UNE
L'Orient n'a pas de plus belles nuits. En a-t-il d'aussi sereines sur ses palmiers et ses lianes ? je ne le crois pas ; et j'ai pu en faire la comparaison assez longtemps. Une lune polie comme un diamant argentait le golfe de Marseille, couvrant d'un voile de mousseline les pins des montagnes, les champs de bléy les vignes noueuses et les terrains qui, semblables à un troupeau de bœufs noirs, descendent jusqu'à la mer, toute scintillante et lamée de cette clarté rêveuse. Tout dormait, le ciel, la terre et ses voix harmonieuses, la mer et ses houles plaintives, faites de larmes de naufragés. C'était à la fin de l'été, quand la vie est à bout, quand elle a épuisé ses forces pour être féconde, ardente et belle, quand elle jette a pleines corbeilles et de toutes mains de la couleur aux fruits, des fruits aux branches, du feu aux sables du rivnge, de la laine aux brebis, des plumes aux oiseaux, et des passions tendres et superbes aux hommes.
Dans le golfe au fond duquel dort Marseille, appuyée sur un lit d'odorante cannelle et de feuilles de thé, il est un point où je voudrais mourir; où, s'il m'était permis de choisir une tombe, je demanderais à être enseveli. Je crois que sous ces roches couvertes de thym et de bruyère, balayées par le vent du nord, je serais encore sensible à ces radieux prodiges de nos nuits méridionales. Mourir sans avoir embrassé et pressé contre son cœur un pin des montagnes, sans avoir senti son amertume aux lèvres! ce n'est pas mourir, c'est être tué.
J'étais couché au pied de ces montagnes dont Marseille se fuit une ceinture, et je vais vous dire par où Ton y parvient. Vous me suivrez et vous m'écouterez, car ce n'est pas de moi que je vous parlerai, pauvre rêveur qui n'ai rien à vous conter de mon passé, si ce n'est que j'aimais à en pleurer les nuits d'été, et la mer où j'aurais peut-être défié Byron s'il avait voulu ne se mesurer avec moi que comme nageur.
J'ai à vous parler d'un grand de la terre, d'un roi, et d'un grand roi, car il fut bien malheureux; il était exilé.
Et tandis que je regardais, étendu sur le sable, tantôt le ciel et tantôt la mer, sans oser me dire quel ravissement plus grand j'éprouvais pour l'un que pour l'autre, j'entendis le bourdonnement mélancolique d'un cornet à bouquin. C'est un berger, me dis-je, qui rentre au village, et ma suave tristesse reprit son cours. Je ne me préoccupais pas autrement de ce bruit dans la montagne.
Je m'enveloppais à peine dans mon assoupissement, quand je crus distinguer à quelques toises, sur la surface de l'eau, une voile blanche, une lueur agitée. J'arrêtai mon attention.
(JNB RISTAUBATION EN PLEINE MBR. 291
Mats le son du cornet la détourna de nouveau ; cette fois le bruit otait plu? prés de moi, il tournait autour de la place où j'étais avec tant de précision» que je supposai que le berger cherchait un chemin dans la colline pour arriver au bord de la mer.
En me levant pour juger de la vraisemblance de ma supposition, je m'assurai que la lueur aperçue s^ur les flots était une barque de pécheur catalan. C'était un bateau long et effilé comme un poisson^épée, avançant à la rame, car l'air n'était pas assez ému pour gonfler la plus faible voile.
Je me mis sur pied ; le berger était derrière moi, et le bateau s'ensablait au même instant.
— Bonne nuit, Gervaisy!
— Bonne nuit, Mateo!
Gervaisy était le berger; Mateo, le pécheur. Je compris que c'était une rencontre : le cornet à bouquin était le signe de rappel.
Ils se touchèrent la main après m'avoir salué. Seraient-ce des contrebandiers? pensai-je; ont-ils profitéd'une nuitaussi claire pour faire leur coup? Je croyais les contrebandiers' plus adroits.
— On dirait que nous en sommes, me dit en mauvais français le pécheur Maleo.
— Ma foi, oui, répondis-je. Ce bateau que vous montez... ce panier qu'a votre camarade, le berger...
— Ce panier contient des fruits, me dit le berger, des raisins, des figues, quelques poignées d'amandes.
— Et le bateau ne porte que des rougets et des sardines, ajouta le pécheur en me prenant par la main pour ro'aider à
292 UNR eestaubâtion en pleine mer.
sauter dans sa cale, pleine en effet de menus poissons péchés dans la soirée.
— C'est pour toi, Mateo. Le berger déposa dans le bateau la corbeille de fruits qu'il venait de me montrer.
— Et ceci pour toi, Gervaisy, répliqua le pêcheur en posant sur les mains calleuses du berger un petit panior en roseaux rempli de poissons encore tout frétillants dans l'algue qui leur servait de lit.
— Vous voyez que nous ne sommes pas précisément des contrebandiers, me dit Mateo d'un air qui pouvait signifier : — Mais je pourrais l'être à la rigueur. Et je le croyais sur parole, en voyant sa figure ovale et brune comme une olive à la fin de la saison ; à l'aspect de ses membres, aussi fins que ceux d'une goélette américaine, à son œil catalan, noir et tempétueux, à son nez d'oiseau de mer.
— Vous n'êtes pas un contrebandier aujourd'hui.
— Aujourd'hui!... le mot laissa voir les dents de Mateo. Tl avait souri.
Il reprit :
• — Nous sommes deux vieux amis, Gervaisy et moi.
— Pas mal vieux, dit le berger; et il ajouta : Moi plus vieux que toi, Mateo. J'ai eu quarante-trois ans à Noël, tu n'en as pas quarante.
— Je vois que vous avez été élevés ensemble dans ce paysci. Vous y êtes peut-être nés tous les deux.
— Non, me répondit le pécheur. Mon pays est Saint-Fcliu, en Catalogne; mais je suis venu en Provence à cinq ans. Gervaisy, lui, il est né à Sainte-Marguerite, a trois lieues d'ici. N'est-ce pas, Gervaisy?
Au lieu de répondre, Gervaisy se mit à sonner du cor-
oet» àBn% le but, je présume, de rallier plus prés de la mer les moulons qu'il avait laissés dans la montagne. Après avoir sonné» il écouta et nous fîmes silence. Puis, nous entendîmes des bêlements dans le lointain et des tintements dans Tair. Le commandement du berger était parvenu au troupeau. Et le chien qui était aussitôt venu se ranger sous les plis du manteau do berger, confirmait l'exactitude avec laquelle on avait obéi.
Le bei^er fit signe au chien de se coucher à ses pieds. Mateo avait dit au mousse, qui avait fini d'égoutter le bateau et de ployer les filets, de se reposer et de dormir s'il en avait envie. Et le mousse et le chien dormaient déjà.
Que la mer était belle! ne la reverrai-je donc plus !
— Nous sommes deux vieux amis, répéta Mateo avec Ténergique concision d'un Espagnol pour qui un pareil aveu n'est pas une protestation frivole. Gervaisy et moi, nous nous sommes connus ici il y a vingt ans.
— Vingt ans, affirma le berger qui s'était accroupi sur le sable à la place que j'occupais auparavant, tandis que Mateo et moi étions, lui d'un côté, moi de l'autre, assis à la proug à demi ensablée de son bateau.
— Nous étions, Gervaisy et moi, dit Mateo avec la lenteur solennelle des conteurs d'Orient, que rien ne bâte dans leur récit, car ils savent que les nuits sont longues et que la mort est au bout de tout ; — nous étions, moi et Gervaisy, tous deux attachés au service du roi d'Espagne, Charles IV. — Dieu ait son âme !
Mateo ôta son bonnet de laine rouge et regarda le ciel. Gervaisy mit à.profit ce temps donné par Mateo à un souvenir religieux, pour dégager du ruban de son chapeau de berger
294 UNE ristaurâtion en pleine meb.
un vestige de pipe, vieux volcan enfumé. Il la bourra avec son large pouce tant el si longtemps que je fus étonné de ne pas la voir éclater. Il parait qu'ils se connaissaient de longue date , elle et lui. Mon second étonDement fut de voir comment il s*arrangeait pour la placer dans sa bouche. I^ pipe n'avait littéralement pas de tuyau sensible à l'œil» et le nez du berger était fort long et fort incliné vers ses lèvres, excessivement rentrées.
Pendant quelques minutes, il la tint entre ses doigts, attentif au récit de Mateo, qui avait repris ainsi :
— Nous étions attachés, moi et Gervaisy, au service du roi d'Espagne, Gervaisy comme berger, mot comme fournisseur de poissons.
Ce mot de berger rappela à la mémoire de Gervaisy qu'il avait des moutons aux environs, et de sensation en sensation répercutée, il porta de nouveau le cornet à bouquin à ses lèvres et sonna sans se déranger. Le chien secoua un peu les oreilles, mais comprenant qu'on n'en voulait pas sérieusement à son sommeil, il se rendormit.
— C'était un bon roi, dit Mateo avec un hochement de tète bien plus significatif qu'une histoire morale et philosophique de la décadence de la monarchie espagnole.
— Un fier homme ! ajouta le berger après avoir posé sa pipe sur le sable et en battant le briquet. Il vous tuait les perdrix au vol comme personne. S'il était faible, on chargeait son fusil et il tirait; s'il était malade, il chassait dans son fauteuil ; s'il ne pouvait pas marcher, nous le prenions dans nos bras, Mateo et moi , et il chassait encore sur nos tètes ; et il no manquait jamais !
Interrompu par Gervaisy, Maleu avait pris du tabac fin dans
UNE RESTAURATION EN PLEINE MER. !29ô
sa poche, roulé du papier d'alcoy sur sa cuisse et confectionné un cigaretto de véritable origine.
La pipe et le cigaretto étant allumés, Mateo continua :
— Voila comment mon camarade et moi avons fait connaissance , ici , dans la propriété du roi d'Espagne où nous sommes. «
Et le marin et le berger se mirent à fumer. La phrase de Mateo resta, suspendue.
Un hasard comme Thistoire les aime a conservé à la pro* priété magnifique à l'extrémité de laquelle nous étions, le berger, Mateo et moi, le nom de campagne du roi d'Espagne, quoiqu'elle ait fait retour d'abord au premier propriétaire, fort peu roi, je présume, et plus tard à une succession de né* gociants, insoucieux acquéreurs de celte splendide relique. Aucun de nos châteaux , si beaux du reste , qui environnent Paris, ne peut être comparé à celui qu'occupa le roi d'Espagne, Charies IV, pendant son exil en Provence, où il trouva, en compensation d'une couronne perdue , la santé que les ' chagrins lui avaient ôtée. C'est un jardin de Malte, un palais embaumé comme on en voit aux eaux douces d'Asie, vis-àvis Constantinople. Pour sol un sable doux et tamisé, à marcher nu-pieds sans éprouver la moindre gène ; pour horizon cl pour mur d'enceinte un arc de montagnes dont les premiers pins qui les couvrent sont dans la propriété môme, et dont les derniers n'ont à l'œil qui les voit trembler et folâtrer que IsLgrosseur d'une touffe d'herbe ; pour limite ouverte aux regards la mer, la Méditerranée, l'immensité verte; pour dôme le ciel des Antilles, chaud et aéré, presque jaune l'été, tant l'odeur du genêt le remplit avec abondance sous un soleil qui dilate les pierres. Ce n'est point cette prodigalité d'eau
de nos campagnes du Nord, qui n'en ont que trop pour les baigner; mais c'est une eau fine, vive comme un serpent, rubannée, fraîche à briser les dents, sans être crue ou dure aux lèvres, enivrante à voir dans le creux des rochers ou dans )e vase de cristal, et qui est aux autres eaux ce que le vin de Champagne est aux autres vins. C'est une eau de Champagne. Cette eau limpide et rare emplit dans cette propriété des bassins de marbre cachés sous des platanes, et rompt de sa fraîcheur l'ardeur de l'atmosphère, les après-midi d'automne, quand le soleil a flétri dans la journée et fait ployer les arbres et les fleurs. F.t des orangers partout dans les allées, des myrthes autour des orangers, et des oliviers dans la plaine. L'olivier! cet arbre grec, dont l'ombre est grecque, sévère et poétique, et dont le murmure régulier peut être scandé comme une ode d'Anacréon. Admirable villa où le palmier et le citronnier viendraient s'ils pouvaient prévoir comme ils y seraient bien 1 Si ce n'est pas l'Italie, plus chaude, et l'Orient, ' plus impétueux, c'est ce qui y ressemble le plus et le mieux. L'Europe n'est plus là si ce n'est pas l'Afrique. Et que d'autres beautés n'offre-t-elle pas? mais comment en parler après avoir dit que la mer se montre au bout de chaque longue allée, et si bien que tantôt c'est un pommier qui empêche de voir un brick qui revient des Indes à toutes voiles , et tantôt c'est une goélette qui passe à travers les feuilles d'un acacia en fleurs. *
— Et il chassa tant, poursuivit Gervaisy, qu'au haut de deux ans, il avait retrouvé ses jambes et son estomac. Voyezvous d'ici cette ligne blanche dans la pinède? la lune vous la montre comme en plein jour.
— Je crois la voir, répondis-jo nu berger.
UNE RKSTAUkATION EN PLEINE MBR. 297
— C'est un mur qui avait été élevé sur les rocliers, afin que le roi pût s'appuyer quand il était fatigué au milieu de la cbassei. A mesure que ses forces revenaient, on allongeait le mur.
— Il est d'une belle longueur, interrompis-je.
— C'est que le roi Charles IV avait fini par se bien porter.
La figure du Catalan Mateo s'épanouissait pendant que le berger rappelait, avec des pauses commandées par le jet de la fumée du tabac, ces lambeaux de l'histoire privée du malheureux Charles IV d'Espagne, exilé par Napoléon, qui ne savait pas encore ce qu'était l'exil.
Gervaisy, ayant consommé sa première pipe, souffla de nouveau dans son cornet, et nous entendîmes immédiatement le bêlement des moutons e( le bruit argentin des sonnettes.
— Minuit bientôt, dit Mateo en regardant l'ombre des montagnes projetée sur la mer.
— Pas encore, dit le berger en fixant ses yeux sur une étoile qui descendait à l'occident. T1 s'en faut d'un quart.
^ Avec un si beau bassin au bout de sa propriété, est-ce que le roi ne se livrait jamais au plaisir de la pèche ? il n'aimait peut-être pas la pèche?
Après ma question, le Catalan et le berger se regardèrent pendant quelques minutes.
Gervaisy ne répondit pas, mais Mateo laissa tomber un « oui » bref accompagné d'un soupir.
— Au fait, ajouta-t-il en trempant le bout de ses pieds dans l'eau, et comme un homme triste et distrait, tout cela est mort comme te vent de cette nuit. N'est-ce pas, Gervaisy?
— Ahl mon Dieu oui, Maleo.
— El c'élail aussi par une aussi belle nuit que celle-ci» ajouta Maleo le pécheur; une mer unie comme la main, une lune ronde et blanche comme un écu neuf, et un vent d*enfer, à pousser des coquilles de noix en Amérique.
— Je m'en souviens, affirma le berger en raclant avec son couteau la corne torse et huileuse dans laquelle il soufflait.
— Vous vous souvenez sans doute tous deux en ce moment de quelque grande pêche, de quelque promenade sur Teau où se trouvait le roi. Vous, Mateo, vous étiez, je présume, le patron de barque?
— Je n'étais pas le patron de barque, car j'étais trop jeune alors, mais c'était mon père qui l'était. Moi, j'étais novice à bord.
— A bord de quoi ?
Sans me répondre, le Catalan frappa du talon le bateau à la proue duquel lui et moi nous étions assis. Je compris.
— Le roi Charles IV, repris-je, monta donc cette barque la nuit de cette pèche?
El allâtes-vous loin? très-loin ?
Un rire aussi mélancolique qu'expressif écarta les lèvres brunes de Mateo.
Le berger continuait à polir avec son couteau son cornet à bouquin.
— Voyez-vous cette belle étoile là-bas?
— Oui, Maleo.
— Plus loin, vous en distinguez aussi trois dans la même direction?
Parfaitement : elles sont sur Marseille.
— A peu près.
— Vous voulez me désigner, dis-je, le vilUge des Catalans.
Un signe de tète de Mateo m'apprit que je ne me trompais pas.
Si l'on s'étonnait de la lenteur de nos propos, on oublierait que la conversation était soutenue par un berger et un Espagnol. Des hommes solitaires comme les bergers sont sobres de paroles, et les Espagnols ont des heures de silence comme les orientaux, surtout quand le vent, et il n'y en avait pas un brin, n'exalte pas les touches subtiles de leurs nerfs. D'ailleurs j'avais infiniment plus d'intérêt à les écouter qu'ils n en avaient à parler. Parfois, a leurs visages grecs, a leurs airs de tête sentencieux, à leurs costumes sauvages, et à considérer le lieu où nous étions, je me croyais en Arcadie, au temps des bucoliques et des églogues.
— Je suis presque né là-bas, au village des Catalans, reprit Mateo.
Le village que m'indiquait le pêcheur m'était parfaitement connu. C'est une boui^gade de la Catalogne, fondée au fond du golfe de Provence, mais une bourgade espagnole avec sa langue, ses mœurs maritimes, ses coutumes et toute sa physionomie extérieure et morale. Ils sont quinze cents ou deux mille habitants, tous pécheurs, tous passant un tiers de leur vie en Espagne, l'autre tiers en Provence, dans leur seconde patrie, l'autre tiers entre la Provence et TEspagne, c'est-àdire sur la mer. Intrépides matelots, en vingt heures souvent ils visitent l'Espagne et retournent en France. La mer est le jardin contigu à leurs deux propriétés. Leur fortune est la pêche ; leur ressource un filet; leur mise de fonds un bateau, leur espoir le vent. Avec cela, ils ont du pain de France et
du vin d'Espagne» du poisson qui frétille encore dans ia poêle, des femmes souples comme un jonc et déliées comme un fuseau, et le soir, sur leurs portes, d'éternels boléros joués sur des guitares de Malaga.
— Un jour, poursuivit Mateo, mon père dit à ses neveux et cousins : — J'ai à vous parler. Venez ce soir après la veillée. J'aurai du tabac, des oranges et du vin du pays. — Entendu! répondirent les cousins. Aucun ne manqua. Les femmes dormaient , et leurs enfants dormaient sur leurs genoux. On fuma, on but, on fuma encore. J'étais là aussi, mais je ne disais rien ; trop jeune encore pour dire mon avis, assez raisonnable cependant pour être admis à beaucoup entendre. Voila que mon père parla. — L'autre
jour, dit-il, Mateo et moi nous avons conduit le roi
Tous les cousins et neveux se levèrent, quittèrent leurs pipes sur la table et leurs cigarettos, et se découvrirent au nom du roi. — Nous avons conduit le roi dans notre barque, là-bas, au delà des îles, où je pensais lui procurer le plaisir de pécher quelques rougets, qu'il aime beaucoup. Un nuage passe, le vent tourne, il fraîchit, la mer blanchit, c*est le commencement d'une bourrasque ; il y avait eu de l'orage quelque part, c'est sûr. Rentrer, impossible. J'abats les voiles, je ferme le pont, j'attache le roi autour de moi et je m'attache au mât. Mateo était au gouvernail pour parer à la lame. Mon père disait vrai. — Je voyais bien, poursuivit-il, où nous allions. — En Catalogne 1 saint Jean-de-Dieu ! crièrent les cousins. — En Catalogne, reprit mon père. Et nous la vîmes au bout de six heures de tempête. — Et le roi T demandèrent les neveux et les cousins, le roi... — Mateo! interrompit mon père, va voir si les bateaux sont bien amarrés
TNE RESTAURATION EN l*LEIN£ MER. 301
à la plage : va, mon fils! Ainsi je sortis, continua Mateo» sans savoir la fin de ce que mon père racontait à ses cousins et à ses neveux, ou plutôt sans savoir pourquoi il leur faisait celte histoire, car je n'ignorais pas que le roi avait beaucoup pleuré en voyant les côtes d'Espagne, et qu'il avait pleuré encore plus fort lorsque, le vent ayant changé, nous traversâmes de nouveau le golfe de Lyon pour rentrer au château. Cest ici, dit Hateo, que nous débarquâmes. On croyait que nous avions péri. La reine était désolée. Elle avait fait allumer les cierges de la chapelle du château en nous attendant.
— Est-ce là tout l'événement? demandai-je avec une précipitation d'auditeur blasé sur les plus fortes catastrophes et oubliant qu'il s'agissait, non d'un drame arrangé par les machinistes ordinaires des menus plaisirs des journaux et revues, mais d'un fait réel survenu à un roi d'Espagne exilé par Napoléon, à un descendant de Louis XIY et d'Henri IV.
Mateo ne remarqua pas même mon inconvenante vivacité. Je l'ai dit : il ne racontait pas pour moi; il parlait pour complaire à sa mémoire, pour remuer les feuilles sèches du passé que lé vent du hasard avait poussées à ses pieds, par une belle nuit étoilée.
— Je vous ai dit, reprit Mateo, après avoir fait signe à Gervaisy de \m donner du feu pour allumer un cigarette» que mon père ne m'avait pas permis d'entendre la Rn de son récit. Voici ce qui se passa un mois après environ.
— Ahl ce fut un mois après, interrompit le berger en tendant un morceau d'amadou embrasé à Mateo.
— Oui! un mois après. Nous abordâmes ici à trois heures du matin avec trois bateaux, montés par les cousins et les neveux dont je vous ai déjà parlé, et commandés pai* mon
302 ITNK HESTAURATION EN PLEINE Mfili.
pere. Ce bateau était un des trois, et je m'y trouvais. C'était pour une grande partie de pèche que le roi avait désiré faire en compagnie de ses fidèles et pauvres sujets, les Espagnols de la Catalogne. Elle devait durer tout le jour. Nous avions des toiles pour le vent, des rames pour le calme, des tentes pour le soleil, car nous étions au fort de Tété. Il était à peine jour quand le roi Charles IV se rendit du château à Tendroît où nous sommes, accompagné de deux de ses domestiques.
— Et de moi, son berger, son compagnon de chasse.
— Et de loi, Gervaisy : j'allais le nommer.
— Un vent superbe se leva, dit Maleo, dont la voix me parut changée, un vent comme nous l'espérions, comme nous l'avions souhaité et demandé à Noire-Dame de Mont- Jouy, toute la nuit de la veille, a genoux, en prière, moi, mes cousins et ses neveux, les bons et pieux Catalans. Au bout de deux heures, nous ne voyions plus les montagnes de Marseille et du goKe que comme cette fumée.
Mateo, qui avait avalé, depuis quelques secondes, deux ou trois gorgées de Tumée, lâcha, pour justifier sa comparaison, le nuage amassé dans sa poitrine.
Nous dépassâmes les iles du golfe une à une. Enfin le roi qui souriait comme un saint en Tace de Dieu, chaque fois qu'une bouffée du vent d'Espagne enlevait ?,m chapeau, car nous allions grand largue, ce qui nous vaut mieux a nous que le vent arrière, comme vous savez, le roi enfin s'informa du moment et de l'endroit où nous commencerions à jeter les filets et à tendre les lignes. Dans une heure, sire» lui répondit mon père. Dans une heure, soit ! L'heure n'était pas encore écoulée que Charles IV s'était endormi à l'abri de la voile. Il dort! force de voiles, s'écria sourdement mon père
UNE RESTArRATION EN PLEINE MER. 303
dans le creux de ses deux mains réunies, aux deux bateaux naviguant de conserve avec le nôtre. Force de voiles! Mettez tout dehors 1 Les trois bateaux mangeaient le vent ! Saint Jeannle-Dieu, c'est la vérité. Je ne sais pas comment nous n'avons pas volé en charpie. Le roi dormit cinq heures. C'était l'effet de la mer. Quand il s'éveilla nous étions en vue des côtes d'Espagne. La Catalogne s'étendait devant nous. Le soleil se couchait.
— Où suis-je? demanda le roi qui s'éveilla aussitôt que les bateaux s'arrêtèrent et qui fut étrangement surpris de se voir entouré d'une foule d'autres bateaux chargés de gens.
— Majesté, lui dit un ancien oflicier de ses armées, vous êtes dans le golfe de Roses, en Catalogne, en Espagne, et vous voyez devant vous vos fidèles sujets qui viennent vous demander à genoux de débarquer chez eux. Dans un mois vous serez à Madrid. Sire, noire village donnera l'exemple aux autres; le feu passera aux villes; et de ville en ville, il traversera l'Espagne. Ces braves marins vous ont délivré; ces braves gens veulent mourir pour vous replacer sur le trône.
Et Charles IV, que nous soutenions dans nos bras, se mit à pleurer comme un enfant. Il n'en revenait pas de voir les montagnes d'Espagne, les jardins de la Catalogne, d'entendre parler espagnol autour de lui. Il bénissait, il embrassait, il pleurait encore.
J'avais à la main la canne et le chapeau du roi.
— Non, mes amis, dit-il, je suis exilé; je trahirais ma parole de roi si je vous écoutais. Mais je vous pardonne de m'avoir trompé, cependant. Mateo, c'était là ta partie de pêche! Je te pardonne aussi. Vous m'avez renliubien heureux.
Espagne! Espagne! Espagne! s'écria-t-il en pressant sur son cœur le vieux soldat qui l'avait conjuré de débarquer! Et en laissant flotter sa main sur vingt bateaux couverts de têtes suppliantes l Espagne ! Ah ! vous êtes moins a plaindre que moi! Vous ne perdez qu'un roi et je perds une patrie ! Au large! Mateo, s'écria-t-il : et en France! Au large! Mon père hésitait.
— Je le veux ! répéta le roi.
Le lendemain au point du jour, le roi Charles IV débarquait sur cette plage.
La tête du pêcheur catalan tomba sur sa poitrine et il se tut avec profondeur; comme s'il eût regardé dans l'abime des vingt années écoulées.
Quand il eut assez donné à la réflexion, il releva le front et il dit comme pour chasser de tristes pensées : Le temps change ; la mer se ride; nous allons avoir du vent.
— Peut-être, dis-je alors avec trop peu de respect pour son émotion, Charles IV eût reconquis son trône s'il fût descendu en Espagne.
— Il n'y serait pas descendu vivant, dit Gervaisy, le berger, en remettant dans sa gaine le couteau avec lequel il n'avait cessé de jouer pendant que Mateo parlrit.
— Tu étais un espion de l'empereur, je l'ai su depuis, dit Mateo ; je ne t'ai pas jeté plus tard du haut de ces montagnes dans la mer, parce que tu ne nous dénonças pas
— Je n'en eus pas besoin. Charles IV écrivit aussitôt à l'empereur de lui défendre désormais la pêche. Et Napoléon ajouta : Le roi d'Espagne ne couchera jamais à son château. Depuis il n'y passa plus une seule nuit.
UNS RBSTAI7RATI0N BN PLEINB MBR. 305
— Mais le vent fraîchit , répéta Mateo. Enfant 1 hausse l'antenne. Au large!
— Et moi, à mon troupeau, dit Gervaisy : le berger et le chien se levèrent. Gervaisy sonna encore une fois dans le cornet h bouquin» et le bruit mélancolique me suivit jusqu'au fond de la campagne, nu milieu des pins et des genôtséclairés par les rayons de la lune.
RAFllV ET SOUCHARD
Le père de Ratin étdil tailleur; le père de Souchard était racoleur» et le racoleur et le tailleur élnient logés au Palais- Boyal, dans Taile qui s'ouvre sur la rue Vivienne. Ils occu« paient avec leurs familles le dernier étage de la maison, situation charmante, pleine d*air, d*où Ton découvre, quand on est logé sur le devant, le parallélogramme entier du jardin, et selon les diverses heures du jour et les accidents des saisons, des arbres tantôt verts, tantôt jaunes, tantôt amarantes ; une eau frissonnante qui s'épanouit en éventail, des groupes roses d'enfants, des touffes de fleurs, des vieillards causeurs comme les vieillards de Salente; un tapis de gazon, ras comme un velours, et le soir, la nuit, mille tableaux changeants. Qui n'a pas vu le Palais-Royal du haut des galeries qui le couronnent, ne connaît pas même le Palais- Royal à demi.
303 RAFIN ET SOUCBARD.
Sur la porte de Tapparteinent de Rafin on lisait : Rafin^ tailleur: sur la porte de Souchard, rien que ces mots : Souchardf ancien mUUaire. Un étranger n'aurait pas deviné le sens profond et caché de cette indication. Souchard, qui l'avait formulée» la trouvait suffisamment claire pour les jeunes gens sans argent et qui désespéraient d'en obtenir de leur père ou de leur oncle. Ces jeunes gens ne savaient que trop ce que signifiait ce litre gravé en noir dans l'épaisseur bombée du cuivre. Dés qu'ils étaient entrés dans l'appartement de >\l. Souchard» on les toisait, on leur tâtait les côtes» on leur écarquillait les doigts des pieds, on leur frappait vigoureusement sur le dos, on les faisait tousser, et ensuite on leur mettait cinquante écus dans le creux de la main. Trois jours après, ils marchaient au pas sous la baguette d'un sergent.
Rafin avait un fils qu'on nommait Théodore, ou préseni de LHeUf en français; Souchard avait aussi un fils qui avait pour nom Victor, nom sonore, dans lequel le père Souchard voyait moins l'appellation protectrice d'un saint que toutes sortes de grandeurs militaires imaginables; victorieux, victoire, vainqueur. Son Gis serait victorieux, il serait vainqueur, puisqu'il serait militaire comme lui; et, de fait, il avait quelque raison de croire à l'avenir belliqueux de cet enfant, qui, à quinze ans, était déjà un jeune homme charmant, vif comme un poisson, au regard de feu, ayant presque des moustaches, et marchant le jarret tendu comme un garde-française. Victor Souchard promettait d'être, à défaut d'un grand capitaine, un magnifique tambour-major. Son père le gâtait peut-être un peu trop ; mais il se disait que les grands capitaines futurs commencent tous par casser les vitres
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et détériorer les meubles. Ils insultent les voisins, jettent des chats dans les puits, déerochent les lanternes, coupent les cordons de sonnette. Bayard a ainsi commencé, pensait Sou* chard; mon Victor ressemble à Bayard. Il lui disait parfois d'un ton grave : a Victor, tu tends des cordes aux vieillards pour les faire tomber sur le nez, tu leur mets des cailloux dans les poches; c'est mal, on ne se conduit pas ainsi. Va plutôt derrière un arbre du jardin, aie des ciseaux, et si tu remarques qu'une queue poudrée déborde un peu, crac ! tu la coupes et tu vas plus loin. Tu insultes aussi les jeunes filles que tu rencontres; tu les pinces jusqu'au sang. Malheureux! quand tu en verras une qui te plaira, va à elle, prends-la par le cou, et embrasse-la, Victor! r>
Et Victor profitait d'aussi sages remontrances; il était devenu, en grandissant, la terreur du Palais-Royal. Soit con* formité d'âge, soit habitude de vivre sur le môme palier, Victor Souchard et Théodore Rafin étaient fort bien ensemble. Théodore était la seule créature que Victor respectât. La pitié avait peut-être sa part dans cette affection, du reste partagée avec usure. Théodore était contrefait; ses jambes, dont le développement était en retard, n'avaient pas la force de soutenir son buste. Il résultait de cette constitution informe que Théodore avait le visage pâle, lescheveux d'un châtain soyeux, le sourire triste, mais intelligent. C'était un bossu moins la bosse. Il ne marchait pas ; assis dans un fauteuil fort bas, il passait ses journées à découdre les habits, trop peu adroit encore pour être d'une plus grande utilité à son père. Quand il avait travaillé à la satisfaction de l'atelier, on le portait sur la terrasse, au soleil, et de là il se réjouissait à voir les promeneurs du jardin. Ordinairement on lui procurait cette joie
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à midi, oi te'est alors que son ami Victor Souchard montait et lui racontait ses exploits de la veille. Comme il était rare que les brillantes équipées de Victor n'eussent pas pour base la dextérité de ses mains, l'élasticité de son corps ou la vélo* cité de ses pieds, Théodore faisait un triste retour sur luimême, soupirait et admirait son ami Victor :
— Quoi 1 tu as passé sur deux ponts sans payer? Que tu es heureux 1 Tu as décroché de leurs poteaux quatre réverbères! tu as fait culbuter dans la boue un sergent des garde^^-fraoçaisesl Mais tu es le plus brave des hommes 1 Laisse-moi voir ton pantalon déchiré. Je ne suis pas jaloux ; mais si on me donnait à choisir entre le roi de France et toi, je sais bien le choix que je ferais.
Nous n'avons pas encore dit que ces deux jeunes gens étaient nés un peu avant la révolution française, à cette époque malsaine qui n'était plus même le xviii* siècle, sans être le XIX*. Il y avait un roi, et il n'y avait plus de royauté. Il n'y avait jamais eu tant de littérateurs, et jamais moins de littérature; plus de passé, point d'avenir. Confusion de mœurs et d'usages : les uns portaient la queue, la poudre, l'habit brodé à paillettes ; les autres avaient déjà revêtu le large et sérieux habit marron venu d'Amérique, le chapeau sans galons et presque les bottes. C'est au Palais-Royal surtout que ce mélange d'opinions, d'habits, de goûts, se produisait avec une diversité inépuisable pour la distraction de notre pauvre Théodore Raiin. Quoique peu à l'aise, son père lui avait donné des maîtres de langue et de dessin. Il se consolait par les arts des privations d'aller, de marcher, de courir. Sa philosophie se formait peu à peu ; elle se développait et répandait ses parfums à l'ombre, comme les fleurs d'un violet
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tendre dans les prorondeurs des forêts. S'il eûl eu quarante aos* le reste de sa vie se fût paisiblement écoulé; mais il n'en avait que dix-sept; et quand , du haut de sa balustrade de marbre taillé à jour, il apercevait autour du bassin du jardin» eolre les arbres chargés de panaches dont la senteur montait jusqu'à lui, quelque belle provinciale, rose, ardente de tournure, aux lèvres ouvertes, aux mains potelées, il avait du feu dans les veines, il la couvait du regard, il lui donnait un nom, il l'aspirait par ses désirs, il en rêvait la nuit.
Un jour qu'il était livré à Tune de ces extases mêlées de ravissement et de douleur, Victor lui frappa sur l'épaule et lui dit :
— Théodore, suis mon doigt; compte les arcades, à la vingtième arrête-loi ; maintenant monte du regard jusqu'au premier étage : que vois-tu?
— Je vois un café.
— Au fond du café, que vois-tu?
— Une femme au comptoir.
— Comment est-elle?
— Elle est brune.
— Mais est-elle jolie?
— Je ne puis pas distinguer d'ici.
— Tiens, prends cette lunette, et regarde encore. Eh bien ! Théodore, comment est-elle?
— Mon ami, répondit Théodore, elle est très-belle, mais elle est Irès-jeune.
— Alors elle est doublement belle. Elle a seize ans, elle s'appelle Fanchelle, elle sera ma maîtresse.
— Ta maîtresse !
Théodore frémit à ce mot; il fut sur le point de s'écrier :
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Est-ce que tu ne me la prêteras pas un peu? Ce mol Tavait renversé; une maîtresse! Et Victor aura cette femme pour maîtresse, il touchera ces beaux cheveux, ces belles épaules, il parlera tout près de cette bouche si fraîche. Tout cela, parce qu'il peut marcher! Qu'ai-je donc fait à Dieu, pour n'avoir pas des pieds qui me mènent où je veux aller? Il enviait alors les oiseaux qui volaient de croisée en croisée tout le long des galeries du Palais-Royal; il mettait son âme sans ailes sur leurs ailes, et il leur disait : Allez auprès du bassin, effleurez cette eau, courbez pour moi ce gazon, jouez autour de cette branche, posez-vous sur celle place où il y a du soleil, allez sur le bord de cette fenêtre et rapprochez-vous de Fanchette. Résolument Théodore aimait Fanchette, qui, selon la mode du temps, avait alors les bras nus, les cheveux légèrement ondoyés de poudre, le sein aux deux tiers découvert; choses gracieuses qu'elle relevait encore par son sourire, sa causerie d'abeille, son affabilité pour tous les habitués de son café, qui était aussi un estaminet, il faut le dire avec douleur. Elle n'était pas incommodée cependant de cet éternel brouillard de tabac amassé sur ses cheveux : derrière ce nuage qui voilait son olympe de flacons, de tasses dorées et de soucoupes, elle semblait la divinité de l'endroit; on l'adorait en effet. Son comptoir était entouré d'admirateurs qu'elle avait l'art de retenir dans les limites de la galanterie. Chacun s'en allait content; mais nui n'avait le droit de l'être plus qu'un autre, excepté peut-être Victor Souchard, s'il ne s'était pas trop vanté auprès de son ami Théodore. Ce doute est raisonnable, car Souchard était devenu un beau modèle de fatuité. Il se flattait de tuer les hommes comme des mouches et d'être l'amant de toutes les femmes âgées de moins de
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^ingi-deux ans. Cependant Théodore avail souvent aperçu Victor parlant à Fanchette un peu plus intimement que les autres clients de Testaminet. Il se disait avec une soucieuse conviction : 7- Elle TaimCy oui, elle l'aime ; — et il se maudissait.
— Je pars, vint lui dire un jour Souchard ; mon père ne veut plus de moi; il prétend que j'ai acheté six hommes dont je ne lui ai pas rendu compte. Nous nous sommes disputés. Il s'est porté envers moi à des extrémités fâcheuses. Je lui ai donné un soufflet. Bref, voilà ma feuille de roule : je vais à Brest. Li je m'embarquerai pour les Indes. Tu comprends que je suis enrôlé dans la marine militaire ; je suis soldai-matelot. Embrassons-nous, mon pauvre Théodore, et pense à moi toutes les fois que tu verras du haut de ton balcon une belle nourrice ou quelque petit scélérat de vieux avec une queue.
— Et Fanchette? osa lui demander Théodore, l'emportestu avec toi ?
— Non, mais à mon retour je l'épouserai ; je le lui ai promis ; nous nous le sommes juré ; je lui ai donné une bague ; elle m'a donné de ses cheveux. Regarde.
Victor Souchard sortit de sa poche une corde de tabac à chiquer, croyant tenir les cheveux de Fanchette. — Ces cheveux ne me quitteront jamais, poursuivit-il, jamais. — Tiens, c'est du labac !
Théodore soupira.
Souchard déchira le tabac avec ses dents et mit le reste dans sa poche.
Après s'être embrassés encore une fois, les deux amis se séparèrent, Victor, joyeux comme s'il était déjà de retour,
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Théodore, le visage humide de larmes» comme s'il avait dû ne plus revoir Victor.
L*ahsence de Victor Souchard se prolongea au delà du terme prévu ; le vaisseau qu'il montait faisait de longues stations dans les ports de nos possessions de Tlnde, alors convoitées avec acharnement par les Anglais. Victor amassait dans le cours de cette campagne des trésors d'anecdotes à raconter au pauvre Théodore quand il reverrait le Palais- Koyaly s'il le revoyait un jour. Que de merveilles l'avaient frappé depuis bientôt quatre ans qu'il était absent de Paris I Les bayadéres nues, les pagodes sonnantes» les palais de jonc, les temples de porcelaine; Théodore se refuserait d'y croire.
De son côté, Théodore préparait aussi un bien grand étonnementà son ami Souchard. Un soir qu'il s'était suspendu par la force des poignets jusqu'aux bords de la balustrade de sa terrasse, pour mieux voir sans doute la charmante limonadière, la tête lui tourna, ses doigts fléchirent, le buste entraîna les jambes, et il fut précipité par son propre poids du haut de la maison dans le jardin. L'étourdissement de la chute le laissa sans connaissance sur le sable. On le crut mort. Les marchands voisins l'ayant reconnu le montèrent chez lui ; maisson pèrefut si douloureusement affecté de le voir dans cet état, qu'il eut une soudaine attaque d'apoplexie dont il ne revint pas. Cependant Théodore Rafin n'était pas mort; ses membres étaient démis seulement; au bout de trois jours il n'était plus malade que delà fièvre. Cette fièvre fut longue;
RAriN ET SOnCHARD. 315
elle aggrava la faiblesse de Théodore au point de l'obliger à garder le lit pendant un mois. Quand il fut enfin guéri, on s'aperçut, non sans une surprise inexprimable, qu'il avait grandi d'un pied, que ses jambes n'étaient plus contrefaites, et qu'enfin il était, sinon un bel homme comme Victor Soucbard, du moins un gentil jeune homme, souple et plein de grâces.
Le premier usage qu'il fit de ses jambes, fut, on le pense bien, de desi*.endre dans ce jardin qui avait été si longtemps le bonheur de ses yeux et la joie de son cœur. Ceux qui sortent du purgatoire après une longue résidence pour entrer dans le paradis, ne doivent pas être plus ravis que le fut Rafin en parcourant ces quatre galeries, éblouissantes comme quatre lames d'or autour d'un diamant. Il ne détaillait pas encore ses jouissances, c'eût été impossible; mais il était heureux. Les boutiques, les grilles, le jardin, les statues, l'enveloppaient d'une fascination profonde ; c'était l'aveugle qui retrouve la vue. Il supposait à peine qu'il y eût quelque chose de remarquable au delà des limites de ce merveilleux endroit où il était né.
Sans être entièrement revenu de sa surprise, dès qu'il put mettre un peu d'ordre dans ses idées, il se rendit au café de Fanchette, la maîtresse de son ami Soucbard. Ses artères battirent sous sa peau quand il se trouva en présence de cette délicieuse créature dont il avait tant de fois rêvé l'image. Il s'imagina que son émotion était visible à tout le monde dans un endroit où l'on distinguait à peine, — tant la fumée du tabac était opaque, — les lumières du lustre suspendu au plafond. Ame honnête et candide, il alla jusqu'à se reprocher son admiration pour une femme sur laquelle Soucbard avait
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jeté les yeux. Quand il se présenta au comptoir pour payer sa consommation, il lui sembla que son argent portait Tempreinte de sa pensée. Cependant il osa dire un jour à M"» Fanchetle :
— Voilà bientôt cinq ans, mademoiselle Fanchette» que M. Victor Souchard est absent.
— Qu'est-ce que M. Souchard ? répliqua-t-elle ; n'est-ce pas, par hasard, le chasseur de M. le prince de Soubise?
— Souchard, mademoiselle, est ce jeune homme que vous aimez.
— Que jVime ! moi? je ne m'en souviens pas.
— C'est le fils d'un militaire logé tout près d'ici, un beau garçon !
— Ah! oui, qui consommait beaucoup d'eau-de-vie?
— Qui est aux Indes, mademoiselle.
— J'y suis maintenant... Pierre! interrompit-elle, voyez ce que désire le n** 10.
Si Rafin fut blessé au cœur de l'indifférence de Fanchetle pour un homme qu'elle avait prorois d'épouser au retour, d'un autre côté, il n'osa pas s'avouer qu'il était heureux d'avoir ce rival de moins auprès d'elle.
On ne saurait dire l'étendue qu'avaient acquise ses idées depuis qu'il avait la faculté de parcourir ce monde enchanté du Palais-Royal, sur lequel il était resté si longtemps suspendu comme une toile d'araignée au-dessus d'une belle fleur. <K Ne fût-ce que pour l'aimer encore davantage, si c'est possible, je veux connaître ce qui l'entoure; je tiens à le comparer au reste de Paris, que je n'ai pas encore vu. » Ainsi se parla un jour Rafin en se dirigeant vers l'une des
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grandes issues du jardin. Il allait en sortir, quand un bomme vèui de noir, rarrètant poliment, lui dit :
— Monsieur Rafin, j*ai été l'ami de feu votre père, et à ce titre, je dois vous prévenir que si vous sortez du Palais- Royal, où aucun débiteur ne peut ôtre arrêté, vous serez aussitôt saisi et conduit en prison. Je suis huissier; voici la preuve de ce que j'ai l'bonneur de vous dire.. Votre père a laissé en mourant pour deux cent mille livres de dettes, et comme vous avez accepté son héritage, c'est à vous de payer ses dettes maintenant. Les créanciers de votre père, qui sont aujourd'hui les vôtres, ont obtenu contre vous cette sentence. Faites un pas de plus, et vous allez en prison pour toute votre vie.
Rafin fut foudroyé. Il remercia l'huissier de son bon avertissement, et il rentra dans le Palais-Royal, d'où il n'avait plus le droit de sortir, à moins qu'il n'eût les moyens de payer un jour les deux cent mille livres.
C'était maintenant à sa philosophie à s'arranger un sort heureux au milieu de celte captivité. Puisque je suis né au Palais-Royal, se dit-il avec résignation, j'y vivrai et j'y mourrai. Comme tous les enfants de ceux qui ont fait de notables banqueroutes, Ra6n avait de quoi vivre à l'aise, même sans trop travailler. Mercier raconte que Rafln allait régulièrement prendre son déjeuner chez Nivet, au coin de l'un des porches du Palais-Royal, là où probablement se trouve aujourd'hui le magasin de comestibles du Gourmandy où est Corceilet. Ce M. Nivct, qui légua son établissement à sa veuve, s'était établi en cet endroit un peu avant la grande révolution.
Après son déjeuner, Rafin se promenait pendant une demi ^
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heure» l'été» dans l'allée où est, de nos jours» la Rotonde» el il s'asseyait ensuite sur un des bancs placés le long de celle allée, à l'abri des murs. On ne lisait pas encore les journaux dans le jardin» mais on s'y réunissait pour exhaler tout ce qu'on savait et tout ce qu'on ne savait pas en politique. Les philosophes râpés, les économistes déchaussés» les littérateurs sans libraires» les écrivains de tous les ordres mendiants» les rentiers» les partisans de Mesmer, les acteurs sans engage» ment» vingt mille étrangers, autant de filous» passaient» s'arrêtaient » causaient sous ces arbres qui sont aujourd'hui de la taille qu'ils avaient alors et qu'ils auront présumablement toujours. Â deux heures, Rafin montait jouer aux échecs chez le fameux Vitard, qui fit une partie par correspondance avec un roi du petit Mogol, laquelle partie dura treize ans et sept mois, et fut gagnée par Vitard, nommé depuis sa victoire Yitard-Mogol. Jusqu'à trois heures» Rafin jouait ou regardait jouer aux échecs. A cinq heures» il allait diner au Bocher de la petite Provence. Et quand les lanternes s'allumaient» il se rendait sous les galeries de bois» le rendezvous le plus curieux du globe avant et depuis la révolution ; corridor de luxe et d'obscénité qui n'était plus qu'une ombre de sa gloire en 1829» époque à laquelle il fut démoli pour faire place à cette ennuyeuse et belle galerie de verre. Nos pères ont vu» dans toute sa magnificence» cette superbe ruche où bourdonnaient, jusqu'à trois heures de la nuit» des femmes vêtues de gaze» enveloppées d'une vapeur de niousselinet montrant leurs cheveux» leurs jambes» leurs épaules» leurs bras nus, leurs dents insolentes, leurs yeux de gazelle» se tenant trois par trois comme les grâces, allant seules comme Vénus, ou par groupes comme des vestales; ayant devant
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elles de vieilles femmes qui avaient été belles à la prise de Mahoiiy derrière elles des hommes qui les flairaient, des provinciaux piastres, des Italiens haletants, des colons de Saint- Domingue plus noirs que leurs nègres, beaucoup d'Orientaux. Rafin ne se lassait pas de ce spectacle. Seulement le jeudi il allait aux Français, surtout quand on donnait Mahomti de M. de Voltaire. Il prodiguait ainsi les fleurs de son adolescence à*ces distractions qu'il avait à sa portée, à ces restaurants fameux qu'il visitait alternativement selon les sais«)ns, à ces galeries ravissantes, et à trois théâtres, le théâtre de Pierre, le théâtre du Palais-Royal et le Théâtre-Français.
Quoiqu'il aimât de plus en plus Fanchette, il s'abstenait d'aller la voir, de peur de trahir la sainte cause de l'amitié. Il ne savait trop s'il se désespérerait pour lui ou pour son ami , quand on lui dit qu'un ofGcier de Royal-Cravate était sans cesse accoudé sur le comptoir de la gracieuse Fanchette.
Un beau jour, ce fut véritablement un beau jour, Souchard arriva ; il entra chez Rafin , prit son ami dans ses bras et l'éleva trois fois pour se convaincre qu'il n'était plus difforme. Quant à lui, Souchard, il avait six pieds; c'était un homme magnifique; malheureusement il avait perdu un œil.
— Tu as devant toi, Théodore, le premier sergent d'artillerie d'une frégate française qui faisait partie de l'escadre commandée par le bailli de Suffren. Je reviens de Pondichéry.
— Où vous vous êtes battus bravement avec les Anglais, reprit Rafin.
— Tout juste. Les journaux l'ont déjà informé, je le vois.
— Et les Anglais, continua Rafin , sont restés maîtres du champ de bataille.
320 RAFIN ET SOqCHARD.
— Ce n'est pas sans peine toujours. Ils ont laissé huit mille des leurs sur le carreau.
— Cinq mille, interrompit Rafin.
— Oui, cinq mille. Mais comme tu es bien renseigné I Nous avions en outre les Maratles pour auxiliaires. De fiers soldats !
— Et leur chef se nomme Hyder-Ali.
— Ah cà! tu en sais autant que moi, RaGn.'
— Son fils, c'est Tippoo-Saëb.
— Par la sainte-barbe I tu étais donc à Pondicliéry?
— A huit heures du matin vous attaquâtes la ville qui est entourée de murs ; vous aviez en face le palais du gouverneur, qui a trois portes et cinq cents croisées; une construction orientale.
— Rafin! Rafin I tu es allé à Pondichéry! Tu en sais plus que moi qui servais dans le bataillon de Tippoo-Saëb» le fils d*Hyder-Ali,
— Tippoo-Saëb est un joli homme, dit Rafin ; un peu jaune-citron comme sont les Indiens, mais élégant, fier, rœil doux, mâchant toujours quelque chose. La poignée de son sabre est d'ambre et ses babouches sont grises. Il parle un peu gras.
— Comment sais-tu cela? Moi qui ai perdu l'œil gauche pour lui, je ne l'ai jamais aperçu. Tu es donc un sorcier?
— Je ne suis pas sorti du Palais- Royal depuis ton départ, depuis six ans. Mais j'ai été témoin du siège de Pondichéry, au théâtre de M. Pierre , et j'ai vu se promener ici , dans le jardin, Tippoo-Saëb lui-même, le fils d'Hyder-Ali. Il prenait son café chaque apr^^s-midi dans la galerie d'Orléans. Une
RAFIN ET SOUCHARD. 321
fois je lui ai rapporté son mouchoir qu'il avait oublié sur un banc.
— Ainsi, acheva Souchard, sans sortir du jardin, tu as vu Pondichéry, tu as fait la campagne de Tlnde, tu as parlé à Tippoo-Saëb! et tu n'as pas perdu un œill Non, tu ne me persuaderas pas que tu n'as jamais mis le pied hors du jardin du Palais-Royal.
— Pour t'en convaincre, Souchard, je te dirai que la première année de ton départ, M'** Fanchelte t'avait déjà oublié; que la seconde année elle s'est Fait courtiser par un officier de Royal-Cravate ; la troisième par un cent-suisse ; la quatrième par un dragon de Madame; la cinquième par un garde-ducorps ; et pour la sixième année , qui est la présente , je crois que la place esloocupée et chaudement défendue par un souslieutenant dans les gardes-françaises.
— Pas possible! s'écria Souchard en colère; d'abord je tuerai le sous-lieutenant au troisième dégagement, et j'épouserai ensuite Fanchette pour que personne n'en approche plus.
Le moyen était doublement héroïque. On va voir si Souchard l'employa.
— D'abord , Rafin , mène-moi chez le meilleur tailleur de Paris.
-:- Le meilleur tailleur est celui de la boutique à côté, répondit Kafin.
— Chez le meilleur cordonnier.
— C'est en face, dans le jardin.
— Chez une fameuse lingère.
— La porte à droite, dans le jardin.
— Chez le meilleur coiffeur de Paris.
— Au bas de la galerie, dans le jardin.
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— Tu plaisantes, Rafin. C'est donc la maison du bon Dieu, le Palais-Royal !
— Et la maison du diable:
— Désigne-moi encore un bijoutier, un étuviste, un gantier, uu chapelier.
— Le bijoutier est au n'* 87, dans le jardin ; Tétuvisie, n° 12; le gantier et le chapelier, même maison n* 60; toujours dans le jardin.
— Puisqu'on y trouve tant de choses, j'y trouverai aussi une femme, ajouta Souchard en se dirigeant vers le café de Fanchette, où il se montra dans tout Téclat de sa nouvelle parure.
Le premier acte de Souchard fut d'aller donner un soufflet à un jeune homme qui causait familièrement avec Fanchelte au bord du comptoir. Le jeune homme riposte, on échange des coups de canne ; rendez-vous est pris pour un duel à l'épée. Le combat aura lieu le lendemain au bois de Romainville.
— Tu seras mon second, c'est de droit, s'écria Souchard après avoir raconté son aventure à Rafin.
— Je ne serai pas ton second, répliqua RaQn, parce que si je sortais du jardin, je serais empoigné par les huissiers.
— Tu as raison, RaGn, j'avais oublié ta position. Et les deux amis cherchèrent les moyens de se tirer de cette difficulté.
— Parbleu! nous nous battrons ici, dans le jardin même, dit Souchard inspiré. L'épée ne fait pas de bruit, et è cinq heures du matin il n'y a pas un chat dans le Palais-Royal.
L'idée fut trouvée bonne; l'insulté accepta le changement de terrain, et, ainsi que Souchard l'avait promis, il le tua au
RAPIN ET SOUCHARD. 32S
troisième d^gement. Il ne se trompa que sur un point : au lieu de tuer un sous-lieutenant des gardes-françaises, il perça la poitrine à un commis au sel. Quinze jours après, il épousait Fanchette, et il donnait pour nouvelle enseigne à l'établissement régénéré, celle-ci : Au Grand Tippoo- Saëb.
Souchard eut lieu de se repentir de son mariage avec Fanchette, qui, de légèreté en légèreté, finit un jour par s'enfuir du toit conjugal. C'est un enlèvement, disait-on partout. Le malheureux Souchard ne voulait pas se résigner à croire qu'un tel malheurpût arriver à un aussi bel homme que lui. lise consola avec son ami Kafin ; mais il fut bientôt obligé de vendre l'établissement pour deux raisons : l'une, parce que les consommateurs s'éloignaient depuis la fuite de Fanchette; l'autre, parce qu'il épuisait à lui seul la plus grande partie des consommations. Fanchette lui avait écrit une lettre dans laquelle elle lui annonçait son départ pour la Nouvelle-Orléans.
— Je l'aime trop pour ne pas essayer de la ramener, disait Souchard ; d'ailleurs, j'ai besoin de prendre du service ; je vais m'embarquer pour l'Amérique. Veux-tu me suivre? Allons, viens voir le monde; accompagne-moi.
~ Le Palais^Royal est si beau, répliqua Hafin, que je n'ose pas lui comparer le reste du monde. Je n'en suis pas sorti depuis que je suis né, et je t'avoue, Souchard, que je n'ai presque plus le désir d'aller ailleurs. Raisonne. La France est la plus belle partie de l'Europe; Paris la plus belle ville de France; le Palais-Royal l'endroit le plus remar-
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quable de Paris; je Thabite. Pourquoi courir en Amérique, en Asie, en Afrique? Ici, je vois les costumes de tous les pays, j'entends les langues de toutes les nations, je dine avec des Malais, je joue aux échecs avec des Tartares, je cause avec des Orientaux. L'univers vient me voir, pourquoi irais-je voir l'univers? J'attends le roi de Perse qu'on dit détrôné ; on nous promet le dernier roi de Pologne pour le printemps prochain.
— Bafin, tu as raison; mais je veux ravoir ma femme. Je te jure pourtant, que je la trouve ou non, qu'à mon retour je jetterai l'ancre pour toujours auprès de toi, foi de Souchard !
Souchard alla s'embarquer à Brest pour la Nouvelle-Orléans.
Il était à peine à dix lieues de Paris, que Bafin reçut un petit billet parfumé dans lequel on lui donnait rendez-vous au bal de M"* Armantois. Les bals de M^'Armantois étaient fameux alors. On y jouait gros jeu, on y conspirait beaucoup contre la royauté, on y volait un peu, mais on s'y amusait extraordinairement. L'établissement de M** Armantois était dans le prolongement de la galerie où est aujourd'hui le cabinet de lecture de ta Tente; cet appendice a été démoli»; les galeries de bois y étaient adossées; Gomorrhe et ses ruines ont disparu. BaGn n*hésita pas à aller où l'invitation l'appelait; il avait besoin d'ailleurs de se consoler du départ de son ami.
— Nous ne décrirons pas ce bal, nous ne dirons que le fait épisodique de la rencontre qu'y Gt Itafin. Une femme ôta son masque; c'était Fanchette ; la charmante , la vive, la légère Fanchette.
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— Monsieur Rafin, dit-elle à Rafin ébahi, M. Soachard élait un bourru, vous le savez; un buveur, mes flacons le savent; un homme inquiet, il parlait de m'emmener dans rinde, à Pondichéry. Pour en finir, je me suis évadée, je suis allée non pas à la Nouvelle-Orléans , mais dans la maison à côté. Voilà trois mois que je suis libre et heureuse ; dés que j'ai su que Souchard était parti, je vous ai écrit pour vous rassurer sur mon sort, vous qui êtes bon, qui ne buvez pas, qui ne voulez pas aller dans l'Inde et qui m'avez un peu aimée, je crois.
Rafin savait VHistoire Romaine; il se mit sous les yeux tous les exemples de chasteté, tous les triomphes de l'amitié, et il finit par baiser la main à Fanchette, qui était la perle des bals de M"* Armantois. Elle était fine comme une civelte, jouant des yeux comme de la taille , ayant une ombre de moustache sur des lèvres de chevreau. Rafin se dit alors : — Si je lui refuse mon amitié, c'est une femme perdue; je veux sauver du déshonneur la femme de Souchard. — Il s'abandonna à Fanchette avec qui il dansa pendant tout le bal , et d'après le conseil de laquelle il se mit à jouer à la roulette quand il fut fatigué de danser. Rafin gagna cent mille écus, c'est-à-dire cent mille francs de plus qu'il n'avait besoin pour payer les dettes de son vénérable père. C'était le cas ou jamais de sortir de sa prison. — Ma prison est un paradis, se dit Rafin", pourquoi donnerais-je deux cent mille francs pour la quitter? Mes créanciers attendent depuis vingt-quatre ans ; ils patienteront encore un peu.
11 est inutile de dire que Rafin, pour arracher la femme de son ami au déshonneur, lui fit partager sa table et sa fortune.
Changement étrange ! Fanchette devint avec Rafin une
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femme fort douce, fort rangée, parlant avec déeence : il n\' a rien comme les amants pour inspirer une bonne conduite aux femmes.
Quelques années plus tard, la révolution eut lieu ; Rafin fut forcé de se faire pauvre, de cacher son argent, et enfin de se cacher lui-même, de peur d'être pendu comme un aristocrate. Quand il eut réussi à passer pour un mendiant, c'est-à-dire pour un bon révolutionnaire, il fut nommé président d'un dub qui se tenait dans un appartement voisin du Palais Égalité. Il condamnait à mort sans sortir de chez lui. Ce fut un grand terroriste, Dieu lui pardonne !
Un matin qu'il s'apprêtait pour assister à un déjeuner frugal et patriotique avec des parmentiéres , un homme jeta son bonnet rouge par terre et lui dit en lui mettant la main sur les yeux :
— Devine, citoyen président.
— C'est Robespierre ou Souchard, répondit Rafin.
— C'est Souchard.
— Et d'où viens*tu avec ta jambe de moins?
— Des États-Unis, où j'ai aidé les Américains à chasser les Anglais. Ah! que c'est beau une révolution, Rafin! Nous avons mis à la porte tous les gouverneurs anglais.
— Et nous , tous les rois de France dans la personne de Louis XVI.
— C'est plus beau, répondit Souchard, surtout sans sortir de la France.
— Tu pourrais dire sans sortir de Paris, sans sortir du Palais-Royal : caria révolution a commencé à ma porte; je prêtai ma chaise à Camille Desmoulins >.
1 On sait qae CamiUe Desmoallns, oiooté sur une chaise da
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— Heureux Rafin ! Mais Dieu t*a donc mis dans un paradis ! Je fais une révolution et tu en fais une dix fois plus belle. La mienne me coûte une jambe, et la tienne te nomme président d'un club. Heureusement je n'ai pas eu le bonheur de retrouver ma femme aux États-Unis. Après tout , c'était une femme sans ordre.
— Tu te trompes , Souchard.
— Une coquette.
— Tu la connaissais mal, Souchard.
— Une dépensière.
— Erreur, Souchard.
— Qui m'a livré au ridicule en s'évadant.
— Elle n'a jamais quitté le Palai&-Royal, et tu vas la revoir. Seulement je dois te dire qu'elle est ma femme depuis deux ans.
— Ma femme est ta femme , Rafin I
— La glorieuse révolution a détruit les vieilles lois; on a prononcé ton divorce pendant ton absence, j'ai épousé ta femme sur l'autel de la Patrie.
Comme Rafin acbevaitsa phrase, un citoyen lui présenta une condamnation à mort qui avait besoin de la légalisation de sa signature. Rafin signa ; Souchard comprit. Il n'en fut pas moins bien reçu par Fanchette, empressée de courir au-devant de ses moindres désirs. Sa position lui parut d'abord étrange ; peu à peu il s'y fit; enfin il la trouva si agréable, qu'au bout de trois ou quatre ans, il voulut en changer, son caractère étant de ne jamais demeurer où il était bien , à l'exemple de tant de gens. La révolution finissait. Napoléon allait illustrer
PaUîs-Royal, harangaa le peaple, ani premiers jours de la révolu-
liOD.
328 RAPIN BT SOUGHARD.
la France en Egypte; une flotte s'armait à Toulon au cri de Vive la république! Souchard n'y tint pas; il s'embarqua comme artilleur et partit.
Pendant cette longue campagne, Rafin acheta à la république vingt ou trente maisons du Palais-Royal, afin de punir les aristocrates qui en étaient primitivement possesseurs, et il les acquit pour quelques poignées de mauvais assignats.
C'est alors que Rafin s'attacha au Palais-Royal ; il en était presque devenu le roi. Moins que jamais il parlait d'en sortir. De loin en loin il demandait parfois : Le Pont-Neuf est-il toujours sur ses arches ; l'air est-il bon au faubourg Saint- Germain? quel temps fait-il sur les boulevarts?
La peste emporta Souchard au siège de Saint-Jean d'Acre. On l'enveloppa dans un drapeau tricolore, et on l'inhuma avec les honneurs militaires.
Fanchette donna huit enfants à R^fin, qui, en cédant ses propriétés quand la restauration fut venue, se trouva possesseur de plus d'un million.
Fanchette vit encore : elle est retirée à Louvres, près de Paris.
Rafin mourut quelques jours après la révolution de juillet, dans un fauteuil, à la clarté d'un beau soleil, tout près de la Rotonde.
Il expira au coup de canon de midi.
On l'enterra au père Lacbaise : c'était la première fois qu'il sortait du Palais-Royal.
JERVAS LE BIOGRAPHE
L'autre jour, en remontant le quai de Conti, de l'Institut au Pont-Neuf, je marquais mon passage par de studieuses stations devant les vieux livres étalés sur le dos des parapets. Cet innocent plaisir est celui de bien des gens qui, comme moi, se bercent du doux espoir de lire un soir d'hiver, auprès de leur foyer, tous les livres qu'ils sont tentés d'acheter sur la foi d'un titre piquant ou de toute autre séduction dont les bibliophiles seuls connaissent le vrai prix. Les bibliophiles et moi nous trompons. Acheter n'est pas lire. Une fois en notre possession, ces livres si ardemment désirés tombent de leur propre poids dans l'armoire de l'oubli, et pour toujours. Si les poètes anciens ont fait de l'oubli un fleuve, c'est qu'ils ne connaissaient pas les armoires.
J'avais déjà passé en revue deux ou trois rayons ténébreux d'histoire romaine, sans oser dégager le moindre volume de son purgatoire, quand je ne sais quel sentiment de faible
330 JERVAS LE BIOGRAPHE.
curiosité me fit sortir paresseusement la main de la poche, tirer mon gant, et porter mes doigts sur une mince brochure d'un gris de lézard, jetée là comme un petit poisson au milieu de la mêlée d'une grande pèche. J'écartai les premières pages et je lus un titre anglais. Que vaut ceci? demandai-je au marchand, qui ne se dérangea même pus pour traiter avec moi d'une si mesquine affaire. — Huit sous, me répondit-il avec dédain. — Voilà, lui disje. Il murmura en ricanant : — C'est huit fois plus que cela ne vaut.
Puisque je dois prendre le thé ce soir chez M. Templeson, je lui montrerai mon emplette, me dis-je, en relisant avec uu doute naïf, sur le sens qu'il présentait, le titre de la brochure : List of Covent'Garden LadieSt containing the historieSf and some curious anecdotei of the most celebraied ladies now on tfie town^ or in keepingand aUo ofmany oftheirkeepers. (( Liste des Dames de Covent-Garden, contenant l'histoire des plus célèbres ladies maintenant en circulation ou en puissance de protecteurs; celles de plusieurs de ces protecteurs; le tout suivi de quelques anecdotes curieuses. »
Ainsi que je me l'étais promis, je ue manquai pas de me rendre dans la soirée auprès de M. Templeson, qui vit depuis de longues années retiré au fond du Marais, et tout au haut d'une vieille maison de la rue Sainlonge : maison branlante, façonnée en colimaçon, bardée d'une rampe en bois. Comme M. Templeson ne sort qu'une ou deux fois par an pour aller entendre, au temple de la rue des Billettes, quelque fameux prédicateur de sa nation, je montai tout d'un trait à son troisième étage, sans m'informer s'il était ou non chez lui. — Ne vous dérangez pas, c'est moi, votre ami! lui criai-je en traversant dans l'obscurité les deux
JEIVAS LB BIOORAPHB. 331
pièces qui précédent Min cabinet, charmant petit appartement meublé avec l'égoïsme d'un vieux célibataire, revêtu d'un double lapis élastique, étoffé si adroitement aux encoignures, ouaté à toutes les fentes avec tant de sollicitude que le bruit du dehors, quand il y parvient, s'y résout en un bourdonnement cotonneux, et que le jour n'y passe par aucune de ces altérations affligeantes auxquelles les personnes nerveuses attribuent avec raison leurs heures de tristesse et de mélancolie.
— J'aurais presque parié que vous viendriez me voir, dit* il en me tendant sa belle main blanche de vieillard. J'ai mis deux pincées de thé de plus dans ma théière.
— Du thé vert?
— Rassurez-vous, trembleur ; du thé noir et du meilleur, de ma vieille provision. Nous avons encore quelques amis dans la compagnie des Indes, si nous n'en sommes plus actionnaire. Vous permettez que je termine ma lecture.
— Je vous en prie, monsieur Templeson.
Tandis que M. Templeson achevait de lire un chapitre de la Bible, j'eus le plaisir et la joie de remarquer que rien, depuis un an, n'avait été dérangé dans sa jolie retraite. Il n'y avait de plus qu'un meuble d'hiver, caché dans son fourreau le mois précédent. C'était le beau paravent de laque qu'il avait rapporté autrefois de Canton avec les admirables colifichets de ses cheminées. Autour de lui^ était rassemblée la collection der ces objets d'une frivolité ruineuse qu'aiment tant les gens du monde blasés. Le marbre de son secrétaire était chargé de délicieuses monstruosités ramassées dans les comptoirs de la Chine, grimaces candides qui font rire à force d'être terribles. Dans un coin s'élevait un énorme parasol d'une transparence d'écaillé, trop grand pour être porté par
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un seul individu, trop petit pour mettre à couvert tout un quartier. Quoiqu'il eût conservé ses riches zones de pourpre et d'orangé, il semblait, tant il était sec et raccomi, devoir tomber en poussière au moindre effort tenté pour l'ouvrir. Fo-Hi s'en était assurément servi le jour de son couronnement. De beaux coquillages roses, évidés en fuseaux ; d'autrès, plissés avec la coquetterie d'une manchette hollandaise ; d'autres d'un prix excessif, à cause de leur rang élevé dans les classifications conchyliologiques, se voyaient sur des étagères soigneusement entretenues, non par les mains dangereuses des domestiques, mais par celles d'un maître, amoureux à la fois de ces richesses et instruit de leur valeur. On sentait encore que là ces porcelaines contournées, ces vases bleuâtres d'une dimension cyclopéenne, terminés en bec de grue, ces sièges d'ivoire, chefs-d'œuvre de patience et d'adresse, étaient le témoignage d'une vie voyageuse et d'une nature particulière de fortune. C'étaient autant d'échantillons d'existence. II est probable que M. Templeson n'aurait pas pu dire comment il s'était procuré, selon les positions diverses où il s'était trouvé, tant de riches petits trésors, pas plus que nous ne pourrions dire, au bout d'un certain temps, comment et pourquoi nous avons deux montres, l'une qui ne va jamais, l'autre qui va quelquefois, tel tableau de maître, ^telle pendule surmontée d'un coq en cuivre doré. 11 arrive un moment dans la vie, pour peu qu'elle se prolonge, où le mobilier c'est nous, ce que nous avons été, et ce que nous avons pu être. Nous appellerions volontiers cousins et cousines nos fauteuils et nos pincettes.
— Maintenant je suis tout à vous, mon ami. Voulez-vous que nous prenions d'abord une bonne tasse de thé?
JKRVAS LE BIOGRAPHE. 333
— Gomme il vous plaira, monsieur Templeson ; et si vous manquez ensuite de feu pour faire chauffer l'eau, je vous prie d'user de ce vieux livre que voilà, comme vous feriez d'un nouveau.
— Montrez-moi donc cette perle. Un livre anglais! et où avez-vous péché cela?
— Sur les quais.
— Voyons mieux le titre.
Après l'avoir attentivement lu, M. Templeson se mit à rire avec tant d'abandon et de continuité, que je craignis que ses pieds, en se détendant sous l'hilarité, n'allassent renverser la théière, les tasses japonnaises et les pyramides de pain beurré. Ce rire cessa tout à coup chez lui, et je vis sa figure passer de la gaieté à la tristesse, de la tristesse à la douleur, de la douleur à l'attendrissement. Il se leva.
— Vous avez cru, me dit-il en me remettant un livre qu'il était allé prendre au fond d'un coffre d'ébène recouvert d'un tapis à franges d'argent, que vous étiez l'unique possesseur de cet étrange ouvrage, vous vous êtes trompé : voici le pareil. C'est l'exemplaire d'une autre édition seulement; une édition ravissante, comme vous voyez; une édition diamant. Pope, mon divin poète, et Shakespeare n'ont jamais été si splendidement illustrés. Est-ce vrai 7
— Très-vrai, monsieur Templeson. Mais vous m'avez prèle un orgueil de bibliophile que je n'ai pas eu un seul instant dans cette occasion. Je n'ai pas cru acheter un exemplaire rare, unique.
— Vous auriez pu avoir cette vanité en tout cas, car si l'édition à laquelle mon exemplaire appartient n'est pas rare, l'édition du vôtre l'est beaucoup, et si je ne craignais de vous
334 JERVAS LE BIOGRAPHE.
faire faire un marché de dupe, je vous proposerais d'échanger votre mauvaise brochure contre mon bel exemplaire , qui m'a coûté deux cents francs.
— H n'y aura aucun échange entre nous, monsieur Templeson. Faites une chose qui me sera agréable : acceptez mon exemplaire.
— Ne vous repenti rez-vous pas?
Je mis la brochure sur les genoux de M. Templeson, qui me dit : — Je vous dois un cadeau à mon tour; mais prenons le thé.
M. Templeson posa sur le manteau de la cheminée sa tasse qu'il n'avait qu'à demi vidée, et il me dit :
— L'auteur de votre brochure et de mon livre fut, pendant cna jeunesse, au nombre de mes amis ; il se nommait Jervas. Son père mourut à la Guyane anglaise, où il avait été, pendant dix-sept ans, à la tête d'une compagnie pour la pêche des perles. Je n'ai jamais connu sa mère, qui descendait, disait-on, d'une excellente famille du Westmorelaod. Jervas était encore au collège avec moi, son aine de quelques années, lorsqu'il perdit son père et sa mère, qui ne lui laissèrent, en mourant, qu'un mince revenu de trois mille francs. Afin de fatiguer le moins possible votre attention, je réduis ici en monnaie française le chiffre de la fortune de mon ami. J'en userai ainsi, dans le cours de cette histoire, chaque fois qu'il sera question d'argent. Mais vous laissez refroidir votre thé, et je ne sais rien de plus détestable que du thé froid.
— Vous disiez que Jervas était au collège avec vous.
— C'était un assez bon écolier ; mais il n'y avait pas de caractère plus irrésolu que le sien. Dans les petits comités d'hiver où se réunissaient tous les écoliers et où ils ne se
JBRVAS LB BIOGBAPHE. 33«S
faisaient pas faute de colorer de pourpre leur avenir, se promettant les uns d*élre capitaines de guerre et de battre à outrance les Français, les autres d'ajouter leurs noms à ceux de Forster et de Van Diemen en récompense de quelque découverte hardie au delà du cercle polaire, ceux-Hîi de s'enrichir dans le commerce d'épiceries à Tonkin ou à Macao, ceux-là de s'illustrer par la science des nombres, comme Newton, dont le buste décorait notre salle; dans ces petits conciliabules, et parmi tous ces grands hommes futurs, Jervas était le seul qui n'osait pas voir si clairement à travers les ténèbres de son avenir. Sa tête pensive et fort belle n'était émue par aucune de ces vanités fougueuses allumées autour de lui. S'il eût été poète, j'aurais expliqué son indifTérence par la lenteur d'idées qui caractérise d'ordinaire ceux dont la rêverie domine les facultés. Jervas aimait assez la poésie, mais en jeune homme, plutôt par l'entraînement de l'âge que par vocation. Au reste, je n'ai jamais lu de lui la moindre pièce de vers, et pourtant ce ne sont pas les occasions de rimer qui manquent dans nos universités. Plus tard, quand j'ai eu occasion de revenir sur le passé de cet homme que ses malheurs m'ont forcé d'étudier comme une singularité, j'ai supposé, avec quelque raison, qu'une doctrine métaphysique avait déterminé en lui ce caractère d'apathie. Oui, en recueillant à distance les souvenirs de mes conversations avec lui, je me suis démontré que Jervas était fataliste par conviction, et cette conviction s'était raffermie en lui de tout ce qu'il avait appris de sa famille. Son aïeul, son père, presque tous ses parents avaient été heureux ou malheureux soudainement, sans le concours logique des événements, ce qui arrive à beaucoup de personnes, mais ce que peu remarquent. Jervas
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avait été conduit sans doute a considérer comme un privilège accordé à sa fiamille ce fait providentiel, sous la protection duquel il avait mis son inaction musulmane. J'ai d'autant plus lieu de croire qu'il pensait ainsi, qu'en philosophie il soutint avec ardeur une thèse où il essayait de prouver que l'abnégation des Orientaux était la plus raisonnable des croyances. J'ai eu tort, je^m'en aperçois un peu tard, d'avoir tant insisté sur les causes plus ou moins probables des opinions de mon ami, qui, avec une toute autre manière de voir, aurait pu subir pareillement les accidents dont sa vie fut semée. Cependant, pour me faire pardonner ma prolixité, je dois dire que, si le fatalisme ne fut pas la source immédiate de ses malheurs, il lui servit du moins à les lui faire supporter pendant de longues années.
Quand Jervas fut sorti de l'université, il voulut goûter de tous les plaisirs qu'offre Londres, qui est la capitale des plaisirs, après Paris, où Jervas n'alla jamais. Sa fortune fut rudement entamée. L'intérêt et le principal furent dévorés en peu de mois; les propriétés furent converties en guinées» les guinées en shellings, les shellings en misère ; il ne lui resta bientôt plus que sa fraîche figure de provincial, sa taille de demoiselle et un immense désir de renouveler les jouissances qu'il n'avait goûtées encore que du bout des lèvres. Que faire? se deroanda-t-il. Du commerce? Mais je n'ai pas une once de marchandise à vendre ou à troquer. De la science? Mais je sais de physique et de mathématiques tout juste ce qu'on en apprend dans les universités. De la poésie? on n'en lit plus. Pourtant il faut vivre : j'ai à payer mon aubergiste, homme intraitable ; mon tailleur, persécuteur infâme ; mon bottier, muet terrible qui m'attend tous les matins à ma
JERVAS LE BIOGRAPHE. 337
porte. Je dois à tout le monde. En récapitulant ainsi ses miséresy Jervas passa par hasard, ou par la force de Tbabitudey dans une des rues populeuses et assez mal famées qui avoisinent Covent-Garden : ces rues étaient presque exclusivement occupées alors par les actrices du fameux théâtre de ce nom. Une superbe femme qui était à la croisée, l'ayant reconnu pour un joyeux compagnon de Tan passé, lui sourit comme font les anges; Jervas lui sourit; une plus belle femme encore lui jeta une rose blanche de ses cheveux ; Jervas prit la rose blanche comme il avait pris le sourire ; plus loin, une autre femme blonde comme la lune à son premier quartier, lui adressa deux vers de Pope, sur sa chevelure; Jervas répondit au compliment ; enfin d'un bout de la rue à l'autre bout, Jervas fut assailli d'une pluie de jolies choses, de fins sourires, de fleurs expressives; il était enivré comme une bayadère qui a longtemps dansé devant des spectateurs électrisés. Malheureusement pour Jervas, il eut la ridicule pensée de revenir sur ses pas et de se montrer de nouveau à ces dames, qui avaient perdu leur temps et leurs frais (le coquetterie à rencontre d'un homme qui n'avait pas un penny sur lui.
En le revoyant passer, la danseuse, qui lui avait lancé un compliment, le railla sur son habit, lui demandant si le modèle en avait été conservé dans l'arche ; la choriste, qui lui avait envoyé une rose blanche, lui fit un geste de mépris; la soubrette, dont le sourire d'ange l'avait ravi, le gratifia d'une grimace semblable à celle que ferait un buveur qui avalerait un verre d'eau, croyant boire un verre de Champagne; il n'était pas de croisée, de balcon doré, de lucarne si élevée, d'où ne partit, contre lui, un mot blessant, une remarque injurieuse sur sa chaussure, sa coiffure et sur quel-
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que pièce de son costume, il avait beau doubler, tripler le pas, il entendait toujours retentir à ses oreilles : Va-t-en, échappé de collège! Va te faire habiller, petit saint Jean! Quel est ton fournisseur de poudre? Marquis, donne-moi l'adresse de ton coiiïeur !
Enfin rinfortuné Jervas gagna sa pauvre demeure, la honte dans le cœur, la faim dans Testomac, la rage dans le cerveau ; si un poignard lui fût tombé sous la main, il se serait tué ; il ne trouva qu'une plume à sa portée. Il la plongea dans Técritoire, la suspendit un instant sur un cahier de papier blanc, et après s'être frappé le front avec violence, il s'écria en la laissant tomber : Je serai vengé I
— Mettons encore une bûche au feu et renouvelons le thé. Voulez-vous?
— Soit, monsieur Templesoii. Mais j'ai hâte de savoir comment se vengea votre ami Jervas.
— Il connaissait parfaitement chacune de ces femmes dont il venait d'éprouver les sanglantes moqueries; il savait l'origine de leurs écarts, la cause qui les avait chassées du foyer honnête de leurs familles, pour suivre le chemin tortueux de perdition, pour se faire actrices au pandœmonium de Covent- Garden ; il savait par quels échelons elles étaient descendues d'une passion extravagante, mais désintéressée, à une passion excusable, et de là à une intrigue nouée par l'or; il avait tenu un compte fidèle des glissades innocentes, des pas téméraires, des affections criminelles; c'était son érudition, elle était complète. H possédait en outre l'âge exact, l'âge rigoureux, de toutes ces femmes, leur temps de service sous les drapeaux du plaisir; mieux que leurs peintres, mieux que leurs amants, il pouvait indiscrètement révéler les taches
jervâs lb biographe. 339
cachées dans l'éclat de leurs beautés et par quel art consommé elles dissimulaient ces défauts; une hanche hasardée, une épaule inégale, une jambe de proportions ingrates, une main déparant un beau bras, quelques constellations de rousseurs sur un satin charmant, un pied trop peu voûté pour être risqué sur un carreau de velours, un œil trompant par sa vivacité sur ses dimensions réelles, une haleine plus virginale à midi que le soir après le bal ; une voix retenue captive derrière des lèvres amoureuses, de peur de rompre le charme inspiré par la bouche; un esprit trop nu pour assortir un beau corps ; une origine trop basse pour se faire pardonner tant de pierreries aux cheveux, et pas assez de cheveux pour supporter tant de pierreries. Oui, Jervas savait sur ces femmes tout ce qu'en savaient isolément leurs couturières, leurs coiffeurs, leurs amants, leurs médecins, leurs fournisseurs et toute leur mystérieuse domesticité.
Que tit Jervas? Avec cette plume que le hasard avait livrée à sa colère et à sa faim, il se mit a écrire, rue par rue, maison par maison, étage par étage, appartement par appartement, alcôve par alcôve, Thistoire patiente, scandaleuse, analytique, détaillée, étrange, de chacune de ces actrices de Covent-Garden, dont il avait été si bien traité tant qu'il avait eu de l'argent, et si ignominieusement vilipendé quand il était arrivé au dernier sou de son patrimoine.
Il écrivit toute la nuit sans trêve ni repos. Exaltée par le désespoir, sa mémoire ne le trahit pas une seule fois dans toutes les évocations de quartiers, de places, de numéros, dont il eut besoin pour marquer son livre au coin de l'histoire. Il eut une autre idée : Je suis bien bon, se dit-il, de ne condamner au poteau que des femmes qui y sont déjà ou
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à peu près ; il eD est d'autres, et en aussi grand nombre, et en plus grand nombre même, qui figureraient merveilleusement dans mon cadre. Haine è toutes 1 s'écria-t-il ; que toutes y soient, et les demi-vertus et les quarts de vertu, et toutes les fractions de vertu 1 Mon livre sera parfait : ce sera le plus beau livre des livres. Londres en rira, Londres en frémira : arrachons tous les voiles 1 Et quel service je rendrai aux mœurs, aux familles, au monde 1 Emporté par ce chaleureux mouvement, Jervas entremêla à ses biographies de femmes notoirement dignes d'être décriées, les biographies de celles dont la moralité n'était pas suspecte au même titre. 11 comprit que plus il donnerait à de simples doutes le caractère d'une certitude, et plus il attirerait sur son livre l'infaillible intérêt de la curiosité. Jervas parcourut comme un cheval indompté tout le cercle des accusations, s'arrètant à peine aux limites. En un instant son livre s'éleva à l'effrayante hauteur d'une satire sociale. La hache et le flambeau à la main, il pénétra dans chaque ménage pour le détruire et l'incendier. Quand le jour vint, son livre infernal était presque fini. Pâle, effaré, mourant de faim, il frappa à la porte d'un libraire, qui, en flairant seulement la marchandise, en devina la haute et friande qualité. — C'est de l'or ou Botany- Bayl dit-il à l'auteur. — Que ce soit l'un et l'autre, mais que j'aie de l'or avant tout ! — Vous en aurez beaucoup ; en voilà un peu pour vous faire patienter. Remontez-vous le corps,*et reposez-vous l'esprit. 11 faut dix jours pour imprimer votre livre. Dans dix jours, revenez, nous réglerons.
Au bout de dix jours, quand Jervas se montra de nouveau è la boutique du libraire, celui-ci lui dit en lui serrant la main : — Je suis effrayé de notre succès! votre livre a été
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vendu en vingl-quatre heures I — Quinze cents exemplaires! — Je mets sous presse la seconde édition. Combien voulezvous d'argent? Jervas croyait rêver. Il demanda une somme énorme. Le libraire la doubla. Décidément Jervas se crut un grand écrivain, un Juvénal, un poëte fameux, un philosophe incomparable. La vérité est que son livre est écrit avec un balai : on n'y trouve ni style, ni goût, ni pudeur; mais si quand on dit du mal de quelqu'un on a toujours de l'esprit, quand on médit de tout le monde, on a nécessairement du génie.
Le retentissement de ce livre fut immense. Tout le monde courut boire une gorgée à cette fontaine de scandale. Les victimes de Jervas en furent malades, plusieurs en devinrent folles, beaucoup en moururent. C'était là, j'espère, réussir. Le bonheur suit la gloire. Jervas reprit son ancienne vie de dissipations. Chevaux, dîners, fêtes, il ne se fit faute de rien. Il crut plus que jamais à la fatalité; car, malgré l'orgueil de son succès, il lui répugnait de croire qu'il le devait uniquement au mérite de son livre.
Il était au milieu de son triomphe quand j'arrivai à Londres, après un voyage en Chine où je n'avais pas été aussi favorisé que lui par la fortune. Ma pauvreté ne m'éloigna pas de son souvenir. Son bon cœur lui rappela le camarade de classe, l'ami de ses heures de récréation. Il courut à bord du navire sur lequel j'avais fait la traversée, prit mes malles, les emporta chez lui, me força de le suivre, et malgré ma résistance, je fus logé dans sa maison et je m'assis chaque jour à sa table. Que d'amis il avait alors I Comme ils lui trouvaient de l'esprit, de l'élégance, de la noblesse. La littérature, à les entendre, n'était pour lui qu*un pont qui le con-
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duirait aux distinctions politiques. Tous les grands hommes d'État commencent presque toujours par déposer les gages de leur supériorité dans quelque livre fameux. Jervas avait Buivi d'instinct leur exemple.
— Tes amis sont charmants, lui dis-je un jour, et je serais le dernier à douter du mérite qu'ils louent en toi ; mais permets-moi de te demander seulement le nom de l'ouvrage qui t'attire tant de compliments de leur part. Mon ignorance ne te blessera pas. Je reviens de la Chine, où Milton et Pope ne sont pas encore connus. Ajoute même à cette complaisance» pour en finir avec ma curiosité, celle de ra'apprendre d'où t'est venue cette rosée de prospérité qui a fécondé tant d'amis autour de toi.
—Écoute, me répondit Jervas ; la source de mon bonheur, la voici.
Il me montra la fameuse brochure, et il me raconta la t^ausa qui la lui avait inspirée, les résultats de publicité qti 'elle avait eus, ceux qu'elle ne manquerait pas de produire Biicore. Étranger au mouvement des livres, à ce que vous <ippelez aujourd'hui les effets de la presse, je ne pouvais qu admirer ce que me disait Jervas, sans approuver cependant ie fond ni la forme de son livre. J'étais étonné, mais ma surprise n'était pas de l'édification. Cette surprise fut encore plus grande quand il m'ouvrit un buffet chargé de vaisselle plate, de services en vermeil, de couverts d'argent ciselés par les meilleurs ouvriers de Londres, de timbales niellées, et d'une foule d'objets de prix. Jervas se hâta de me dire en
souriant :
— Tu ne supposes pas que ces cadeaux proviennent de la générosité de ceux qui ont une page dans mes biographies.
JBRVAS LE BIOGRAPHE. S43
L'humanité n'est pas encore assez parfaite pour récompenser qui la dévoile et la corrige. Ces vases et ces coupes m*ont été envoyés par ceux qui ont peur de tomber un jour dans mon filet. Sous le prétexte honorable de m'encourager dans ma tâche, ils s*assurent de ma discrétion. Cette soupière, gravée à Paris, m'a été donnée par un lord qui est marié secrètement avec une danseuse du dernier ordre. Le lord m'a envoyé la soupière, la danseuse les douze couverts qui accompagnent la soupière. Ce surtout magnifique te représente un adultère; ces candélabres, un inceste. Je suis meublé de scandales.
— Quel métier 1 quel métier! m'écriai-je; quel métier, Jervas, tu fais lé !
— Le plus honorable de tous, le plus utile aux mœurs, me répondit-il. En obligeant ces gens-là à acheter si cher mon silence, je décourage ceux qui seraient tentés de les imiter. Depuis l'apparition de ma brochure, on s'observe avec effroi. Dans six mois, je veux que l'adultère coûte cinquante mille francs à Londres.
Malgré le vernis moral dont mon ami Jervas décorait sa nouvelle profession, je ne jugeai pas prudent de demeurer plus longtemps avec lui. D'ailleurs je m'ennuyais en Angleterre ; mon esprit actif s'accommodait mal de la vie désœuvrée de Londres. J'étais jeune, j'avais besoin de faire ma fortune; je m'embarquai de nouveau pour Canton, laissant Jervas sous le charme de son étoile.
Au moment de mon départ, on mettait sous presse la huitième édition de son livre.
Prenons-en ensemble une idée, mon ami, afin de ne rien ignorer de l'histoire de cet homme, et surtout pour nous
344 JERVAS LB BIOGRAPHE.
expliquer les événements qui en signalèrent le cours. Comme vous le voyez» Jervas a divisé son livre par chapitres, ayant soin d'écrire en tète de chacun l'adresse de ses victimes. S'il n'a pas mis toutes les lettres de leurs noms, il en a si peu retranché, que les suppressions sont dérisoires. Ainsi qui ne lirait pas miss Thompson dans le même nom ainsi orthographié :
Miss TA-mps-ti, 19, Bemers-Streei,
<K Cette dame s'est montrée l'été dernier à Brighton ; elle a chanté avec grand succès sur le théâtre de cette ville. Elle a un corps imposant, — commanding figure, — Son teint est beau, mais marqué de rousseurs; elle a une jolie petite bouche, de belles dents et un nez aquilin charmant; ses cheveux sont presque bruns. Seulement elle est trop grasse et sa poitrine excède toute dimension. Elle s'habille trèsélégamment, et consomme un grand luxe de queues traK nantes, répétant cet adage, qu'elle tient de ses protecteurs pris dans la marine : que le vaisseau muni de bonnes voiles arrive toujours à bon port. »
» She dresses very elegantly, and always wears a great Y> profusion of lappets, always repeating the adage she lear- Y> ned from ber boatswain keepers, that the ship, with good D sails, will always reach a good port. »
— Jusqu'ici, à la rigueur, je ne vois guère d'outragé que la langue anglaise, m'écriai-je.
— Continuons, me dit M. Templeson.
Harriet B-rn-by, LiMe-CastU-Street, Oxford-Market, n Elle a un beau teint, une taille charmante; et, quoi-
JERVAS LE BIOGRAPHE. 345
qu'elle n'ait encore que vingt-deux ans» il y en a déjà six qu'elle s'est vouée au culte de Vénus. »
— Ceci devient plus explicite. Était-ce une de celles que Jervas avait vues dans le voisinage de Covent-Garden ?
-^Du tout; et nous entrons, vous semblez le deviner, dans l'odieuse supercherie de Jervas. Il donne ici la figure, l'adresse et la biographie d'une actrice, qui n'était peutêtre qu'excessivement compromise par sa légèreté. Il faut en dire autant de eelle-ci, que n'oublia pas non plus notre biographe.
Mistriss Sm-th^ 7, Burkigh-Row^ mar Portman-Square.
« Son mari est employé à la Banque, où il est depuis dix heures du matin jusqu'à trois. Pendant ces cinq heures d*absence, mistriss Sm-th reçoit les hommages de deux officiers, l'un de la marine royale, l'autre employé dans le service de terre. Comme ils appartiennent à deux armes qui se jalousent, elle a soin de ne pas les faire se trouver ensemble.
— El ensuite :
Miss ArnM, ChurehrSlreel, 17.
(( C'est une charmante actrice ; elle chante bien, mais elle médit encore mieux. Pourquoi n'a-t-elle pas les cheveux aussi longs que la langue ? »
Miss Baudy^ Ètarytone-Street.
ce La danseuse d'Angleterre la plus naïve dans ses propos. C'est elle qui dit un jour^en plein foyer de théâtre : a Ce
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)» que c'esl que les préjugés! on se lave les mains, jamais y> . les pieds. »
Miss Gilbert^ Clément* s-Lane.
« Qui est restée pendant quinze jours absente du théfttre de Covent-Garden par suite ^du malheur dont elle fut frappée. Un voleur s'étant introduit chez elle pendant la nuit, lui vola, devinez quoi? Son talent? Non. Son amant? Non. Son râtelier! ]>
Mistriss Clifton^ King-Street.
a Un astre! une planôte ! Mais comme toutes les planètes» mistriss Glifton a ses constellations; ce soleil de Covent- Garden a d'innombrables taches sur les épaules. »
Miss KendaU, Hart-Street, 4.
« Les plus jolies jambes que jamais chanteuse ait laissé voir. Qu'il est fâcheux que ces charmantes jambes montent trois ou quatre fois plus haut que la voix de miss Kendall ! »
— J'avoue, dis-je en interrompant M. Templeson, que toutes ces reines de théâtre devaient étrangement souffrir de se voir ainsi mettre à nu aux yeux du public.
— La moins blessée ne fut pas, poursuivit M. Templeson, miss Perdita, ainsi nommée de son vrai nom ou de son nom de coulisse. C'était une délicieuse créature, il m'en souvient. Elle avait à peine dix-huit ans quand elle parut sur le théâtre de Covent-Garden, qui fut émerveillé de tant de jeunesse jointe à tant de beauté. Ce qui ne contribua pas peu à la mettre en vogue, c'est le voile mystérieux jeté sur sa vie. On ne savait d'où elle venait, quel était son pays, quels étaient
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ses parents. Personne ne Taccompagnail au ihéâlre, personne ne la ramenait chez elle. On broda de Tor sur cette toile obscure. Perdila fut un instaat la fille d*un prince royal; on lui donnait une duchesse pour mère. Jugez si la curiosité fut éveillée! Chaque jour on inventait une histoire ou un roman pour augmenter Tattrait répandu autour d'elle. Des princes lui avaient offert leur main, qu'elle avait refusée parce qu'elle avait le projet de se vouer entièrement à la religion dès qu'elle aurait atteint l'âge de dix*neuf ans. Perdita se plaisait au milieu de ces propos enivrants. Un maladroit viol briser cette glace diaphane, sans autre but que celui d'ajouter une page de plus à de scandaleuses révélations. Ce maladroit fut Jervas.
Tenez, lisez avec moi ce qu'il écrivit sur Perdita.
a Perdita, ton nuage d'encens s'est évanoui; ta divinité est remontée au ciel avec la ceinture de Vénus, le voile de Diane et tous les attributs de la mythologie. Perdita, tu n'es qu'une obscure mortelle; ton père n'était ni Jupiter, ni Énée, il n'était pas même duc; c'était tout simplement un garde de nuit de Dublin, et le watchman avait pour femme une marchande de poisson. Comme nous ne voulons pas laisser croire que tu es logée dans l'Olympe, où tes flatteurs t'ont souvent placée, nous dirons que tu as un logis plus que modeste à Newman-Street, en attendant mieux. »
Vous comprenez de quelle douleur fut saisie Perdita, quand elle sut ce que Jervas avait publié d'elle dans sa List of Cavenl'-GaTden UuUes; Perdita, qu'il n'avait jamais vue! Elle en fut dangereusement malade. La pitié publique essaya de la consoler, mais la pitié du monde est peut-être plus redoutable encore que son ironie. Perdita reparut au théâtre.
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mais dépouillée de son auréole. Elle tomba au rang des actrices ordinaires de Covent-Garden. Sa chute fut le signal d'une nouvelle existence pour elle; elle eut des amants, elle en eut beaucoup, et de ce moment sa vie se confondit avec celle de tant d^autres femmes de sa profession. La goutte d'eau avait d'abord été une perle ; la perle redevint une goutte d'eau.
N'ayant pas signé de son véritable nom sa trop fameuse brochure, Jervas jouit pendant plus de six mois des avantages précieux de l'anonyme. Du fond de la boutique de son libraire, il entendait tenir les propos les plus étranges sur celui qu'on présumait en être l'auteur. C'était un comédien qui, pour se venger d'avoir échoué à Covent-Garden, avait écrit tant d'odieuses pages contre ses camarades. C'était une puissante lady dont l'amant avait été enlevé par une danseuse ; le théâtre entier expiait la faute de la danseuse coupable; on nommait la lady, on désignait la danseuse; rien n'était plus avéré; rien,, jusqu'au jour où un fat, entrant dans la boutique du libraire, s'écria^it : — Marchand 1 demain, je l'apporterai des nouvelles de ton auteur favori ; si tu tiens à éditer sa peau, tu l'auras, sur mon âme! Je lui ferai l'honneur de le tuer demain avant midi. Je daigne me battre avec lui ; nous l'avons enfin découvert. J'écrirai sa biographie, et tu la mettras en tète de ses œuvres complètes. Il se nomme James Crown ; c'est un petit, maigre et noir; il était écrivain à bord d'un vaisseau de la marine royale; son père esta Newgate ; sa mère fit, Van passé, un voyage d'agrément à Boiany-Bay. Assez sur son compte. Marchand 1 vends-moi douze exemplaires de la dernière édition de son livre. Le hbraire sonnait, échangeait les douze exemplaires contre àe
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belles guînées, et il courait ensuite prendre les mains du glorieux Jervas. Une autre fois, c'était un journal des comédiens qui contenait le récit circonstancié de la fin tragique de Tauteur de la F.ist of Coveni-Garden ladies- « Hier, vers onze heures de la nuit, au moment où de riches équipages couraient vers le palais du duc de Somerset, tout illuminé pour le bal, Tinfâme folliculaire, dont le nom ne s'écrit pas, était précipité du haut du pont de Londres dans la Tamise par de courageuses mains. Justice est faite 1 n
Jervas était régulièrement tué en duel ou assassiné une fois par semaine.
Quand on sut qu'il était Fauteur de ce livre si souvent attribué à d'autres, il arriva qu'il fut beaucoup moins menacé qu'auparavant, soit qu'on lui attribuât une bravoure dont il était loin, sans être lâche pourtant, soit qu'il fallût de toute nécessité s'avouer le protecteur d'une de ces belles outragées en prenant en main leur défense. Les rangs des champions s'éclaircirent.
Enfin on savait son nom, sa demeure, sa position.
Un matin qu'il songeait sur son oreiller à la perspective dorée qui s'ouvrait devant lui, et au bout de laquelle son regard intérieur découvrait des mondes de félicité et des éditions sans fin de son livre, on cogna à sa porte tout discrètement, et on demanda d'une voix douce si M. Jervas voulait être assez complaisant pour ouvrir à un domestique de milady Jackson.
•Jervas sauta à bas du lit, s'habilla à la hâte et courut ouvrir à un petit domestique noir qui lui remit en s'inclinant un billet armorié comme l'écusson des trois royaumes. Après en
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avoir pris connaissance, non sans rougir de fierté et de contentement, il dit au petit noir :
— Veuillez dire à milady Jackson, votre noble maîtresse, que je serai chez elle dans une heure.
Le page noir s'indina de nouveau et partit.
Que peut me vouloir une si grande dame? se demandait Jervas en endossant son plus bel habit, en se couvrant de son linge le plus fin , en allant acheter des gants blancs chez le parfumeur voisin. Je pressens quelque radieuse surprise : je suis en trop beau chemin de prospérité pour craindre de me tromper. Il y a du bonheur dans Tair. Bonne chance , Jervas!
Un cabriolet de place le descendit à la porte d*un hôtel situé à Textrémité de Londres, dans un quartier d'une tranquillité somptueuse. L'impression de respect qui frappa Jervas en traversant une cour de marbre noir rabattit la fumée de vanité qui Taurait peut-être compromis devant la reine de ce palais. De chambre en chambre, il se sentit graduellement plus disposé au respect ; enfin , quand il fut introduit dans l'appartement où on le pria d'attendre et de s'asseoir, il avait complètement changé d'avis sur la cause probable de l'invitation qu'il avait reçue. Toute idée de galanterie s'évanouit dans son esprit, quand il fut en présence d'immenses tableaux de Rabens, représentant des descentes de croix, et qu'il se vit dominé par un plafond de Philippe de Champagne, qui figurait une assomption de la Vierge , portée par des anges. Pour achever la transformation de ses idées, il découvrit, quelques pas plus loin , un bénitier d'argent massif et une bibliothèque toute composée d'ouvrages de religion. 11 se serait presque agenouillé» quand il vit venir vers lui une jeune
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et grande dame, vêtue de noir, marchant i petits pas, et dont le visage , d'une blancheur céleste , était caché par un voile sombre.
— Monsieur Jervas, dit-elle à mon ami, en soulevant son voile et en le faisant asseoir près d'elle, vous avez écrit un livre dontrAngleterre vertueuse vous aura une éternelle reconnaissance.
— Milady...
— Un livre hardi peut-être parle choix du sujet, mais qui fera plus de bien aux bonnes mœurs que les sermons de tous nos éyêques.
— Milady...
— Vous avez arraché le masque au vice, et vous en avez montré la laideur. Quel beau livre que le vôtre 1 Aussi Tai-je fait relier en or et monter en pierres fines.
— Milady , je suis plus fier que le roi d'Angleterre s'il venait de conquérir la France.
— Avez- vous arrêté quelque projet d'existence? demanda lady Jackson avec un ton de douceur qui faisait pardonner l'indiscrétion de la demande.
— Aucun, milady.
— Vous n'avez pas de goût pour les armes?
— Fort peu, je vous l'avoue.
— Vous préférez la carrière studieuse des lettres, je le vois, et d'ailleurs un succès décide; celui que vous avez obtenu vous impose l'obligation d'écrire.
— Si tout le monde avait votre indulgence, milady, j'hésiterais moins à suivre votre conseil.
— J'espère, continua lady Jackson, que vous apporterez, dans le noble exercice de cette profession, la décence et
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rbonnêtelédu sage, du moraliste et du philosophe. On attend beaucoup de vous.
— Vous avez une trop haute opinion de mon talent, milady.
— Je présume, poursuivit lady Jackson, que vous avez en tête quelque grand ouvrage sur lequel vous comptez beaucoup, un poëmedans le goût de celui de Milton, par exemple ; vous avez le front religieux, poétique.
— Je n*ai point tant de vanité, répliqua Jervas qui n'en avait jamais eu tant dans sa vie.
— J'ai besoin de vous mettre vite au courant, mofisieur Jervas, du motif qui m'a inspiré la résolution un peu hardie de vous faire venir chez moi, si je ne veux pas vous laisse)* croire que ce que je vous ai dit jusqu'ici ne m'est pas dicté par une stérile admiration pour votre beau talent. Écoutezmoi, monsieur Jervas : — Il est d'usage dans notre illustre famille que nous ayons toujours à notre charge un écrivain célèbre qui nous dédie ses livres. Voulez-vous être cet écrivain? Vos honoraires seront de dix mille livres par an. Ce sera à vous de mériter cet emploi s'il vous convient de le remplir auprès de nous.
— Votre proposition me comble d'honneur et de joie, milady; mais quel livre vous dédierai-je?
— J'y ai déjà pensé. Parmi mes aïeules il est une sainte peu connue , qu'on nommait Nancy. Mon grand désir serait que vous fissiez ressortir dans votre beau style les mérites innombrables de cette sainte; je vous fournirai tous les détails de sa pieuse vie ; venez chaque jour ici, je faciliterai votre travail; ma voiture est à vos ordres; elle sera à votre
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porte quand vous le désirerez. Cela vous convient-il , monsieur Jervas ?
Jervas était porté au troisième ciel. Il promit d'écrire la vie de sainte Nancy et s'engagea à la dédier à lady Jackson j dont il prit congé en lui baisant respectueusement la main.
La renommée avait pris Jervas sous son aile : son livre , dont la forme était réellement alors une étrange nouveauté, avait mis en feu toute la haute société de Londres. Les uns, comme je vous l'ai déjà dit, voulaient faire une pension viagère à l'auteur, les autres l'assassiner aux premières brumes d'hiyer; les moins irrités parlaient de le bâtonner en pleine ' rue. Ceux dont Jervas avait le plus à craindre étaient les protecteurs immédiats de toutes ces femmes de théâtre immolées par lui. Jusqu'ici cependant , ces vengeances sourdes ne s'étaient manifestées que par les menaces anonymes dont il a déjà été question ; lady Jackson l'engageait beaucoup à les mépriser. Son livre se vendait toujours par centaines d'exemplaires.
Il avait déjà touché une assez forte somme de sa généreuse protectrice, et son Histoire de sainte Nancy était achevée.
Quaïid ce merveilleux livre fut imprimé, lady Jackson, pour honorer son historien, donna, à son intention, une fête longtemps méditée. C'était pendant la dernière semaine du carnaval. On n'était reçu que déguisé et masqué : on soupe* rait à minuit, Jervas seul et lady Jackson avaient le visage découvert. Toutefois lady était costumée en vestale et Jervas en moine, travestissements tout à fait dans les goûts mystiques de la maîtresse de la maison. Quand Jervas entra dans le salon, chaque invité alla le saluer et le complimenter; tous
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les regards étaient pour lui. On dansa ensuite; on prit des rafraîchissements, c'est-à-dire des liqueurs brûlantes, du rhum et du genièvre sous toutes les formes. La réunion s'échauffait. Parfois Jervas croyait entendre des rires ironiques courir autour de sa robe de moine. La liberté du bal autorise ces délicieuses impertinences. Il fut entraîné cependant par un joli petit domino gris-perle, qui lui dit tout bas : Chevalier Jervas, méfiez-vous! vous êtes perdu. Voyez, on ferme les portes ; entendez-vous celle de la rue qu'on verrouille? Vous êtes pris au piège , chevalier Jervas. Je ne vous en dis pas .davantage; on nous observe.
'' Jervas pâlit ; il ne put pas douter du terrible avertiss^sient du domino gris-perle ; il pâlit davantage quand, vers minuit, la moitié des masques tombèrent, et qu'il crut reconnaître dans tous ces visages découverts les femmes dont il avait écrit les épouvantables biographies ; redoutables euménides accompagnées de leurs amants, des hercules dont le bras d'un seul aurait suffi pour l'envoyer au plafond, parmi les anges de l'assomption de Philippe de Champagne. Il fut sans voix pour répondre à lady Jackson , quand celle-ci , en passant, lui demanda : Comment vous trouvez-vous, chevalier Jervas?
Le domino gris-perle revint une seconde fois auprès de Jervas, et lui dit : Au milieu du souper je me lèverai pour aller prendre l'air sur le balcon. Vous me suivrez, entendezvous? Si vous ne m'obéissez pas, vous êtes perdu.
— Vous êtes mon ange sauveur, lui répondit Jervas en répandant des larmes d'effroi. Ces gens-là veulent donc m'assassiner?
— Oui.
— Ils ne craignent donc pas la justice?
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— Ils sont au-dessus de la justice.
— Mais qui êtes- vous, madame, pour me porter tant d'intérêt?
— Une femme dont vous avez mis» en toutes lettres, le nom du mari dans votre livre; par vous j'ai su son infâme conduite , et j'ai connu la femme qui m'a ravi son cœur. Elle est ici, je me vengerai d'elle ; il est ici , je me vengerai de lui. N'oubliez pas le balcon. Le moment fatal approche.
Jervas ne s'était pas trompé. Ces femmes étaient toutes ses victimes; celles dont il avait révélé les hanches inégales, les yeux imparfaits, les pieds trop gras, les bras trop maigres, la vie licencieuse , dont il avait donné l'adresse à l'Europe. El comme il envisageait avec terreur leurs amants! Des hommes de six pieds qui avaient des yeux noirs de charbon, des mains de fer ! — Ils me tueront dix fois au moins, pensait-il.
— A table 1 à table! crièrent les domestiques. Jervas n'avait pas faim ; il s'assit pourtant. Toute l'assemblée était démasquée. Lady Jackson était assise en face de Jervas.
A la fin du premier service, elle prit ainsi la parole :
— Mesdames, cette fête est donnée en l'honneur de mon poète , et voici le livre qu'il m'a dédié : Vie miraculeuse de sainte Nancy. Sainte Nancy, c'est moi, actrice de Govent-Garden , votre maîtresse , milord duc ; la vôtre autrefois aussi , colonel ; la vôtre autrefois aussi , amiral des flottes britanniques; pour cinq mille livres, mon poète a fait de moi une sainte, car je m'appelle Nancy 1
L'infernale plaisanterie de Nancy, l'actrice de Coventttarden, bouleversa Jervas bien moins encore que les titres qu'elle donna aux figures de scélérats qui ornaient la table.
ZbS JBtVlS LB BIOGRAPHI.
Ces brigands décorés do titre de duc et d'amiral gtaoèreiit JervaSy dont les regards ne quittaient pas le domino grisperle, fort peu empressé de se lever de table pour aller au balcon.
Le signal de l'attaque avait été donné : Mesdames, à votre tour, s'écria Nancy; remerciez aussi votre historien.
Jervas se jeta sur un énorme couteau à découper, voulant au moins se venger avant de mourir. Un des ducs qui étaient auprès de lui, un homme terrible, aux cheveux rouges» un bœuf par les épaules, cassa le couteau dans sa main comme on le ferait d'une aiguille à tricoter et lui dit : Monsieur, les pièces froides ne sont pas encore servies ; que prétendez-vous faire de ce couteau !
Jervas baissa la tète et se résigna è mourir sans vengeance.
— Relève la tète, beau moine, vint lui dire une jeune femme, en lui donnant un léger coup sous le menton. Je suis miss Arnold. Tu as dit de moi que j'avais la langue plus longue que les cheveux. Vois mes cheveux. — Et miss Arnold laissa tomber sa belle chevelure sur les mains de l'effrayé Jervas. — Es-lu convaincu de ton mensonge?
— Oui, répondit Jervas, qui dans ce moment aurait trouvé à un chauve la crinière d'un lion.
— Je suis miss Baudy, moi , vint lui dire une autro femme; tu as prétendu que j'avais dit un jour en plein foyer de théâtre : Ce que c'est que le préjugé! on se lave les mains, jamais les pieds. Milords et miladies, voilà mon pied.
— C'est de l'alh&tre! crièrent toutes ces dames. Que Jervas le baise !
— Belle vengeance^, répondirent les hommes.
JERVAS LE BIOGRAPHE. 357
Jervas baisa le pied et jeta les yeux sur le domino gris* perle, comme pour lui dire : Gomment tout ceci finira-t-il?
— Je suis miss Gilbert , moi ; tu as dit que mes dents étaient fausses : vois I Et ce démon de femme prit une pièce d'or, la mordit si fort qu'elle la faussa; elle jeta ensuite la pièce au visage de Jervas, en lui disant : C'est pour toi, iMographe !
— Moi, je suis mistress Clifton; pour te prouver que mes épaules ne sont tachées par aucune rousseur, comme tu l'as faussement prétendu , regarde si jamais tes maîtresses t'en ont offert d'aussi blanches et d'aussi pures. Regarde t
Mistress Clifton jeta sa mantille en l'air et laissa voir ses épaules nues à toute la compagnie, qui battit des mains.
— Moi, je suis miss Kendall, logée Harl-Street, n* 4. Tu as osé écrire que mes jambes montaient plus haut lorsque je me rendais chez moi que ma voix lorsque je chantais à Covent-Garden. Vous savez tous que je suis logée au second étage, dans l'un des plus élégants appartements de Londres, et que ma voix atteint sans effort les notes les plus élevées. Écoute, chevalier Jervas! Et miss Kendall se mit à chanter un morceau d'un grand opéra avec une supériorité de voix dont le chevalier Jervas fut épouvanté. 11 crut entendre les sauvages du Canada hurlant autour de lui son chant de mort.
On ne fit grâce au pauvre Jervas d'aucune réfutation en règle. Après les pieds, les jambes, les épaules, dont il avait médit, vinrent une foule d'autres pièces de conviction à charge contre lui. Qu'aurait-il dit pour sa défense? L'accusation était finie; les débats étaient clos; restait le jugement. On allait le prononcer séance tenante, quand le domino gris
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feignit de se trouver mal à cause de la trop grande chaleur de la pièce; il se leva et pria le chevalier Jervas de raccompagner sur le balcon. Jervas suivit le domino gris.
— Vous n'avez pas de temps à perdre, dit à Jervas le domino gris; il va vous arriver mal. Il n'y a qu'un moyen de vous arracher d'ici, de vous sauver de leurs mains.
— Et quel est ce moyen? Oh ! mon Dieu I pariez!
— Ce moyen, c'est la fuite.
— FuirI et comment? Me précipiter du haut de ce balcon dans la rue? Je serai écrasé.
— Prenez ce domino gris, et donnez-moi votre habit de moine; pas d'explication. — Bien. Maintenant, prenez mon masque. — Bien. Vous allez traverser la salle; on vous prendra pour moi. Vous sortirez ; mais une fois dans la rue, n'allez pas chez vous. Des hommes vous attendent au coin de votre rue pour vous poignarder. Allez tout droit à Grafton-Street; voilà la clef de mon appartement; entrez-y ; «ouchez-vous; tirez les rideaux de l'alcôve et attendez-moi. Avant le jour, j'irai vous trouver. Partez !
En traversant la salle, Jervas croyait à chaque pas être reconnu ; quand il fut è la porte, il entendit porter cette sentence contre lui : Arrêt qui condamne le chevalier Jertas à être pendu dans un mois, pour avoir diffamé les plus jolies^ Us plus belles^ les plus aimables femmes de Londres,
Allons ! se dit Jervas, quand il respira l'air libre de la nuit en pleine rue; allons, tout ceci n'était qu'une plaisanterie. La fin le prouve. Une jeune femme, jolie sans doute, me livre la clef de son appartement, où elle va se rendre, tandis que de jeunes fous me condamnent à être pendu dans un mois.
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C'est une délicieuse mystification de carnaval, poussée un peu loin, c'est vrai ; mais, après tout, je n'ai pas trop le droit de m'en plaindre du moment où je reconnais que les terreurs que j'ai ressenties étaient toutes imaginaires. Je suis quitte à bon marché des mille vengeances dont on me menaçait. Je n'ai plus rien à craindre; bien joué! de leur part. Admirablement joué! Ne songeons plus qu'à la précieuse aventure qui est venue se jeter à travers la fête. Cette femme qui affecte de me sauver d'un danger que je ne courais pas, son dévouement, son charmant costume qu'elle me prête, sa parole tremblante en me disant adieu 1 Cette cleflJervas! Jervas! crois à la fatalité comme ton père. Et comment n'y aurais-je pas foi? J'imagine aller chez une femme dévote, c'est chez une actrice de Covent-Garden que je me trouve; et au moment d'être tué, une jolie femme me donne un rendez-vous chez elle. Je n'ai pas cessé une minute d'être heureux. Courons à Graflon-Street.
Arrivé à Grafton-Street, Jervas pénétra dans une maison de belle apparence, et fut conduit par un domestique jusqu'à la porte de l'appartement dont il avait la clef. Tout semblait attendre l'heureux Jervas; le fauteuil à bras près de la cheminée ; le thé, les pantoufles, et la lampe de nuit sur un guéridon de granit. La chambre était celle d'une actrice: des bustes antiques blanchissaient sous des rideaux roses au fond de niches creusées dans les velours de la tapisserie; une glace colossale occupait tout le mur du fond, et à hauteur de regard se déroulait une bande de tableaux représentant les grandes actrices de l'Angleterre et de la France, dans le costume de leurs principaux rôles.
— C'est cela, dit Jervas; je ne me suis pas trompé, mon
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gracieux domino gris est aussi une actrice de Covent-Gar-
den dont je n'aurai pas parlé dans ma biographie.
Après quelques autres réflexions un peu mêlées de trouble cependant, car on ne se remet pas tout de suite de la secousse qu'il avait reçue, Jervas se déshabilla, ploya délicatement ses habits qu'il posa sur un fauteuil, accrocha sa petite épée près du lit et se coucha. Jervas aimait le mystère comme tous les jeunes gens; il se plaisait à croire qu'une fée avait dressé pour lui cet immense lit à colonnes dorées, lac de toile et de satin, où il ne manquait plus qu'un cygne.
En attendant le cygne, Jervas savourait la douce élasticité de Tédredon qui efOeurait ses genoux ; il fermait amoureusement ses yeux à la lueur de la lampe dont il avait adouci le rayonnement blanc, rose et doré, car tout était rose et doré autour de lui. Des flèches d'or, des tentures roses; des sofas d'or, des oreillers roses; des portes d'or, un tapis rose. J'attends l'aurore, murmurait-il sur son char d'or. Il sommeillait déjà : il rêvait rose, il était couronné de roses, il buvait de l'or dans des coupes transparentes.
Tout à coup Jervas étend les bras et sent un corps froid sous sa main. Serait-elle déjà venue? s'écria-t-il eu se levant à demi; est-ce vous? Pas de réponse. II touche encore; même sensation de froid. Il se lève, hausse la mèche de la lampe, et retourne au lit. Et que voit-il du côté de la ruelle? Une jeune femme! Il appelle. — Rien. — Il la pousse. — Rien. — Il la soulève. — Elle ploie, s'affaisse, et tombe en deux doubles sur son bras. C'est une femme morte ! Grand Dieu! une femme assassinée; elle a une blessure près du cœur!
Il se jette sur ses habits, les revêt avec une peine infinie,
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tant il tremble; il veut appeler, la voix lui manque; il veut sortir, il ne sait plus par où. Et ce cadavre dans ce lit 1
Enfin il a repris le domino, le masque, son épée; il saisit la lampe, ouvre brutalement la porte, et il pousse sur l'escalier un cri affreux qui va retentir dans les profondeurs des cours et de la rue. 11 descend toutes les marches en chancelant, agitant la lampe, accrochant son épée; il arrive à la porte de la rue. Là il est arrêté par les troupes de nuit, qui reculent un instant d'effroi à l'aspect d'un homme bouleversé par Ja terreur, armé, masqué et cherchant à fuir. C'est un meurtrier! s'écrie-t-on, c'est un assassin ! On s'en empare, on monte dans Tappartement qu'il a quitté, on trouve un cadavre, la blessure indique le genre de mort. Jervas est précipité dans un cachot, et un procès criminel de plus va s'instruire aux assises.
Le malheureux Jervas n'avait aucun témoignage à présenter pour prouver qu'il était innocent du crime dont on l'accusait. Une femme est trouvée poignardée au cœur dans un lit, dans ce lit il y a un homme ; cet homme est forcément le meurtrier. Quel roman n'aurait-il pas eu besoin de bâtir, s'il avait essayé de se défendre en racontant la longue suite d'événements par lesquels il était passé pour tomber sur le dernier, le plus iragique de tous? Il n'aurait pas été cru. D'ailleurs, quelle garantie morale aurail-il offerte, lui qu'on avait arrêté dans une maison extraordinairement équivoque aux yeux de la loi ? Il essaya cependant de convaincre son avocat qu'il avait été engagé à aller à un bal dans tel quartier de Londres, et que là il avait élé bafoué, menacé» enfin mis à la porte. Il désigna la rue, la maison. L'avocat alla aux enquêtes, et il apprit que cette maison appartenait à
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UD riche lord écossais retiré dans ses terres. L'hôtel était presque toujours vide. Jervas avait rêvé, à coup sûr, le bal, les scènes qui s'y étaient passées, son rendez-vous avec le domino gris-perle dans la petite maison de Grafton-Street. 11 n'y avait de vrai que son arrestation dans cette maison fatale. — Mais comment y suis-je entré? demandait à ses juges rinfortuné Jervas avec le peu de sang-froid qui lui restait encore. — C'est à vous de le dire, et non à nous, répondaient les juges. — Mais je suts un honnête homme ! s'écriait Jervas. — Les juges lui répondaient : — On est honnête homme jusqu'au moment où Ton cesse de Têtre. Prouvez-nous que vous n'avez pas cessé de l'être : nous ne demandons pas mieux. — Puisqu'on ne me croit pas, dit Jervas, qu'on fasse paraître devant moi telles ou telles actrices de Covent-Garden; je les confondrai.
— Accusé Jervas, lui répondit le président, votre demande est illusoire ; ou ces actrices jureront qu'elles ne vous ont pas vu le soir de l'assassinat, et alors vous en serez pour les avoir dérangées inutilement, ou bien elles conviendront qu'elles se rappellent vous avoir remarqué dans leur compagnie ; et, dans ce dernier cas, vous n'en tirerez pas pour conclusion que vous n'avez pas tué la femme avec laquelle vous étiez couché dans la maison de GraftonStreet. Quel avantage retirerez-vous de cette déclaration? Accusé Jervas, rentrez plutêt dans votre conscience, épurez-la par le repentir, et disposez-vous à une belle mort.
Le président débita encore une foule de phrases aussi belles, et l'on passa ensuite aux voix. A l'unanimité, Jervas fut condamné à être pendu le lendemain à onze heures. Ce qui désolait le triste Jervas autant que l'idée de la mort, c'é-
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tait de penser à la ponctuelle réalisation de la menace qui lui avait été faite au bal, quand il avait été sur le point d'en sortir.
— Ou mes juges étaient de ce bal, se disait-il, ou celui qui m'a prédit mon genre de mort au milieu de cette horrible fête était la voix de la fatalité. Quoi qu'il en soit, ajoulait-il mentalement, c'est toujours cette maudite histoire que j'ai écrite qui m'a valu cela. Voilà donc où conduisent les biographies! Comme les femmes savent se venger! Être •pemdu pour avoir écrit qu'elles avaient la peau éraillée, le pied trop dodu, les doigts trop maigres. Mon livre a eu pourtant un bien beau succès. Triste chose que la littérature ! On ne réussit presque jamais ; réussissez une fois entre mille, on vous pend.
Dés neuf heures, les mes qui aboutissent à la place d'exé* cution étaient pleines de curieux, avides de voir lancer un homme dans l'éternité; et que d'histoires on imaginait! La femme assassinée était tantôt la sœur du coupable, tantôt sa cousine ; de plus hardis disaient qu'elle était sa mère. Vous savez tout ce que le peuple invente au pied d'une potence.
Enfin le condamné sortit de sa prison et s'achemina vers le lieu du supplice. Il n'était qu'à quelques pas de l'échafaud, lorsqu'une femme dont le visage était voilé, s'approcha de lui et lui dit : « Demandez à voir le roi, dites que vous avez à lui faire une révélation dont sa vie dépend. » Cette femme se perdit dans la foule. Jervas répéta au bourreau ce qu'on venait de lui conseiller, et le bourreau n'osa prendre sur lui de passer outre. L'homme de loi chargé d'enregistrer le fait de l'exécution, hésita un instant ; il se décida enfin à con-< duire Jervas devant Sa Majesté.
364 JERYAS LE BIOGRAPHE.
Comme Jervas pénétrait dans la salle du trône, que vît-il, à son prodigieux étonnement? l'homme aux cheveux rouges qui lui avait cassé, dans la main, le couteau avec lequel il avait cherché à se défendre pendant le repas du bal, et qui se faisait si insolemment appeler milord-duc par toutes les actrices de Covent-Garden. Cet homme était splendidement vêtu; il avait le manteau, Tordre de la Jarretière et tous les insignes portés par les plus intimes alliés du roi d'Angleterre. Ce prince alla vers le roi, lui parla en souriant, et revint ensuite vers lervas. Il frappa sur Tépaule du condamné, et lui dit :
— Le roi vous fait grâce, monsieur Jervas ; vous êtes libre.
Après les secousses qu'il avait éprouvées, Jervas résolut de se retirer du monde, et surtout de ne plus écrire une ligne contre qui que ce fût. Cette opinion sensée fut raffermie en lui par les conseils d*une personne que le hasard lui avait donnée d'abord pour voisine de campagne, car Jervas avait quitté la ville, et que l'effet du voisinage ne tarda pas à accréditer auprès de lui à d'autres titres. Cette charmante voisine se nommait Nicholson. Pieuse, ayant des goûts tranquilles, adorant les scènes champêtres, elle prit un heureux ascendant sur le cœur si agité de Jervas. Sa présence, sa conversation, ses avis dictés par la sagesse lui furent bientôt indispensables. Le calme était plus doux auprès d'elle, l'air plus pur, l'eau du lac plus belle à contempler. Us s'aimèrent. On aime si vite quand on a été malheureux!
— Mon ami, lui dit-elle un jour, je ne serai contente que lorsque le souvenir de tous vos maux se sera complètement effacé sous l'action du temps. Ce sera long, car, tant que votre livre aura du succès dans le monde, on parlera de vous.
JBRYAS LE BIOGRAPHE. 365
— Que faire à cela? demanda Jervas. — Pourquoi ne tenteriez-vous pas de détruire cet éternel témoin de votre faute?
— Que voulez-vous dire, miss Nicholson?— N'existe-t-il aucun moyen de reprendre tous les exemplaires de ce livre des mains de ceux qui les ont? Songez-y! Comme vous vivriez en paix ensuite! On vous ignorerait; rien ne vous rappellerait à la mémoire de tant de gens dont le suffrage a failli vous coûter la vie. La tâche est rude, difficile, mais elle n'est pas impossible; essayez : oui, essayez, mon ami, faites cela pour moi. Si vous m'aimez, Jervas, ne me dites pas non.
L'indomptable amour-propre d'auteur fut durement froissé dans Jervas quand il s'entendit proposer de s'annuler ainsi. Il lutta avec cette proposition tant qu'il put *,. mais celle qui la faisait était si jolie, si persuasive, elle avait si bien promis d'ôtre sa femme, qu'il étouffa son orgueil, déploya tout son courage, et entreprit d'aller à la quête de son livre.
Avec raison il s'adressa d'abord à son libraire ; les libraires ont pendant dix ans, on le sait, du livre qu'ils ont épuisé. Celui-ci ne se fit pas prier. Il céda pour quelques mille francs les ballots qu'il avait en magasin. Riche de cette conquête, Jervas retourna auprès de miss Nicholson, qui lui dit, eh se laissant embrasser : — Vous voyez^ mon ami, que la Providence seconde mes bonnes intentions. Hâtons-nous de rayer de la terre ces exécrables accusateurs de votre vie passée ; brûlons ces livres. Jervas comprimait ses sanglots ; chaque exemplaire consumé lui arrachait une larme. — Est-ce ainsi que devaient s'épuiser les dernières éditions de mon livre ? — Mais les beaux yeux de miss Nicholson rencontraient les siensy et il se calmait.
Si.
366 JERYAS LE BIOGRAPHE.
— Ne laissons pas notre œuvre en cbemiD, mon ami. Faites annoncer dans les journaux que, pour chaque exemplaire qu*on rapportera à votre libraire, il sera donné une somme double de celle qu'aura coûté primitivement votre livre.
Jervas obéit encore, et les exemplaires plurent chez le libraire, qui disait à Jervas : — Vous machinez quelque affaire d'or. Envoyez-vous votre livre en Perse, où il est demandé?— Ne vous occupez pas de mes projets, répondait Jervas; vous les saurez plus tard.
Au bout de six mois de peines assez grandes, Jervas réunit el brûla huit éditions de sa biographie, à cent exemplaires près cependant. Mais quelles douleurs pour ravoir ces cent derniers exemplaires ! ils étaient chez des princes, ou avaient passé la Manche. Jervas corrompait à force d'or les domestiques des princes, écrivait en France, en Allemagne, partout. Miracle unique ! il les eut, ces exemplaires, à douze près ! .
— Et vous en avez un! ou plutôt j'en ai un, s'écria M. Tenipleson, en élevant l'exemplaire que j'avais acheté sur le quai de l'Institut. Comprenez-vous maintenant le Çrix de oel exemplaire ?
— Je ne suis que plus heureux de vous l'avoir cédé ; mais il est tard, excellent monsieur Templeson, permettez-moi de me retirer : je prévois la fin de cette histoire ; Jervas se maria avec miss Nicholson ; ils n'eurent pas d'enfants et vécurent heureux.
— Asseyez-vous, mon ami, je ne vous raconte pas un roman ; vous n'avez pas prévu la fin de cette histoire. Vous savez que je ne dors que le jour ; mettez cette bûche au feu, fumez si cela vous est agréable, voilà des cigarres de Manille;
JERTAS LE BIOGRAPHE. 367
quant à moi, je vais me verser une troisième ou une quatrième tasse de thé, et achever un récit que je ne redirai plus de ma vie, j'ai lieu de le croire.
— Vous n'avez deviné juste qu'une seule chose, reprit M. Templeson, enveloppé de la fumée du délicieux cigarre qu'il m'avait donné et de la chaude atmosphère de sa tonique boisson, c'est que Jervas se maria avec miss Nicholson.
Un soir d'hiver qu'ils étaient assis près du feu, la femme dît au mari : Maintenant que nous voilà mariés, je suis sûre que vous n'iriez pas même à Londres retirer un des douze exemplaires ^arés de votre livre.
— Laissons ce sujet, répondit Jervas, et ne doutez jamais de mon dévouement pour vous.
— Vous avez tort, pourtant, de ne plus songer à ces douze exemplaires ; avec un seul de ces exemplaires, un ennemi peut faire une réimpression malgré vous.
— Ne prévoyons pas ce malheur; aujourd'hui d'ailleurs le sujet est épuisé ; la curiosité est tarie ; la plupart des femmes dont j'ai parlé dans mon livre ne sont plus en Angleterre; beaucoup ont quitté le théâtre, quelques-unes sont mortes. Ma biographie est un livre mort.
— Sans doute ; mais parmi ces femmes, Jervas, s'il en était une que vous eussiez plus outragée que toutes les autres, qne vous eussiez entraînée par vos diffamations à changer sa vie pure en une vie débauchée; si cette femme ressentait au coeur l'outrage comme au moment où il fut lancé; si elle avait à redouter que ce livre ne reparût un jour pour lui rappeler tous ses malheurs I
— Cette supposition est trop romanesque, mon amie, pour ôtre combattue. Eh bien! si elle existait, cette femme, j'irais
368 JBRVAS LE BIOGRAPHE.
tout simplemeDl lui demander pardon, et lui offrir de déclarer publiquement que j'ai menti. Je lui donnerais roccasioi> d'une belle vengeance.
— Je suis Perdita, et ma vengeance est plus terrible; tu m'as déshonorée, Jervas ; je t'ai laissé faire ; je me suis tue ; au bal, c'est moi qui t'ai parlé, qui t'ai donné mon costume, la clef d'un appartement; et c'est moi qui avais mis d'avance dans le lit où tu t'es couché, un cadavre, qu'un de mes amants, étudiant en médecine, était allé me chercher dans un amphithéâtre. Cela ne m'a pas suffi. Après avoir été la maîtresse de qui m'a voulu, j'ai voulu à mon tour être ta femme; et me voilà ta femme, je suis ta femme, Perdita Jervas I Qu'as-tu à répondre?
Jervas ne répondit rien; il était devenu fou.
Le lendemain on le conduisit à Bediam. C'est à Bedlam qu'il a travaillé pendant dix ans à l'édition nouvelle de sa LUI of Cotent- Garden Ladies. Dans sa folie, il résolut de revenir sur sa première détermination, qui avait été, comme vous l'avez vu, de retirer un à un de la circulation tous les exemplaires de son livre; il sacrifia, au contraire, tout ce qu'il possédait, à la publication de cette édition nouvelle, qui est un chef-d'œuvre de la typographie et de la gravure anglaises. Tous les portraits sont extrêmement ressemblants; mais, je le répète, l'exemplaire que je vous montre, malgré sa rare beauté, ne vaut pas pour moi cette brochure grise. Je vous ai raconté pourquoi.
LE
Sans contredit, l'émir Adb-el-Kader est la capacité morale, militaire et politique, dont le monde civilisé s'est le plus occupé depuis huit ans, et notamment la France, où pourtant les renommées viennent et s'en vont si vite. Je suis de ceux oui ne protestent contre aucun genre de gloire : celle de ^ Témîr me paraît d'ailleurs incontestable. Monté sur le cheval noir que cachent à demi les pans de son bournous blanc, il passera, avec son visage topaze , son bras pendant auquel pend le sabre du conquérant législateur, sous les portiques de l'histoire pour se ranger à quelque distance de Mahomet et de Timour-Lenk, gloires équestres comme la sienne. II est un de ces cavaliers sombres qui se montrent au commencement et à la fin de l'existence d'un peuple , et dans l'âme
puissante desquels se place un premier effort ou une dernière résistance. De même que Napoléon fut le dernier éclair de la tempête occidentale qui se nomma Charlemagne, de même Abd-el-Kader est le dernier souffle de Forage oriental qui se nomma Mahomet. Après lui, peu ou plus de guerre, plus de fanatisme, plus de désert ; la civilisation n'a plus que lui à vaincre pour en finir avec le Coran. Gonstantinople et Alexandrie, la Turquie et TÉgypte, deviennent, et presque sans efforts, russe, anglaise et française. Le sultan a donné une constitution à ses peuples, Mébémet-Ali traite ouvertement Abd-el-Kader de barbare, ainsi que l'eût fait Louis XIV lui-même. Ne regardez donc ni au nord ni au sud : le désert, le fanatisme, le Coran, c'est lui seul. Le fatal vendredi est venu, celui où, selon les croyances musulmanes, les chrétiens doivent reparaître, entre midi et trois heures du soir, pour chasser les sectateurs de Mahomet de chacune de leurs villes; ils en fermeraient inutilement les portes. C'est toujours vendredi pour le canon.
La lutte est belle. Ce coin de terre africaine est le seul où Ton se>batte pour un principe de nationalité. En Amérique, les nations s'égorgent en ce moment pour des tarifs de coton et de sucre : quelle noble cause ! L'amiral de Mackau a fai^ dernièrement la guerre à des gens qui ne voulaient pas nou^ laisser vendre de la quincaillerie (c'est à la lettre) au prix que la vendent les Anglais; que de grandeur dans cette lutte! En Espagne, le sang a jusqu'ici coulé uniquement pour savoir si le pouvoir s'appellerait Monsieur ou Madame. L'Afrique seule combat désespérément pour conserver sa religion, ses moeurs, son caractère indépendant, son antique nationalité enfin. Tout ce qui fut l'honneur du vieux monde,
c'est-à-dire la foi, s'est réfugié parmi ces hommes, si opiniâtres dans leur résistance, qu'il faut reculer jusqu'aux croisades pour trouver des exemples à leur opposer. Mourad- Bey, dont la France républicaine s'étonna autrefois, n'est plus qu'un Sybarite d'oasis auprès d'Abd-el-Kader vivant d'une poignée de millet, buvant de l'eau au bord de la fontaine, couchant sur le sable ou dormant à cru sur son cheval, priant toujours, n'ayant jamais ri. *
Son autorité vient de ce qu'il représente exactement la pensée des nations rangées sous son drapeau ; il ne les appelle pas, il les aspire comme la trombe du désert; il ne commande pas, on le suit ; ce n'est point un général, mais une pente où roulent, par le poids de leur conviction, des milliers d'hommes dont il ne sait pas plus les noms que les races. 11 y a du miracle dans ces armées de vingt, de trente mille cavaliers déployées le malin en bataille, évanouies le soir dans la brume, et qui ne sont plus, aux lueurs du nouveau matin, que des touffes plaintives de palmiers. Où est Abdel-Kader? Où sont ses armées? A-t-il jamais existéf En rentrant au camp, on découvre au loin à droite, à gauche, partout, des colonnes torses de fumée; et en approchant on Aperçoit une tache noire là où était la veille une peuplade; ce sont des villages réduits en cendre. Abd-el-Kader a déposé sa carte sur le sable.
On a reproché à Abd-el-Kader sa cruauté, son système de couper la tète aux prisonniers qu'il fait. Mais depuis quand la guerre est-elle un échange de savoir-vivre et de bons procédés? A quelle époque de l'histoire remonter pour retrouver ces traditions chevaleresques? Je ne sais que les romans de M"* de Scudéry où l'aimable vaincu, entouré de guirlandes.
caressé par les filles du vainqueur, soigné et parfumé par ses servantes, est porté, avec beaucoup de précaution, dans un lit en bois de cèdre. Les lits en bois de cèdre des prisonniers français en Angleterre étaient d'horribles pontons dans lesquels ils mouraient par centaines du typhus; et en Espagne les servantes, au lieu de les parfumer, leur crevaient les yeux avec un fer rouge. Ne lisons-nous pas chaque jour dans nos journaux, trè^fiers de ces belles revanches, que, sortis la nuit de leur camp où on les croyait endormis, des régiments français se sont rués sur un village de Kabaïtes, et ont exercé contre lui une razzia? Une razzia est une plaisanterie militaire. Les soldats volent d*abord les bestiaux, font main basse sur tout ce qui offre quelque valeur, tuent les hommes, les jeunes gens, en respectant toutefois les enfants à la mamelle et les vieillards. Je n'ai pas d'opinion à émettre sur une telle manière de faire la guerre, parce que je ne veux pas en exprimer de différente sur la conduite des Kabaïles, qui le lendemain assassineront, à bout portant, les colons dans leurs fermes. Si c'est bien d'un côté, ce ne peut être mal de l'autre. Il ne saurait y avoir une morale blonde pour les Français, et une morale brune pour les Arabes. Si ces derniers coupent la tète à nos prisonniers, nous sommes parvenus è détacher fort proprement celle des Arabes; je crois même, grâce â l'instinct de perfectionnement dont nous sommes doués, que nous décapitons aussi les chevaux au revers du sabre.
Beaucoup d'honnêtes gens, fort peu cruels de leur naturel, ne seront pas tout à fait cependant de notre avis; ils admettent la décapitation par le sabre français, et repoussent avec indignation la décapitation par le yatagan, sous les deux prétextes que voici : le Français n'a pas commencé le pre-
mîer, disent-ils, et comme on dit au collège ; et il ne se porte à des actes de vengeance que dans l'intention de civiliser plus tard les enfants de ceux auxquels il coupe la télé. La question d'initiative me parait d'abord peu concluante en matière de meurtre; il faudrait se demander plutôt qui s'arrêtera le premier. Vous tuez mon oncle, je vous tue deux neveux; vous venez, et m'assassinez quatre cousins; combien d'amis ne représentent pas les quatre cousins, que je ne vengerai jamais assez? Nous arrivons droit, à la dépopulation universelle. On remarquera que je ne fais pas de la morale, mais du calcul ; je ne l'oublie pas, j'écris une page de politique. En second lieu, les honnêtes gens, reprenant leur plus Ibrt argument, accepteront les assassinats, les incendies, les vols de bestiaux, poiïrvu que ce soit pour le bon motif, dans la noble intention de civiliser les barbares.
Civiliser^ remarquez-le bien, a remplacé convertir; il faut toujours aux nations inquiètes un verbe quelconque à faire triompher. Au xv* siècle, les Espagnols voulurent convertir les Américains du Sud, il n'en resta pas un sur pied, après quatre siècles à peine écoulés depuis la découverte de Christophe Colomb ; les Portugais cherchèrent également a convertir les habitants de l'Inde, et ils ont dépeuplé Calicut, Malacca, des territoires entiers ; les Français, à qui pourtant cela va si peu, ont laissé aussi dans plus d'un lieu des marques de leur zèle à pratiquer cette torture, nommée conversion. Il est à noter qu'on n'a converti jusqu'ici aucun peuple ; tous sont restés ce qu'ils étaient, en Amérique, dans l'Inde, partout. Je ne me réjouis point de ce résultat ; je l'accuse. Prendre un parti, ce serait de la théologie, et cela ressemble irop à de la morale. Ne sortons pas de notre sujet.
C'est y rentrer et le contenir fermement que de faire remarquer ici que» sauf des nuances puériles, civiliser c'est convertir. Civilisation, conversion, même mot. L'homme civilisé est Thomme converti. Convertir un Arabe, c'est l'amener à changer ses idées sur ses devoirs envers ses semblables; la civilisation est exactement cela. Un Arabe converti ne tuera pas l'homme d'une religion différente de la sienne; l'Arabe civilisé s'impose la même tolérance. Travailler, acquérir, se perfectionner, devenir bon par le lien des rapports, meilleur en les étendant, hospitalier par le commerce, généreux par la pensée d'être secouru un jour, est la conséquence de la conversion; et que demande de plus la civilisation? On chercherait inutilement une différence entre ces deux choses. Convertir, c'est le mot civiliser habillé en prêtre.
Sous peine d'abus dans les termes, civilisation signifie absolument bonheur. De quel droit dès lors enlèverait-on à un peuple les profondes habitudes enracinées dans sa mémoire et dans son cœur pour eti planter d'hostiles à son existence? Et de quel droit plus abusif encore ne partiraiton pas, si on le désorganisait violemment lorsqu'il s'estimait heureux de l'état où il vivait depuis des siècles?
Or les Arabes n'ont manifesté aucun désir d'échanger leurs mœurs patriarcales contre les nôtres, qui le sont si peu. Satisfaits d'un repas, vous voulez qu'ils mangent trois fois par jour comme nous; ils se nourrissent de légumes et boivent du lait, et nous allons les exciter à consommer nos productions et à s'enivrer avec nos vins; une toile bleue ou blanche suffit à les vêtir, et notre intention est de les habituer à porter nos étoffes luxueuses, nos habillements iocom-
modes; leur cabane est faite de branches de palmier, et nous les tourmenterons pour qu'ils se construisent des maisons de pierres; ils aiment le repos sous leur climat ardent, et nous cherchons à leur inspirer Téternelle inquiétude, le perpétuel déplacement du commerce; ils se contentent de Téquité, et nous voulons y substituer la justice. Est-ce de cette manière que vous vous proposez de les civiliser, de faire leur bonheur? Ne dites pas que j'exagère. Que voudriez-vous, si vous ne vouliez cela? Quel démon vous pousserait à épuiser le trésor et Tarmée, si votre pensée était de civiliser sans rien changer? Quels profits rapporterait votre interminable conquête si, après dix ou vingt ans de sang répandu par nous, les Arabes se trouvaient au même point qu'au commencement de la guerre, par suite de notre profond respect pour leurs institutions?
Soyons francs; vous voulez les civiliser sur notre beau modèle, et les rendre aussi parfaitement heureux que nous.
Les Arabes ne connaissent aucune maladie, et nous leur en inoculerons dix-huit mille environ des nôtres ; il n'existe pas de prison sur tout le sol de l'Afrique, nous leur ferons connaître les prisons civiles, les prisons correctionnelles, les prisons cellulaires et les prisons solitaires. Voyez déjà : Ben- . Aïssa, le serpent du désert, est au bagne! Ils ne paient qu'un tribut insignifiant; ils auront à payer l'impôt sur chaque objet que l'œil verra, que la main touchera, que le palais goûtera; ils remuaient la terre une fois par an, ils laboureront du matin au soir pour acquitter la liste civile et pour contribuera payer le milliard du budget. L'homme de l'Atlas fendra du bois ou moissonnera au soleil pour que le ministre ait en France une voiture commode, l'académicien des palmes
376 LE BARBÀRK ABD-EL-KADBR
vertes a son collet, le gendarme une riche bufQeterie, un gendarme qu'il n'aura jamais la douceur de voir 1 II sera enfin citoyen français, cet honneur si cher à tous les titres, et par conséquent aussi civilisé, aussi heureux que nous.
On doit commencer à comprendre le tort vraiment grave des Arabes à notre égard, nous portés de si bonnes intentions pour eux.
Si nous ne devons pas porter le bonheur aux Arabes, diton, nous les gratifierons du moins de l'immense avantage du progrès; car il est avéré, vous n'en doutez pas, que nous sommes en plein progrès depuis... depuis le progrès. Nous datons du progrès comme les mahométans datent de l'hégire. Le progrès nous déborde, je l'avoue ; seulement je demanderai où il est. Je l'admire, mais je tiens un peu à le connaître. Quoi! la vapeur? les chemins de fer? les mécaniques appliquées à toutes les industries, aux plus hautes comme aux plus chétives ? Aller de Paris à Marseille en un jour, moudre le grain trois cents fois plus vite qu'autrefois, n'estce pas une révélation nouvelle? Je ne le trouve pas.
Eh quoi ! ces vaisseaux qui sillonnent les mers, les fleuves, qui coupent comme avec un diamant la vitre des lacs, qui laissent en passant des villes à la place des forêts, ces coups de théâtre de la civilisation , ces changements & vue du progrès ne suffisent-ils pas pour vous convaincre de l'immense amélioration introduite dans les conditions de l'existence? Non I tout brutalement, non 1 Quel profit y a-t-îl pour l'individu à aller en moins de temps d'un point à un autre, s'il part de la douleur pour arriver au désespoir? A quoi bon le trajet, à quoi bon sa rapidité? Le bonheur est-il de courir? Sommes-nous des oiseaux? Sommes-nous le vent? A ce
compte, quand nous irons en une heure du pôle austral au pôle boréal, nous n'aurons plus rien à souhaiter. L'âme pourtant va encore plus vite que le corps; d'un coup de son aile invisible elle touche aux limites de la création, et elle n'en revient pas moins triste et malade. Supposez au corps la vélocité de la pensée, et vous ne l'aurez pas doté d'une satisfaction nouvelle, d'une joie auparavant inconnue. Quel esprit faux et barbare, quel sophiste industriel, quel méchant métaphysicien, a donc confondu une question du ressort des mathématiques et une question morale, qui n'a rien à démêler avec le piston d'une machine et l'évaporation de l'eau? Tenez en garde les peuples contre ces monstrueux novateurs, ces hérésiarques sordides, plus dangereux que les athées, dont les doctrines du moins s'arrêtaient devant la conlradic^ lion et composaient avec le supplice. Tout est bon, tout est séduisant dans les projets, dans les promesses et surtout dans les paroles de ces philosophes venus on ne sait d'où, moitié banquiers, moitié missionnaires, propageant leurs doctrines avec leurs prospectus, et se réservant des actions dans la fructification de leur évangile. Mais qu'on m'apprenne donc l'avantage qu'il y a à parcourir en un jour toutes les contrées du monde, si je dois voir dans toutes l'homme de Job, l'homme né de la femme, l'homme destiné à vivre peu et à mourir dans la douleur?
Des villes, dites-vous, s'élèvent où ondulaient les forêts, des populations respirent là où planait l'espace : encore une question matérielle prenant la place d'une question morale. Un peuple est-il heureux à raison du nombre de villes enfermées dans les limites de son territoire? Mais l'Espagne, fautil vous le rappeler, a cinq ou six foi§ plus de villes que la
378 LE BARBABB ABD-BL-KADSR
Franee. Chantez-moi le bonheur de l'Espagne. La Suisse heurettse et libre n'a presque que des villages. Faut-il d'ailleurs des preuves pour se démontrer combien le chiffre des villes est sans rapport avec le degré de la prospérité publique ? Qu'y a-t-il dans nos villes écloses à la fumée de la vapeur, qu'y mettez-vous, qu'y fail-on? Ici est la réponse : des fabriques, des ouvriers, des négociants. Toujours l'industrie! soit l'industrie. Réduisez tout, je l'accepte, à l'industrie, que ce soit le dénominateur commun. Mais dites-moi si l'industrie est le bonheur d'abord, si l'industrie est l'art ensuite, si l'industrie est la morale, si l'industrie est la religion. *
Quelle contrée est plus industrielle que l'Angleterre? Du matin au matin, toujours, à toutes les heures, l'Angleterre travaille, veille, et construit des vaisseaux, creuse des bassins, amoncelé des villes aux flancs de ses montagnes, accouche sans cesse de populations pour remplir ces villes ; elle est le bazar du monde, l'arsenal de tous les peuples. L'universalité, rêve de quelque savant du xvi' siècle, elle l'a réalisée à son profit en la dégageant des niaiseries de la théorie. Elle sait tout, elle peut tout, elle fait tout. Si le soleil laissait tomber un sou, l'Angleterre l'aurait ; à côté du métier où l'on fabrique l'épingle, elle place une fonderie de canons. Quand l'épingle est achevée, on roule un canon derrière elle jusqu'à ce que l'épingle soit vendue. Si on ne veut pas l'acheter, le canon menace ; si on préfère l'épingle d'un autre, le canon tue. Eh bien! l'Angleterre, si industrielle, si riche en chemins de fer, en villes ouvrières, l'Angleterre, qui en vingt ans a fait de quarante villages autant de villes colossales, l'Angleterre est livrée a la misère et à la prostitution. Ses enfants meurent avant l'Age, après avoir vécu de pain et
ET i^UBLQUES AUTRES BARBARES. 379
de bière pourrie. Manchester a plus de filles publiques que Paris, Barcelone et Madrid. Et je ne parle pas de Londres I Chaque riche Anglais a plus de cent pauvres à nourrir, et il ne les nourrit pas! El je ne parle pas de l'Irlande! A quoi songe donc votre industrie? Elle n'est donc bonne mère que pour quelques-uns et marâtre pour tous les autres; et les autres pourtant sont les roues, les conlrepoids, les ailes, le balancier, la graisse de leurs majestés les machines.
Mais sougez-y donc : sous Elisabeth il n'y avait pas de machines, pas de docks, pas de steamers, et sous Elisabeth personne n'est mort de faim, si Thistoire est vraie et si je sais lire. A quel ordre de faits vous rattachez-vous pour croire à la monstrueuse aberration du progrès? Que de machines n'av<5ns-nous pas pour tisser le drap, tanner le cuir, travailler les meubles, ciseler le fer et le cuivre, semer, récolter, moudre, pétrir? Cependant un habit, un chapeau, une paire de bottes, un lit, une table, sont plus chers que jamais ; et, chose odieuse à dire, qui blesse à mort le charlatanisme de ces journalistes ambitieux, reste impur d'une sacristie fermée, le pain, oui, le pain est plus cher que jamais, à calculer sur une moyenne de dix ans. Pour démentir ces faits, il faudrait être assez heureux ou assez adroit pour n'avoir pas à compter chaque jour du mois et chaque mois de l'année avec son chapelier, son tailleur et son boulanger.
Au point de vue de la prospérité publique, la venue des machines a été fatale en ce sens qu'elles n'ont pas diminué le travail, qu'elles ont fait diminuer le salaire, et qu'elles ont, par une conséquence naturelle, aggravé le mal physique et le mal moral du peuple. Ceci est net, solide et clair ; c'est un chiffre en bronze sur un monument de marbre blanc. Si
le mal n'est pas au terme, rien n*empéche pourtant de le guérir, rien n'empêche même de tirer quelque faible utilité de ces nouveaux modes d'industrie dont la fausse intelligence a produit les malheurs que nous voyons; je dis faible utilité» et j'ai mes raisons pour parler ainsi, mes restrictions ont un poids et un titre comme mes pensées.
Passons à d'autres blessures. L'industrie, qui jusqu'ici s'était bornée à engendrer les métiers, a touché de ses mains brutales aux formes délicates de l'art, et l'art en a souffert de honte. Autrefois l'art prenait dix ans pour tisser un tapis, mais ce tapis, qui coûtait dix mille francs, n'avait son pareil que chez les rois et les prigces. De nos jours il existe des machines pour façonner des tapis qu'on a pour cent francs, tapis indignes des riches, bons tout au plus pour la bourgeoisie, trop chers pour le peuple, dont les premiers tapis sont les souliers. C'est de l'art à bon marché ; et de même qu'on se procure des tapis au prix auquel revenait autrefois une serviette en toile de Hollande, on a des meubles, des cristaux, des tapisseries d'un prix vingt fois, trente fois moins élevé qu'au siècle dernier. A l'aide de la vapeur on taille le cristal, on brode la soie, on tourne l'acajou, et il y a des gens pour admirer ces produits désastreux qui, par leur influence, font perdre le goût des véritables objets d'art, éloignent les artistes, en diminuent de jour en jour le nombre, au point que dans quelques années ils deviendront à peu près introuvables en France. Ainsi disparurent les maîtres vitriers et les mosaïstes devant des manœuvres à la main médiocre et peu coûteuse. Ces produits dont nous parlons sont à peu près très-satisfaisants pour les classes bâtardes, également privées du goût difficile et du goût primitif, une contrefaçon fort adroite,
affectant la physionomie, la couleur, le poids, le semblant, l'ombre et le reflet du beau, mais sans âme. La main de l'homme n'a pas pressé le sein de l'œuvre. La machine ne peut donner que ce qu'elle a, le contour aigre et vif, la ligne exacte; mais le sang, le cri, le tressaillement, la larme, l'humidité, le duvet, le geste, et surtout le défaut, le défaut! le défaut, cette admirable qualité de l'œuvre humaine, elle ne nous le donnera pas. Dans tout ce que l'homme touche il s'y empreint. La vie fait tache. Voyez les dolmen, ces pierres brutes, ces rochers à peine dégrossis; eh bien ! à la première vue, un enfant devine qu'un homme a cassé, il y a deux mille ans, les bords de ces pierres, et qu'il les a posées debout comme elles sont restées. A nos yeux, ces dolmen ont mille fois plus de prix que ces colonnes de cuivre et leurs chapiteaux froidement ciselés, sortis sans douleur d'un moule infatigable. Dans l'œuvre, ce n'est pas la beauté absolue qu'on cherche, qui frappe, qui remue, et ceci nous l'apprend d'une manière à ne laisser aucun doute; c'est l'étreinte inimitable, le souffle, le baiser vivifiant de l'homme.
Et vous voulez remplacer cela, le verbe divin, par un coup de marteau ou par un courant de gaz : j'aimerais autant croire à la possibilité prochaine de voir se reproduire l'espèce humaine au moyen de la rencontre de deux acides sous une cornue.
Les temps antérieurs à la promulgation de l'Évangile et les temps qui datent de son acceptation se sont rencontrés sur un point, et c'est celui-ci : Que la morale était une science dont le raisonnement marquait le commencement et dont le but était la sagesse. Quelques philosophes ont varié sur les règles de cet enseignement, mais aucun ne l'a nié ou n'a ra-
yalé la morale même à l'édification des sens. Deux ou trois anomalies mortes faute de racines ne comptent pas. Les beaux génies de Tindustrie moderne n'ont fait aucune place à la morale dans leur r^énératioo sociale : tout va chez eux de rintérôt à l'intérêt. La matière régne, le cœur est aboli ; quand on n'aurait aucune religion à faire prévaloir, on serait toujours en droit de demander quel est l'emploi qu'on destine à cette heureuse activité, à cette douce inquiétude de l'ftme, nommée selon les uns poésie, selon les autres amour ou religion? Hélas! les réformateurs en partie double dont les sectateurs nous sont restés avaient aussi pensé à cette nécessité : vous vous souvenez peut-être de leur poésie et de leur religion ; ils se défirent bien vite de l'une et de l'autre quand ils virent l'accueil dont elles furent saluées. La morale fut considérée comme une non-valeur par ces apôtres négociants; ils n'en parlèrent plus. J'insiste sur les travaux et le caractère de ces hommes réunis sous une dénomination un instant fameuse, parce qu'ils ont été l'embryon de toutes les abominations commerciales de ces derniers temps. Law et Saint-Simon sont deux chefs de bandes et rien de plus, ayant cherché l'un et l'autre une idée et n'ayant trouvé que des sacs d'écus à voler, sans être voleurs ni l'un ni l'autre, il s'en faut, mais amenés là tous deux par la force d'une doctrine uniquement fondée sur l'intérêt. Un autel où Ton enferme des écus, — r vous avez beau faire, et le couvrir d'une nappe, — n'est et ne sera jamais qu'un coffre-fort.
Je l'affirme, toutes les banqueroutes dont nous avons été alarmés depuis dix ans, toutes ces nuées d'affaires, si fatales au repos des familles qu'on tentait avec un hameçon d'or, toutes ces dépravations hautes et basses, si nombreuses que
les colonnes des journaux ne suffisent pas pour les contenir, proviennent du mouvement auquel on doit l'accélération factice, Thydropisie de l'industrie, cette effroyable bote apocalyptique. ^
Ainsi, sur les arts avilis, sur la morale morte, sur la fortune publique mal aventurée, plane et règne l'industrie. Elle est chantée en prose lyrique par des bardes malfaisants, de même qu'aux jours néfastes de la peste de Florence, des poètes, dit-on, couraient les rues de cette ville, escortant les tombereaux des morts et chantant la peste. On la professe en pleine chaire, et des tas d'écoliers, jouvenceaux dont les cheveux sont plus longs que la science, ouvrent la bouche afin de recueillir cette manne vénéneuse. Ce n'est plus un Cuvier disant l'âge du monde par la merveilleuse reconstitution de ses débris, qui attire dans sa ruche éloquente toutes ces jeunes abeilles de la France ; c'est un sophiste, un boutiquier vendant sa phrase assez bien nettoyée, comme un épicier vend sa marchandise après l'avoir parée.
Tel est le progrès dont nous tenons à doter les Arabes, ces bons et fidèles croyants, ces hommes de la tempérance, du devoir, de la foi et de la nationalité.
Il n'est pas sans intérêt d'observer jusqu'à quel point un seul événement peut porter du trouble dans les relations internationales en apparence les mieux établies. Pendant dix ans, l'Angleterre a été regardée par la France comme une émule, comme une rivale. Nous voilà ses ennemis à visage découvert, ou la voilà notre ennemie, comme on voudra. Au sujet d'un logogriphe diplomatique dont le véritable mot reste encore à deviner, on a remis sur le tapis toutes les possessions territoriales dont l'Angleterre a grossi pièce à
pièce son domaine. Pas un arpent n'a trouvé grâce. Dès ce moment les termes ont changé. Ce qui s'appelait, avec la circonspection du moment et la gêne polie de la circonstance, conquêtes, agrandissements, acquisitions, s'ast appelé, dans l'intervalle de quelques jours, spoliations, vols, brigandages. De leur côté, les Anglais se sont laissé aller aux mêmes excès à notre égard, et particulièrement à l'occasion de la conquête d'Alger.
Il serait facile de s'entendre. La conquête est-elle ou non un droit? Est-elle un abus?
Si elle est un droit, celui qui exerce le plus largement ce droit le comprend le mieux.
Si elle est un abus, nommons la nation qui ne l'ait commis.
Nous ne croyons pas au droit de conquête ; ce n'est pas un droit; mais nous croyons fermement à l'autorité des faits. Sans la conquête, la France se composerait de cinq ou six provinces, la Prusse d'un marquisat, la Russie d'un duché. Tout ce que ces états ont acquis pour devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, est le résultat, sauf quelques alliances demipacifiques, de la prise de possession à l'aide des armes.
La conquête est donc un fait universel passé à l'état d'habitude, et se maintenant par une tolérance réciproque.
De cette tolérance, chose incertaine comme toute tolérance, vient la négation de l'exercice de conquête, de loin en loin manifestée par ceux qui n'ont pas contre ceux qui ont. C'est qu'au fond le droit, qui est la vérité en action, ne périt jamais. Un principe est comme l'air : on peut le nier, mais il faut en vivre.
Droit ou abus, la conquête est donc permise à chacun, â la condition sou&entendue de savoir la conserver.
Pourquoi alors accuser les Anglais d'avoir ajouté à leurs posseasîoDs celles de tant d'autres peuples? Est-ce le trop qu'on leur reproche? Mais à quel titre le plus ou le moins changeraient-ils le caractère d'une illégalité? Ils ont pris Gibraltar comme ils avaient pris les Indes, et ils se sont emparés des Indes et de Gibraltar en employant les mômes moyens que nous quand nous nous agrandîmes de l'Alsace, de la Lorraine et du comtat Venaissin. Nous sommes des conquérants aux mêmes titres.
D'après ce qui a été exposé plus haut, si nous reprenions sur les Anglais Gibraltar et les Indes, nous aurions raison, et si les Allemands et le pape nous arrachaient la Lorraine, l'Alsace et le comtat Venaissin, ils agiraient en vertu d'un même privilège. Prendre ou perdre, reprendre ou être dépouillé , n'entraînent rien d'anormal là où la règle n'est pas intervenue.
En suivant les lois de cette logique reçue en politique, nous serons les justes possesseurs d'Alger jusqu'au jour où une nation plus forte nous l'enlèvera. Pourquoi biaisonsnous tant avec l'Angleterre, et pourquoi l'Angleterre de son côté s'épuise-t-elle dans ces questions d'une naïveté caractéristique : Garderez-vous ou ne garderez-vous pas l'Algérie? Qu'elle essaie de la reprendre, nous essaierons de la garder.
Pour rentrer dans la voie exclusivement spéculative de cet aperçu, nous dirons que les Anglais sont des voleurs chagrins, inquiets de voir se produire d'autres voleurs qu'eux, et que nous ne sommes si rognes envers les Anglais que parce que nous volons moins et moins^ bien. Pure jalousie de corps. Il est curieux d'arracher ainsi du fond de l'âme, à la manière de Machiavel, la vérité au peuple. Pourquoi n'aurait-il pas aussi son livre du Prince ?
Nous avons dit ne pas considérer la conquête comme un droit, parce que nous admettons des rapports constants» im* prescriptibles de tout temps entre Thomme et le sol, entre les races et les climats, entre les organes et les produits de la terre. Les croisements de peuples, quelque considérables, quelque fréquents qu'ils aient été, n'ont rien changé à cette fraternité partout évidente. Tel pied est conformé pour froisser le sable, tel autre pour saisir le rocher, tel estomac pour digérer la chair crue, tel autre les fruits ou les légumes meurtris par le feu. Il n'est pas plus possible de naturaliser les hommes d'un climat dans un autre climat que de transplanter les arbres d'une contrée dans une autre, car l'homme a aussi sa racine, sa sève, ses fleurs et ses fruits, et il a de plus sa pensée, ses traditions, sa religion, également en harmonie avec la chaleur de la terre et la vivacité de la lumière. Le soleil rend raison de toutes choses. On n'échange pas impunément son ombre pour sa clarté, sa clarté pour son ombre. Nous composons à la terre un faisceau de rayons rangés avec autant de symétrie que le sont les rayons du soleil autour de son disque. Telle est la loi, ou il n'y en aurait pas, sur laquelle s'appuient les indigènes pour protester contre la tyrannie de la conquête; et c'est la plus sûre, si ce n'est la plus sainte. Jusqu'ici, nous le répétons, aucun peuple conquérant n'a si bien mêlé son sang à celui du peuple conquis, que la fusion se soit opérée comme dans uo simple accouplement. On a tué les Indiens dans l'Amérique, mais la fièvre jaune y moissonne les colons, dont la santé est restée en Europe; en Asie, le choléra venge de la même manière les Birmans dépossédés par les Anglais. Cent mille Français sont déjà morts en Algérie depuis 1830. Une grande
partie de leurs pertes, il est yrai, se range jusqu'ici au compte de la guerre.
On comprend que, pour nous, la question de savoir si nous garderons ou non VAlgéne n'était d'aucune valeur. Nous croyons avoir touché à de plus intéressantes parties, et si nos conclusions ne sont pas d'une politique bien forte aux yeux des gens qui n'admettent que la politique des affaires, elles ont du moins le mérite d'ôtre dégagées de tout esprit de parti. Nous avons traité d'Alger comme nous eussions traité de Carthage ou de Tyr, assis à l'ombre des lentisques de Chypre ou de Samos.
Si le fil du raisonnement ne s'est pas brisé dans nos mains, nous avons dû nous convaincre qu'Abd-el-Kader, l'homme le plus justement renommé de ces temps-ci, défendait l'Algérie comme la dernière tour de l'état primitif nommé à tort barbarie ; que nous exterminions les Arabes pour leur imposor nos vices ; que nos vices sont, depuis dix années, Fœuvre d'étranges doctrines tenues en grand honneur chez nous, et professées publiquement ; que nous avions le droit de garder l'Afrique jusqu'à ce qu'on eût le droit de nous l'enlever, mais que l'Afrique avant tout appartenait aux indigènes par le droit de nature, le premier de tous les droits, c'est-à-dire par la possibilité d'y vivre.
îl ne nous en coûtera pas beaucoup de reconnaître les quelques avantages noyés au fond de ce chaos appelé le progrés. Un bien réd pourrait résulter de tant d'inventions ingénieuses, si l'on parvenait à les faire tourner au bien-être de chacun, à l'aide d'une volonté persistante et consciencieuse; si l'on songeait un peu moins à diminuer l'emploi du temps dans leur application, stérile profit, et un peu plus
A soulager les fatigues de l'homme» la seule chose dont les inventeurs aient oublié de se préoccuper. Substituer la vapeur à la voile du vaisseau, substituer la vapeur au cheval, ce n*est que de la physique amusante, et rien de plus. Roi, j'aurais donné cent écus à l'un et à l'autre auteur de ces deux inventions, mais je n'hésiterais pas à faire prince, à gratifier du douziômo de mes revenus celui qui, par l'emploi de ces deux curiosilés, ferait avoir chaque jour un pain de plus à chacun de mes sujets.
La grandeur d'une découverte n'est que dans son utilité ; la découverle de l'Amérique, ce phénomène autrement merveilleux que la découverte de l'emploi de la vapeur, n'apporta pendant plus de deux siècles que misère et maladie en Europe. L'Espagne ne se releva jamais de ce bonheur. Il y a jusqu'ici plus de véritable gloire à avoir créé la scie qu'à avoir trouvé le moyen de parcourir un espace de vingt lieues en une heure.
Éventrez la terre pour lui arracher son fer et son charbon : entassez, enflammez dans des cuves de fer des matières qu'il a fallu des révolutions du globe pour produire; consumez en deux minutes vingt siècles de lente élaboration; risquez votre vie pour changer rapidement de place, comme si la mort, la grande locomotive, n'allait pas toujours assez vite, malades inquiets que vous ètesl Votre cœur plein de doute ne sera pas sorti de la prison de votre corps; regardez devant vous au retour, quelqu'un vous a devancé : c'est celui qui n'est pas parti.