s'écria Katy, et pensez à ce que je vous ai dit. Bon sommeil, mon ami.

M. Mathieu s'était à peine retiré dans sa chambre, que Katy courut de case en case, rampa sur une traînée de corps endormis, appelant tout bas : Diane I Diane !

Enfin une vieille négresse lui répondit : Madame, je suis là.

— Bien ! suis-moi, Diane ; j'ai besoin de te parler.

LA SIGNARBE. 189

Diane se leva en silence, marcha sans bruit sur le sable et s'enfonça avec sa maîtresse dans les profondeurs d'un bois de mangliers. Elles allèrent ainsi sans se parler l'espace d'une demi-lieae.

Arrivées au milieu d'un carrefour que la lune éclairait de ses rayons obliques, elles s'assirent toutes les deux dans les hautes herbes, face à face; et l'esclave attendit que sa maitresse daignât lui parler. Ses yeux de fée brillaient comme ceux d'un tigre. Elle semblait la personnification de la vieille Afrique, pleine de poisons, de silence et de superstitions.

— Diane! lui dit la slgnarre en lui passant au cou le riche collier de corail que M. Mathieu avait rapporté d'Europe, c'est toi qui as vengé Julia de l'abandon de son mari.

— Je te comprends, ma fille, répliqua Diane, et j'en ai vengé bien d'autres. Que te faut-il? des paroles ou des sachets?

— Quelque chose de plus actif et de plus sûr. Sais-tu toujours composer cette liqueur de tamarin que les Européens aiment tant?

— J'en sais distiller une aussi douce que le miel et enivrante comme le rhum.

— Et qui va au but?

— Comme une flèche.

— Fais ton œuvre, lui souffla dans l'oreille Katy.

— C'est bien, ma fille. Nous avons ici tout ce qui nous est nécessaire; la lune, les bois de mangliers, et des crocodiles qui donnent dans les mares. Viens voir mon vieil ami.

Katy et Diane firent quelques pas ; celle-ci écarta ensuite des joncs plantés au bord d'une eau dormante, et lui montra

190 LA SIGNARRB.

de son doîgt desséché un énorme crocodile couché dans les nénuphars. Maintenant va reprendre ta place, et chante pendant que je travaillerai.

Katy s'assit et chanta ainsi que la vieille Diane le lui avait recommandé.

Diane reparut bientôt, et dit à Katy que dans trois jours elle lui remettrait dix flacons de la liqueur de tamarin.

— Et sera-t-elle comme je la désire?

— N'en fais pas Tessai sur toi.

Une heure après Katy reposait auprès de M. Mathieu.

Lorsque M. Mathieu se fut convaincu, par neuf mois de séjour en Afrique, qu'il n'éprouverait aucun obstacle de la part de Katy s'il tentait de partir pour l'Europe avec la moitié de sa fortune, il songea sérieusement à mettre son projet à exécution. Elle s'était montrée si docile, si facile à croire à l'espérance d'un prochain retour, qu'il commençait à regretter de ne lui avoir pas tout simplement manifesté l'intention d'emporter d'un coup avec lui tout ce qu'il possédait. La réflexion pouvait changer plus tard les dispositions de Katy ; et cette autre moitié de sa fortune, laissée comme gage de retour, courrait alors grand risque de ne jamais se joindre à la première moitié. Cependant il fut assez généreux pour ne pas la réclamer tout de suite.

Scion son habitude, M. Mathieu devait passer en Europo sur une des nombreuses goélettes dont il s'était tant servi jusqu'ici pour faire la traite des noirs. Celle qu'il avait desti-

LA SIGNARRE. 191

née à eette dernière traversée était mouillée en rade tout auprès d'un brick de TÉtat en station sur la côte, pour empêcher le commerce infâme par lequel s'était précisément signalée la goélette de M. Mathieu. Rien ne la désignant cette fois à la justice répressive des lois, elle achevait ses préparatifs de départ avec la plus grande liberté. Sous sa mâture élégante elle laissait échapper son corps svelte et robuste.

M. Mathieu respirait de joie à chaque réparation nouvelle qui rapprochdit l'heure du départ. Enfin elle arriva. On embarqua l'eau douce; la goélette tira au large ; elle mettrait a ' à la voile le lendemain, au point du jour.

Un mois avant cet événement, qui allait séparer M. Mathieu de sa famille de couleur, Katy avait envoyé son fils Toby aux îles du Cap-Vert, pour faire quelques achats de graines dont elle disait avoir besoin pour sa ferme. Elle avait sans doute mal calculé le temps, car Toby ne se trouva pas la quand la goélette fut sur le point d'appareiller.

— Je suis fâché, disait M. Mathieu à Katy pendant les quelques heures de la nuit qu'il avait encore à passer avec elle, que Toby soit absent. J'aurais désiré l'embrasser avant de partir.

— Je lui exprimerai ces regrets, répondit Katy, et le pauvre enfant sera encore plus désolé que vous, quoique vous n'ayez pas eu pour lui, avouez-le, toute la bonté d'un père généreux.

— De quelle générosité ai-je manqué?

— Vous savez fort bien qu'il vous a demandé la permis^ sion de retourner en France.

— En France! en France! pour s'y marier, n'est-ce pas? «— Sans doute.

192 LA SIGNARRE.

•^ Avec je ne sais qui ! avec une femme qu'il a vue une fois. Faire deux mille lieues pour un roman 1

— Cependant vous lui aviez promis de l'emmener avec vous, il y a six mois.

— Ma promesse était une défaite. J'espérais qu'avant mon départ il aurait changé d'avis.

— En cela, vous vous êtes trompé, mon ami. L'éloignément et le temps ont accru sa passion. Toby est malade.

— Eh bien ! je lui écrirai, dans quelques mois, de venir me trouver en France, si sa conduite avec vous est satisfaisante.

— Dans quelques mois, n'est-ce pas?

— Oui, Katy, mais pensez plutôt à vous que je quitte malgré moi...

— Je n'en doute pas, mon ami ; mais puisque nous nous reverrons dans moins d'un an, pourquoi ce chagrin?

— Un an, n'est-ce rien, Katy?

. — C'est beaucoup trop, mon ami ; mais je me résigne en pensant que ce voyage est indispensable à notre fortune. Vous la mettrez à l'abri de tout accident.

— Je l'espère, Katy.

— Vous êtes un honnête homme et je vous aime, comme femme, autant que je vous respecterais si j'étais votre esclave. J'ai prévu toutes les incommodités du voyage. Vous aurez sous la main, dans un coffre arrangé par moi, chaque objet dont vous vous êtes créé une habitude. Je veux aussi que vous ayez quelquefois, en France, un souvenir de votre famille. J'ai fait emballer avec soin des bouteilles de la liqueur de tamarin que vous aimez tant.

LA SIGNARRE. 193

— Merci, bonne Kaly. Comment reconnaître ces attentions...

— En revenant le plus tôt que vous le pourrez.

— Ma foi, dit le négrier en lui-même, je commençais à m'attacher à cette négraille-là. Elle est vraiment intéressante.

Kâty était charmante, penchée au bord de son hamac et à la clarté de la lumière qui Téclairait du fond de la case. Elle se balançait en parlant à M. Mathieu ; et à chaque balancement elle regardait, par la porte tout ouverte à la Traicheuc de la nuit, si rien ne se montrait à Thorizon au delà du brick de rÉtat et de la goélette en panne pour attendre M. Mathieu.

M. Mathieu s'endormit.

Katy alors sauta du hamac, parut au seuil de la case, et frappa dans sa main.

Diane, la vieille négresse, parut.

— Sont-ils partis? lui demanda Katy.

— Oui.

— Étaient-ils deux cents?

— Oui.

— Criaient-ils bien fort?

— Oui.

— Ont-ils pu être entendus par les gens du brick de TÉtat?

— A coup sûr.

— Va-t'en.

Katy ne cessa toute la nuit de regarder à l'horizon. Dés que l'aube se fit, elle éveilla M. Mathieu, et lui dit :

— Partez! il est temps; voilà le jour.

Apres les plus sincères embrassements, M. Mathieu quitta

194 LA SIGNARRE.

le rivage et monta à bord de la goélette, qui Gt voile aussitôt et disparut dans ta brume du matin.

— Un qui parti l'autre qui arrive ! s'écria Kaly en distinguant parraitement, à peu de distance de la côte, le petit bâtiment sur lequel son fils Toby revenait des îles du Cap- Vert.

Allons, j'ai du bonheur, murmura presque en chantant la mulâtresse; le vent, qui est conf^ire à mon mari, hâte l'arrivée de mon fils. Méchant, qui croyez vous jouer de Katy et me traiter comme Aglaë, moi qui ai été votre esclave avant de devenir votre femme; moi qui ai centuplé vos richesses, qui ai supporté pendant dix-huit ans vos caprices! M'abandonner parce que je ne suis plus aussi jeune et parce que je vous ai fait riche! Mais, en vérité, sa goélette ne file pas mal. Je crois cependant que le brick de TÉtat irait encx}re plus vite.

Tandis que Katy s'entretenait ainsi avec elle-même, Toby arriva et courut vers sa mère.

— Toby, lui cria-t-elle dès qu'il fut à la portée de la voix, avez-vous vu votre père en passant?

— Comment ! mon père ?

— Eh, oui ! puisque vous avez passé bord à bord de son navire.

— Quel navire?

— Celui qui s'en va ; là, tenez.

— Mon père s'en va ?

— Sans doute.

— En Europe ?

— En Europe.

— Et il ne m'emmène pas, comme il me l'avait promis?

— Il vous aura oublié. Ce sera pour le prochain voyage.

— H ne reviendra plus, c'est moi qui vous le dis.

— Pourquoi avez- vous celle pensée?

— C'est une certitude. Ohl n'avoir pas un vaisseau pour le suivre et le couler bas.

— Vous vous emportez, mon fils.

— J'ai une idée. Je vais faire courir ce brick après lui.

— Enfant! Est-ce que l'état se charge de venger les mulâtresses délaissées et les enfants auxquels les pères manquent de parole?

— Vous avez raison; Tinfâme voyagera en toute sûreté!

— Allez plutôt trouver le capitaine de ce brick et dites-lui : Capitaine, celle goelelte qui part a à bord deux cents noirs qu'elle conduit à la Jamaïque.

— Il ne me croira pas.

— Dites-lui : Vous avez entendu des hurlements cette nuit, n'est-ce pas? 11 vous répondra : Oui. C'étaient les noirs

' qu'on embarquait; vous lui direz à voire tour : au surplus, allez avec vos gens dans la ferme de M. Mathieu, et vous reconnaîtrez que deux cents noirs sont absents.

— Ma mère I je vous rapporterai cet homme et je vous le jetterai aux pieds comme quand j'ai tué un lion. Adieu!

— Toby 1 tâchez d'être de retour demain, mon enfant. Nous avons du monde à dîner.

Toby vola à bord du brick ; il parla au capitaine, il dut le convaincre. Dix minutes après les voiles s*enflèrent, le vaisseau s'agita, partit, et un coup de canon retentit le long de la plage.

En retombant dans son hamac, Kaly murmura : Le fils va tuer te père ou bien le frère épousera la sœur. Diane, apportez-moi un verre de rhum.

196 , LA SiGMARRE.

L'avance qu'avait la goélette sur le brick était de cinq lieues au moins, et en mer un pareil avantage est très-grand ; il est si grand, qu'il faut quelquefois plus de trois jours à un vaisseau d'une marche supérieure pour atteindre le vaisseau poursuivi. Ne sachant pas d'ailleurs qu'elle avait à ses trousses le brick de l'État, la goélette ne ralentissait pas sa marche; elle profitait, au contraire, de toute sa voilure pour tirer parti du bon vent qui soufflait. Il avait changé depuis quelques heures. La nuit vint, et le brick fut obligé de deviner dans l'ombre les traces du prétendu vaisseau négrier. Au jour, il avait disparu. Alors il fallut soupçonner sa route. On la présuma, et on se dirigea sur des indices. Au bout de trois jours, on crut apercevoir la goélette. Nouvelles poursuites, nouvelle disparition; les vents variables ayant soufflé plus tôt que de coutume, le brick se trouva entre Madère et les iles Canaries, mais ayant tout à fait perdu la piste de la goélette. Tandis que le capitaine était indécis sur la route qu'il tiendrait, sachant bien que le négrier lui était toute fait échappé, il fut rencontré par une frégate qui allait en Afrique lui porter l'ordre de rentrer en France. Il fit voile sur Brest, sans se soucier autrement de la rage concentrée de Toby, qui maudissait le sort et aurait voulu pourchasser la goélette jusqu'au pôle.

De Brest, Toby prit la poste pour Paris, où il apprit que la famille Lussac était partie pour la Provence depuis environ un mois. Il s'y rendit.

LA SIGNAKEE. 197

Quand Toby se présenta chez M"* Lussac, il causa aux trois personnes qui étaient réunies au salon d'été une surprise différente. Mathilde pâlit jusqu'aux lèvres, Berton sentit une impression de tristesse et de dépit dont il ne put se rendre compte. M"® Lussac seule se leva avec empressement pour recevoir un jeune homme si profondement gravé, par des actions romanesques, au fond de ses souvenirs de Paris et des charmantes soirées de la Cbaussée-d'Antin.

— Monsieur Tristan, s'écria-t-elle, estril notre voisin de campagne, qu'il a eu la bonté de venir en passant?

— Je mets trop de prix à la faveur de me présenter chez vous, répondit Tristan,' pour ne pas vous avouer, madame, que je viens de bien loin pour vous saluer.

— Nous n'avons pas rencontré monsieur Tristan aux réunions d'hiver à Paris.

— Je n'étais pas en France.

— Ma mère oublie, ajouta Mathilde, que nous nous sommes très-peu montrées nous-mêmes cette année.

— Vous étiez sans doute en Allemagne? reprit M"* Lussac, entraînée malgré elle à commettre une grave indiscrétion.

— Pourquoi aurais-je été en Allemagne? répondit Tristan en souriant.

— Comme pour continuer le voyage que vous fîtes quand vous courûtes après ce baron allemand, dont vous avez si brusquement arrêté la fuite. £ut-il au moins le temps de se repentir de sa mauvaise action avant de mourir?

198 LA SIGNARRB.

Mathilde se leva et sortit.

Tristan se taisait.

— Monsieur, dit Berton en tendant la main a Tristan, vous avez fait preuve d'un noble cœur en punissant ainsi un misérable.

— Je n'ai été que plus adroit, répliqua Tristan en effleurant à peine la main qu'on lui avait offerte. Votre maison de campagne est fort bien, madame; c'est, assurément, la plus jolie des environs.

— J'espère, dit M*"* Lussao qui avait à peine compris la diversion qu'apportait son hôte à une conversation peu de son goût, j'espère que vous vous donnerez le temps de justifier vos éloges : on ne vient pas chez nous pour un jour.

— J'habite Marseille; j'y resterai deux mois encore. Si madame me permet de me présenter quelquefois chez elle, j'userai de cette permission avec toute la discrétion que mérite cette faveur.

— Venez en ami. Mon mari, qui arrivera bientôt, sera enchanté de vous rencontrer ici. Voulez-vous que nous profitions du beau temps qu'il fait pour visiter notre jardin?

— Je suis à vos ordres, madame.

— Demeurez, vous, monsieur Berton, cette chaleur vous incommoderait; Mathilde cx)ntinuera à vous faire de la musique.

Resté seul, Berton attendit avec une anxiété pénible le retour de Mathilde. Elle rentra bientôt au salon.

— Mon ami, lui dit-elle tout bas, quoique personne ne fût là pour l'entendre, je ne vous ai jamais tant aimé.

Ceux qui savent les irrégularités de la navigation n'auront pas été étonnés d'avoir vu arriver Toby ou Tristan en Europe avant M. Mathieu» qui était pourtant parti le premier. Cet

LA SIGNàERB. 199

accident est chose si commune, qu'elle mérite à peine une explicalion.

Depuis huit jours Tristan partageait la société de la famille Lussac, sans avoir obtenu d autre marque d'intérêt de la part de Mathilde qu'une attention polie. Soit que M"* Lussac ne considérât plus Berton que comme un ami de la maison, soit qu'elle devinât dans Tristan un gendre qui serait plus au goût de son mari, elle eut pour ce dernier une prédilection toute particulière. H est même probable que, Tristan s'étant ouvert à elle sans détour, elle n'attendait que l'arrivée de son mari pour ratifier ses propres espérances et ses promesses.

Un soir qu'ils allaient se mettre à table, ils virent entrer Narcisse, suivi de trois ou quatre matelots qui ployaient sous le poids des malles et des valises.

— Et mon père? s'écria Mathilde.

— Mon maître me suit, répondit Narcisse.

— Kt me voilà! s'écria M. Lussac en tombant dans les bras de sa famille.

Tout à coup M. Mathieu aperçoit Tristan debout et tremblant devant lui.

— Que fait cet homme ici?

^Mon ami, cet homme...

— Cet homme, interrompit M Mathieu, rouge comme le feu, c'est votre frère, Mathilde, c'est mon fils!

— Vousl ma sœur! Mathilde I Horrible révélation 1 M"« Lussac se perd dans les ténèbres de ses doutes.

— Il était temps que j'arrivasse, dit M. Mathieu.

— Monsieur, je me retire.

Restez, Toby. Cette famille est aussi la vôtre, si vous le

200 LA SIGMAREE.

voulez. Je redeviens votre père, ici, loin de la femme qui m'avait peint à vos yeux comme un monstre.

Mathilde avait tendu la main à son frère qui la couvrait de baisers.

M"* Lussac s'expliquait enfin la ressemblance extraordinaire de Tristan avec sa fille.

— Il faut que cette jouruée, ajouta M. Mathieu, finisse comme un roman, puisque les romans vous plaisent tant, madame Lussac. Monsieur Berton, soyez mon gendre.

Berton alla embrasser avec respect M. Mathieu, qui l'enlevant dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, lui dit : Ah 1 çà ! maintenant, tâchez d'être un peu plus gai.

— Si nous dînions I ajouta-HI.

On se mit à table.

Mais comme le repas n'était pas fort animé malgré toutes ces reconnaissances, ou plutôt à cause de toutes ces reconnaissances, M. Lussac dit à son noir :

— Narcisse, débouche-moi quelques-unes de ces bouteilles que nous avons rapportées.

— Oui, maître!

Et après avoir fait goûter à sa famille de toutes ces liqueurs exotiques, dont les colonies étaient autrefois si fières, il s'écria :

— Voici de la fameuse liqueur de tamarin! Il en sera bu par chacun un petit verre à ma santé et à mon bon retour.

Tous les verres s'emplirent.

On se leva pour saluer M. Mathieu, qui porta la liqueur a sa bouche.

Les cinq convives burent en môme temps. Us tombèrent morts tous les cinq.

Mon ami poursuivit ainsi son récit :

Il pouvait être six heures du soir quand nous quittâmes la côte du Cap-Vert pour gagner le large à Taide de ce frémissement dont l'air ne manque jamais d'être agité sous la zone torride, au coucher du soleil. Notre vaisseau, d'ailleurs, ne demandait pas un grand vent; c'était une barque étroite, Jongue, amincie avec l'exagération si chère à l'architecture navale américaine. Tout était sacrifié à la rapidité la plus extravagante; presque point d'espace entre les deux flancs; une profondeur illusoire à cause de ce rapprochement des bordages; et, pour compléter le danger, une voile à écorner les nuages. Aussi ce poisson évidé semblait-il plutôt fait pour noyer ceux qu'il portait dans sa carcasse élastique, que destiné à les conduire à bon port. Je voudrais dire que d'éclatantes peintures nuancées d'une odorante ceinture de gou-

dron , que des cordages soigneusement tendus , que des sabords élégants, demandaient grâce pour la défectueuse maigreur de cette barque, assez semblable à un kutter des États-Unis. Il n*en était rien. La forme avait suivi la destinée aventureuse du fond. Nous n'étions pas beau, mais nous étions fort sale.

Cependant je tenais beaucoup à la conservation de notre bateau par la raison assez naturelle que la mienne en dépendait. A la rigueur, la prudence du capitaine pouvait neutraliser l'efTet de toute mauvaise chance contre nous. Cette prudence, en tous cas, n'était guère selon la science, car mon guide sur l'Océan n'avait pas prodigué autour de lui les instruments hydrographiques. Sa boussole paraissait douter singulièrement de l'existence du pôle. C'était un nègre de quarante-cinq ans environ, osseux sans que sa maigreur fût affligeante à voir comme celle des hommes de sa couleur ; ayant au fond des yeux deux intelligences distinctes, toutes deux très-subtiles : celle de l'homme et celle de la béte ; celle de la raison et celle de l'instinct. L'instinct pourtant était dominé par la réflexion, ou plutôt par la souffrance. Il était rid^ au front depuis longtemps ; et ce n'est pas là d'ordinaire que les noirs portent les signes des longues peines : leurs bras se décharnent, leur corps se voûte, mais leur front reste uni. Mali avait en outre dans ses gestes une familiarité digne peu commune aux esclaves : il mettait beaucoup de grâce à jouer avec la barbe courte et laineuse frisée autour de son menton, ou à rejeter presque continuellement au-dessus de ses épaules les demi-manches de sa chemise en toile bleue. Il me représentait assez fidèlement un de ces affranchis africains qui abondaient à Rome à l'époque de la décadence. La

(INB NUIT NOIRR. 203

grande civilisation les avait touchés. Ils avaient la liberté, la richesse» les bains, le luxe, mais Tennui aussi, non cet ennui persoonel né d'un désœuvrement isolé, mais ce vaste ennui qui arrive comme la fièvre sur les ailes du vent.

Mali n'était plus esclave depuis longtemps; et, à vrai dire, il ne l'avait jamais été. Maintenant il était à Taise, la barque sur laquelle je me trouvais lui appartenait, et je lui savais sur la côte du Cap- Vert, vis^-vis Gorée, deux belles fermes d'un très-riche produit; sans mettre en ligne de compte toutes les pièces d'or que certains envieux disaient avoir été cachées dans le sable par Mali au retour de son grand voyage. Cette dernière supposition pouvait ne pas être juste. S'il eût été si riche, il n'aurait pas continué à faire le cabotage de la cote d'Afrique aux îles du Cap-Vert, non que cette navigation soit longue, mais elle a ses dangers et ses très-grands dangers pendant l'hivernage.

Assis à côté de Mali, je m'occupais à regarder les douze mulâtresses qui faisaient la traversée avec moi sur la chétive barque. Six à droite, six à gauche, elles avaient un grand plaisir à plonger une de leurs mains dans la mer et à faire refouler l'eau jusqu'au milieu du bras, sensation agréable qui rafraîchit à la fois le corps et l'esprit engourdis par la chaleur du jour. Qu'on juge par cet exercice des mulâtresses si les bords du bateau s'élevaient beaucoup au-dessus de l'eau où nous flottions. Nous avancions peu depuis que nous avions entièrement perdu de vue l'île Gorée et la grande terre, ainsi qu'on nomme le continent d'Afrique.

— Prenez garde 1 disait Mali aux jeunes voyageuses, un faux mouvement peut vous attirer dans Teau, et personne de nous ne sait nager ici. i

204 UNB NUIT NOIRE.

Et, pour répondre à la recommandation ironique de Biali, deux mulâtresses se dépouillaient en un clin d'œil de leurs pagnes et s'élançaient dans la mer. Les applaudissements de leurs compagnes retentissaient sans écho dans la solitude étendue autour de nous comme un ballon de gaze que quelques blanches étoiles perçaient déjà, — lointaines épingles.

— Vous ne devez pas vous ennuyer beaucoup, dis-je au capitaine Mali, si à chacun de vos voyages vous avez d'aussi jolies et d'aussi gaies passagères.

Mali n'eut pas l'air de comprendre l'â-propos; il tenta de l'éluder en portant son attention sur la boussole qui n'avait jamais moins eu besoin d'être consultée, car nous n'allions pas du tout.

— Est-ce que toutes ces jeunes femmes vous sont connues? repris-je.

— Non, répondit Mali avec beaucoup de r^erve : je les vois pour la première fois. Je suppose qu'elles vont à San- Yago acheter des pagnes pour les revendre chez elles.

— Et vous les ramènerez?

— Je le crois.

— Elles sont fort bien; la plus âgée n'a pas dix-sept ans. Sont-ce leurs maris ou leurs pères qui vous les ont confiées?

Cette fois Mali ne répondit pas, quoiqu'il m'eût entendu et qu'il me regardât fixement.

— Voyons, Mali, lui dis-je en posant ma main sur son épaule, ètes-vous un saint? Vous ne buvez pas d'eau-de-vie, vous ne fumez pas, vous ne jurez jamais, et vous êtes distrait quand on vous parle des femmes.

sr.Utà, un saint ! s'écria-tril avec un sourire triste que je

UNB NUIT NOIBE. 205

ne pus apercevoir que parce qu'en me répondant il avait rapproché son visage du mien.

— A propos, repris^je, vous n'êtes point roabométan, Mali, car au coucher du soieil je ne vous ai point vu faire vos prières.

— Je ne suis point mahométan. J'adore le vrai Dieu, me dit Mali, en me laissant voir sur sa poitrine qu^il découvrit une petite croix d'or.

— Et depuis quand vous êtes-vous converti ? Il n'est pas à supposer que votre père et votre mère fussent autre chose que des adorateurs de fétiches.

— Depuis mon voyage i Saint-Domingue, en 1789.

— Vous avez donc été esclave à Saint-Domingue ?

— Oui 1 — Mali frappa dans ses maios, et un négrillon accourut aussitôt pour allumer la petite lampe destinée i éclairer la ërilule où est la boussole.

— Oui, répéta Mali, esclave à Saint-Domingue, mais volontairement.

— Volontairement ! Êtes-vous bien à ce que vous dites, Mali?

— Il n'y a guère que vingt-cinq ans de cela ; y en eût-il cent mille je ne serais pas moins sûr de mes souvenirs. Je me fis esclave, oui ! je vins avec dix autres de mon pays, et nous dîmes tous au capitaine du vaisseau négrier : Nous voilà 1

— Chiens 1 combien vous estimez-vous? Rien, répondimes-nous tous les dix. C'est ce que vous valez, dit le capitaine. Embarquez-vous, il y a des coups de bâton pour tout le monde.

, — Mali, ceci cachait quelque projet sinistre.

— Vous devinez donc? Le capitaine négrier ne fut pas si

206 UNS NLIT NOIRE.

fin. Et quel est oelui qui devinait quelque chose à cette époque, hormis Dieu?

-*-Nous étions dix, reprit soudainement Mali» et plus vite encore, dix ! nous étions cent sur un point, deux cents sur un autre, tous jeunes, je n'avais pas vingt ans, tous forts, tous résolus. Nous quittions tout pour nous rendre au bord de la mer où nous étions sûrs d*étre embarqués par force ; nous nous vendions nous-mêmes; le frère vendait le frère, le iils conduisait son père, la corde au cou, jusqu'au vaisseau négrier. C'était arrangé d'avance. Une fois embarqués, nous pleurions, nous regrettions le pays; quelques-uns d'entre nous, désignés par le sort, se laissaient mourir de faim, afin que la ruse ne fût pas même soupçonnée. Dix mille nègres au moins partirent à la môme époque de cette manière là.

— Mais pour aller où?

— Pour aller à Saint-Domingue, labourer la^terre, vivre sous le fouet, ne pas dormir, travailler toujours.

— Était-ce tout?

— Et pour tuer les blancs, ajouta Mali, avec la froideur d'un historien désintéressé.

^ C'était donc une conspiration?

— Apparemment. J'ai su plus tard» continua Mali, que des hommes de notre couleur s'étaient rendus de Saint-Domingue en Afrique pour nous conseiller ce que nous fîmes. Ils nous dirent : il y a trente mille des vôtres là-bas qui vous appellent quand le vent souffle d'un côté, et qui prêtent l'oreille quand le vent souffle de l'autre. Si vous les avez entendus, allez-y et joignez-vous à eux, et tous ensemble vous serez libres et riches en quelques heures. Vous prendrez l'argent» l'or, les belles choses, comme on prend un nid en-

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dormi sous une corbeille. Mais il faudra aller doucement, doucement. Le blanc a Toreille du tigre. Vous tuerez tout, parce que les petits deviennent grands et qu'ils en font d'autres qui sont quelquefois plus malins. C'est entendu. Autre chose : il faudra obéir une fois là-bas, et si le chef dit : Mets la tète entre la pierre et la meule pour que tes os deviennent du sucre et ton sang du lafia, tu mettras ta tète. Bien. Vous ne trahirez pas, parce que Ton vous donnerait à boire un poison qui vous ferait devenir blancs. Cette petite bootetlle, c'est du sang de nos frères, les esclaves; ils vous l'envoient pour que vous en buviez chacun une goutte à leur santé, et pour que vous le remplaciez dans les mêmes hou* teilles par votre propre sang quand elles seront vides.

•^ Qu'avez-vous donc pour prendre tout à coup cet air de mépris? dis- je au capitaine Mali. Ceux qui vous parlaient ainsi se jouaient-ils de vous?

-^ Parmi ceux qui nous parlaient ainsi, il y avait des blancs, me répondit Mali.

Le capitaine et moi nous restâmes une heure sans rien nous dire après cette dernière phrase.

Fatiguées de leur exercice, les mulâtresses s'étaient couchées sur le pont, et à la place qu'elles occupaient étant assises. Il leur aurait été difficile de choisir un endroit meilleur ; c'était le seul. Depuis le bas jusqu'au haut, la cale, et ce mot comprend tout l'intérieur d'un bateau comme était le nôtre, était bourrée de marchandises européennes destinées à différents ports des iles du Cap- Vert. La chambre du capitaine était tout juste assez grande pour les contenir. Riches et pauvres, hommes et femmes n'avaient donc qu'un seul endroit où rester pendant la traversée, le temps fût-il beau ou ora-

208 Vm NUIT NOIRE.

geux. Je ne conseillerais pas un semblable moyen de voyager à nos délicates Françaises, qui trouvent dans les bateaux à vapeur le luxe de leurs salons : les journaux^ les livres, les coussins en velours et le piano. Tout, excepté TOcéan et le ciel, cet autre océan.

— Continuez, Mali, dis-je au bout d'une heure au capitaine noir. Vous m'avez raconté le commencement d'une conspiration dont je n'ai jamais rien lu dans nos livres.

— Pendant trois ans, reprit Mali, elle marcha à son but sans que personne eût le moindre soupçon de son existence. * Les négriers seuls remarquèrent, sans en tirer aucune conséquence, que le prix de la chair noire avait considérablement baissé sur les marchés.

D'ailleurs, les moyens de nous entendre étaient trop simples pour que les négociants européens, seuls personnages dont les comptoirs nous donnaient quelques craintes, découvrissent le complot. Si deux jeunes gens se rencontraient, l'un disait à l'autre : v(ms êtes donc encore ici? et le second répondait : et vous? cela suffisait. Ces paroles étaient ou un engagement réciproque de partir pour SaintrDomingue à la première occasion, ou bien la menace d'une délation de la part de l'un des deux interlocuteurs, quand elles ne renfermaient pas une délation double. Il n'y a pas eu beaucoup de défections malgré l'horrible sort auquel on s'exposait en se condamnant de son propre gré à un esclavage peut-être éternel. Les villages de ceux qui résistaient étaient brûlés; tous étaient punis de la faute d'un seul.

Je faisais partie, poursuivit Mali, de la première cargaison de noirs appelés à Saint-Domingue dans le but de tuer les colons. Notre traversée fut heureuse. On me débarqua au Cap

dans un grand hangar de la Calle*du-Roi, je m'en souviendrai toujours, plein d'armes de France, que des noirs arrangeaient, nettoyaient avec soin et plaçaient dans de longues caisses de chêne que d'autres esclaves portaient en chantant dans les dépôts de l'État. Le premier jour de la révolte, ces esclaves et moi nous nous rencontrâmes encore sous ce même hangar ; mais, celte fois, les fusils et les pistolets n'allèrent pas dans les arsenaux.

Je fus vendu le lendemain sur la place Chigny avec trois boucauds de rhum, six tonneaux d'huile, et, je me le rappelle encore, avec huit habits galonnés provenant de la succession du marquis de Galandos, ami de M. de Cardenac, dans la maison duquel j'allais entrer comme esclave.

— J'ai vu Paris en 1809, s'interrompit tout à coup Mali ; Paris ne m'a pas semblé aussi beau que le Cap avant l'incendie.

— Aussi original peut-être, voulez-vous dire, capitaine Mali, mais aussi beau

— Celait extraordinairement beau, comme je m'appelle Mali et que je tiens en ce moment la barre du gouvernail. Des équipages superbes, des chaises à bras portées par des noirs vêtus de satin d'or et ayant un diamant au front. Des hôtels avec des jardins frais comme cette eau de la mer, et pleins d'oiseaux rares volant entre de grands filets pour amuser de jeunes petites filles presque nues et poudrées en amour. Et quelle richesse dans l'intérieur de ces maisons ! Au milieu de chaque pièce s'élevait un jet d'eau dont la gerbe, après être tombée dans une coquille, fuyait autour de l'appartement entre deux rangées de fleurs éclatantes et sans parfum. On ne mangeait que dans la vaisselle plate.

:?10 ONB NUIT NOIRB.

— Et les femmes du Cap vous ont-elles paru aussi belles que celles de Paris?

Mali ne répondit pas tout de suite. Je Tavais encore plus gêné que la première fois, quand une question à peu près semblable lui avait été faite.

— Elles étaient encore plus belles, répondit enfin Mali douloureusement contraint dans sa voix; beaucoup plus belles. Brunes et pâles, pâles quand régnait un grand vent. Leurs cheveux noirs flottaient alors sur leurs épaules tiues qui jouaient dans leurs robes de mousseline; le pourpre du corail rougissait sur leurs lèvres. Elles ne marchaient presque pas. On les portait; nous les portions, se reprit Mali; nous les portions comme un édredon du bain â la table, de la table à leurs voitures. Vous avez dû entendre parler par vos compatriotes de la belle comtesse de Rainpol, dont Thôtel était rue Penthièvre; sept officiers français se battirent sous les murs de son jardin. Quatre d'entre eux furent tués. Et de la marquise de Tigrise, encore plus belle et plus coquette ; et de tant d'autres, et de tant d'autres l ajouta le capitaine Mali, toujours plus confus d'occuper sa mémoire de ces choses mondaines.

— Mais la plus belle de toutes ces femmes, c'était, s'interrompit vivement Mali, mademoiselle Uranie de Cardenac, la fille unique de mon maître, M. le comte de Cardenac. C'est lui qui m'acheta. Je ne fus pas envoyé, comme j'avais eu raison de le supposer, à l'une de ses sucreries. Il me garda auprès de lui dans son hôtel, situé au bout de la rue Dauphine. S'il m'avait mis au nombre de ses valets de chambre, je n'aurais pas eu trop à me plaindre. Sans être humain, M. le comte de Cardenac avait des égards pour ses esclaves

DNB NUIT MOIEB. 211

de Yille. Mais, soil qu'il me trouvêt d'une intelligence supérieure à ceux-ei, soit qu'il me crût plus capable de servir au plan de ses études, il me réserva pour le travail de son cabinet particulier. M. de Cardenac s'occupait nuit et jour d'alchimie. Il me fit apprendre à lire, à écrire, à compter par sa fille, mademoiselle la vicomtesse Uranie. Je crois que si cette enfant m'eût dit d'aller lui chercher un tigre vivant, je le lui aurais porté à ses pieds. Je vois encore son petit doigt rose sur le livre où je lisais, elle assise au haut d'un petit trône, et moi accroupi sur les marches. Elle avait alors treize ans. Dieu du ciel I que c'était là un de tes chefs-d'œuvre ! Moi, je tremblais quand je la regardais et qu'elle me regardait en riant ! quand j'avais mal fait, et que pour me punir elle retirait son pied de sa pantoufle et le posait tout nu sur mon épaule, moi je prenais ce pied et le posais sur ma bouche, et je n'étais plus un esclave, une bête à laine, une brûle, je sentais du feu dans mes yeux, dans mon cœur, et de bonheur je me serais précipité du haut d'une montagne.

Nous allons avoir du vent, dit brusquement Mali en se levant, et en me quittant pour aller i la proue.

Mali avait voulu me cacher son émotion.

Quand il revint prendre sa place prés de moi, il paraissait plus calme.

— Je crois vous avoir dit, continua-t-il, que M. le comte de Cardenac s'occupait d'alchimie. C'était sa passion. 11 passait ses journées enfermé avec moi dans son cabinet ; et tous deux, lui en explorateur hardi, moi, son instrument docile, nous fouillions dans les mystères de la formation des choses créées par Dieu. On s'occupait beaucoup en France, à cette époque, des phénomènes de l'électricité et du magnétisme.

Engoué de ia singularité de ces systèmes, le comte m'avait choisi comme un sujet propre à subir les expériences qui s'y rattachaient. Chaque jour il m'exposait à un danger nouveau. Quand il n'essayait pas sur moi les terribles effets de la pile voltaïque, il me faisait boire d'étranges dissolutions chimiques, dont la pensée me fait encore frémir. Ayant été lié pendant un orage à une chaîne électrique, je fus si violemment secoué que je perdis huit dents dans le fond de la bouche.

— Nous réussirons mieux une autre fois, se boma-t-il à dire. C'est à recommencer.

— Mali, me dit-il quelque temps après, il nous faut essayer du magnétisme. Notre climat s'y prête bien, surtout à l'époque où nous sommes. La nature s'ouvre. Veux-tu que je t'endorme?

— Monsieur le marquis, lui répondis-je, je n'ai qu'à obéir à vos volontés. Endormez-moi, si vous le pouvez.

Je me plaçai dans un fauteuil, et tout aussitôt M. le comte agita ses mains ouvertes sur mon visage et sur ma poitrine.

Je fermai les yeux. Le comte me dit : — Parie, Mali, que vois-tu?

— Je vois que c'est dans trois mois votre fête, la saint Louis.

— Après?

— Vous êtes à table avec tous vos amis.

— Ensuite? me demanda avidement le comte.

— Ensuite vous m'appelez et vous me dites : Mali, je te fais libre.

— Tu ne dors pes! me dit le comte avec fureur et en me relevant. Tu ne dors pas! tu te joues de la science ; lu es un

DNB NUIT MOIRE. 213

misérable 9 et ta liberté» tu ne Tauras jamais. Va-t'en I Le comte n'était pas d'un caractère à renoncer si facilement à une idée, pour peu qu'elle ne ressemblât pas aux idées du commun des hommes.

Dés que son ressentiment contre moi se fut affaibli, il m'appela de nouveau dans son cabinet où je trouvai sa fille Uranie, vêtue seulement d'une robe de mousseline, mais si fine, si transparente qu'elle était encore plus rose que blanche.

— Vous savez, s'interrompit froidement Mali, qu'un noir n'était pas considéré comme un homme parles colons. Leurs femmes se mettaient nues devant les esclaves, sans plus remarquer qu'ils étaient là, que les tableaux et les porcelaines.

— N'allez pas croire, se reprit-il, qu'Uranie fût dans un état qui sortit des strictes habitudes des jeunes filles créoles de Saint-Domingue.

— Tu vas endormir ma fille, me dit le comte de Cardenac ; tu feras comme tu m'as vu faire. Mets tes mains dans ses mains, regarde-la fixement, longtemps, sans penser à autre chose qu'à elle, et quand elle sera endormie, tu m'appelleras. Je ne dois pas rester ici ; ma présence serait peut-être un obstacle.

— Toi 1 mets-toi dans ce fauteuil, Uranie, et toi, place-toi à genoux devant elle. 11 y a encore trop de jour dans l'appartement.

Après avoir diminué la clarté répandue dans la pièce, le comte se retira. Je restai seul avec Uranie. Uranie avait alors quinze ans.

Je ne sais pourquoi le comtd avait choisi ce jour, mais je

2U UNB NUIT NOIRE.

n'en avais pas encore connu de semblable par son influence sur le corps. Sans qu'un nuage cachât le soleil, nous passions souvent d'une clarté éblouissante è une demi-obscurité soudaine. Et ces agitations troublaient la vue. Il faisait beaucoup de vent, il est vrai ; les arbres du jardin fléchissaient comme des touffes de jonc du haut de leur cime jusqu'à terre» en passant devant les croisées. Alors les petits oiseaux, effrayés de cette ondulation immense, criaient sans chanter, et nous entendions se mêler à leurs frémissements, le pétillement de l'eau jetée par le vent contre les feuilles des branches ainsi abaissées. Il me semblait entendre dans le lointain des coups de canon et le bruit des cloches de l'église de la Providence.

Mes nerfs tremblaient, les yeux d'Uranie ne quittaient pas les miens ; ses genoux touchaient ma poitrine, et son souffle me frappait le front. Je la voyais se décolorer peu à peu et perdre ses forces, ses mains se fondaient dans les miennes.

C'est que Mali était beau et jeune! Oui, jeune et beau ! dit Mali en frappant du poing le pont de la barque, et si rudement, qu'une des mulâtresses endormies le long du bord, s'éveilla en sursaut. Mais cette ombre se replia aussitôt dans ses voiles, et Mali, qui n'avait rien remarqué, conti- ' nua:

Uranie dormait et mes bras étaient passés sous les siens. J'aurais donné la liberté de ma mère, la mienne dans ce inonde et dans l'autre pour ne plus me détacher de ce fantôme blanc et tendre que je pressais, que je dévorais du souffle, du regard et de la pensée; qui peut dire le temps que je demeurai dans cette extase, pendant laquelle j'éprouvais toute la férocité d'une première passion et tout l'effroi

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du vol que je faisais à UQe créature supérieure à la mienne en la cootero plant ainsi.

Je me crus frappé cmin coup de poignard au cœur. M. le comte do Cardenac entra. J*avais oublié de l'appeler au moment où sa Bile s'était endormie, ainsi qu'il me l'avait recommandé.

— Ma fille s'est donc évanouie» que tu la tiens ainsi? C'est une crise nerveuse.

— Votre fille, en effet, s'est évanouie, répliquai-je au comte qui me fournissait lui-même l'excuse qui me sauvait la vie.

— Tu te trompes, Mali, me dit-il aussitôt; Uranie n'est pas évanouie, elle dort. Son affaissement est un des caractères du sommeil magnétique. Replace-la dans ce fauteuil ; je vais la questionner.

Dans ce moment je bénis ma couleur, oe masque cloué sur toutes les émotions intérieures. Je m'accroupis dans un coin.

Le comte interrogea sa fille.

— ^Que vois-tu dans ce moment, Uranie?

— ^Attendez! Je vois des arbres, des cbamps, des savannes; jo vois encore des arbres.

— Est-ce tout?

— Une sucrerie là-bas, là-bas, bien loin.... — Regarde toujours.

*— Cette sucrerie est la nôtre. 0 1 comme le soleil descen ! ; il iera bientôt nuit.

— Regarde toujours.

— Voilà vos esclaves qui courent tous vers le bord du petit lac Salé. Qu'ils sont nombreux ! qu'ils marchent avec précau-

tion, courbés sous les grandes herbes. Ils forment une longue chaîne noire dont je ne vois ni le commencement ni la fin. La nuit devient plus épaisse; je n'aperçois plus le soleil à l'horizon.

Comme je me sentis glacé d'épouvante en entendant sortir ces paroles de la bouche d'Uranie, moi qui n'ignorais pas ce qu'était cette réunion nocturne des esclaves au bord du lac Salé.

— Est-ce que tu ne vois plus rien, Uranie? demanda le comte de Gardenac, sans s'arrêter aux pénibles efforts auxquels le sommeil magnétique soumettait sa fille. Cherche encore, ne te lasse pas. Que font ces esclaves?

— Ils se parlent à l'oreille et font mille grimaces silencieuses. Us trempent un pied dans l'eau, puis ils le retirent; ils cassent une branche de latanier et se la passent de l'un à l'autre; ils rient dans le creux de leurs mains et ils s'embrassent ensuite à l'épaule. Mali est avec eux.

— Cela n'est pas, maître, puisque je suis ici, m'écriai-je, sans songer à l'imprudence de cette justification trop soudaine.

— Silence I Mali, me dit le comte, ne romps pas le charme. Tout ceci n'est qu'une vision sans certitude. Uranie divague, en attendant le jour où, formé par une longue ha-, bitude, son cerveau aura des illuminations claires, suivies, infaillibles.

— Il est toujours plus nuit, continua Uranie : je ne distingue plus rien, plus rien ; le lac Salé et les noirs ont disparu. Ah! mon Dieu! mon Dieu! se reprit-elle, je les vois encore; ils sont revenus ; ils ont des torches allumées à la main, ils les jettent à travers les champs qui s'embrasent. Notre sucrerie est en feu.

Je repliai mes lèvres dans ma bouche, s'interrompit le capilaine Mali, car la terreur, — je les apercevais — les avait faites blanches comme du coton.

— Et toutes les sucreries, (loursuivit Uranie, passent sous la flamme; c'est une plaine de feu; c'est une mer; le voilà qui vient, qui approche jusqu'à moi. Où fuir? le feu, la flamme partout : ma robe brûle! et Mali....

— Éveillez-vous! m'écriai-je, éveillez-vous, mademoiselle Uranie!

Uranie rouvrit aussitôt les yeux, bâilla et nous dit en se détirant : — Dieu I quel mauvais sommeil j'ai eu. C'est l'ouragan qui m'a ainsi fatigué les nerfs.

En effet, nous étions en plein ouragan ; le Cap tremblait comme une barque sur l'eau. Je ne sais plus combien de navires français périrent dans la journée.

Malgré les terribles bouffées d'un vent qui déracinait les arbres et les faisait voltiger dans l'air comme des plumes, je me rendis le soir même à la sucrerie du comte. Là je fis appeler tous les esclaves et leur rapportai l'étrange révélation de la Bile de M de Cardenac. Quelques-uns furent consternés; ils se croyaient déjà pendus aux arbres de la propriété; d'autres prétendirent que c'était une scène arrangée entre le comte et sa fille pour épouvanter les esclaves dont ils soupçonnaient les projets sans précisément les connaître à fond. Au lieu de perdre du temps à repousser les interprétations d'un phénomène que je ne pouvais faire prévaloir, moi si surpris d'en avoir été témoin, je me bornai è précipiter le soulèvement dans la peur que nous ne fussions découverts d'un moment à l'autre. Chef de révolte de notre sucrerie, j'allai trouver les autres chefs et me mis en

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communication directe avec eux. Nos nuits de conseil avaient toujours lieu pendant les orages. 11 fut arrôté que nous agirions dans un mois à dater du pareil jour de réunion. Je me souviendrai toujours que lorsqtie je voulus stipuler que, dans le massacre général, le comte de Cardenac et sa fille seraient épargnés, chaque chef, à son tour, déclara qu'il demandait grâce, soit pour une femme blanche, soit pour quelques enfants, soit pour un maître constamment bon et généreux. Je vis le moment où toutes ces exceptions auraient empêché la révolution du Cap. Un des nôtres s'étant levé, s'écria qu'il fallait, ou renoncer au massacre, ou ne faire grâce à personne. La liberté était à ce prix. On jura de n'épargner personne. Dans la même nuit, on régla aussi la destination des emplois. On voulait littéralement remplacer une autorité blanche par une autorité noire. Il fallut choisir ou accepter une fonction qu'on remplirait le lendemain même de l'anéantissement complet des colons. Hormis un chef, nous créâmes tout un gouvernement nouveau, politique, social et religieux.

— Pourquoi, demandai-je i Mali, ne nommâtes-vous pas ce chef?

— Parce que chacun de nous aurait voulu l'être.

Je me raillai d'avoir arrêté Mali au milieu de sa phrase. 11 reprit ainsi :

— Ce fut le lendemain que le comte me dit : Toi et quatre autres esclaves vous armerez la yole et vous vous rendrez à bord de la Stéphanie de Honfleur. M. Blair est arrivé. Tu yis que c'est le jeune homme que je destine pour mari à ma fille.

Je ne répondis rien, mais je me dis : Si je l'avais su, je n'aurais pas demandé qu'il te fût fait grâce, comte de Car-

denac. — Oui, monsieur le comte» j'irai chercher M. Blair à bord de la Stéphanie.

Le vent s'éleva tout à coup; sous la proue de notre petit bâtiment j'entendis clapoter Teau ; nous faisions route.

— Je prévois les deux événements qui suivirent, dis-je à Mali ; le comte de Cardenac maria sa fille Uranie avec M. Blair, et l'incendie du Cap eut lieu. Votre histoire est finie.

— Pas encore, me répondit Mali, le regard arrêté dans une profonde consternation; pas encore. Comme vous l'avez dit, acheva-t-il, mademoiselle de Cardenac se maria; l'on fit des fêtes magnifiques a cette occasion. I^ nuit où un grand bal avait été préparé dans le jardin de la maison fut précisément celle qui avait été désignée un mois auparavant pour consommer la ruine de la ville. Tout était prêt dans l'ombre: les couteaux, les bâtons, les poignards, les mousquets, les torches à incendie, les drapeaux. Jamais pourtant nuit plus belle au ciel et sur la terre. Tout ce qu'il y avait de puissant, de riche, de beau, d'élégant, d'inimaginable en luxe, accourait a l'hôtel du comte de Cardenac. Des jonchées de fleurs couvraient le pavé dans la rue, et des esclaves noires jetaient dans l'air des eaux de senteur qui embaumaient l'atmosphère. Cachés dans les arbres, des musiciens et des chanteurs célébraient cette heureuse noce. Et que le comte était triomphant de voir la splendeur répandue autour de sa fille et de son gendre !

Uranie était la reine de celte soirée qui n'avait pas eu de pareille dans les fastes de Saint-Domingue. Entre ses cheveux dénoués et légèrement couverts d'un nuage de poudre d'or, on avait semé des petites roses faites avec des diamants et des opales. Sa robe blanche, courte comme celles que portent les

220 UNB NUIT NOIBB.

Créoles dans les journées d'été, laissait voir ses jolis pieds d*enfant. Elle ressemblait à une étoile quand elle courait d'une place à l'autre pour embrasser ses amies.

A minuit, au moment où l'ivresse était au comble, quand toutes ces fleurs, toutes ces femmes, toute cette joie, ne formaient plus qu'un frémissement, je m'approchai d'Uranie et lui dis tout bas : — Suivez-moi 1

Après avoir passé sous une voûte d'acacias et à travers le parc par de petits sentiers et mille détours, toujours en marchant très-vite, carie temps pressait, je m'arrêtai devant une petite porte donnant sur le chemin qui conduit à la mer. Uranie m'avait suivi.

— Tournez-vous, dis-je alors à la fille du comte de Cardenac; tout vous sera expliqué.

' Les flammes dévoraient la maison que nous venions de quitter.

— Malil cria Ùranie, courons sauver mon père.

— Il n'y a plus, répondis-je, ni père ni fille au Cap; dans quelques heures il n'y restera pas une seule créature blanche. Votre père est mort.

Uranie s'évanouit. Je la déposai dans la barque que j'avais amenée là depuis quelques heures, et courus ensuite prendre ma part dans la grande insurrection. Avant le jour l'œuvre était finie; nous avions brûlé, détruit, anéanti une île, un peuple, une civilisation. Quand la dernière étoile de la nuit s'évanouit, Saint-Domingue s'appelait la république d'Haïti.

— Horrible souvenir! m'écriai-je. EtUranieî

— Je débarquai Uranie sur un point de l'ile qui apparte-

naît encore à l'Espagne, on la reçut dans le couvent de Notre- Dame du Mont-Carmel.

— Vous n'en files pas votre femme?

— J'étais archevêque!

— Archevêque!

— Oui ! dans la nouvelle république d'Haïti ; je le suis encore.

Nous continuâmes notre route vers San-Yago, une des îles du Cap- Vert, acheva de dire mon ami.

ARIOLllVE

II existe à Paris , dans la Sainte-Chapelle, un dépôt de pièces judiciaires extrêmement carieases. Pour des raisons dont on peut contester la valeur, TÉlat n'en permet la lecture à personne. En général , ces dossiers touchent aux intérêts de certaines familles titrées plus ou moins compromises dans une longue ligne de procès qui commence avant Louis XIU et va jusqu'à la révolution française. £n permettant des fouilles dans ce terrain si riche, on craindrait de fausser des noms que le peuple se plaît à croire d'or pur, et de salir des renommées présumées intactes.

En 1830, quand les portes, ouvertes à coups de pierre par la révolution de juillet, ne s'étaient pas encore refermées , on remua vile et audacieusement ces cadavres entassés dans la Sainte-Cbapelle. Mais l'invasion fut trop courte pour produire des bénéfices nombreux. Toutes les monarchies étant solidaires, l'arche fut encore une fois ^uvée. Il ne serait pas impossible que l'histoire que nous avons crayonnée ici fût, parmi quelques autres indiscrétions» dont uiLJour nous ferons peut-<étre usage, un résultat de cette visite interrompue à la Sainte-Chapelle.

Peu de Parisiens connaissent le boulevart Bourdon ; sans doute parce qu'il est le moins crotté de marchands» le plu9 peuplé de jolis arbres, le plus paisible de lous les boulevarls

224 ARIOLINB.

de Paris. On n'y voit ni boutiques, ni promeneurs, ni omnibus, ces rues superposées sur des rues; ni diligences, ces grands chemins qui voyagent. Le canal Saint-Martin le traverse entre deux quais, qui sont deux jolies promenades les soirs d'automne. Ces deux quais, ce canal toujours limpide, ces jeunes arbres plantés à peu de distance les uns des autres, occupent l'emplacement où était la Bastille et une partie des fossés de cette terrible prison d'État. On se plaît à se promener, à la nuit tombante, le long des rues qui sont entassées à la droite du boulevart Bourdon , et qui sont restées debout malgré la démolition de la Bastille. Prodige inexplicable de conservation ; car elles sont au moins aussi monarchiques que l'était la Bastille , et beaucoup plus, cela ne fait pas doute, que la Place-Royale. On y respire un air de féodalité â vieillir sur place : personne n'oserait discuter cette antiquité. La Place-Royale n'est, après tout, qu'une précieuse de l'hôtel Rambouillet ; ôtez-lui M"« de Sévigné, M"« Paulet et quelques sénéchaux, et vous la voyez disparaître dans les jardins et sous les marais des Tournelles. Mais le quartier dont je parle a une date plus respectable, et le temps ne l'a pas effacée. Lisez les noms des rues seulement : rue de Lesdiguiéres, rue des Lions, rue de la Cerisaie.

C'est dans la rue de la Cerisaie que l'on voyait, en 1720, et au coin de la rue de Lesdiguiéres, une petite maison comme il était de bon goût d'en posséder une aux faubourgs de Paris, quand on avait quarante mille livres de revenu, un nom, ce qui commençait à être déjà moins essentiel, et quand on avait, ce qui était indispensable , une maîtresse à soustraire au contrôle de l'opinion ou à un père assez hardi pour s'inquiéter de l'honneur de sa maison.

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Par un commencement 4e mépris pour le passé, cette maison avait été pour ainsi dire volée à Tbistoire, pour devenir, sous le règne de mœurs assez détendues, une petite maison de faubourg : c'était un casque de fer dont on avait fait un nid de colombe. Une érudition patiente aurait pu dire quel compagnon d'armes du roi Jean avait vécu. sous ce pignon sévère, derrière ces murs en talus, et médité quelque beau coup de prouesse à la clarté lente et grise des quatre petites croisées à peine indiquées dans l'épaisseur de cette fortification. Un second étage n'avait été ménagé que pour tirer un parti quelconque de la trop grande surface du pignon. La partie vivante de la maison parlait de la cour et s'arrêtait au premier étage. Cette cour était pavée à moitié; le reste était planté d'arbustes ennuyés et tristes, de pommiers nains, de cerisiers sauvages, qui avaient toujours l'air d'être trempés de pluie.

On se demanderait quelle raison on avait eue pour travestir cette construction si rébarbative au dehors en une maison de plaisirs mystérieux, si l'on oubliait que la rue de la Cerisaie, si déserte, si morte aujourd'hui, pouvait être considérée autrefois, en 1720, comme située au bout du monde : il n'y passait pas un piéton par heure ; l'hiver et les jours de pluie, il n'y passait personne. Des jardins grands comme des campagnes, des marais comme il en reste encore du côté opposé, vers Reuilly, mettaient des intervalles pleins de solitude entre une rue et l'autre. L'été seulement, au coucher du soleil, le pavé de ce quartier se jonchait d'oiseaux, attirés par le silence et l'odeur des légumes et des fleurs. Aux légumes près, qui fuient toujours devant la civilisation croissante de Paris, les rues de Lesdiguières et de la Cerisaie sont encore, à cer-

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taines heures de la journée, aussi dépeuplées et tristes qu'en 1720.

Une fois entré dans cette maison et introduit dans l'escalier placé sous la voûte, on ne se souvenait plus du trajet qu'on avait parcouru pour arriver jusque*là. On sentait glis* ser sous la main, dès la première marche, la fraîcheur de l'ébène et du palissandre, et une lumière douce, dont le foyer se cachait derrière un transparent, baignait d'une lueur dorée des murs unis comme le marbre et où courait une bande de nymphes délicieusement peintes et vous montrant toutes, de leurs doigts roses ou de leurs regards langoureux, l'entrée de l'appartement. Un rideau vert, hardiment faufilé d'or, à gros plis, tombait avec ampleur et fermait cette première entrée. Quand on l'avait franchie, on se trouvait dans une salle carrée, éclairée par une lampe d'argent et chauffée par deux cheminées. Aux quatre coins de l'appartement, le caprice du propriétaire avait placé quatre figures chinoises de grandeur naturelle, remuant coatinuellement la tète. Il n'y avait que des fauteuils très-bas le long des murs; le fond représentait une scène des champs, et le dos une scène de carnage : contraste en vogue à Tépoque d'antithèse qui pressentait. déjà Tépitre à ui^nie. Du reste le travail de ces fauteuils était exquis d'exécution, comme les tapisseries des murs. Elles représentaient, sur un fond azuré, toute l'histoire des campagnes d'Alexandre : c'était brodé sur les dessins de I^brun. Le sujet ayant merveilleusement réussi aux artistes des Gobelins, il avait été demandé des tapisseries sur ce modèle pour l'ornement des riches habitations. Des châteaux, ce luxe avait gagné les maisons des faubourgs. H n'y avait qu'une glace dans ce salon d'attenté, destinée a

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réparer rirrégularilé de la toiletlc des visiieurs; elle louroail sur un pivot doré, et rappelait ces déleslables inventions de glaces que les tailleurs ont nommées Psyché. C'était le seul objet de mauvais goût qui déparât cette charmante pièce : encore était-il indispensable. Dès que vous étiez entré dans cette pièce, le valet de pied de service venait à vous avec une brosse, et vous offrait, avant de vous annoncer, de restaurer votre toilette agitée par le mouvement de la voiture. Il n'est pas besoin de rappeler que l'époque avait formé une classe de domestiques à part, dressés à ce service exceptionnel, discrets comme leurs fonctions, ayant pour ainsi dire un langage à eux ; très-bien payés, presque tous nés à Paris, qu'ils devaient connaître mieux qu'un préfet de police ; parlant peu et poliment; un peu cuisiniers» un peu coiffeurs, un peu cochers; étant tout, excepté libres de propos ou d'observations devant leur maîtresse, se mit-elle nue sous leurs yeux. C'étaient des eunuques» à cela près qu'ils ne l'étaient pas. La révolution de 89 a rayé ce peuple de la surface du monde, et j'avoue, à mon grand regret, ne l'avoir retrouvé ni dans les peintures du temps, ni dans les livres qu'on a écrits depuis sur la régence et le règne de Louis XV. Ma bonne étoile m'a fait découvrir un de ces serviteurs modèles dans la boutique d'un coiffeur de banlieue. Si cet homme-là écrivait ! On parle des derniers marquis! si on connaissait leurs derniers domestiques!

C'était vers la tin du mois de juin et au déclin d'une chaude journée. Dans la pièce qui faisait suite à celle que

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nous avons traversa) , une jeune Temme était assise près de la croisée ouverte, et tâchait d'appeler quelques bouffées d*air sur les mousselines dont elle était vêtue ou plutôt dont elle n'était pas vêtue. Sa tête, pensive encore plus que mélancolique, s'appuyait à son bras, porté sur l'appui de la croisée. Elle jouait de la main gauche avec la cassolette qui y était attachée par une fine tresse de cheveux d'une couleur différente des siens. L'impatience fronçait ses lèvres et se lisail dans le frémissement de son pied, qu'elle balançait sur un tabouret en velours blanc, au risque de l'érailler pour toujours. Indécise entre le bleu et le noir, la couleur de ses yeux changeants reflétait l'inquiétude de son âme de vingt ans. Elle portait ses regards tantôt sur le disque du soleil, qu'elle aurait voulu pousser, d'un coup d'éventail, sous la ligne enflammée do l'horizon, tantôt vers la porte de sa chambre, qui ne tournait pas sur ses gonds dorés. Quoique plissée par l'ennui, sa figure laissait voir les lignes déliées d'un caractère ambitieux, implacable, passionné ; ses sourcils noirs, ses lèvres bleuies d'une ombre de mousUiche, ses petites dents, qu'on aurait aperçues à chaque soupir d'attente qu'elle exhalait, ressortaient singulièrement sous le nuage blanc de ses boucles poudrées. De minute en minute plus inquiète, elle avait pour chaque crise d'impatience quelque geste nouveau qui la traduisait ; elle jouait de l'épinette sur son genou : elle renvoyait son tabouret et le ramenait; elle ouvrait et fermait son éventail, suivait du bout du doigt tous les angles de plomb des vitraux, ou jetait une à une, dans le jardin, les épingles de sa coiffure, d'où pleuvaient nécessairement de petits nœuds, de petits rubans et de petites roses. Enfin elle n'y tint plus; elle se leva et se promena dans la chambre,

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lançant dans un coin» d'abord son éventail» ensuite son man* telet de satin, enfin son petit bonnet de tulle. Elle resta nuléte» et alors elle fut autant un jeune et joli garçon qu'une bouillante demoiselle.

Elle se jeta sur sa bergère et attendit.

Il y avait à peine six mois que Watteau avait décoré cette pièce d'ingénieuses peintures» comme il savait les faire quand il lui était permis d'allier l'épigramme au sentiment» le filet de vinaigre à la goutte de lait. Une vengeance de femme, et peut-être la femme qui était en ce moment assise sur la bergère n'était pas étrangère à cette vengeance, avait commandé à Watteau une suite de scènes visiblement empruntées à la fameuse conspiration de Cellamare. Chaque panneau de la gracieuse rotonde rappelait un petit acte de ce drame politique à l'eau de rose» commencé dans un château, poursuivi à travers des fêtes et terminé dans un château. Ici la duchesse de Maine, entourée de bergers et de nymphes comme Diane, comme Calypso ou comme toute autre sommité mythologique, exposait son projet de renverser le régent et de mettre sur le tr&ne le roi d'Espagne, Philippe V. Voilà mes armes, semblait-elle dire à ses complices, des houlettes, des rubans, des serpes d'or, des fromages à la crème et des jolis visages.

Au second panneau, le redoutable chef de la conspiration distribuait déjà des honneurs et des récompenses. La belle duchesse de Maine agrafait à la gorge à demi-nue des nymphes l'ordre qu'elle avait créé à Sceaux, et qui avait pour insignes, comme chacun sait, une mouche à miel.

Le plus brillant de tous ces panneaux, était celui où la duchesse célébrait, dans les jardins de Sceaux, une de ces nuits qui avaient reçu des initiés le nom féerique de nuits

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blanches. Aux rayons de la lune, les conspirateurs se livraient a tous le^ caprices du plaisir sous les grands marronniers, au bord des bassins, sur le gazon, dans les bosquets de roses. Ce spectacle ressemblait peu à celui d'une réunion secrète, convoquée dans l'ombre pour décider enfin quel jour on frappera le tyran au cœur. Le peintre, pourtant, avait à peine exagéré la vérité du fait qu'il avait représenté avec une verve extraordinaire de poésie champêtre et de malice. Watteau, qui n'a rien produit de médiocre , avait rarement mieux réussi.. Ces paysages frais et tendres, ces bosquets pleins de mystère et de séduction, cette nature un peu artificielle^ un peu poudrée, ayant des mouches au front et des talons rouges aux pieds, mais nature charmante pour le xviir siècle, encadrait d'une bordure sans prix la jeune femme qui avait payé sans doute bien cher la faveur d'obtenir ce cbef-d'oeuvre de Watteau, qui se mourait alors de langueur à Nogent-sur-Marne.

La nuit vint et aucune main ne souleva la portière en brocart de l'antichambre.

Quand le domestique se présenta pour demander à ma* dame s'il fallait allumer les bougies, il lui fut répondu de se retirer.

Une lumière, plus douce que toutes celles qui jaillissent des lampes d'or balancées au plafond des palais, rayonnait du fond de l'horizon et arrivait sans obstacle dans l'appartement ouvert pour la recevoir. Aucun vent ne balan(;ail les milliers de soies flottantes que la lune rattachait à tous les objets épars devantson disque. Ce soleil de la nuit éclairait, sans les détacher, les formes voilées de la jeune femme, qui aurait donné, en ce moment, toutes les lunes du monde, leurs lueurs et les

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deseriptioQS qu'elles ont causées, pour entendre marcher dans ranlichambre.

Son vœu fut enfin exaucé.

Un jeune homme ouvrit la porte, la referma sur lui, et, après avoir cherché dans l'obscurité de l'appartement où pouvait être celle qu'il était sûr d'y trouver, il alla s'asseoir près d'elle sur la bergère. Devinant à cette absence de lumières, à ce silence boudeur avec lequel il était reçu, au désordre qui régnait dans la toilette de celle qui l'attendait, combien il lui importait de ménager les mauvaises nouvelles, il fut d'abord très-sobre de paroles. Il prit une main qu'on ne lui céda pas tout de suite et qu'on lui retira aussitôt; il osa davantage et on lui accorda moins.

^ — Vous m'en voulez comme 9i c'était de ma faute. Je n'ai eu audience qu'à quatre heures ce soir.

La jeune femme ne répondit pas ; elle cachait son visage à celui qui parlait.

i — J'ai vu, d'abord, ce matin, les plus riches financiers de

Paris, poursuivit-il. Aucun n'a voulu écouter mes propositions avant de connaître l'aiïaire sur laquelle reposaient mes espérances. Tous m'ont éconduit en riant quand je leur ai répondu que mon grand projet de fortune était un secret. Nous ne prétons pas un million sur un secret, m'ont-ils fait comprendre. Découragé de ces refus, j'ai voulu tenter les hommes d'honneur après avoir échoué auprès des hommes de finance. Le duc de Richelieu est jeune comme moi, brave, téméraire, passionné pour les aventures, fou de périls : l'idée m'est venue de me présenter chez lui en attendant l'heure de

^ mon audience cbc7. le minisire.

' Un vif mouvement d'impatience échappé à )a jeune femme

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assise sur la bergère prouva qu'elle n'était pas indifférente aux paroles qu'elle entendait autant qu'elle voulait le faire paraître. Sans se tourner, elle frappa du pied sur le tapis, se leva à demi, puis elle s'assit de nouveau.

— Rassurez-vous, continua le jeune homme, j'ai été assez convenable pour convaincre M. le duc que je n'étais pas un homme tout à fait obscur, un intrigant, et assez prudent avec cela, pour ne pas me dévoiler entièrement à lui. Lorsqu'il m'a reçu, il était à sa toilette. Il a fait retirer son valet de chambre. Puisque vous êtes un gentilhomme, et c'est tout ceque je veux savoir, m'a-t-il dit en passant son haut-de-chausse, je puis vous parler à cœur ouvert. Ces sortes d'équipées me sourient peu. On les commence en riant et on les finit à genoux sur un échafaud. J'admire infiniment MM. de Thou et Cinq- Mars, mais je ne suis pas tenté de les imiter. Ma foi ! j'aime la vie. Elle a du bon. On nous raconte de belles choses de là-haut, mais personne n'en est encore revenu pour nous dire si l'on s'y amuse autant qu'ici. Mourir sur un champ de bataille, au haut de la brèche, l'épée à la main, le visage découvert, passe encore. Mais aller à la mort entre deux prêtres, rendre l'âme sous la hache du bourreau, en place publique, un voile noir sur les yeux I J'ai de la répugnance à cela. L'enjeu est trop fort. Pardonnez-moi de ne pas risquer la partie avec vous. Je n'interrompais pas M. le duc qui, après avoir passé un gilet en satin blanc, a continué ainsi : Cependant, monsieur le comte, si je refuse d'entrer dans votre projet, ce n'est pas tout à fait par peur, daignez le croire, malgré la mauvaise opinion que je vous donne ici de ma résolution; c'est un peu par expérience. Je sors d'une conspiration. I^ métier n'en vaut rien. On est trop à partager. L'école ne m'a

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pas réussi. Je ne débutais pas avec des gens de rien, toutefois : un roi d'Espagne, un prince du sang, un ambassadeur, une duchesse. Je suppose, a-t-il ajouté, en m'offrant des pastilles ambrées, que vous avez entendu parier de la conspiration de Cellamare. Une conspiration charmante! tramée à la lueur des lampions, dans des bosquets de jasmins, dans les jardins de Sceaux. L'étourderie ne nous a pas sauvés. Messieurs du Chàtelet ne prennent pas les choses aussi plaisamment. Nous avons été découverts sous nos marronniers. Je vous demande pardon, s'est interrompu le duc, de vous entretenir si longuement de moi, mais c'est pour vous souhaiter une meilleure chance. Je ne vous apprendrai pas comment cette conspiration s'est terminée. Sa Majesté d'Espagne a continué à régner, M. le duc et M"* la duchesse de Maine ont été rétablis dans les bonnes grâces du régent, moi je n'ai été que ridicule; mais de Tort honnêtes gens obscurs ont été roués, qui n'étaient pas plus coupables que nous. Je vous remercie néanmoins, monsieur le comte, de m'avoir distingué entre tant de braves gentilshommes qui valent mieux que moi, et je vous remercie surtout de ne m'avoir pas mis dans la nécessité, en me communiquant trop généreusement vos espérances, je n'ose pas dire vos illusions, de ne pouvoir plus vous refuser le faible appui de mgp épée. — Pourquoi, a-t-il repris après avoir endossé un léger habit du matin tout brodé de perles; pourquoi, monsieur le comte, ne vous adresseriez-vous pas à ces nombreux officiers de fortune toujours prêts à marcher sous les ordres d'un chef déterminé?

— C'est que je n'ai pas assez d'or pour les payer, ai-je répondu. Il me faut du courage et du désintéressement main-

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