ARI0L1NE
— Ahl c'est singulièrement risible, en effet, dit Arioline, blanche comme la dentelle de ses manchettes.
— Le duc a ajouté avec sa grâce infinie : Vous êtes volé, monsieur le comte. Méfiez-vous de Tor qui circule. Je vous conseille de ne plus accepter que des billets de la banque de Law. Qu'est-ce que ce Law, ma chère amie ?
— Je n*en sais rien.
— Ne vous mettez pas en colère, ne me boudez pas, nous allons partir pour le jardin Soubise, mon Arioline. J*acbève.
— Monseigneur, ai-je dit au duc d*Orléans, vous avez l'âme haute, autant que vous avez de l'esprit. Mon compliment a paru surprendre beaucoup son altesse.
— Et il me surprend aussi, interrompit Arioline.
— Vous aussi! vous ne devinez pas que je voulais faire entendre au régent que je n'ignorais pas l'incident ingénieux ajouté à sa générosité pour moi.
— Je comprends encore moins.
— Vous voilà absolument comme le duc lui-même ; mais vous êtes moins excusable, car c'est vous, bien vous, uniquement vous qui m'avez appris que les cent mille livres que nous avons partagées venaient du régent.
— Grand Dieu ! et vous l'en avez remercié?
— Sans doute.
— Imprudent 1
— Vous vous troiivez mal, je crois, Arioline.
— Quelle extravagance! mais vous avez perdu la tête! vous vous êtes compromis! Que va-t-il arriver?
— Kassurez-vous, il n'arrivera rien. J'ai vainement essayé d'insinuer à monseigneur qu'il avait été magnifique en me faisant cadeau de cent mille livrer, et fort spirituel en glîs-
ARIOLINE. 369
sani quelques pièces fausses de sa façon dans la somme ; il n'a jamais consenti à me comprendre. C'est qu'il a trop de cœur pour avoir l'air de se souvenir d'un bienfait qu'on lui doity et trop d'habileté pour écouter des remerciroents ofKciels contraires, après tout, à sa politique. Au fond» qu'importe mon erreur, s'il y a erreur? Je l'aurai remercié d'un, service qu'il ne m'a pas rendu. Pourquoi votre effroi» votre terreur?... Un quiproquo de cette nature n'est pas un crime.
— Ohl sans doute! affirma Arioline, ce n'est qu'un quiproquo, j'en conviens; et j'ai eu tort de grossir le danger de votre maladresse. Je suis seule coupable de la fausse position où vous vous êtes mis un instant. Oui, c'est moi, je l'avoue, qui vous ai suggéré la pensée que c'était le régent qui vous avait fait passer ces cent mille livres. Allons à la fête, maintenant.
— Oui ! allons ! ma voiture nous attend à la porte. Mais à propos, dit le comte de Faab, si ce n'est pas le régent qui nous a donné cet argent, qui donc l'a envoyé?
— Qui?... Mais c'est à coup sûr son ministre.
— Ah! c'est juste! Allons, mon Arioline.
— Comtois? dit tout bas Arioline en passant auprès de son domestique de pied, si je ne suis pas rendue ici ce soir à onze heures, brûlez toutes mes lettres, fermez tout, prenez cent louis dans mon secrétaire et allez m'altendre, avec deux chevaux et un costume d'homme, dans la forêt de Sénarl, à la pyramide, route de Genève.
On ne croirait jamais que la rue de Braque au Marais, rue boueuse, sombre, dépavée la moitié de l'année, a été, au
*^® AIIOLUfE.
xviii» swele, Vendioil de Paris oà se sont données le. plus belles fêtes du moade galanu Au magnifique jaidin de Thôlel Soubise accouraient, je ne sais plus quel jour de la semajne. lélite du Marais, les roués de la rue Culture-Sainle- Cathenne, conduisant avec eux les étrangers de distiDction pour beaucoup de raisons, les gens sérieux s'abstenaieni de s y montrer, et surtout dy mener leurs femmes ou leurs filles. On abandonnait l'établissement aux jeuues maitiuis aux belles dames qui. ne pouvant se faire admettre dans lel salons de la Place-Royale, se bornaient, peu désolées de l'cx dusion, à être des femmes fort gaies, fort jolies, fort spiri tuelles. fort décolletées et fort ruineuses a l'endroit de leurs amants. Un vrai type de cette incroyable existence, c'était Anoline, la maîtresse du comie de Faab; quoique é peine âgée de vmgt ans. elle avait déjà un beau répertoire d'io trigues a classer dans sa mémoire : ducs, princes, comtes barons, avaient traversé son appartement- en y laissant une partie des revenus de leur année. Cléopèti» digéra une perle inestimable, Arioline eût digéré un collier. Ces sorteTde femmes ont quelquefois d'étranges envies. Tandis qu'Arioline aurait pu continuer à manger des seigneurs avec leurs seigneuries, elle s'arrêta dans sa course triomphale, descendit de son char de nacre, et tendit la main à un aventurier L'aventurier, il est vrai, était jeune, beau, aimable et d'asseï bonne maison ; à cela près cependant, plus gêné dans ses fonds qu'une femme dans des habits d'homme. Après avoir désiré des chevaux, des tapis, des domestiques, il parut piquant à Arioline de désirer une couronne. Autre trimestre, autre envie. Demain, on souhaiterait peut-élm d'être la préférée d'un danseur de corde.
AAIOLINE. 371
Au momenl où le comte de Faab et Arioline entrèrent au jardin Soubise, on Villuniinait. A la lueur des flammes de couleur, ils jouirent du coup d'œil ravissant qu'offre la transition heureuse de Tobscurilé au jour si doux de lumières placées sous des feuilles. Le jardin n*était que tendres senteurs d*iris, parfums suaves, toilettes licencieuses, mais d*usage, nudités tolérées par Tbabitude, laisser-aller inexprimable; agaceries libertines à l'excès, mais protégées par l'esprit. On se rendait par couples dans des pavillons transparents, où Ton entendait de la musique italienne sur des paroles à faire rougir du carmin; mais on avait Tair de ne pas savoir l'italien. Soupait qui voulait, allait au bal qui voulait, payait môme qui voulait. Au jardin Soubise, il y avait de la solitude pour tout faire.
Un jeune marquis frappa légèrement Faab sur Tépaule, et lui dit :
— Savez-vous quel est notre amphylrion, monsieur le comte?
— Non, monsieur le marquis.
— C'est notre hôte du déjeuner de l'autre jour, celui qui nous reçut ou plutôt qui ne nous reçut pas; car il n'était pas au déjeuner qu'il nous donna en sortant de la soirée de l'ambassadeur de Suède.
— Vraiment?
— A coup sûr. Au reste, qu'il se cache ou qu'il se montre, qu'importe au fond? Il n'en est pas moins un gentilhomme charmant, plein de goût et de riche ordonnance dans ses (clés. Si vous le découvrez avant moi, comte, remerciez-le pour nous deux. Au plaisir, madame.
El le marquis s'éclipsa sous les charmilles illuminées.
373 ^BiOLixe.
C'élail donc le jeune seigneur chez qui Faab avait déjeuné et trop déjeuné, on s'en souvient, qui recevait ce jour-lâ au jardin Soubise. Sans le mystère dont il s'entourait, rien de plus simple que sa dernière galanterie de la rue de Braque. Souvent de jeunes seigneurs louaient à leurs frais le beau jardin, el appelaient leurs amis et les amies de leurs amis à de semblables fêtes. Avec quelques cinquante mille livres on en était quille. Quel beau lilre de jeunesse à se rappeler plus tardl Nous donnâmes une soirée à Soubise 1 Nous vainquîmes à Arques 1
On ose à peine rappeler ici, tant c'est trop se méfier de Vérudilion du lecleur, qu'il était de rigueur alors, comme il est encore reçu dans certaines réunions issues de celles de ce lempsrlà, qu'une fois entré dans les salons, le cavalier abandonnait sa dame au caprice de ses pas. Celle-ci allait d'un côté, celui-là de l'autre ; on se retrouvait à des moments convenus.
Après avoir parcouru, son éventail à la main, les allées les contre-allées du jardin, reçu et renvoyé des épigrammes aux promeneurs, Arioline aperçut une figure pâle au fond d'un bosquet où la curiosité l'avait poussée. Un jeune homme était assis sur un banc de bois et regardait, à travers les branches d'un sureau qui formait la voûte du bosquet, les mouvements divers de la fêle. Celle apparition, fort peu redoutable cependant, fil reculer Arioline. Le jeune homme m leva, el prenant la belle égarée par la main, il la pria d<' s'asseoir près de lui.
Celle voix causa une surprise plus réelle à Arioline, surprise changée bienlôt en effroi, en lerreur.
— Vous m'avez donc reconnu, madame? dit-il à Arioline.
se
ARIOLINE. 373
Il n'en pouvait guère être autrement. J^ous devions nous rencontrer un jour. Ce jour est venu. Je vous trouve plus soucieuse que je ne l'aurais pensé. Allons, pas de frayeur 1 madame. Si vous tremblez pour vous, c'est une puérilité; si c'est pour moi, je vous en reroarcie; mais je ne cours aucun danger. Vous avez partagé avec votre amant l'or que j'eus le plaisir de vous remettre, et par là vous m'avez donné un complice, une garantie de plus. Au lieu de vous livrer è la frayeur, confiez-moi vos souhaits. La dépense aurait-elle excédé la recette?
Arioline voulut s'en aller.
— Je ne vous retiens pas, madame. Tout le monde est libre à ma fête ; vous la première.
— Quoi ! c'est vousl s'écria Arioline. Vous êtes donc le seigneur
— Le faux-monnayeur que vous connaissez. Je m'amuse à traiter grandement jusqu'au jour ou cela finira. Comment trouvez-vous ma fêle ?
— Délicieuse; répondit Arioline un peu remise. Vous seul, monsieur, ne semblez pas vous y plaire beaucoup.
— Je m'y ennuie à périr. J'ai balancé si je ne mettrais pas le feu à tout ceci pour avoir une émotion nouvelle.
— Grand Dieu !
— Rassurez-vous, j'ai renoncé à mon projet. Je m'ennuierai tout simplement.
— Vous ne prenez donc du goût à rien?
— A rien. Excepté pourtant à vous voir, ajouta galamment le jeune homme.
— Vous faites tant d'heureux.
— C'est pour cela peut-être que je ne le suis pas.
274 ARIOLINfi.
•**- Le myslère vous ^ait cependant.
— Je m'en lasse. Croiriez-vous que tous ces gens qui sont ici ne sont guère plus contents que moi ; rien ne leur manque, n'est-ce pas? Le bal, la table, le jeu, le spectacle, les vins ; eh bien 1 ils donneraient tout cela pour savoir le nom do celui qui les traite si bien. Cette pensée les tourmente; et elle suffit pour gâter leur bonheur. Il n'y a pas de bonheur.
— Si vous tâchiez d'avoir de l'orgueil.
X- De l'orgueil I Tenez , madame , regardez là-bas : il y a dans ce pavillon des descendants des meilleures familles de la Bretagne. Diles-moi quel est le plus ivre d'eux tous? Autour de ces tables de jeu j'aperçois tout ce que la Provence et le Dauphiné ont de plus fiers gentilshommes; ne dirait-on pas des pirates, aux passions basses qui tiraillent leurs visages? Dans ce carrefour, savez-vous quels sont ces cavaliers iadéeenis qui dansent avec un dévergondage à scandaliser des dragons ? Des descendants d'anciens croisés, frères d'armes de Godefroy de Bouillon. Ces jeunes gens, couvées de libertins cachés dans les charmilles , gazouillant des grossièretés sur les épaules de ces femmes, ce sont des conseillers au parlement , des chevaliers de Malte. Ne voudriez-vous pas que j'eusse l'orgueil d'être autant qu'eux , celui de les imiter? D'ailleurs, je suis noble par ma naissance. Il n'est pas un d'eux à qui fi ne fisse renier pour quelques poignées d'or, et je suis en mesure de les contenter,, leurs aïeux et leurs titres.
— C'est vrai, dit Arioline, qui ne s'attendait pas à cette leçon de philosophie pratique, au fond d'un bosquet de sureau, en tète à tèle avec un jeune homme.
— Vous me trouvez bien sévère, n'esr-ce pas? se reprii-il.
ARIOLINE. 275
Je veux essayer de dérider votre joli froiiL Volrc amant a-t-ii un équipage?
— Mêlas! non, monsieur, jus(|u*ici.
— C'est donc à moi, voire meilleur ami après lui , à vous en offrir un. L'aimez-vous rose avec deux chevaux différents, à panneaux dorés et à roues à soleil ?
— Vous plaisantez, monsieur.
— Il sera demain à votre petite porto du faubourg. Pensez à moi quand il vous promènera à travers Paris.
— Quel généreux seigneur vous êtes!
— l/équipage sans la livrée, c'est le diamant sans la monture. Je vous prie de vous servir de trois domestiques de mon choix, l'un Indien, l'autre noir, le troisième oriental.
— C'est un rôve. Mais, monsieur...
— Vous aimeriez sans doute avoir un petit jardin, comme but de promenade, avouez-le. C'est la mode aujourd'hui. Nous avons Auteuil, Boulogne, Vincennes, choisissez : dites votre goût.
— Vincennes ! j'y ai une amie. Vous voyez , monsieur , que j'entre dans la plaisanterie.
— Et maintenant, madame, dites-moi...
— - Ce que je vous donnerai en échange, n'est-ce pas, monsieur?
— Pas encore, madame. Faites-moi connaître ce qui est dans le secret le plus caché de vos désirs. Les satisfaire n'est rien, les deviner tous est impossible. Je n'ai pas assez d'esprit.
— Quel homme charmant, pensa Arioline , à qui la dernière proposition du faux-monnayeur rappela, et il était temps, el les indes tout A fait oubliées, et le comte de Faab, un peu
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dans les Indes. Vraiment! mais vous êtes donc le fils d'une fée, pour obtenir, sans obstacle, sans reslriclion, tout ce que vous souhaitez, ou plutôt tout ce que les autres souhaitent.
— Non, madame, mais vous êtes mon associée dans la fabrication de la fausse monnaie. Je vous devrais des comptes, a la rigueur, mais vous prenez sans compter. C'est encore généreux de votre part. Voyons, mon associée, que souhaitezvous? Seulement ne me demandez pas d'être reine.
— Et voilà précisément ce que je veux, répondit Arioline du ton de la plus parfaite conviction, racontant ensuite au faux-monnayeur les projets de conquête et les espoirs de royauté de son amant, le comte de Faab. La confidence n'offrait aucun danger; un faux-monnayeur ne compromet personne.
— Franchement, madame, si le projet n'est pas impossible à réaliser, il ne promet pas, même après la réussite, d'être d'un immense avantage pour vous. Quelle royauté vaut la vôtre? La plus jolie femme de Paris, ou une des plus jolies
ne m'interrompez pas pour si peu ; — la plus en vogue parmi la jeune société, la plus aimable; que trouveriez- vous sur un trône, que vous n'ayez déjà autour de vous? Des sujets? Et qui n'est pas le vôtre? Du plaisir? Quel vœu formez-vous qui ne soit aussitôt accompli ? Et quitter Paris 1 Paris, madame! Mais il n'y a pas de royaume, d'empire, fût-ce celui du Mogol, qui vaille Paris, pour une femme jolie et jeune comme vous.
— J'ai bien pensé à ce que vous me dites là , monsieur , répondit Arioline, mais j'avais besoin d'être convaincue par les raisons d'un autre. D'ailleurs, ma position, quoique vous
ARlOLiNE. 277
en disiez, n'est pas aussi brillante que vous la dé|)eignez. J'ai tiré plus d'une fois le diable par la queue.
— Mais, maintenant, votre position est changée.
— Sans doute, sans doute, répondit Arioline, grâce à vous.
— Grâce i vos charmes, madame. Ainsi vous ne partirez pas. Vous nous restez.'
La main d'Arioline était abandonnée à celle du faux-monnayeur.
— Ah! voilà le chapitre des conditions, monsieur. Je tremble.
— Je n'en ai qu'une à poser, madame.
— Pauvre comtef de Faab, pensa Arioline. Et quelle est enfin cette condition, monsieur?
Arioline regardait les divines images de son éventail peintes par le célèbre Audran, avec les figures par Watteau.
— Vous l'accepterez, j'en suis sûr. Vous posséderez madame, tout ce qu'il est humainement possible de se procurer sur la terre, à prix d'argent, à la condition, madame, que vous ne serez pas ma maîtresse.
Et le faux-mon nayeur sortit du bosquet et disparut.
— Ah ! pour le coup! dit Arioline, en se levant et ne sachant trop que penser de la condition, la chose est étrange. Quel homme extraordinaire! Mais il est plein de bizarreries! C'est qu'il est beau aussi ! Quel sang-froid dans la richesse I Son esprit me plaît, m'enchante; je suis bouleversée; il m'a surprise. Je l'aime, je crois ; ne pas vouloir que je sois sa maîtresse! mais c'est de l'ironie, et presque de l'impertinence; m'enrichir pour cela!... 11 ne peut pas m'empêcher de le trouver bien, après tout; il est fort bien, admirablement bien. £h! mais, j'en suis amoureuse, je le sens; cela
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me prend toujours ainsi; et pourquoi pas sa maîtresse? Qu'est-ce que cela reutdire? Afal monsieur le comte de Faab, où êles-vous? où ètes-vous?
Au moment où le jeune faux-monnayeor s*étah évadé du bosquet de sureau, un homme l'avait arrêté soudainement, et lui avait parlé ainsi :
— Vous êtes un infâme, un homme sans principes» un athée, un démon 1 Que faites-vous ici?
— Mon père, je me distrais.
— Nous ne sommes pas au monde pour nous distraire ; prendrieei^vous un passage d'expiation pour un théâtre? O fils coupable, vous oubliez Dieu dans votre vie, et il vous oubliera dans votre mort. Qudies sont vos bonnes œuvres? On ne vous voit jamais â l'église.
— Je ne crois pas â l'église.
— Vous ne croyez pas à l'églîeel et à quoi croyec-vous donc?
— A l'ennui qui est au ciel et sur la terre.
— Vous vous ennuyez, parce que vous n'essayez pas de bien faire, de soulager les pauvres, de visiter les prisonniers, de coaseiller les faibles.
— Mon père, ne m'obligez pas à vous rappeler que les faux*ffionnayeurs ne vont pas encore en paradis.
*— Faux-monneyeur! avez-vous dit, /aux^nonnayeur! C'est vous qui Têtes, qui jetez l'or eoinme du fumier, qui en habillez des prostituées, et en enrichissez des voleurs. Cet or^ là est faux ; vous êtes un faux-monnayeur. Mais, BH>i, en
AIIOLJMS. ?1^
quoi le suU*je? le hiea que je fai& estril faux? Quand une femme a froid, quand un pauvre vieillard a faim» quand un enfant est malade, avec mon or, je réchauffe la femme» je nourris le vieillard, je guéris l'enfant. Ne sont-ils pas réellement chauffés et guéris? Faux-monnayeur! 0 raisonneur corrompu, et si cet or-là était faux, ne vaudrait-il pas mille et mille fois mieux encore que l'or pur avec lequel on ne vient au secours de personne. Quel profit ai-je jamais tiré pour moi-même de cet or? Je bois de l'eau, je me nourris de légumes secs, et dors sur le sable. Faux-monnayeur 1 Voyons, grand philosophe ; Dieu me dîra-t-il, au jour du jugement : Va aux enfers, toi qui as été la providence des malheureux, et vous, qui avez été le trésorier de tous les vices, allez au paradis I J'ai plus de confiance dans mes œuvres. Une dernière fois, mon fils, renoncez à cette vie de libertin, ou je cours BOUS dénoncer. On nous rouera en Grève : mais, moi, je nmiterai au ciel avec la palme du martyre, et vous, vous serez précipité dans les flammes. Savez^vous pourquoi je n'ai pas cédé à cette pensée de dénonciation? Parce que, il faut l'avouer, vous êtes un habile artiste dans notre art, et qu'il m'est impossible de me passer de votre adresse. Il me faut un million, et je manque de fonds. J'ai besoin d'imiter les quadruples d'Espagne : voyez si vous êtes capable d'en fabriquer trois cent mille semblables à celle-ci.
— Dans trois jours, vous en aurez dix mille exactement pareilles, mon père.
— A ce prix vous pouvez vous sauver, mon fils, et racheter aux yeux de Dieu une partie de vos énormes péchés ;, car j'ai destiné ce million à la fondation d'un hospice en faveur des vieu;c prêtres malheureux.
380 ARIOLINE.
— Mon pare, le cordon des quadruples sera difficile à imiter?
— Crois-tu, petit?
— L'or est bien ductile aussi?
— C'est mon affaire, mignon, occupe-toi de Tempreinte.
— L'exergue est presque inimitable.
— Ne dis pas cela, mon oiseau ; tu me fais trembler.
— Cependant je réussirai.
— Dieu soit béni ! -adieu : je t'attends là-bas.
Et le vieux faux-monnayeur quitta son Gis, sans jeter les yeux autour de lui de peur de se damner au milieu de tant de. bras nus et d'écbarpes flottantes. Quand il fut dehors» il fît le signe de la croix.
Il gagna Reuilly ; c'est par Reuilly que de caves en caves, qui existent encore, on s'introduisait dans le souterrain occupé par les faux-monnayeursdont l'atelier principal étail en partie sous la rue de la Cerisaie.
Quoique façonné è l'indulgence des amants parisiens pour leurs maîtresses, Faab s'inquiéta beaucoup des dépenses excessives dans lesquelles se jeta tout à coup Arioline. Nul mieux que lui ne savait ses ressources. Puisque ce n'était pas lui qui lui avait fait cadeau d'un équipage, d'un jardin i Vincennes, d'un mobilier de duchesse, qui pouvait-ce être? A ne plus en douter, l'infidélité était commise ou bien près d'avoir lieu. Dure réflexion pour le comte; car il avait fini par s'attacher sérieusement à Arioline, à son caractère mu-
ÀRIOLINE. 281
lin, à ses caprices , à ses défauts même. Les mauvaises qualités ont tant de prise sur l'esprit des jeunes gens. Elle était si magnîGque dans ses colères ! D'ailleurs Faab avait contracté l'habitude de vivre avec elle, et, on le sait, le mariage n'est rien à côte d'un nœud serré peu a peu par l'habitude d'être en communauté d'existence avec les femmes du genre d'Ariolîne. Ce sont des fées. On demande , de nos jours, le divorce pour les personnes mariées; c'est quelque chose : mais le divorce en faveur de celles qui ne le sont pas, qui le proclamera?
Cependant Faab recourut à un moyen fort naturel pour sortir de la position à la fois difficile et affligeante où il se trouvait.
Un soir qu'Arioline donnait une dernière main à sa toilette pour aller à l'Opéra, Faab entra dans le boudoir, et après s'être assis dans une demi-bergère, et avoir regardé longtemps le bout de ses souliers, les pointes de son habit, et les cordons de sa culotte ainsi que font les gens embarrassés de leur personne, il dit à Arioline :
— C'est arrêté, je pars dans trois jours pour le Havre.
— Pour le Havre! comte.
Arioline se plaça une mouche au coin des lèvres.
— Je m'y embarquerai pour Malte.
— Vous allez a Malte, rejoindre vos compagnons! Mais nous sommes en hiver; et vous aviez renvoyé votre expédition au commencement du printemps, il me semble.
— J'ai modifié mes projets. La surprise de notre débarquement sera plus grande, plus effective en abordant dans une. saison mauvaise.
— Mais vous ne m'aviez pas prévenue dp roln, dit Ario-
282 ' àriolimx.
line» les bras en l'air pour faire descendre le sang el avoir les mains pâles.
— Vous ne me dites pas tout, vous, non plus, Arîoline.
— Je vous tais, mon ami, les choses indifférentes.
— Et moi aussi, Arioline.
— Votre départ ne saurait m'ètre indifférent» comte.
La maîtresse du comte essayait, en minaudant, de fixer une rose au bord de l'oreille.
— Aussi viens-je vous demander, mon amie, si vous persistez toujours à m'accompagner.
— Vous choisissez, permettez-moi de vous le dire, un mauvais moment.
— Vous ne répondez pas à ma question.
— Vous devenez exigeant, comte.
— Je le suis moins que jamais, car je vous propose le choix de me suivre aux Indes ou de rester à Paris.
— Avez-vous bien pesé votre résolution, mon ami?
— Le doute est étrange de votre part.
— On dit, mon ami , — passez-moi ces épingles, — que le pays est malsain, qu'il est plein de tigres et insupportable à cause des mouches. On y perd vite les dents.
— Je vois que vous n'avez plus l'ambition d'être reine. C'est une coquetterie à laquelle je ne m'attendais pas.
— Savez-vous, comte, que nos sujets ne seraient pas fort beaux. Des hommes jaunes comme des coings, ne sachant pas un mot de Trançais. Et d'ailleurs qui me ferait là-bas mes robes et mes chapeaux? On n'y trouve pas non plus de cordonniers, puisque les gens y vont pieds nus.
— Vos remarques, Arioline, arrivent tard, et si je les in-
ARIOLINE. %83
terprète bien, elles sigaifient que vous renoncez tout à fait à partager ma bonne ou ma mauvaise fortune.
— Non pas tout à fait, comte, vous méjugez mal. Agissons sensément. — Donnez-moi ce flacon. ^- Partez le premier. Achevez votre expédition, établissez-vous dans le pays et envoyez-moi ensuite chercher. — Tendez-moi cette boîte à poudre. — Une femme serait d'abord pour vous un embarras ; vous n'avez pas compté sur mon bras pour participer à votre conquête?
— Ainsi donc, madame, je partirai seul. Soit : je vous comprends. C'est votre bon plaisir. Je n'ai aucun droit pour le contrarier. Si j'avais des droits, je n'en userais pas plus celte fois que je n'en aurais usé précédemment dans beaucoup d'autres occasions.
— De quelles occasions parlez-vous?
Faab s'était levé d'impatience. Son dépit l'empochait de demeurer froidement en place.
— ^ De beaucoup d'occasions, répliqua-t-il en serrant avec vivacité la poignée de son épée. J'ai trop de dignité pour vous les rappeler.
— Entre nous, comte, la dignité est un faux prétexte. Parlez I Mais parlez donc! Vous ai-je été infldèle?
— Vous le savez, madame ; et cela vous regarde autant que moi. Si je vous interrogeais sur les sources où vous ave/, puisé pour alimenter si pompeusement votre coquetterie, vous mentiriez. Et c'est trop descendre pour si peu.
— Je ne mentirais pas, je vous assure.
— Quelle bourse désintéressée s'est donc ouverte â vos envies ruineuses? Qu'avez-vous donné en échange de ces nouveaux meubles que je rougirais d'effleurer, de votre équipage
284 ARIOLINE.
OÙ je n'ai jamais pris place, et de celle propriélé que vous possédez dans le bois de Vincennes?
— Ah 1 vous avez de la jalousie, vous aussi, comte?
— J'ai de la délicatesse, madame.
— C'est différent. Ce que j'ai donné? Mais, rien.
— Vous êtes trop jolie pour cela, madame.
— Ah! vous ne me croyez pas, comte! eh bien! voyez le cas que je fais de ces meubles.
Prenant l'épée deFaab, Arioline cassa, tant avec la poignée qu'avec la lame, glaces, porcelaines de Chine, carreaux; elle perça et lacéra ensuite les fauteuils, les rideaux, les tentures, le tapis et tous les tissus de son délicieux ameublement.
Rendant l'épée au comte, elle lui dit ensuite :
— Étes-vous convaincu, monsieur?
— Déchirer n'est pas prouver, répliqua le comte. Demain vous réparerez les dégâts ; un plus beau meuble remplacera celui que vous avez anéanti. Vous aurez eu une occasion charmante de le renouveler.
— Puisque telle est votre opinion, comte, rompons pour jamais. Je suis chez vous, c'est vrai, mais donnez-moi une demi-heure pour en sortir. C'est le temps nécessaire pour emporter mes robes. Reprenez vos bijoux.
— C'est moi qui m'en vais, s'écria le comte bouleversé. Ici tout vous appartient. Si , comme vous l'avez dit un jour, quand on renvoie ses domestiques on les paie, quand on congédie ses amants on ne les avilit pas. Adieu, madame.
Plein d'une colère concentrée mais digne, le comte sortit en courant; il tira violemment la porte du boudoir sur lui.
Mais au lieu de descendre dans la rue avec la même précipitation, quand le comte fut dans la dernière pièce, il se sen-
ARIOLINB. 285
tit si faible et si découragé qu'il tomba dans un fauteuil et y resta. La pièce n'était éclairée que par un seul flambeau qui jetait ses dernières lueurs. Il se prit à réfléchir dans l'obscurité.
Il était depuis environ une heure enfoncé dans ses tristes méditations, quand il entendit la porte de Tapparrement s'ou- \Tir et se refermer avec une précaution suspecte. Et que vitil? Un homme entrer par la porte qui s'était ouverte, et à la porte opposée paraître Arioline.
Faab mit brusquement la main à son épée; puis il sourit et retomba dans son coin.
Mais dès qu'il fut sûr que l'homme introduit était enfermé avec Arioline, il alla silencieusement de pièce en pièce jusqu'au boudoir. Là il s'arrêta, retint son haleine, et il écoula.
Il entendit ce dialogue :
— Est-il parti?
— Oui, et pour toujours!
— J'aurais dû le deviner à vos larmes, madame. Vous l'aimiez donc beaucoup?
— Et je l'aimerai toujours.
— Oui, pendant l'éternité de la semaine.
— Le fat, pensa le comte. Et je ne me vengerai pas !
— Tout bien considéré, ajouta l'interlocuteur d' Arioline, vous avez pris une sage résolution ; ce jeune homme eût fini par me compromettre.
— Que dit-il? murmura Faab.
L'autre poursuivit :
— Cest que cela va mal. On nous poursuit sans relâche ; il y a redoublement de surveillance.
— Quel est donc cet homme? se demanda le comte.
286 ABIOUNB.
— En venant ici» j'ai reocoBtré dans le faubourg Saint- Antoine, reprit celui que Faab écoutait, des hommes à b démarche sinistre. La quantité de quadruples que nous avons émises a exaspéré la police. C'est mon père, avec sa dévolion, qui m'a obligé à en fabriquer en si grand nombre. Nous avons, je crois, comblé la mesure.
— Un faux-monnayeur ! se dit le comte, ah ! voilà donc cet amant si magnifique, je le connais ; je le tiens !
Le faux-monnayeur continua :
— Nous serons obligés, j'en ai peur, de ne pas fabriquer pendant deux mois au moins; c'est long : mais vos dépenses, madame, n'en souffriront pas. Savez-vousque vous allez bien I cent mille livres dans un mois? en voilà encore cinquante mille en trois petits sacs. Ne les mettez pas en circulation tout de suite. Il y aurait de l'imprudence*
— Soyez sans crainte, dit Arioline, en reBCsrmant les quadruples dans son secrétaire, et en poussant un soupir, qui attestait la douleur qu'elle éprouvait encore de sa rupture avec Faab.
— Maintenant, allons nous ennuyer à L'Opéca» dit le faux-, monnayeur. Vous êtes ravissante avec cette nouvelle toilette ; souffrez que je vous en témoigne mon admiration.
Faab crut entendre le bruit d'un baiser.
Sa rage l'aveugla, il sortie, mais sans s'arrêter cette fois; il courut plutôt ; une heure après, il se répétait avec une satisfaction terrible : Je suis vengé 1
— Savez-vous ce que vous avez fait? disait Arioline au
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comie, reiiversé dans le boudoir où la veille il avait été acteur dans une si violente scène.
— le me suis vengé.
— Vengé ! dites-vous? Vous vous ôtes dénoncé vous-même à la police.
--Moi!
— Oui 9 vousl car moi et vous sommes les complices de ces faflx-monnayeurs. On les arrêtera» et nous serons arrêtés; on les jugera, et nous serons jugés ; on les rouera, et nous serons roués.
— Grand Dieu I je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre : tout Tor que je vous ai donné pour envoyer i vos compagnons qui vous attendent à Malte, tout l'or que nous avons dépensé , tout l'or que vous m'avez reproché hier , venait de ces faux-monnayeurs. Nous sommes lewrs complices, vous dis-je.
— Et vous ne m'avez pas averti !
<«~ Je vous aimais tant^ Faab! que je n'ai pas mesuré la profondeur du danger qu'il y avait à vous aider avec de tels moyens. Je voulais vous voir réussir. Qui prévoyait une dénonciation, et de vous ?
— Mourir comme un faux-monnayeur, moi, comte de Faab, infamie 1
— Je mourrai avec vous, comte. Vous me donniez la moitié d'un trône, je veux la moitié de votre échafaud.
— Adieu la gloire! adieu l'immortalité ! s'écria le comte.
— Adieu les bals cet hiver ! adieu mon joli boudoir I adieu touti s'écriait de son côté Arioline.
— Vous êtes des maladroits de vous désoler ainsi, dit une voix qui se jeta tout à coup au milieu du funèbre dialogue de
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Faab et d'Arioline. Nous ne sommes pas môme ruinés, dit Je faux-monnayeur, car c'était lui qui venait de s'introduire dans le boudoir. Je vous remercie d'abord» madame, de m*avoir fait prévenir. Les écluses sont lâchées ; la maréchaussée ne trouvera que de l'eau dans nos ateliers souterrains. Quant à nous tous, mes ouvriers, mon père, moi, vous, madame, et vous, monsieur le comte, on ne touchera pas é un seul de nos cheveux. Sachez quels sont nos complices. Voila leurs noms, voilà leurs titres : des marquis , des comtes comme vous, deux ducs, un prince. Leurs têtes répondent des nôtres. On ne conduit pas encore la noblesse en Grève. C'est là mon ouvrage. Est-ce que je ne prévoyais pas que je serais trahi un jour? Mes précautions étaient bien prises.
Arioline et Faab se regardèrent comme on ne se regarde pas deux fois dnns la vie.
Et ce que le faux-monnayeur avait dit se réalisa.
On ne poursuivit personne : le procès fut étouffé. Qui aurait osé mettre en jugement plusieurs familles de la première noblesse de France?