SCÈNE VIII
ROSINE, Mad. DE SAINT-PHAR , M. MELVAL, VALMONT , et ensuite FLORVELLE.
VALMONT , à madame de Saint- Vhar.
Madame , pardonnez...
MELVAL
Que de cérémonie!
VALMONT
Je ne m'attendais pas...
MELVAL, a madame de Saint-Phar* Je te présente ici.
Monsieur Valmont , le fils d'un bon et vieil ami, Et qui depuis long- temps brûlait de te connaître. Je t'en parlai cent fois.
VALMONT
Vous me flattiez peur-être; Puisse madame un jour me voir des mêmes yeux!
( 20 ) Pour moi , grâces à vous , en venant en ces lieux, Je savais que madame était aimable et belle ; ^ Mais combien le portrait élait loin du modèle!
Mad. DE ST-PHAR.
Monsieur !
MELVAL, bas à madame de Saint-Phar.
Qu'en dis-tu?
Mad. DE ST-PHAR.
Mais... il est complimenteur.
VALMONT, s' approchant affectueusement de Florvelle* Je vous savais ici. Je suis ravi , monsieur , Que ma bonne fortune en ces lieux vous amène.
FLORVELLE.
Le hasard est heureux, il faut que j'en convienne.
VALMONT
J'arrive, et l'amitié, les grâces à la fois Viennent me recevoir ; on ne pouvait, je crois, Venir plus à propos , et je me félicite D'avoir de quelques jours différé ma visite.
MELVAL
Je ne suis pas d'accord avec vous sur ce point ; Mais en vains complimens ne nous amusons point ; Le temps est magnifique, et nous pouvons, je pense,
(A Florvelle.) Faire un tour dans le parc. Je meurs d'impatience De vous faire admirer les travaux que j'ai faits , Ma dernière rivière et mon rocher anglais. Vous verrez : tout a pris une face nouvelle.
[Bas à Traîmont.) Et je vous laisserai tête-à-tête avec elle.
VALMONT, bas.
Que ne vous dois- je pas!
{Haut.) Quel bonheur d'être aux champs !
C'est l'asile du sage, et surtout des amans.
La campagne bannit l'étiquette et la gêne :
Aux plus doux sentimens le cœur s'ouvre sans peine.
La verdure, des bois le calme et la fraîcheur,
Tout enivre les sens, tout parle de bonheur,
Et l'amant plus hardi, la beauté moins timide,
S'abandonnent sans crainte à l'amour qui les guide.
[Regardant madame de Saint-Phar.) Heureux qui peut ainsi voir d'un objet aimé Le cœur s'ouvrir aux feux dont il est enflammé! En vain la raison parle et la pudeur murmure , Il a pour lui l'amour et toute la nature. MELVAL , bas à Valmont.
(Haut.) Je comprends. C'est fort bien.
ROSINE
C'est touchant»
MELVAL
En chemin , (Bas à Valmont.) Nous reprendrons cela : partons. Offrez la main.
VALMONT, bas.
Elle est charmante.
MELVAL , de même.
Allons î VALMONT.
Que d'attraits! que de charmes !
MELVAL
Mais... .
VALMONT
Oui pourrait la voir sans lui rendre lesarmesi Que d'esprit dans ses yeux ! q ue son sourire est doux \
MELVAL
Dépêchez.
VALMONT
Que mon sort va faire de jaloux?
FLORVELLE , à part.
Profitons du moment.
(Il offre la main à madame de Saint-Phar .) VALMONT , se retournant.
Ciel!
Mad. DE ST-PHAR, à part.
Comment m'en défendre ?
FLORVELLE , lui donnant la main.
Que ce moment est cher à l'amant le plus tendre ï MELVAL , lui montrant madame de Saint-Phar gui sort avec Florvelie,
Vous voyez. Peste soit !...
VALMONT
Quel contre-temps fatal!
ROSINE , à part , sortant.
Bien : le voilà déjà derrière son rival. MELVAL , à Valmont.
Il vous reste mon bras avec mon tête-à-tête. Venez- vous ?
VALMONT , avec humeur.
Je vous suis. Florvelie m'inquiète; Se trouver sur mes pas lorsque j'offre ma main !..
MELVAL
C'est votre faute. Allons.
VALMONT
J'ai de l'humeur enfin.
Soit j mais on nous attend.
Plus je pense à Florvelie, Et plus je crois voir...
MELVAL
Quoi ?
VALMONT
Votre nièce est si belle, Que la voir c'est l'aimer; et Florvelle en sortant La regardait d'un air!... Si c'était un amant?
MELVAL
Vous croiriez!
VALMONT
J'en ai peur.
MELVAL
Il doit vous rendre grâce ; Car fort obligeamment vous lui cédez la place. Mais hâtez- vous : courez rompre leur entretien.
VALMONT, J'y rêve , et j'ai trouvé , je crois , un bon moyen.
MELVAL
C'est de les suivre.
VALMONT
Non : c'est de rester.
MELVAL
Que diable!
Vous vous moquez.
Du tout.
MELVAL
Ce n'est pas raisonnable.
JEh! que prétendez- vous?
VALMONT
Je vous l'ait dit : rester.
Notre absence d'abord va les inquiéter , Et de tout autre objet distraire leur pensée. Madame de Saint-Phar est prudente , sensée; •D'un pareil tête-à-tête éprouvant l'embarras, Vous la verrez bientôt revenir sur ses pas, Sous un prétexte en l'air vous rompez la partie;
[Allant à la fenêtre.) Et dès-lors... Mais tenez : regardez, je vous prie. La voilà qui revient. Ne l'avais- je pas dit? Florvelle qui la suit paraît tout interdit. Eh bien?
MELVAL
Il a raison. Courez vîle près d'elle Moi, pendant ce temps-là, j'aurai l'œil sur Florvelle.
VALMONT
Bien.
MELVAL
Ne la quittez pas que vous n'ayez enfin Déclaré votre amour et demandé sa main.
VALMONT
Un aussi brusque aveu...
MELVAL
Ne peut pas la surprendre.
Je l'ai depuis long-temps disposée à l'entendre. Je vous réponds de tout , et crois, s'il le fallait, Que par amour pour moi l'on vous épouserait.
VALMONT, avec Jeu.
Puissé-je l'attendrir !.. car je sens dans mon âme S'allumer tous les feux d'une première flamme!,.
(Revenant.) Vous m'obligerez fort de lui parler.
MELVAI.
Qui? moi?
VALMONT
Vous la prépareriez à ma visite.
MELVAL
Eh quoi!..
Mais vous avez raison ; il faut que je m'en mêle. Parbleu ! je l'avoûrai, si j'étais votre' belle!..
B«es
ArcWefvandeStadBrusseï
Mais la voici, je crois. Entrez pour un moment Dans ma bibliothèque
YALMONT.
Où?
MELVAL
Là.
VALMONT, ouvrant la porte de la bibliothèque.
Sans compliment, Elle est fort belle.
Soit. Dépêchez, je vous prie.
VAL MON T
Voilà de vrais trésors ! le bonheur de la vie Est au sein de l'étude et dans sa douce paix. Un livre est un ami qui ne flatte jamais.
MELVAL
Allons.
VALMONT , poursuivant.
Heureux celui !..
MELVAL, le poussant dans la bibliothèque.
Bien. Vous pourrez connaître 4 Quand je serai parti , le moment de paraître.
SCÈNKIX.
ROSINE , Mad. DE SAINT-PHAR , MELVAL,
Mad. DE ST-PHAR.
Je vous cherche, mon oncîe. Eh quoi! nous fuir ainsi?
MELVAL
Pardon, je te suivais ; mais puisque te voici, Remettons la partie à tantôt . J'ai ma chère, A te parler ici d'une importante affaire. Au fait : tu viens de voir monsieur Valmont. Eh bien? Comment le trouves- tu ?
( 26 ) Mad. DE ST-PHAR.
Mais , mon oncle, fort bien.
MELVAL,. à Rosine gui cherche à écouter.
Laissez-nous.
ROSINE, à part.
Je devine. Hélas ! pauvre Florvelle!
{Elle tort.) MELVAL, continuant. Sensible et délicat , bon fils, ami fidèle, Il a mille vertus.
Mad. DE ST-PHAR.
Je le crois comme vous.
MELVAL
Ce serait là , sans doute, un excellent époux, Et je serais charmé s'il avait su le plaire; Mais tu m'entends, je crois? Dès aujourd'hui, j'espère Par un même contrat faire ici deux heureux , Et t'assurer mes biens en faveur de ces nœuds.
Mad. DE ST-PHAR.
Mon oncle, en vérité, vous me voyez confuse...
MELVAL
Pointderemercîmens : accepte ou bien refuse.
Mad DE ST-PHAR.
Vous pouvez ordonner ; mais, avant d'accepter, Quelques momens encor je dois me consulter. A peine ai-je entrevu monsieur Yalmont : j'ignore Ce qu'il pense lui-même.
MELVAL
Il t'a vue; il t'adore.
Mad. 'DE ST-PHAR.
Tout le monde n'a pas votre cœur ni vos yeux.
MELVAL
J'ai surpris dans le sien le plus cher de ses vœux. (Se tournant du calé de la bibliothèque.)
Maïs j'en ai dit assez ; le reste le regarde -,
(Fausse sortie.) Je te laisse. Entre nous , je ne crois pas qu'il tarde. A t'avouer l'amour dont il brûle pour toi. Adieu ; reçois-le bien... par amitié pour moi.
(A part.) A merveille; je vois que son âme est émue; Il n'a plus qu'à paraître et l'affaire est conclue.
(// sort.)