SCENE III
CLÉANTE, ORGON, MARIANE, ELMIRE, DORINE, au fond.
ORGON. Il entre par la porte du fond, et tient un contrat à la main.
Ah ! Je me réjouis de vous voir assemblés.
(A Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,, Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
MARIANE, se jetant aux genoux de son père.
(Supplication animée, respectueuse, et qui, vers la fin du couplet, ira
jusqu'aux larmes.)
Mon père, — au nom du Ciel, qui connaît ma douleur. Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, Et dispensez mes vœux de cette obéissance. Ne me réduise^ point> par cette dure loi, Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi ; Et cette vie, — hélas ! que vous m'avez donnée, Ne me la rende\ pas, mon père, infortunée.
(Très émue.)
Si, contre un doux espoir que j'avais pu former, Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer,
(Plus chaleureuse.)
Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, Et ne me portez point à quelque désespoir, En vous servant sur moi de tout votre pouvoir'.
ORGON, « se sentant attendrir ». (Edition originale.)
Allons, ferme, mon cœur! point de faiblesse humaine !
Orgon se raidit contre lui-même et la dureté du sentiment qu'il exprime est le fruit des exhortations de Tartuffe sur les détachements humains : « Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien. » (Acte 1er, se. vi.)
M A RI ANE, renfonçant ses larmes et espérant que sa proposition pourra modifier la résolution de son père, et détourner le coup qui la menace :
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine; Faites-les éclater, — donnez-lui voire bien,
(Grand accent de sincérité/
Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien ;
J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne :
(Très suppliante et très émue.)
Mais, au moins, nalle^ pas jusques à ma personne ; Et souffrez qu'un couvent, dans les austérités, Use les tristes jours que le Ciel fh'a comptés.
ORGON, ironique et dur.
Ah ! voilà justement de mes religieuses,
Lors qu'un père combat leurs flammes amoureuses !
(Très sec.)
Debout !
(Cléante, qui a passé derrière Orgon, et Elmire aident Mariane à se relever.)
Plus votre cœur répugne à l'accepter, Plus ce sera pour vous matière à mériter. Mortifie^ vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tête davantage.
(Mariane ainsi rebutée remonte la scène soutenue par Cléante, qui la fait asseoir près de la table à droite.)
DO RI NE, revenue au n° 1.
Mais quoi !...
ORGON, très vigoureusement. (Il a le ressentiment de la scène qui a eu lieu entre eux au second acte.)
Taisez-vous, vous. — Parlez à votre écot. Je vous défends tout net — d'oser dire un seul mot.
CLÉANTE, quittant Mariane et descendant auprès d'Orgon, du ton le plus modéré :
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...
ORGON, sec et net.
Mon frère, — vos conseils sont les meilleurs du monde :
— Ils sont bien raisonnes, — et j'en fais un grand cas ;
— Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.
Cléante, découragé, remonte auprès de Mariane. Il occupe lé n° ir Mariane le n° 2 et Dorine le n" 3.
ELMIRE
(Pendant tout ce qui a précédé, Elmire s'est abstenue de parler. Mais voyant l'inutilité des représentations et des prières faites à
Orgon, elle prend enfin la parole, avec une sorte d'étonnement et d'impatience :
A voir ce que je vois — je ne sais plus que dire ; Et votre aveuglement fait que je vous admire.
(Plus ferme.)
C'est être bien coijjé, bien prévenu de lui
Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui !
ORGON, moqueur et entêté.
Je suis votre valet, — et crois les apparences.
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Avec pénétration et malignement.)
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue; Et vous auriez paru d'autre manière émue.
ELMIRE, simplicité d'une femme honnête, très au-dessus des attaques inconvenantes dont elle peut être l'objet.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
(Ironique, l'accentuation des termes qu'elle emploie tend à ridiculiser l'exagération pudique qu'Orgon lui reproche de n'avoir pas témoignée.)
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux — et I'injure à la bouche ?
(Haussement d'épaules, légèreté dédaigneuse.)
Pour moi, — de tels propos je me ris simplement : Et l'éclat — là-dessus — ne me plaît nullement.
(Gracieuse et souriante.)
J'aime, qu'avec douceur, nous nous montrions sages; Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages, Dont l'honneur est armé de griffes et de dents Et veut — au moindre mot — dévisager les sens. Me préserve le Ciel d'une telle sagesse !
(Vivacité de bonne humeur.)
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, Et crois que d'un refus la discrète froideur
(Changement de voix qui indique sa finesse et l'efficacité d'un moyen qui lui a réussi.)
N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
OR G ON, fort peu convaincu et ricanant.
Enfin, je sais l'affaire, et ne prends point le change.
ELMIRE, excitée.
J'admire, encore un coup, cette faiblesse étrange.
Poussée à bout.
« Saisie d'une idée nouvelle. » (Mme Talma.)
Mais... que me répondrait votre incrédulité, Si je vous faisais voir qu'on vous dit vérité?
ORGON
Voir !
(Dorine, l'attention un peu éveillée, revient au n° 5.)
ELMIRE
« Encouragée. — Toute cette scène se dit avec chaleur et vivacité. » (M™ Talma.)
Oui.
OR G ON, haussant les épaules.
Chansons !
ELMIRE, impatience plus marquée. Effort pour se modérer.
Mais quoi? si je trouvais manière De vous le faire voir avec plus de lumière ?
ORGON (tarare!)
Contes en l'air !
ELMIRE, outrée.
Quel homme ! — Au moins répondez-moi.
(Faisant la partie belle à Orgon par une concession sur son scepticisme.)
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi : Mais...
(Coupant sa phrase, et insistant sur chacun de ses termes.)
Supposons ici, — que — d'un lieu quon peut prendre, On. vous fît clairement — tout voir, — et tout entendre,
(Changement de ton.)
Que dirie^-vous alors, de votre homme de bien ?
ORGON, un peu désarçonné.
En ce cas... je dirais... que...
(Avec force, et comme honteux de son mouvement d'hésitation.)
Je ne dirais rien, Car cela ne se peut.
i6o NOTES SUR TARTUFFE
EL MI RE, blessée. — « Elle ne peut souffrir plus longtemps l'entêtement
de son mari, et dans le reste de la scène, elle prend un ton plus décidé. »
(Mme Talma.)
L'erreur trop longtemps dure, Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture.
(Prenant sa résolution, — ton d'autorité très animé.)
Il faut que par plaisir — et sans aller plus loin, De tout ce qu'on vous dit, je vous fasse témoin.
ORGON, entraîné, certain de la victoire.
Soit : Je vous prends au mot, — nous verrons votre adresse, Et comment vous pourrez remplir votre promesse.
ELMIRE à Dorine, très animée.
Faites-le-moi venir.
DORINE, inquiète et quelque peu douteuse.
Son esprit est rusé, Et peut-être à surprendre il sera mal aisé.
ELMIRE
(Elle se tourne vivement, mais de la tête seulement, du côté de Dorine, la regarde bien en face avant de lui répondre, sourit en femme sûre de sa puissance, et, après un court moment, lui dit avec une voix pleine de coquetterie et d'assurance :
Non : on est aisément dupé par ce qu'on aime,
Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même —
Faites-le-moi descendre.
Lier — ainsi que le faisait M1Ie Mars — cet hémistiche au vers qui le précède : cette façon de phraser aidait à affirmer sa confiance dans la réussite de son projet, et sa sécurité sur le résultat de son entretien avec Tartuffe.
« Ici, dit Mme Talma, au' sujet de ces trois derniers vers, j'ai vu des actrices (probablement Mlle Contât et M"e Mars) produire un effet qui me semble entièrement en opposition avec le caractère d'Elmire. Pour la première fois elle sa voit obligée d'employer la feinte, et c'est bien à regret. Elmire n'est point une coquette ; elle ne doit pas se montrer sûre de son fait, comme le serait une femme accoutumée à ces sortes d'essais et qui s'est persuadée que tous les coeurs seront à sa disposition du moment où elle le voudra. Non, elle va tenter une épreuve dans laquelle elle espère réussir. Cependant elle éprouve une grande émotion ; et c'est par le mélange de hardiesse, de crainte et de courage que l'effet doit être produit. »
J'ai le regret de ne point partager l'opinion de M"10 Talma, et d'être de l'avis des actrices qu'elle critique. Elmire vient de faire la remarque qu'un homme passionné est facile à séduire, et Diderot a loué Molière de lui avoir fait faire cette remarque ; elle sait l'empire qu'elle exerce sur Tartuffe, et là-dessus « elle est sûre de son fait ». due Donne doute de la puissance de cet amour, à la bonne heure; mais Elmire, non pas. C'est là même où réside l'intérêt de la scène qui va se jouer. Tartuffe entre, et le spectateur peut se demander qui aura raison de Dorine ou d'Elmire,
Je m'étonne d'autant plus de la critique de Mme Talma qu'elle dit encore au sujet de ces mêmes vers d'Elmire : i En femme d'esprit qui sait à quoi s'en tenir sur la faiblesse humaine, elle explique clairement sur ce qui fonde son espérance. » Cette observation très juste n'est-elle pas la critique de ce qu'elle a dit plus haut ?
(A Cléante et à Mariane :)
Et vous, retirez-vous.
(Dorine sort par la porte à la gauche de l'acteur. Cléante et Mariane, par la porte du fond qui reste ouverte.