‹ Le Tardif, comédie en un acte et en versChapitre 1 sur 39 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Mad. DE SAINT-PHAR, ROSINE- ROSINE.

Vous vous taisez en vain , madame ; je suis fine , Et l'on n'échappe pas au coup-d'œil de Rosine. Je vous trouve aujourd'hui l'air pensif et distrait; A notre voyageur vous rêvez en secret.

Mad. DE ST-PHAR.

Je ne puis le cacher , monsieur Valmont m'occupe ; De tout ce que je vois je ne suis point la dupe. Voici bientôt un mois que je suis au château ; Et chaque jour voit naître un obstacle nouveau Qui suspend mon départ et malgré moi m'arrête; On projette une chasse, on prépare une fête, Et pendant tout cela mon oncle , impatient , Parle de son ami qu'à toute heure on attend, Me presse de former une chaîne nouvelle, Et du nom de futur en riant il l'appelle. On veut nous marier.

ROSINE

Je pense comme vous; Nous ne sortons d'ici qu'avec un bon époux.

Mad DE ST-PHAR, De mon oncle pour moi tu connais la tendresse;

Je suis sa G Ile aussi plus encor que sa nièce.

A monsieur deSaint-Phar quand je donnai ma main >

Il s'opposa long- temps à œ funeste hymen :

Je bravai ses conseils < t j'en fus trop punie!

Je vis par un ingrat ma tendresse trahie,

Et mes biens dissipas. Dans cet affreux malheur ,

Je trouvai dans mon oncle un guide, un protecteur,

Et je dois à ses soins, d'un brillant héritage,

Quelques débris encore échappé» au naufrage :

Aussi , je l'avoûrai, si je dois aujourd'hui

Former de nouveaux nœuds , je n'en croirai que lui,

Et quel que soit l'époux que son cœur me destine,

Présenté de sa main , il me plaira , Rosine.

ROSINE

Oh ! sans doute. .Pourtant j'ai cru voir quelquefois Que monsieur de Florvelle...

Mad, DE ST-PHAR.

Eb bien?

ROSINE

Tenez , je crois Qu'il vous aime.

Mad. DE ST-PHAR.

Tu crois ? comme on aime à son âge î L'absence de son cœur a banni mon image,

ROSINE

Non pas , c'est une belle et bonne passion.

Mad. DE ST-PHAR.

Oh! je veux cette fois écouter ma raison : D'ailleurs monsieur Valmont est bien, dit-on. ROSINE.

Sans doute.

Mais ne trouvez-vous pas qu'il est long-temps en rou- On le dit singulier , d'un esprit pointilleux , [te?

S'arrêtant à des riens, toujours malencontreux 5 Du moindre événement se faisant une affaire, Et maladroit , enfin , pour vouloir trop bien faire ; Mettant de la finesse en ses moindres projets; Partant toujours en hâte et n'arrivant jamais. Vous verrez qu'aujourd'hui, dans son humeur tardive, Il nous faudra partir pour qu'enfin il arrive.

Mad. DE ST-PHAR.

Il est vrai que de lui l'on m'a souvent conté Des choses qui tenaient de la fatalité.

ROSINE. Cidalise, s'il faut croire ce qu'on répète, Fut le premier objet de sa flamme discrète. Tout est convenu , lorsque pour quelques jours Il part : un mois se passe et l'on attend toujours ; Enfin , à son départ , la noce était priée ; La belle, à son retour , se trouva mariée. Il a déjà manqué vingt testamens , dit-on. Dernièrement encore, un oncle moribond Le demandait : il part , arrive... pour apprendre Que notre homme était mort,ne pouvant plus attendre

Mad. DE ST-PHARt Es-tu folle?

ROSINE

Un plaisant, à travers maint brocard , Disait qu'il vint au monde un quart-d'heure trop tard, Et que depuis ce temps , dans tout ce qu'il veut faire, Il se trouve toujours d'un quart-d'heure en arrière; Aussi notre railleur , par un tour expressif, L'avait-il surnommé le chevalier Tardif.

Mad. DE ST-PHAR.

Finissez.

ROSINE

De le voir je brûle au fond de l'âme.

Je crois toujours. .: on vient. .. si c'était lui, madame] CeM votre oncle.

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