‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 29 sur 43 · ORGON, ELMIRE, TARTUFFE · texte numérisé non relu

ORGON, ELMIRE, TARTUFFE

(Il entre précipitamment, et tout en parlant, pour refermer plus commodément la porte derrière lui, il jette sur une chaise son chapeau qu'il tenait à la main : c'est tout rapproché d'Elmire qu"il dit son dernier hémistiche.

« Il est de tradition, dit Perlet, que Tartuffe, en reparaissant, aille poser son manteau et son chapeau sur une chaise, avant de dire à Elmire :

Tout conspire, Madame, à won contentement.

« Qu'il jette en entrant son chapeau, d'accord, il le faut bien, puisque Orgon doit le saisir par les deux bras au moment où il les étend vers Elmire ; mais pourquoi quitte-t-il son manteau ? Quelle est en cela la pensée de l'acteur ? Ce ne peut être que de mieux faire comprendre au public le dessein criminel de Tartuffe. Mais, en vérité, c'est trop douter de son intelligence, et la scène, à cet égard, est bien assez explicite. Dans tous les cas, il y a là, ce me semble, une inconvenance des plus choquantes. »

Perlet a raison. Que Tartuffe, en entrant précipitamment, jette, comme nous l'avons indiqué, sur une chaise près de la porte son

chapeau qui semble le gêner pour la fermer, cela suffit, le manteau est de trop.

(Haletant, hors de lui.)

Tout conspire, Madame — à mon contentement; — J'ai visité de l'œil — tout cet appartement. — Personne ne s'y trouve, —

A bras ouverts.)

Et mon âme ravie...

« Dans le temps que Tartuffe s'avance, les bras ouverts, pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon. » (Edit. originale.)

A ce moment, Elmire, en se retirant un peu à gauche, du côté de la table, démasque Orgon qui s*élance sur Tartuffe et le saisit par les deux bras en s'écriant :

Tout doux !

Tartuffe, épouvanté et maintenu par Orgon, demeure un moment comme cloué sur place. Orgon, sans le lâcher, le fait reculer pas à pas jusqu'à l'autre bout de la scène. La, il le quitte, le repousse, et dit d'un ton mêlé d'ironie et de colère :

Vous suivez trop votre amoureuse envie, Et vous ne devez pas vous tant passionner.

(Elevant le ton.)

Ah! ah ! — V homme de bien, vous m'en voulez donner!'

(Très moqueur.)

Comme aux tentations — s'abandonne votre âme ! Vous épousie^ ma fille — et convoitiez ma femme !

(Changeant Je ton.)

J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,

Et je croyais toujours quon changerait de ton. Mais c'est assez avant pousser le témoignage ;

(Ferme.)

Je m'y tiens, — et n'en veux, pour moi, — pas davantage ' .

ELMIRE

Le ton que doit prendre Elmire pour les deux vers qui suivent est indiqué dans ce passage extrait de la Lettre sur V Imposteur :

« Elmire, conservant le caractère d'humilité qu'elle a fait voir jusqu'ici, paraît honteuse de la fourbe qu'elle a faite au bigot, et lui en demande en quelque sorte pardon, en s'excusant sur la nécessité. »

C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci; Mais on ma mise au point de vous traiter ainsi.

TARTUFFE, après un temps, à Orgon, du ton le plus doucereux :

Quoi!... Vous croyez... ?

ORGON, brutalement : »

Allons, point de bruit, je vous prie ; Dénichons de céans — et sans cérémonie.

TARTUFFE, même intention, douce, innocente et contrite :

Mon dessein...

ORGON, avec irritation et autorité :

Ces discours ne sont plus de saison.

Il faut — tout sur-le-champ, — sortir de la maison.

1 « Je n'ai pas besoin de dire que, dans une pareille situation, Elmire doit être pâle, tremblante, et qu'elle doit ajouter au tableau, dans le moment de la catastrophe, par son trouble très marqué : elle peut à peine se soutenir et va s'appuyer sur la table. » Mme Talma.

Ici Perlet fait une autre observation, que je vais reproduire en déclarant tout d'abord que je suis d'un avis très opposé au sien :

« La tradition veut encore, dit-il, lorsque Orgon dit ces deux vers à Tartuffe, que celui-ci, dont l'attitude en ce moment est des plus humbles, relève tout à coup la tête, et regarde Orgon de haut en bas avec dédain, puis, sans proférer une parole, aille au fond du théâtre prendre son manteau, redescende en scène, se place entre ses deux interlocuteurs, et, se coiffant de son chapeau, qu'il enfonce jusqu'aux yeux, lui dise enfin :

C'est à vous d'en sortir...

ï Ce jeu de scène, dans une telle situation, ne vous paraît-il pas bien théâtral et bien froid ? »

Il en serait ainsi assurément si le jeu de scène était exécuté de la façon mélodramatique indiquée par Perlet; mais...

« Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, »

et jamais le jeu exagéré et ridicule que Perlet prête à certains acteurs n'a été à l'usage des bons comédiens.

Bien exécuté, ce jeu de scène est un des plus grands effets dramatiques que j'aie vus au théâtre. Qu'y substitue Perlet? Rien. Il veut qu'à cette injonction d'Orgon :

ci II faut tout sur-le-champ sortir de la maison. »

Tartuffe réponde immédiatement : « C'est à vous d'en sortir ! » parce que, dit-il, « le dépit, l'humiliation, la haine, la vengeance, sont les sentiments qui remplissent son cœur, et qu'ils sont trop violents pour ne pas faire irruption au dehors malgré lui, quand bien même il aurait dessein de les maîtriser » ; puis il demande que Tartuffe passe devant Orgon pour aller dire à Elmire : « La maison m'appartient, je le ferai connaître. » « Assurément, ajoute-t-il, il ne faut rien négliger au théâtre de ce qui peut concourir à l'effet, puisque, en définitive, c'est le but où tendent tous les efforts de l'acteur, et la mimique ainsi que les jeux de scène y contribuent sans doute puissamment ; mais le véritable comédien devrait toujours avoir le cœur d'y renoncer quand les moyens propres à le produire ne sont pas d'accord avec la situation de son personnage et les sentiments qui l'animent. »

Bien dit : le comédien doit, il est vrai, savoir toujours renoncer à

i86 NOTES SUR TARTUFFE

un effet, si cet effet n'est obtenu qu'aux dépens de la vérité. Mais est-ce le cas de faire ici l'application du précepte ? Je ne le pense pas ; l'effet et la vérité me semblent réunis dans le jeu de scène muet que Perlet veut proscrire, et celui qu'il propose pour le remplacer me paraît, au contraire, malgré l'agitation qu'il exige, des plus froids et des plus communs.

Tartuffe, ivre d'amour, et qui se croit au comble de ses vœux, s'élance pour embrasser Elmire, et voilà son mari qui se dresse entre elle et lui, et qui le saisit à la gorge ; c'est son masque qu'on lui arrache, il reste sans voix, l'œil hagard, anéanti, foudroyé. Les quelques mots que dit Orgon lui donnent le temps de se remettre de son trouble, il se rassemble sur lui-même, il a si longtemps abusé du cœur de son ami qu'il n'est peut-être pas impossible de reprendre sur lui son empire ; par deux fois il l'essaie, vain effort I Orgon n'a plus d'oreilles pour ses accents hypocrites, son action n'inspire plus que le mépris et le dégoût, on lui ferme péremptoirement la bouche ; on le chasse :

« Il faut tout sur-le-champ sortir de la maison. »

et là-dessus Perlet veut que, sans perdre de temps, Tartuffe réponde : « C'est à vous d'en sortir. » C'est là une question de tempérament. Je crois, pour moi, que l'âme n'a souvent pas de langage plus expressif que le silence, et que Tartuffe est bien autrement terrible en ne répondant que par le regard. La haine, la fureur, la rage l'étouffent : les mots ne sauraient suffire, c'est une arme qu'il lui faut ; son silence, ses yeux nous disent qu'il cherche celle qu'il va employer... il l'a trouvée, ce sera la trahison. Il tient sa vengeance. Il remonte lentement, prend son chapeau, et Orgon peut croire qu'il obéit à son injonction; mais redescendant en scène, il se couvre, en maître, il est chez lui, et d'une voix étranglée par la fureur et la vengeance, c'est avec autorité qu'il dit à Orgon :

C'est à vous d'en sortir...

(Tressaillement étonné d'Orgon.) Avec force :

Vous !

(Raillant dédaigneusement l'orgueilleuse prétention d'Orgon.)

Qui parlez en maître 1

Avec autorité et appuyant sur les mots soulignés :

La maison ni appartient...

(Sadressant vivement à Ehnire pour confirmer du geste et par une inflexion une nouvelle qui doit la surprendre.)

Je le ferai connaître '.

(A Orgon, avec une fureur intérieure qu'il peut mal maîtriser.)

Et vous montrerai bien — qu'en vain — on a recours

(Haineux.)

Pour me chercher querelle —

(Se retournant vers Elmire avec un reproche jeté par-dessus l'épaule :)

à ces lâches détours,

(A Orgon, très menaçant :)

Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure,

(Se rapprochant un peu de lui, et avec une joie où perce une rage foudroyante :)

Que fax de quoi confondre et punir l'imposture,

(S'interrompant pour ôter son chapeau et dire pieusement dans un changement de voix :)

Venger h Ciel quon blesse, et faire repentir

(Bien en face d'Orgon, arrogant et menaçant :)

Ceux — qui parlent ici — de me faire sortir.

' Je crois qu'exécuté selon ses indications, le jeu de scène, qui sort des entrailles de la situation, loin d'être froid, comme le dit Perlet, est des plus dramatiques et du plus grand effet. J'ajoute que j'ai voulu me rendre compte de celui que Perlet indique, et qu'à diverses reprises, je l'ai essayé avec la plus sincère bonne foi. Bien plus, je l'ai fait répéter à des élèves, et j'ai prié des comédiens exercés d'en faire, comme moi, l'expérience. Tous nous nous sommes convaincus que son conseil n'était pas bon à suivre, et qu'il nuisait à l'effet de la scène sans profit pour la vérité.

iSS NOTES SUR TARTUFFE

Après avoir parlé, il toise victorieusement Orgon de la tête aux pieds ; l'attitude d'Orgon témoigne de l'appréhension que les menaces de Tartuffe lui causent. Tartuffe, en voulant gagner la porte à la gauche de l'acteur par laquelle il va sortir, s'arrête un moment devant Elmire. Il réprime une parole qu'il allait lui dire, mais il lui montre Orgon. « C'est là qu'est ma vengeance, » lui dit-il du regard, et un geste de menace annonce qu'on entendra bientôt parler de lui.

Je ne peux qu'indiquer les nuances de cette scène magnifique. Il ne m'est pas donné de pouvoir rendre avec des mots tout ce qu'elle renferme de force et de grandeur.

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