‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 22 sur 43 · CLÉANTE, TARTUFFE · texte numérisé non relu

CLÉANTE, TARTUFFE

(Ils entrent du fond.) (Ils continuent une conversation commencée. La physionomie de Tartuffe témoigne une impatience et une mauvaise humeur contenues ; il se sait en face d'un homme que ses mômeries ne peuvent abuser et qui voit clair dans le fond de son âme.

CLÉANTE

Le ton de Cléante a de l'autorité, de la gravité et un peu d'animation.

Oui, — tout le monde en parle, — et vous pouvez m'en croire, L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire; Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos Pour vous en dire net ma pensée en deux mots :

(Glissant sur l'inutilité d'approfondir le reproche fait à Damis.)

Je n'examine point à fond ce qu'on expose, Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.

(Raisonnement.)

Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé.

N'est-il point d'un chrétien de pardonner l'offense, Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance ? Et devez-vous soufïrir, — pour votre démêlé. Que du logis d'un père — un fils soit exilé ?

(-De plus en plus grave.)

Je vous le dis encore, — et parle avec franchise, Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ; Et, — si vous m'en croyez, — vous pacifierez tout, Et ne pousserez point les affaires à bout.

(Exhortation qu'un homme pieux comprendra :)

Sacrifie^ à Dieu toute votre colère,

Et remettez Je fils en grâce avec le père.

TARTUFFE, indulgence affectée :

Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur, Et ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur. Je lui pardonne tout; de rien je ne le blâme, Et voudrais le servir du meilleur de mon âme.

(Changement de ton, grave, austère; il s'agit malheureusement vis-à-vis de Damis de l'accomplissement d'un devoir.)

Mais — l'intérêt du Ciel — n'y saurait consentir, Et, — s'il rentre céans, — c'est à moi d'en sortir.

(Déplorant la faute impardonnable de Damis.)

Après son action, qui rient jamais d'égale,

Le commerce — entre nous — porterait du scandale;

(Prêt à sacrifier son intérêt, il ne sacrifiera jamais son devoir.)

Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croirait,

i5o NOTES SUR TARTUFFE

(Quelle honte ! quel scandale !)

A pure politique on me l'imputerait :

Et l'on dirait partout — que, — me sentant coupable, Je feins — pour qui m'accuse — un zèle charitable; Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager, Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.

CLEANTE, impatienté, ne se faisant point d'illusion.

Vous nous paye% ^Cl d'excuses colorées, Et toutes vos raisons, — monsieur, — sont trop tirées. Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous? Pour punir le coupable — a-t-il besoin de vous ? Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances : Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ! Et ne regardez point aux jugements humains, Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. Quoi ! le, faible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire !

(Affirmation de la bonne doctrine.)

Non, non, — faisons toujours ce que le Ciel prescrit,

(Négligence du reste.)

Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.

TARTUFFE, mélange de raideur et d'impatience dissimulée, appuyant sur le premier hémistiche :

Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne,

Et c'est faire — monsieur, — ce que le Ciel ordonne.

(Indignation factice.)

Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.

CLÉANTE, un peu emporté.

Et vous ordonne-t-il, — monsieur, — d'ouvrir l'oreille A ce qu un pur caprice à son père conseille, Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?

TARTUFFE, sourire de suprême dédain.

Ceux qui me connaîtront n'auront point la pensée Que ce soit un effet d'une came intéressée.

(Prêchant et d'un ton de détachement.)

Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ;

(Se résignant.)

Et si je me résous à recevoir du père Cette donation

(Du ton le plus indifFérent.)

qu'il a voulu me faire, Ce n'est, — à dire vrai,

(Précaution d'un casuiste qui explique un acte équivoque en vue d'une action louable.)

que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, Qu'il ne trouve des gens, — qui, — l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage, Et ne s'en servent pas, — ainsi que fai dessein,

(Dévotement.)

Pour la. gloire du Ciel, et le bien du prochain.

j52 NOTES SUR TARTUFFE

CLÉANTE, de plus en plus outré, fait comprendre sans ménagement à

l'imposteur que <• ses clins d'yeux et ses élans atléctés » n'ont aucune

prise sur lui :

Hé ! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes

Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes;

Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,

Qu'il soit, — à ses périls, — possesseur de son bien ;

Et songez qu'/7 vaut mieux encor qu'il en mésuse,

Que si — de F en frustrer, — il faut qu'on vous accuse.

(Avec un peu d'irritation.)

J'admire seulement que, sans confusion, Vous en ayez souffert la proposition ;

(Animation croissante.)

Car enfin, — le vrai zélé — a-t-il quelque maxime Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ai mis Un invincible obstacle à vivre avec Damis,

(Tartuffe est insensible à un sentiment moral, peut-être Cléante le croit encore accessible à la crainte de l'opinion publique.)

Ne vaudrait-il pas mieux qu'en personne discrète Vous fissiez de céans une honnête retraite, Que de souffrir ainsi, contre toute raison, Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ?

(Ferme admonition.)

Croyez-moi, — c'est donner de votre prud'homie, Monsieur...

Son immobilité silencieuse pendant le discours de Cléante a pu faire croire à celui-ci que ses raisonnements faisaient enfin quelque

TARTUFFE i'$i

impression sur son esprit ; mais la distraction de son regard et un vague ennui répandu sur sa physionomie font comprendre qu'il n'écoute même pas ce que lui dit son interlocuteur ; il tire lentement sa montre de sa poche sur les derniers mots de Cléante, et l'interrompt froidement en lui montrant l'heure :

Il est, monsieur, trois heures et demie; Certain devoir pieux me demande là-haut,

(Politesse glaciale et respectueuse :)

Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt.

(Après un profond salut, il sort à pas mesurés par la porte à la gauche de l'acteur. Arrivé sur le seuil, il se retourne et jette sur Cléante, qui a gagné le côté droit de la scène, un coup d'œil prolongé et satisfait ; il triomphe intérieurement de celui dont il a renoncé à faire sa dupe.

CLÉANTE, seul. — Cri sourd d'indignation qui lui échappe.

Ah!

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