‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 3 sur 19 · AR10L1N · texte numérisé non relu

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lenant. Voilà pourquoi, monsieur le duc, je me suis présenlé chez vous.

•— Tenez, monsieur le comte, a poursuivi le duc en me prenant les mains, faites que je no vous afflige pas de nouveaux refus plus pénibles, plus rigoureux pour moi, de minute en minute. J'ai besoin do croire que je ne vous ai pas désobligé. Oubliez le propos, rappelez -vous lami. Vous êtes étranger, du moins vous me l'avez dit ; car à votre accent et à vos manières, je ne l'eusse pas deviné, permettezmoi de vous offrir mon crédit auprès des personnes que je vois.

Je me suis levé pour sortir après avoir remercié, comme je le devais, M. le duc, pour le gracieux accueil que j'en avais reçu.

Vous me lioudez toujours, Arioline?

Arioline n'avait fait un geste d'attention que lorsque lo comte, dans le récit de sa visite au duc de Richelieu, avait rappelé la conspiration de Cellamare, et nommé à cette occasion la duchesse de Maine. Sa tète s'était relevée avec fierté.

— Enfin, acheva le comte, je suis allé chez le ministre, H. lo cardinal Dubois.

Arioline écouta. xMais elle était au bout de son sangfroid.

— Croiriez-vous qu'on m'a fait traverser plusieurs cours, autant de jardins, avant d'arriver au dernier jardin, où Ion m'a prié d'attendre que monseigneur voulût bien me recevoir. C'est un jardin à l'anglaise; du moins c'en est une imitation. Autour d'un grand ovale de gazon est tracée une allée bordée de fleurs. L'aspect est assez triste. Je prenais en idée des

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forces pour supporter l'ennui dont j'étais menacé en attendant le moment de ma présentation à monseigneur le cardinal-ministre Dubois, quand une porte presque masquée par un groupe de tilleuls s'ouvrit et laissa passer deux chevaux conduits par un domestique. Quoique je fusse trés^loin de celte porte et du rond-point où les deux chevaux s'arrêtèrent, je reconnus qu'ils ne pouvaient appartenir qu'à un prince. Dans l'Orient, j'en ai peu vu d'aussi beaux de taille, d'aussi fins d'encolure ; un poil doux à l'œil comme la peau d'une négresse de Gambie. La porte de l'écurie s'ouvrit une seconde fois. Il en sortit un homme fort grand, fort bien fait, en eoslume de mousquetaire, parlant familièrement à un homme qui m'a paru être d'abord son palefrenier. De ma place, je pouvais tout voir sans être vu. Qu'ai-je vu, avec un étonnement sans égal ? Prenant dans ses bras cet homme commun, mal vêtu, sale et déjà âgé, le capitaine des mousquetaires l'a placé sur un des deux chevaux, lui, est monté sur l'autre, et bientôt la leçon d'équitation a commencé. Rien de plus grotesque que cette leçon. Je ne m'ennuyais plus dans Je petit coin de verdure où j'attendais l'heure de mon audience. Figurez-vous un singe répétant les gestes d'une danseuse de l'Opéra, n'en omettant aucun, nrais les parodiant tous. Tantôt le cavalier perdait les étriers, tantôt il prenait le cou du cheval de peur de rouler sous son ventre. Un sac de noix aurait plus de grâce. J'admirais le sérieux du maître, la douceur de ses observations, sa manière respectueuse de corriger les plus bouffonnes contorsions, les plus réjouissants hautle-corps, les plus odieux zigzags de son élève, qui, de son côté, sacrait et jurait, je n'ose pas dire comme un mousquetaire» puisque le mousquetaire était ce maître si affable dont

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je vous parle. Ventrebleu ! la courroie de la selle est lâche, el ils me feront casser le cou ! Morbleu ! ces chevaux sont trop nourris; ils sont d'une impétuosité de démon. Quoique ces choses et mille autres fussent autant d'erreurs de fait et de principe, le maître souriait avec un assentiment profond et mettait pied à terre pour corriger un défaut qu'il n'y avait pas dans le harnachement du cheval. Après quelques exercices dont se tirent avec honneur les écoliers les plus maladroits en selle el que n'accomplissait pas même médiocrement le personnage que j'avais sous les yeux, le mousquetaire et son élève eurent la fantaisie de terminer la leçon par ce qu'on appelle, en termes de manège, la promenade. Je compris leur intention en les voyant pousser leurs chevaux dans l'allée ova!e indiquée autour du gazon et au bord de laquelle j'étais assis. Au fond, je n'étais pas fâché de voir de près celui qui m'avait tant amusé de loin.

Un frémissement trahi par un mouvement d'épaules agita Arioline.

— Vous avez deviné, Arioline, la malheureuse témérité qu'il y avait à exprimer un tel souhait. Quand cet tiomme fut devant la place où j'étais assis, il me vit, il se troubla, il rougit, il tourna la tête de son cheval devant moi et me dit : Que voulez-vous? d'où venez-vous? quiêtes-vous? que faitesvous là? Je lui répondis...

Arioline se frappa le front, avec d^pit.

— Pouvais-je prévoir, ma chère Arioline, que cet homme bas et commun, à la face de crocheteur, que ce mauvais cavalier était monseigneur le ministre du r^ent, le fameux cardinal Dubois. Sans me troubler ou plutôt sans paraître troublé, car je Tétais au fond, je déclinai mes titres à mon*

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seigneur et lui montrai ma lettre d'audience; j'ajoutai qu'un de ses vatots de pied m'avait prié d'attendre au jardin le moment de mon introduction; ce que j'avais dû faire. C'est très*bien, monsieur, c'est très^bien, dit le ministre, veuillez passer chez moi par cette porle et entrer dans mon cabinet; je ne tarderai pas à vous y aller trouver. Derrière le visage tout à coup devenu calme de celui qui me parlait, je devinai tout ce qu'il y avait de colère, de dépit et de rage d'avoir été vu prenant des leçons d'équitation, lui, premier ministre; lui» cardinal ! lui, il faut bien le dire, si détestable cavalier. En moi-même je plaignis le valet novice qui, sans doute par un malentendu dont il portera la peine, m'avait oublié au jardin, dans le manège de monseigneur.

J'ai été introduit dans le cabinet du ministre, où je n'ai pas attendu longtemps. Monseigneur n'a pas paru se souvenir de la scène du manège ; il m'a écouté jusqu'au bout avec une complaisance grave et qui m'encourageait à parler. Je lui ai tout dit tout, excepté qui je suis. Je doute cependant qu'il m'ait pris pour un simple gentilhomme danois, ainsi que j'en ai affiché le titre. Mais comme mon titre, quoique d'un grand poids dans l'affaire, n'avait pas encore besoin d'être absolument discuté, il a tourné ses réflexions sur un autre point de ma proposition. Elle est spécieuse, m'at-il dit, mais il s'y mêle beaucoup trop de romanesque pour qu'une grande nation comme la France puisse sérieusement l'accepter.

En affaire, il faut voir le dernier terme des choses et les supposer accomplies pour en bien juger. La réussite est la plus terrible épreuve. J'admets que vous, monsieur le comte, et vos trois cents Danois qui vous attendent à Malte, que les

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deux cents avenUiriers que vous fourain la Fnoc» et elle n*en manque pas. Dieu merci» et que les trois ou quatre mille compatriotes que vous avez aux Indes» vous vous entendiez bien» vous ne vous trahissiez pas» et qu'enCn vous vous empariez, par la force jointe à l'habileté» des comptoirs anglais qui sont sur le Gange et qui sont la clé des Indes. J'admets encore que les chefs de la nation indienne» dépossédés» fassent cause commune avec vous et vous aident à chasser les Anglais. J'admets enGn que ces chefs» devenus rois» vous donnent en échange une couronne et que vous» monsieur le comte, reconnaissant envers la France, vous traitiez avec elle généreusement, loyalement, que vous lui ménagiez, aux dépens de l'Angleterre et de la Hollande, des traités de commerce avantageux; eh bieni parce que tout cela est possible, je dis que c'est impossible. La Gn tue les moyens. Jamais un Danois de vingt-cinq ans ne sera roi des Indes.

Vous comprenez, Arioline, qu'une objection semblable a celle du ministre ne pouvait être levée sans danger pour moi.

Ainsi, monsieur le comte, rêvez, croyezrmoi, a-t-il ajouté, de plus faciles destinées, ou adressez-vous à une puissance plus chevaleresque que la France pour atteindre votre but. La France n'a que des vœux à faire pour vous. Vous avez trop bien compris, monsieur le comte, la position d'un ministre de France vis-à*vis de l'Angleterre, pour avoir à craindre une indiscrétion de mon cabinet.

J'ai compris que monseigneur me congédiait. Je suis sorti pour venir ici au plus vite. Comme je traversais la place Dauphine, je me suis souvenu d'une petite surprise que je voulais vous faire. Je suis monté chez mon bijoutier, le meilleur artiste de Paris. L'ouvrage que je lui avais corn-

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mandé était presque fini. Pour avoir é me faire pardonner par vous la longueur de mon absence, j'ai cédé aux instances de mon bijoutier qui ne demandait qu'une heure pour me livrer son travail, un des pins ravissants qu'on ait vus. Une tieure de bijoutier, je le sais maintenant, en vaut trois. Mais enfin j'ai eu ce que j'attendais pour vous, ce que je désirais pour vous l'offrir, et le voilà

— Ah ! s'écria Arioliae eo se levant avec une couronne royale sur la léte. Plus de dépit, plus de colère, plus de bouderie ; elle tomba dans les bras du bean jeune homme qui lui donnait une couronne en attendant le partage d'une royauté.

— Maintenant, dit Arioline en prenant la jolie couronne de diamants et en la regardant avec amour dans la demiobscurité qui en faisait briller comme du feu les moindres perles; maintenant, qu'ai lons^nous faire? Les financiers vous refusent de l'argent, les grands seigneurs le concoqrs de leur épée, et les ministres des vaisseaux pour descendre aux Indes.

— Ces trois choses n'en fDDt qu'une, Arioline : l'argent. Je me suis adressé aux gentibhommes, parce que je n'avais pas d'argent; au ministre, parce que je n'avais pas d'argent; aux financiers, parce que je n'avais pas d'argent.

— Si encore, dit Arioline en souriant, nous n'avions qu'un royaume i conquérir, mais je dois 10,000 livres à mon parfumeur, un mémoire de trois ans; 12,000 livres à ma couturière; je dois près de 60,000 livres en tout.

-^Et moi autant, répondit le jeune homme; ce n'est pas énorme, mais encore faut-il avoir de quoi payer.

— Sans doute, ajouta Arioline, d'un ton d'anxiété et en

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jouant avec la couronne. Si vous n'étiez pas étranger, mon cher comle, vous auriez des terres en France; nous les hjfothëquerions» nous les vendrions, nous paierions.

— Je ne possède rien en France. Tout l'argent que j*ai ap> porté à Paris a été envoyé à mes compagnons qui nous attendent à Malte.

— Nos sujets nous ruinent, mon cher comte; mon parfumeur s'est encore présenté aujourd'hui.

— Et moi mon carrossier me harcèle.

— Comment sortirons-nous de là, mon cher comte? reprit Arioline en jouant avec la couronne sur le satin de sa bergère, comme avec un cerceau.

— Ma foi, je n'en sais rien ; Arioline, avant deux mois je ne recevrai rien du Danemark.

— Et dans deux mois ?

-^Je toucherai trois cent mille livres; oui, mais nous serons en hiver, et comment traverser l'Océan? l'expédition est manquée.

— Mon parfumeur attendra.

— Votre parfumeur sans doute; mais nos sujets? Arioline et le comte ne sortaient pas du même cercle;

jamais roi ne fut si embarrassé qu'eux ; point d'argent 1

— Point d'argent! disait le comte.

— Point d'argent! répétait Arioline.

Après une pause méditative, le comte se leva et dit : L'ambassadeur de Suède reçoit ce soir ; je me rends de ce pas à son hôtel. Je vais m'ouvrir à lui, c'est un homme ambitieux, je lui ferai une belle part, s'il consent à mettre son gouvernement dans nos intérêts.

— N'allez pas la lui faire trop belle, dit naïvement Ario-

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Une, qui avait déjà peur de voir écorner ses étals. Ma couronne n*est pas déjà si grande.

— Rassurez-vous, orgueilleuse. Ainsi je vous quitte : à l'aube je serai de retour, je cours à la soirée de l'ambassadeur. Adieu, Ariolinel adieu, madame!

^- Adieu, sa majesté 1

— Je comprends, dit le comte en revenant sur ses pas : bonne nuit ! madame la reine.

Quand le comte danois fut parti, Arioline fit apporter des flambeaux. Elle avait projeté de lire jusqu'à son retour; les nuits d'été sont courtes.

Celle qui s'écoulait n'était qu'une lueur entre deux soleils ; plus d'une fois elle s'arrêta dans sa lecture pour contempler avec ravissement la couronne que le comte danois avait posée sur sa tête. Si tout cela n'était pas un rêve, pensait-elle, Qomme je serais vengée de cette impertinente duchesse qui m'a fait passer trois grands mois à la Bastille. Me compromettre ainsi! ne pas brûler mes lettres, me nommer à M. d'Argenson et à l'abbé Dubois! Je suis libre enfin, et je me vengerai ; si le comte de Faab réussissait ce soir! quelle superbe vengeance ! écrire à la duchesse dans six mois, met- Ions un an, mon avènement au trône : De la reine Arioline à la duchesse de Maine ; c'est à en devenir folle d'orgueil et de joie.

En pensant à sa royauté, au comte, à ses mémoires à payer, à la duchesse de Maine, qui l'avait réellement dénoncée, dans le trouble où l'avait jetée la découverte de la conspira-

Si

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tîon de Cellamare» celte conspiration étrange ourdie par an cardinal italien, un roi catholique» un colonel, des poêles athées, des duchesses et des femmes galantes, Arioline s'assoupissait dans son fauteuil et laissait tomber sa tète sur le livre ouvert devant elle. Elle était parfois éveillée en sursaut par le bruit des heures, sonnées à l'horloge de la Bastille. Alors elle se croyaii en prison par l'ordre de d'Argenson, et elle murmurait des paroles de colère contre la duchesse de Maine, l'appelant ambitieuse manquée, sotte intrigante, vanité de paon dans un corps de poule. Ses yeux se refermaient de nouveau. Vers le milieu de la nuit, le sommeil l'ayant de plus en plus gagnée, elle se trouva tout à fah endormie.

Il y avait environ une heure qu'elle était dans ce calme absolu quand elle fut éveillée d'une manière foudroyante. Elle crut qu'on l'avait précipitée du haut des tours Notre- Dame sur les pavés de la place du Parvis.

La sensation fut horrible; elle fut courte. Klle se termina par un évanouissement.

Arioline n'était pas morte, quoique la partie du plancher qu'elle occupait se fûtabimée sous elle et eût disparu dans le trou qui s'était ouvert. Dans sa chute, Arioline avait entraîné le tapis; mais, retenu à divers endroits du plancher, il n avait cédé que sur le point oîî l'aflaissement avait eu lieu. Arioline était restée suspendue au fond d'une espèce d'entonnoir, péle-mèle avec le fauteuil et les coussins.

Elle ne rouvrit les yeu& que dans un long souterrain, vivement éclairé par places, obscur, même d'une obscurité opaque, impénétrable dans beaucoap d'endroits, mais trahissant son effrayante étendue par des coups de lumière qui brillaient dans le lointaincomme des éclairs, qui s'éteignaient

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aussitôt, reparaissaient encore et provenaient soit de Tagitaûon d'un marteau dont le bruit ne se prolongeait pas, soit de l'angle scintillant d'une enclume, tout à coup démasquée. Une chaleur particulière voilait d'un brouillard bleuâtre la perspective surbaissée du souterrain. C'était humide et chaud comme le charbon mouillé que les forgerons jettent dans la fournaise. On étouffait par moments, dans d'autres on éprouvait un froid vif et du vent au visage; mais un vent droit tel. que celui qui sort d'un soufOet. Il avait à coup sûr touché l'eau, dont il avait écrômé la surface glacée. Àrioline crut voir des hommes presque nus occupés à boucher, avec des planches, le trou par lequel elle était tombée. D'abord elle fut teutée de croire qu'elle rêvait; mais, au souvenir de la commotion reçue, elle fut vite forcée de renoncer à cette illusion. D'ailleurs une voix lui parlait, la rassurait de toutes les manières, et lui expliquait comment sa chute aurait difficilement pu avoir des suites très-fâcheuses puisqu'il y avait à peine douze pieds d'intervalle entre le plancher écroulé et le fond du souterrain qu'elle n'avait pas môme atteint dans sa chute. f*our l'aider à revenir encore plus promptement de son effroi, on lui montra que le souterrain sur toute son im* mense étendue était rembourré de laines.

Arioline n'avait plus qu'à se garantir de la terreur que lui inspiraient les hommes nus jusqu'à la ceinture, disséminés dans le caveau. Ils étaient très-noirs, un peu velus et de mine assez sauvage.

Tombée au milieu d'eux au moment de leurs opérations mystérieuses, elle en apercevait qui forgeaient dans un coin, d'autres qui limaient, et d'autres qui, à la sueur de leurs bras, de leurs fronts et de leurs reins, faisaient tomber un

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balaneier sur une espèce d'enclume scellée dans le sol. Chose étrange : tout cela avait lieu presque sans bruit. Le son expirait à l'instant même de sa propagation ; il était, pour ainsi dire, bu, épongé, par le mur de laine dont le.souterrain était revêtu.

Tandis qu'Ârioline s'efforçait de comprendre le but de cette activité sourde, quatre ouvriers avaient déjè, au moyen de piliers et de fortes lattes portées par ces piliers, caché provisoirement l'ouverture faite par la chute du plancher, et le tapis avait ainsi été poussé au niveau. Sa déchirure, le désordre du fauteuil, seraient mis sur le compte d'un accident quelconque. Au reste, pour plus de sûreté, ces hommes allaient tenir' conseil entre eux; il leur importait de s'entendre sur les moyens qu'il convenait d'adopter sur-le-champ, afin de n'élre pas découverts à la suite de cet événement. Ils se retirèrent dans un coin. Un noir seul resta couché aux pieds d'Ârioline, dont le cœur battait fort en ce moment.

Le conseil fut long. Comme il se tenait assez loin de Tendroit ou était Arioline, elle ne saisissait que des phrases décousues et les exclamations qui accompagnaient chaque avis adopté avec chaleur ou repoussé à l'unanimité. Malgré le désordre de ses idées, elle remarqua que les jeunes gens montraient le plus de modération; ils parlaient sans emportement, et laissaient même voir des airs de pitié. Les vieux, au contraire, gesticulaient et frappaient la terre du pied. Un entre autres maîtrisait si peu sa colère, que sa voix arrivait clairement à l'oreille effrayée d'Arioline.

— Oui ! disait-il. Oui I voilà deux ans que je le dis, ce plafond nous jouera un mauvais tour. Me suis-je trompé? Les vieux ne savent rien. C'est cela. Moquez-vous des vieux ! Ba-

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fouez les vieux! Eh bien! le vieux avait raison. Qu'allezvous faire maintenant? Quel parti prendre? Il n'y a qu'un parti : un seul ; pas d'autres. Mais vous ne le suivrez pas. Tant pis 1 tant pis, vous dis-je I La pitié, n'est-ce pas? Vous serez tous écrasés ; tous, comme le métal sous le marteau. On vous aplatira, et sans bavure encore. Aplatis comme des liards.

La voix du vieux avait été ensuite couverte par des improbations si véhémentes, qu'elle n'avait plus osé s'élever, soit excès de rage, soit dédain. On ne l'entendit plus qu'une fois à la Gn du conciliabule pour dire : — Soit, faites! nous verrons si le vieux se sera encore trompé.

Ces hommes se dissipèrent et reprirent leurs travaux. Et le vieux qui avait parlé, et un de ses compagnons, allèrent comme en députation vers Arioline.

Le vieux était jaune comme la lumière de la lampe qu'il tenait à la main, l'autre était dans la force de l'âge, d'une beauté sombre, grand, mais ramassé, massif, non pas d'affaissement, mais par la puissance de l'exercice. Son visage anguleux et peu rempli de chair, logeait la pensée et peut-être la souffrance, de même que son corps accusait une vigueur continuelle, haletante, sans repos. Le vieux s'assit près d'Arioline après avoir posé la lampe à terre; le jeune resta debout» et dit :

— Vous avez dd le deviner. Madame, nous sommes des faux-monnayeurs.

Arioline frémit.

— Si nous étions découverts, vous ne l'ignorez pas, nous serions roués vifs en place de Grève, comme cela arrive deux ou trois fois par an à ceux des nôtres, surtout nous qui fai-^

sons l'or.

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— Surtout nous qui faisons Fort répéta le vieux fauxmounayeur.

— Votre présence nous a jetés dans un étrange embarras. Nous ne sommes pas des assassins; nous n'aimons pas à verser inutilement le sang. Cependant vous avez notre secret. Dites un mot de ce que vous avez vu» nous sommes connus, nous sommes pris, nous sommes morts.

— Je vous jure, cria Arioline, que je ne dirai rien, jamais rien de ma vie !

— Des serments 1 dit le vieux avec une ironie bouffonne.

— Des serments 1 répéta le jeune en pinçant ses lèvres ; on n'est jamais trahi que par des serments. Un jour on est plus confiante envers un amant ; un jour on a bu un verre de Champagne de plus ; une nuit agitée on parle en dormant.

— Je n'ai pas d'amant.

— Vous mentez déjà, reprit le jeune homme.

— Elle ment déjà, répéta le vieux en hochant la této.

— Ces hommes que vous voyez là-bas, reprit le premier qui parlait, voulaient qu'on vous fit mourir. C'était aussi l'avis de mon frère qui est là-bas. Ce n'est pas le mien.

— C'était mon avis, dit le vieux.

— Ce n'a pas été le mien, reprit le fils du vieux faux* monnayeur, parce que votre disparition serait remarquée. Vous occupez une petite maison; par conséquent, vous avez un amant. Vous l'attendiez. Cela se voit, d'ailleurs, i voire toilette. Cet amant, ne nous retrouvant pas, vous chercherait.

Ces sortes de.perquisitions sont toujours dangereuses. Vous ne mourrez pas; vous vivrez. Je l'ai voulu.

Arioline ne savait à quelles expressions recourir pour faire preuve de reconnaissance.

ARIOLUIS. 247

— » Pas eneore* madame, reprit celui qu'Arioiine regardait comme son libérateur, pas eneore. Avant de vous faire rame* ner chez vous , j'ai quelques questions bien simples à vous

— Parlez, dit Ariottne, en sentant déjà la joie d'être hors de cette caverne, et prête à sauter au cou de celui qui allait l'en faire sortir ; parlez.

— Avez-vous un père?

— Oui, répondit Arioline.

— Est-il à Paris?

— Il est employé à la loterie.

— Est-il riche?

^- 11 a beaucoup de dettes.

— Combien doit-il à peu prés?

^— Quatre-vingt mille livres.

— Avez-vous un frère?

-*- J'en ai deux.

— Quelle est leur profession?

— Percepteurs tous deux à Melun.

— Sont-ils a leur aise ?

— Ils n'ont que leurs appointements pour vivre.

— Et vous, madame, ètes-vous riche?

— Je passe pour l'être, mais je ne le suis pas. Je dépense beaucoup. Comme toutes les femmes, j'ai des caprices, des envies. J'aime les meubles, les chevaux...

— Ainsi , interrompit celui qui interrogeait si curieusement Arioline, on ne trouverait pas étonnant dans le monde que vous payassiez les dettes de votre père^ot que vous retirassiez vos frères de leur position difficile?

— Nullement.

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Le jeune el le vieux faux-monnayeurs se regardèrent. Le vieux lança ensuite un grand coup de pied au nègre couché aux pieds d'Arioline» et lui dit :

— Debout, Caraïbe !

Caraïbe fut debout.

— Va chercher un sac là -bas sous la troisième voûte.

— Un gros, un petit ou un moyen ?

— Un moyen.

Arioline ne comprenait rien à ce qu'elle entendait. Pourquoi ces questions sur sa famille, son père, ses frères, leurs moyens d'existence?

Caraïbe porta un sac.

Le vieux le dénoua, et en montra le contenu à Arioline avec la joie d'un artiste enchanté de la beauté de son œuvre.

— Ceci est de la fausse monnaie , reprit le jeune. Cet* or est faux. Chaque pièce contient à peine un dixième d'or; le reste est de l'alliage. En voilà pour deux cent mille livres. C'est plus qu'il n'en faut pour acquitter les dettes de votre père et pour venir au secours de vos deux frères. Vous allez écrire au premier et aux deux autres que vous avez reçu en héritage d'une personne amie une somme de trois cent mille livres. En bonne sœur, vous avez dû les faire participer à votre bonne fortune.

Écrivez, madame.

Arioline écrivit cela en partie sous la dictée du jeune fauxmonnayeur.

— C'est bien , madame. Demain , un de nous fera passer cent mille livres 4 vos frères , cent mille autres à votre père. Vous, madame, vous accepterez aussi cent mille livres, dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira. Les voici.

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— Ainsi, reprit froidement le vieux, sll vous prend fantaisie de dire un jour de qui vous tenez cet or, votre père , vos deux frères et vous, madame, vous serez roués avec nous tous en place de Grève.

Au milieu de son étonnement , saisie par le bras du jeune homme qui avait parlé, Arioline fut reconduite à Tendroit de la voûte qui s*était éboulé et qui avait été réparé à la hâte ; on retira deux planches, et en Texhaussant par des marches ménagées avec différents meubles, elle passa jusqu'à son appartement. Le jeune homme monta avec elle; tandis qu'on travaillait au-dessous, il nivelait au-dessus, reclouait le tapis : ceci fait, rien ne parut; quand l'ouvrage fut achevé il s'assit dans un fauteuil.

— Votre appartement est fort gracieux , dit-il ; mais, permettez-moi de vous le dire, celui de M"' deFlorigny est meublé avec plus d'art; sa petite maison de la Grange-Batelière est un chef-d'œuvre de goût. Celle de M"* Tenais est encore bien coquette; il est vrai qu'elle est à la Ville-l'Évèque, et que c'est presque la campagne. Je vous souhaiterais les laques de M"* Ronsard; les vôtres sont pâles. Renouvelez-les donc, madame: vous avez tant de goût et de délicatesse.

Quel est cet homme? se demanda Arioline; il connaît les femmes à la mode comme un Richelieu?

— Je suivrai vos conseils, répondit Arioline, très-peu rendue encore , on le cx>nçoit , à sa sphère d'habitudes. Mais qui étes-vous? osa-t-elle demander à cet homme.

— Vous l'avez vu, madame, un faux-monnayeur , lui ré-

2*50 ARIOLINE.

pondit celui-ci , en prenant la main d'Arioline d*un tan de tendresse qui remua tout ce qu'il y avait en elle de curiosité et d'effroi. Mais adieu, madame, voici le jour, je pourrais vous être importun en restant plus longtemps ; ne craignez rien, je suppose que vos domestiques sont couchés à côté; je ne les dérangerai nullement.

Il regarda la hauteur de l'étage, se suspendit au bord extérieur de la croisée et se laissa tomber dans le jardin ; du jardin il entra dans un potager de maraîcher; il en franchit plusieurs, et disparut dans les dernières vapeurs de la nuit qui finissait.

Les projets que le jeune comte de Faab avait confiés à demi au duc de Richelieu et au ministre Dubois, n'étaient pas aussi romanesques au fond qu'ils le paraissaient. Tout au plus, empruntaient-ils un semblant de chevalerie au rang, au caractère aventureux et à l'âge de celui qui s'adressait à la France pour qu'elle l'aidât â les accomplir, et pour partager avec elle les immenses avantages de la réussite. Le côté poé« tique et par conséquent le côté faible de la chose était celui* ci : compter sur le succès d'une conviction à Paris , au commencement du xviii* siècle, â une époque où le duc d'Orléans était régent de France, et Dubois le ministre favori du régent ; pourtant cette conviction était aussi sensée que profonde, l'occasion l'avait semée, la réflexion l'avait mûrie, l'enthousiasme l'avait exaltée.

Au douzième siècle le comte de Faab fût peulrêtre allé en Palestine pour délivrer Jérusalem ; au dix-huitième siècle, il

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avâii arrêté d'enlever les Indes aux Anglais malgré des obstacles dont il n'affaiblissait, dans son esprit et dans ses calculs, oi la gravité, ni le nonitH*e. Tandis que les rois de l'Europe s obstinaient à ne pas remarquer la prodigieuse extension que les Anglais étaient à la veille de donner à leur fortune politi* que et commerciale par l'asservissement des Indes; immenses débouchés ménagés à leur industrie ; seconde patrie, faite pour recevoir l'excès de la population ; tandis que ces rois imprévoyants se contentaient, pour se taire, de rares profits, mal garantis par la cession précaire de quelques points sur le littoral aussi peu dangereux à abandonner que faciles à reprendre, un gentilhomme comprenait autrement une question que la brave marine de Louis XVI et les plans gigantesques de Napoléon ne devaient pas résoudre quatre-vingts ans plus lard.

Très-jeune encore , nommé par le Danemark gouverneur des possessions danoises dans les Indes , le comte de Faab avait apprécié, sur le terrain exact de la réalité, les forces de U domination anglaise, et les ressources de la résistance locale; les forces étaient disséminées, la résistance était partout. Auprès d'une botte anglaise, dix pieds nus de Birman se posaient ; il s'agissait d'organiser la résistance et de la donner comme auxiliaire aux terribles maladies qui emportaient quelquefois en un jour, comme on fait une moisson entre deux soleils, toute la garnison d'une place. Pour l'organiser, il œ fallait pas, ainsi qu'on le tenta plus tard, laisser entrevoir aux nations vaincues ou près de l'être, qu'on ne chasserait les Anglais que pour prendre leur place. U importait peu aux Birmans de changer la couleur de leur livrée , et d'être marqués aux fleurs de lis au lieu de l'être au léopard.

253 AfilOLllIE.

Témoîo de cette lulle entre les antiques maîtres du pays et les impitoyables soldats d'une compagnie de marchands» le comte de Faab avait compris qu'en voulant sincèrement le rétablissement des premiers et en l'obtenant, on refoulerait les autres jusqu'à la mer d'où ils étaient venus. Sincèrement adoptée, cette détermination de réintégrer les princes dépossédés, rallierait tous les peuples de l'Inde qui se croiraient forts, et on l'est toujours avec cette idée, quand ils auraient pour eux ce qui jusqu'alors avait été contre eux, la discipline dans le courage.

A la première place forte enlevée d'autorité aux Anglais ceux-ci seraient démoralisés en proportion de l'énergie que regagneraient les indigènes.

Au moment où le comte de Faab rêvait sa chevaleresque expédition , les principales places de l'Inde ne présentaient aucune résistance insurmontable; les vainqueurs méprisaient trop de misérables populations , pour songer à se prémunir contre l'éventualité impossible d'une insurrection. Le démenti donnée cette sécurité devait faire la moitié du succès de l'entreprise; il n'était pas besoin de frapper à la même heure le coup décisif sur tous les points de l'occupation anglaise ; il fallait se rendre maître de quelques places regardées comme la clé d'une province ou d'un fleuve : la piqûre au cerveau entraine la paralysie entière du corps.

Faab connaissait sur le Gange deux ou trois fortiGcations qu'il avait relevées pendant sa résidence aux Indes, et dont la position, formidable pour des peuples peu avancés dans l'art militaire, offrait bien des côtés faibles à une attaque conduite d'après les règles.

Sachant aussi que ce n'étaient pas les bras couragoux qui

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manqueraient à un soulèvement national contre l'invasion anglaise, mais les intelligences , Faab n'avait recruté en Danemark et en Allemagne que des chefs pour son coup de main expéditionnaire ; des ingénieurs, des officiers du génie, et quelques capitaines d'artillerie ; il était venu ensuite demander à la France ce qu'elle seule tenait constamment en réserve : des nuées d'officiers de fortune, n'ayant pour toute richesse et pour tout espoir sous le soleil que la lame de leur épée. Mais il venait aussi proposer à la France de ne stipuler après la victoire qu'au profit de la France; tous les traités commerciaux passés avec les princes indiens, rétablis dans leurs droits, seraient exclusivement à l'avantage de la nation qui les aurait aidés à reprendre leur sceptre ; on a vu comment le comte de Faab avait peu à s'applaudir de ses premières démarches auprès du ministre Dubois.

Gomme il n'y a pas d'entreprise humaine sans la tache originelle de l'intérêt personnel , Faab avait aussi son ambition à satisfaire. Parmi tous ces petits princes de l'Inde au secours desquels il allait se sacrifier, il demandait à prendre place. Il adopterait leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion, à la condition de fonder, à côté de leurs dynasties, une dynastie dont il serait le tronc. C'était là sa récompense; elle était grande; elle avait été convenue; elle était juste. En lui ' commencerait à régner la civilisation , non celle du sabre, mais celle du pouvoir légitime. Les Indes civiliseraient les Indes.

Peut-être ce titre de roi ou de prince, si raisonnablement ambitionné par Faab, n'était pas seulement la conséquence d'une idée généreuse, grande, civilisatrice.

On disait, dans les cours du Nord , qu'il était plus que le

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fils d'un comle, plus que le fils d'un prince. Faab le croyait aussi ; mais son père n'avait pas, à l'exemple de Louis XIV, songé, comme ce roi, à l'aveiiir de sa descendance illégitime. Faab avait son chemin à faire, son rang à conquérir. Envoyé, comme nous l'avons dil, dans Jes possessions danoises de l'Inde, il y avaii oiédité à l'aise, pendant des années, le projet dont il a été question.

Afin de ne pas s'attirer la sévérité de la cour de Danemark et de ne pas porleir ombrage à celle de France, il avait adopté le titre du comte de Faab, riche seigneur du Jutland. Sous ce titre d'emprunt , il échappait aux recherches de la polipe de M. d'Argenson, aussi mal faite sous le régent qu'au temps du roi Dagobert.

Vivant sans faste, même assez gêné souvent, il passait une grande partie de son temps auprès d'Arioline, jeune femme à la mode qu'il avait rencontrée dans une société de plaisir. 11 l'avait d'abord aimée pour sa beauté, beaucoup ensuite pour son ambition, pour sa discrétion et sa fermeté : c'était bien la femme qui convenait à un homme qui veut être roi et jusqu'au jour où il sera roi. Enfin on en fait plus qu'une reine, on la garde encore comme maîtresse. Qui donc a jamais entendu parler de la femme d'Henri IV, de celles de Louis XIV et de Louis XV, et qui ne connaît pas Gabriel le d'Estrées, M"* de Montespan et M"* de Pompadour? %

Il était près de midi lorsque le comte de Faab rentra à la petite maison de la rue de la Cerisaie. Un fauteuil était auprès du lit d'Arioline; il s'y laissa tomber. Habituée è son

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visage el à y lire les plus profondes comme les plus fugitives impressions de la journée, Arioline comprit que le comte s'était conduit un peu moins sobrement que de coutume chez l'ambassadeur de Suède. Ses cheveux blondis flottaieM efn désordre derrière sa tète, et la pâleur de son fronf ainsi découvert contrastait violemment avec la surei^itartiett d'éclat de ses yegx pleins de mobilité. Son débit était vîf eoMme le bégaiement et ne pouvait sufGre à rémission trep rapide, trop féconde de ses idées. C'était presqiVe de Tivfesse*, mais c'était aussi de la Rèvre.

En posant sa main' tremblante sur le lit d' Arioline qui avait projeté de ne se lever qu'à la nuit pour aller à TOpéra, le comte de Faab lui dit qu'il sortait d'uu déjeuTier auquel il n'avait pu se dispenser d'assister.

— La fête n'a donc finf qu'à présent? demanda Ariolitte.

— Non, charmante amie; vous n'avez pas compris. Ce n'est pas chez l'arobassadenr que le déjeuner a eu lieu. Un déjeuner délicieux comme les Fi^n^^is seuls savent en donner. Je ne sais comment* je le rendrai jamais.

— Mais vous ne me dites pas chez qui vous avez déjeuné.

— Si vous vouliez me le dire, Ariolf'ne, votts m'obligeriez beaucoup.

-*• Vous êtes gai, monsieur le comte, ce matfti.

— Pas trop, répliqua Faab en soupirant ; mais c'estf que je ne puis répondre à vos questions. Je sais seulement que l'hô* tel où nous sommes allés en sortant de chez l'ambassadeur de Suède est un des plus beaiix et des mieux bâtis que j'aie vus depuis que je suis à Paris. Un escalier comme celui du Louvre; une livrée d*or et de satin ; des salons fabuleux de peintures et d'ameublement*. Et quel'déjeuner!

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— Vous voyez bien qu'il est impossible qu'un hommn si riche soit inconnu.

— J'ai demandé aux convives qui étaient avec moi a ce déjeuner le nom de celui qui nous traitait si bien ; aucun n a su me le dire.

— Cela m'aurait intriguée, moi. Est-ce un gentilbomme?

— On le croit.

—■ Est-il étranger?

— On ne le présume pas. Obi je n'oublierai jamais un mets extraordinaire qu'il a fait servir au milieu du dîner.

— Un gftteau de perles fines? demanda ironiquement Arioline.

— Mieux que cela. Des nids d'hirondelles comme je n'eu ai jamais mangé que dans l'Inde. Le plat a dû lui coûter mille livres. Il m'a presque fait oublier le refus de l'ambassadeur.

— L'ambassadeur de Suède vous a refusé?

— Il n'a pas môme voulu m'entend re. Navré de tristesse j'ai accepté ce déjeuner. Quel mangerque ce nid d'hirondelles l Le vin d'Aï est étourdissant par-dessus.

— Je m'en aperçois, pensa Arioline.

— Après tout, continua Faab, on a renoncé à de plus certaines espérances. L'insouciance de tous ces gentilshommes m'a touché, m'a séduit. Ils m'ont converti à l'oisiveté française, au bonheur. A d'autres la gloire 1 C'est trop de souci. Votre main est bien blanche, entourée de celte broderie mon Arioline. Aimons-nous, voilà le bonheur! voilà la gloire I

— Quel désenchantement ! murmura Arioline ; ils me l'oni détrôné cette nuit ; et ma couronne !

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— A propos, reprit Faab en appuyant sa tète à demi endormie sur le lit d'Arioline; à propos, puisque vous tenez tant a savoir le nom de notre hôte, ce que je ne puis vous àp* prendre, je vous dirai, du moins, les suppositions qu'on a faites sur son compte ; car il était absent.

— Et quelles sont ces suppositions ?

— On m'a dit tout bas que sa fortune provenait...

— D'un vol, peut-être?

— Obi nous aurions déjeuné avec un voleur 1 non pas cela. Mai; de l'amour qu'une vieille princesse aurait pour lui.

— Il faut qu'elle soit bien vieille pour tant donner.

— Moi qui ai moins d'esprit que vous, Arioline, j'aurais dit : H faut qu'elle soit bien riche. Mais vous êtes Française, et je ne suis qu'un Danois; vous êtes une cbarmante Française. Je ne vous ai jamais vue aussi jolie que ce matin.

— Ce sont les nids d'hirondelles qui produisent cette illusion.

Faab défit la boucle de sa culotte de velours.

— Il ne me parle plus de l'ambassadeur, plus de son projet. Il est sorti prince, il rentre roué.

— J'espère, reprit Arioline, que demain vous penserez encore aux moyens de réaliser promptement votre expédition.

Faab dénoua sa cravate, quitta son habit, ouvrit son gilet.

— J'y ai renoncé, Arioline, entièrement renoncé. Celle nuit de plaisir m'en promet d'autres, et je ne vois rien an delà.

— Et vos amis qui vous attendent à Malte?

— Ils ne seront pas plus désappointés que je l'ai été et que je le suis ; ils rentreront chez eux.

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Arioline bouillonnait de colère. Ce» affaissemeot subit des plus ambitieuses espérances chez un homme en qui, il est vrai, le désordre de l'ivresse agissait en ce moment, cette renonciation la révoliaii. —Mais c'est une lâcheté de parler ainsi que vous le faiies, s'écria-t^lle en repoussant dans son fauteuil le comte Faab qui, probablement, avait grande envie de dormir. Vous êtes un homme! et vous reculez avant le danger! Vous renoncez avant l'obstacle; les poltrons attendent au moins que le péril soit venu ! Vous êtes prince et les parfums dune fôle vous ont surpris comme un boujgeois de la rue aux Ours qui n'a jamais connu que le pot-au-feu » Le sucre et la liqueur vous ont porté i la tète. Je vous croyais l'ambitiqp d'ôlre roi et vous n'avez pas même celle de valoir mieux que des marquis de ruelles ! C'est bien, et chacun ani comme il lui plaît. Hais laisser vos amis, ceux que vous avez compromis, les laisser dans le besoin, dans l'abandon, cela n'a pas de nom. Si ces braves gens-là ne sont pas vos amis ils sont au moins vos serviteurs, et en France, quand on renl voie ses domestiques, on les paie.

Voilà pour eux, dit Arioline en jetant à poignée, au milieu Je l'apparlement, l'or des cent mille livres qu'elle avait ea^ chées sous son oreiller.

— D'où vous vient cet orî demanda Faab d'un ton de voix fort lucide.

. Peut-être de voire inconnu, répondit Arioline qui aima ^ieax faire une plaisanterie que de rester dans l'embarras

IVon ! je veux savoir d'où vous vient cet or.

Il vous a été apporté dans ce sac, ce matin.

^ iHï m'a nommé?

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