‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 25 sur 43 · ORGON, ELMIRE · texte numérisé non relu

ORGON, ELMIRE

« Dans cette scène, Elmire doit avoir une agitation qu'elle ne laisse point voir à son mari

« Cette nuance est des plus délicates ; elle doit servir à donner de la vie, de la vivacité au débit, car l'émotion causée par une circons-

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tance extraordinaire inspire toujours une grande énergie à laquelle on n'est point accoutumé. »

(Mmi Talma.)

ELMIRE, un peu fébrile :

Approchons cette table, et vous mettez dessous.

(Bret, qui a donné en 1773 une édition des Œuvres de Molière, trouve « que le soin d'approcher cette table sent un peu la machine, et voudrait que dans l'appartement où se passe la pièce, il y eût, dès le commencement, une table couverte d'un grand tapis que Tartuffe eût toujours vue à la même place ». Le vœu de Bret a été exaucé, et, depuis longtemps, à la Comédie-Française, la table et le tapis sont disposés comme il a désiré qu'ils le fussent. Pourquoi, en effet, « approcher la table ? » Orgon d'abord ne résiste-t-il pas à la demande que lui en fait sa femme ? et lorsque sur ses instances il consent à se cacher dessous, il importe peu assurément que cette table soit plus ou moins au milieu de la salle ; la seule chose essentielle, c'est que Tartuffe ne se doute pas du piège et ne puisse soupçonner la présence d'Orgon. Sous ce point de vue, la remarque de Bret avait de la valeur.

Une gravure qui illustre la seconde édition de Tartuffe, celle de 1669, représente un des incidents de la scène Ve et laisse voir un flambeau allumé sur la table ; en outre, dans le Mémoire des décorations conservé aux manuscrits français de la Bibliothèque Nationale (n° 24 330), lequel mémoire fort curieux a été dans le passé le livrerépertoire du régisseur ou du donneur d'accessoires de la Comédie- Française, on voit qu'il est besoin, pour la mise en scène de Tartuffe, de deux fauteuils, d'une table avec un tapis dessus, de. deux flambeaux et d'une batte. Les flambeaux sont absolument inutiles, et (si tant est qu'on les ait jamais employés) on a bien fait de les supprimer. Qui pourrait d'ailleurs les allumer ? Dorine, seule, pourrait prendre ce soin ; mais à quel moment ? Et puis, Tartuffe, dans la scène qui précède, ne vient-il pas de dire qu'il est trois heures et demie, et comme Géante, au premier acte, a dit de son côté : La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie, il en résulte que c'est au printemps que se passe l'action, et en mars ou en avril il fait plein jour à trois heures et demie. Donc, il est non seulement inutile, mais contraire à la vérité, d'allumer des flambeaux.

ORGON, étonne.

Comment !

ELMI RE, vivement.

Vous bien cacher est un point nécessaire.

ORGON (question qui implique un refus).

Pourquoi sous cette table ?

ELMIRE, « avecune impatience et une vivacité marquées ». — (M"l0Talma.)

Ah ! Mon Dieu ! Laissez faire; J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.

(Avec autorité :)

Mettez-vous là, vous dis-je. — Et quand vous y serez,

(Recommandation de la plus haute importance :)

Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.

ORGON, haussant les épaules, se blâmant lui-même.

Je confesse qu'ici ma complaisance est grande. Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.

(En disant ce dernier vers il passe devant la table, soulève le pan du tapis qui fait face à la coulisse, à la droite de l'acteur, s'agenouille et se glisse sous la table.)

ELMIRE, avec confiance :

Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir.

Orgon, qui a disparu sous la table, a relevé le côté du tapis qui fait face au public. Il est assis par terre ou agenouillé, et c'est dans cette attitude, le regard tourné vers Elmire, que celle-ci, à sa gauche, appuyée sur le coin de la table, lui adresse le couplet qui va suivre.

i64 NOTES SUR TARTUFFE

Nous touchons â la situation la plus délicate du rôle d'Elmire, celle qui a été l'objet des discussions dont je parle dans la note que j'ai consacrée au caractère du rôle ; je ne saurais mieux faire, pour éclairer la question, que de transcrire les observations que cette scène a suggérées à deux éminents éditeurs de Molière, Auger et Aimé Martin :

« J'ai regret, c'est Auger qui parle, d'avoir à dire qu'ordinairement le parterre a le mauvais goût d'accueillir ce vers avec une gaîté embarrassante pour les femmes honnêtes. Certainement Molière, quoiqu'il ne dédaignât pas toujours assez d'exciter le rire aux dépens de la pudeur, n'a pas aspiré ici à produire un tel effet; il aurait craint, en prêtant à Elmire l'ombre même d'une équivoque libertine, de profaner les grâces décentes dont il s'est plu à la décorer. Le tort de l'allusion est donc tout entier à ceux qui la saisissent ; et l'actrice mériterait sa part du blâme, si elle n'avait en ce moment, plus qu'en aucun autre endroit de son rôle, l'air, le maintien et l'accent le plus modestes. »

« Orgon, dit à son tour Aimé Martin, est sous la table; Tartuffe va paraître, la curiosité est.au comble, lorsque par un coup de l'art le poète se hâte de la suspendre : c'est qu'il a besoin de préparer l'esprit des spectateurs à la scène qui va suivre. Ces vers en sont, pour ainsi dire, la préface. Elmire les adresse à Orgon, pour se donner toute liberté d'action ; le poète les adresse au public, pour lui rappeler la position d'Elmire, la crédulité d'Orgon, et la nécessité de tromper l'hypocrite afin de le confondre. En un mot, la pudeur d'Elmire rend cette préparation nécessaire, et la délicatesse du public la commande. L'actrice chargée du rôle d'Elmire ne saurait trop se pénétrer de cette double intention du poète. Si elle prononce ces vers d'un ton léger et railleur, le public ne verra dans la scène suivante que le manège d'une coquette ; si elle veut exciter le rire en faisant naître l'idée d'indécentes équivoques, elle inspirera le dégoût. Mais si, en rassemblant ses forces, elle laisse apercevoir l'émotion de la pudeur souffrante, si elle montre encore la contrainte d'une belle âme qui ne peut se décider sans efforts à nuire même au méchant, elle aura habilement saisi l'esprit de son rôle, et cette disposition naturelle sera pour Tartuffe un piège plus dangereux que toute l'adresse de la coquetterie la plus raffinée. En traçant ce portrait de l'actrice parfaite, nous étions plein du souvenir de Mlle Mars; et, en vérité, ce n'est point exagérer l'éloge que de dire que cette grande actrice joue le rôle comme si Molière lui-même lui en avait révélé les intentions. »

Que les jeunes comédiennes sachent profiter des excellents conseils contenus dans les deux articles que je viens de citer. Les vers que die Elmire ont (que Molière l'ait voulu ou non) un sens équivoque ; leur manière de les dire n'en doit présenter aucun. Qu'elles évitent les réticences, la retenue des mots qui créent les sousentendus. Heureusement pour elles, le parterre d'aujourd'hui est moins grossier que celui du passé, il a plus de respect pour les œuvres littéraires, et ne se plaît pas aux souillures des applications indécentes qui seraient, aujourd'hui comme alors, de véritables fautes de goût. M"0 Mars, en son temps, avait à lutter contre une tradition établie de rires obscènes : elle sut en triompher ; sa contemporaine, Mlle Levert, actrice d'un rare talent cependant, n'avait point son esprit de mesure; et loin d'être gênée par la gaillardise du parterre, elle se complaisait à la provoquer ; du jeu si dissemblable des deux actrices résultait un effet du même caractère ; contenu avec l'une, le public se montrait bruyamment gai avec l'autre ; libertin et même un peu grossier avec M1Ie Levert, il redevenait littéraire et bien élevé avec M"e Mars.

ELMIRE (avertissement et instante recommandation):

Au moins, je vais toucher une étrange matière.

Ne vous scandalise^ en aucune manière.

Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis,

Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.

(Changement Je ton; c'est en termes distincts et bien polis qu'elle détaille son plan de conduite.)

Je vais — par des douceurs —

(Elle en fait un reproche à son interlocuteur.)

puisque j'y suis réduite, Faire poser le masque — à cette âme hypocrite, Flatter de son amour les désirs effrontés, Et donner un champ libre — à ses témérités. Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, Que mon âme — à ses vœux — va feindre de répondre,

i66 NOTES SUR TARTUFFE

J'aurai lieu de cesser, dès que vous vous rendrez,

(Glissant sur ce vers dit d'une seule émission de voix) :

Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez.

(Comme un rejet, et avec une certaine force :)

.C'est à vous — d'arrêter son ardeur insensée,

Rapidement, et liant l'hémistiche du second vers au vers qui précède :)

Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, D'épargner votre femme — et de ne m'exposer Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser.

« Le ton est aisé en apparence ; mais l'agitation de son âme doit être sentie par les spectateurs, car le moment redouté approche. »

(Mme Talma.)

Ce sont vos intérêts, — vous en serez le maître Et...

(Un regard rapide sur la porte à gauche de l'acteur.

L'on vient...

A voix basse, émue, et rejetant sur Orgon le pan du tapis relevé :)

Tenez-vous et gardez de paraître.

(Elle s'éloigne de la table à une courte distance.)

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