‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 3 sur 43 · AUGUSTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE

« Polycléte, écoutez, »

(Il lui parle à l'oreille.)

Polycléte sort.

Polycléte rentre.

Dans Polyeucte, cet unique renseignement : Les gardes se retirent au coin du théâtre.

Chez Racine, même laconisme; on ne trouvera dans Phèdre, à la suite du vers :

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. que cette note unique :

Elle s'assit.

Les éditeurs modernes ont imprimé : Elle s'assied.

Comprend-on combien cette absence de renseignements rend précieuse la tradition, c'est-à-dire cette transmission de comédien à comédien des conseils donnés par l'auteur à ses premiers interprètes ? Veut-on savoir l'importance que quelques-uns de nos plus grands comédiens y ont attachée ? Qu'on lise cette page de Talma extraite d'un de ses entretiens avec M. Audibert : « Souvent, a-t-il dit, j'interroge le souvenir de ceux de mes

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camarades qui ont vu Lekain, Brizard, Grandval, Clairon, Dumesnil, ces gloires de l'ancien théâtre français. Que d'applaudissements, que de couronnes, dont le public m'a fait hommage, devraient retourner au front de Lekain! Monvel, par sa mémoire qui avait tout retenu, et par son intelligence qui avait tout compris, Monvel m'a révélé quelques-uns des secrets de ce grand maître. Les vers admirables qui signalent l'arrivée de Néron et dénoncent si bien son caractère, je les dis avec les mêmes sentiments dont s'animait Lekain. J'ai cru devoir montrer seulement un peu plus de jeunesse et de colère ; mais ce n'est là que la teinte générale du morceau. L'agitation de Néron, tout ce qu'il roule de fureur dans son esprit et qui doit impressionner sa parole, son trouble, son désordre, l'impétuosité de ses désirs, tout cela est du Lekain. Lekain est le peintre, moi le graveur : oui, le graveur, car je n'ai pu rendre avec mon trait d'emprunt toute la profondeur de la pensée sortie d'un tel pinceau. Par exemple, lorsque Néron, à son entrée, dit hautement à Burrhus et de manière à se faire entendre de toute sa cour, ces beaux vers, suite d'une conversation qu'il est censé avoir commencée avant de paraître :

N'en doutez point, Burrhus, malgré ses injustices, C'est ma mère et je veux ignorer ses caprices.

il y avait, dans la manière dont Lekain prononçait ces mots : C'est ma mère, une expression de respect filial, mais en même temps d'impatience contre le joug de ce respect qui égalait Lekain à Tacite. Comment sans Monvel aurais-je su cela, moi venu après la mort de ce grand acteur ? Mais, à mon grand regret, je ne puis pas

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toujours le voler ; je serais ridicule dans certains effets où il était sublime 4 ! »

Devant ces aveux où l'admirable artiste constate si noblement l'enseignement qu'il a reçu de la tradition, nos jeunes comédiens repousseront-ils toujours, comme on leur conseille de le faire, le secours que peut leur apporter le passé, pour n'écouter que l'inspiration ? L'inspiration ! Garrick l'appelait la déesse des paresseux; mais cette divinité, je le crois bien, ne favorise jamais d'une visite que ceux qui se sont rendus dignes de la recevoir.

Un jour que j'assistais à une séance de la Chambre, j'entendis je ne sais plus quel député parler d'un heureux fait d'armes dans lequel il ne voyait qu'une simple inspiration du hasard. « L'inspiration sur le champ de bataille, monsieur, s'écria le maréchal Soult, est un calcul instantanément fait ! » N'en serait-il pas de même pour le théâtre, et peut- on faire un calcul sans avoir appris l'arithmétique ? C'est pour leur enseigner celle sans laquelle il ne me paraît pas possible de pouvoir bien jouer la comédie, que je mets dans les mains de mes jeunes camarades ce livre de classe, qui pourra peut-être répondre à l'une des exigences de leurs études. Je crois qu'il n'y a rien de mieux pour faire l'éducation d'un comédien que de lui apprendre à lire dans son rôle, à y chercher les intentions qu'il renferme et qui en sont l'esprit, et les effets qui peuvent en sortir. « Si j'écrivais sur mon art, a dit encore Talma 2, on serait fort étonné

1 AuJibert. Mélanges de littérature et d'histoire, p. 237-258. 1 AuJibert. Mélanges de littérature jt d'histoire, p. 237.

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de la quantité de volumes qu'il faudrait pour un seul rôle ; une intonation pourrait fournir la page d'un livre, et cette intonation pourrait être quelquefois le résultat d'un livre de réflexions. »

L'éminent critique du Temps, M. Sarcey, que les difficultés de l'art d'écrire embarrassent peu, a dit aussi qu'il lui faudrait un feuilleton tout entier pour analyser douze vers, « n'y ayant point de notation algébrique, ni musicale pour l'écriture de la diction1 ».

C'eût été de ma part une grande présomption de me flatter de vaincre une difficulté tenue pour embarrassante par les autcir^sque je viens de citer; je ne l'ai pas tenté. Plus audacieux, le tragédien Larive, auteur d'un Cours de déclamation, s'est proposé de guider son élève par l'enseignement écrit des intonations. Rien de plus dangereux, à mon sens, qu'un tel système. Prescrire à un élève, comme le fait Larive, de dire tel hémistiche dans le haut, dans le bas ou dans le médium de la voix, est non seulement d'une application assez difficile, mais doit être certainement très embarrassant et très périlleux pour un jeune acteur dont la voix différera de celle du maître, et qui s'habituera, par cette défectueuse méthode, à substituer des procédés et des artifices de métier à la recherche du sens vrai, passionné ou poétique du sentiment qu'il a à rendre. — Mais si la musique de la parole — M. Sarcey a eu raison de le dire, — ne peut se noter comme celle du chant, il n'en est pas de même des sentiments qui l'inspirent; l'expression de ceux-ci peut être parfaitement indiquée par l'écriture. Sans avoir

1 Le Temps, 21 avril 1882.

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besoin de recourir à la voix, on peut enseigner à un élève le caractère d'un rôle, la finesse ou la puissance d'un mot, l'esprit et la physionomie d'une phrase, et l'exciter à chercher et à trouver lui-même les intonations propres a lui donner de la valeur. Si l'élève possède les premiers éléments de son art, le sentiment du rythme, et la connaissance de la prosodie, c'est par l'analyse et la réflexion, bien plus que par l'enseignement des sons et de la tonalité des mots, qu'on l'amènera à pénétrer les véritables et les plus importants secrets de sa profession. Ce système est, je crois, le meilleur; il trouvera cependant encore, je le sais, des contradicteurs.

Etudier à fond la pensée de l'auteur, chercher à la mettre en lumière et à l'interpréter de manière à en faire ressortir tout ce qu'elle peut produire, semble, à celui qui comprend peu l'art du théâtre, un effort vain et des plus inutiles. « Des acteurs et de grands acteurs, a dit Mérimée l, ont souvent le défaut de s'occuper trop des mots de leur rôle et pas assez de son caractère général; on appelle cela marquer des intentions, je crois, et cela ne manque pas de plaire au public qui apprécie facilement le talent de l'acteur à varier les inflexions de sa voix. En marquant ainsi des intentions, je crains qu'on ne fausse celle de l'auteur, et qu'on ne lui attribue des traits auxquels il n'avait pas pensé. Dans les imprécations de Camille, M"e Rachel donnait un sens ironique au dernier hémistiche de ce vers :

Saper ses fondements encor mal assurés.

1 Portraits historiques et littéraires, p. 358.

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Elle le soulignait par un merveilleux changement d'intonation; mais Corneille l'eût-il approuvée? Quiconque a entendu des paroles arrachées par la passion a pu remarquer qu'elles sortaient rapidement et avec une violence qui ne permet guère les transitions délicates.

« Je conçois les imprécations de Camille comme une suite de cris rapidement articulés et j'oserai dire monotones. »

Je professe beaucoup de respect pour le talent et l'esprit de Mérimée ; mais j'oserai dire aussi que la thèse qu'il soutient ici est, à mon sens, des plus erronées. A-t-on jamais pu d'abord qualifier du nom de « grands acteurs » ceux qui font valoit les mots de leur rôle au détriment de son caractère général, et qui faussent par là les intentions de l'auteur ? Ce ne fut jamais, en tout cas, un reproche à adresser à Rachel ; Camille fut un de ses meilleurs rôles, et elle n'en altérait point assurément le caractère général, malgré tous les efFets, ou plutôt toutes les beautés de détail dont elle avait su le parer. Je pense que, s'il eût été donné à Mérimée d'entendre les imprécations de Camille dites comme il les concevait, il aurait tout aussitôt reconnu que cette façon de les débiter ne pouvait produire qu'une vocifération sans pensée et sans effet. Le comédien — cela n'arrive qu'aux véritables artistes — le comédien peut découvrir des effets que l'auteur n'avait nullement prévus, mais dont le mérite remonte toujours à celui-ci, puisque c'est sa pensée qui les a inspirés et qu'ils ne sauraient être obtenus en dehors du caractère général de l'œuvre dont ils dépendent; ainsi, dans le vers qui fait partie de l'imprécation célèbre citée par Mérimée :

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Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant, Rome qui ta vu naître et que ton cœur adore, Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés !

ce dernier hémistiche ne serait qu'une cheville si l'actrice ne lui donnait pas, comme le faisait la grande tragédienne, une expression, non d'ironie, Mérimée s'est mépris, mais d'espérance et de joie féroce à la pensée de l'avortement possible de la grandeur romaine.

Cette pensée n'est-elle donc pas contenue dans le vers de Corneille ? A-t-il écrit : « Encor mal assurés » uniquement pour la rime ? Qu'il n'attendît aucun effet de son hémistiche, c'est probable ; mais croit-on que Rachel ait faussé sa pensée en lui donnant l'accent qu'il avait dans sa bouche? Et l'eût-il désapprouvée pour l'effet merveilleux — c'est Mérimée qui le dit — qu'elle en avait su tirer ?

M. Emile Augier me disait un jour : « Mon expérience m'a prouvé que le comédien m'enlève tout ce qu'il n'ajoute pas à son rôle. » Une telle opinion, venant d'un auteur dramatique aussi éminent qu'Emile Augier, n'estelle pas en contradiction absolue et triomphante avec celle de Mérimée, qui n'a jamais eu affaire ni au théâtre, ni aux comédiens? Que les jeunes acteurs en fassent donc leur profit.

Notre art consiste, non pas seulement à traduire, mais à interpréter le poète en ajoutant à son vers les nuances et les délicatesses de la voix et par conséquent

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de l'âme humaine, que la plume, si habile qu'elle soit, sera toujours impuissante à rendre.

« L'acteur — je cite encore Talma — doit réveiller dans l'esprit du spectateur une foule d'idées par un mot simple en apparence. » Et, j'insiste sur ce point, ce sera bien moins par la vibration de la voix et par la sonorité qu'il donnera aux mots que le comédien fera pénétrer les vers du poète dans l'entendement et même dans le cœur du public, que par la juste compréhension qu'il aura eue et qu'il montrera de sa pensée.

L'art n'est pas de montrer son habileté ; il consiste au contraire à la dissimuler sous la simplicité et le naturel ; le grand art de dire, en dehors de tout ce qui doit flatter l'oreille pour aller au cœur, est d'être compréhensible sans que l'auditeur puisse s'apercevoir qu'on lui a rien souligné. Que les jeunes comédiens qui se serviront de cette étude de Tartuffe se gardent donc bien de chercher à faire valoir tous les mots sur lesquels les caractères différents d'imprimerie appellent leur attention. Je devais les signaler pour les aider à bien saisir le sens et l'esprit de la phrase qu'ils ont à rendre. Ils apprendront, je l'espère, le secret de ne perdre aucun mot de leur rôle, sans afficher la prétention de les faire tous valoir. Ils comprendront à la longue qu'un apparent abandon peut devenir un effet; que déblayer est quelquefois aussi une façon à* appuyer, et qu'en fait de récitation et de jeu, la négligence même serait encore préférable à l'affectation.

En résumé, je crois que ni le hasard, ni la fantaisie, ou, comme on veut l'appeler, l'inspiration ne peut remplacer dans le comédien l'étude, le travail et tout ce qui

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lui Élit acquérir la réflexion de la pensée et la répétition quotidienne du jeu expressif de ses organes. Son but doit être de satisfaire en même temps l'esprit et l'oreille, d'enlever à la fois les applaudissements du grand public par la vérité de son accent et de son jeu et ceux des lettrés et des délicats par la profondeur ou la finesse de ses intentions. J'affirme donc que l'instruction professionnelle du comédien n'est point destructive de son originalité et qu'elle en est au contraire la merveilleuse base ; que la facilité dans tous les arts est presque toujours la grâce du travail; qu'il est absurde, quand un acteur a mission d'interpréter des rôles qui ont plus de deux cents ans de date, de se refuser, en l'absence de renseignements donnés par l'auteur, à connaître les effets produits par les grands artistes qui les ont illustrés, sous la surveillance de la critique qui les a conseillés, avec l'approbation du public qui les a applaudis. Telle a été ma conviction, telle a été ma règle dans ma longue carrière; c'est parce qu'elles m'ont réussi que je les conseille. C'est en reconnaissance de ce que je leur ai dû que j'ai entrepris ce travail et que je le livre à l'expérimentation des jeunes artistes. Il ne pourra en aucun cas paralyser leurs inspirations, et j'ai l'espoir qu'il pourra, tout au contraire, contribuer à leur développement.

Et maintenant, passons à Tartuffe, et tâchons de prouver notre dire, par l'analyse, au point de vue de l'exécution théâtrale, du chef-d'œuvre, de l'un des chefsd'œuvre de Molière.

Tartuffe est un rôle que presque tous les comédiens désirent jouer, et qui fait cependant le désespoir de ceux dont le devoir est de le représenter lorsqu'ils en comprennent la valeur. L'idée que se forme le public d'un personnage qui caractérise si clairement le vice que l'auteur a voulu peindre, que son nom propre est devenu un nom commun, les hauteurs en quelque sorte inaccessibles où le monte l'imagination, font, a dit un critique : « qu'il est impossible de ne pas établir une distance considérable entre le personnage et son représentant. Le meilleur des comédiens a dû être celui qui s'y est montré avec le moins de désavantage, eu égard à la nature de ce type .trop beau pour être facilement déchiffrable. Il n'appartiendra à aucun de descendre jusque dans les profondeurs que l'écrivain y a creusées. On n'explique pas les inspirations divines 2. »

Cette sentence, quelque peu emphatique, mais souvent reproduite, est bien faite, on le comprend, pour troubler le

1 Cette étude a paru dans le Moliêriste de décembre 1881 (t. III, p. 2^ à 272).

- Charles Maurice.

comédien : il se sent condamné d'avance, et n'aborde qu'en tremblant ce rôle redoutable ; il en est tel plus timide encore, qui, sourd aux encouragements les plus bienveillants, s'est toujours refusé à le représenter, du moins sur le théâtre auquel il appartenait, le Théâtre Français.

Est-ce à dire que nul acteur ne peut descendre jusque dans les profondeurs d'un pareil rôle ? non pas : on voit clair dans ces profondeurs ; ce n'est pas un lieu de ténèbres; si le rôle est très difficile à bien jouer, il n'est pas injouable : les rôles mal faits sont seuls dans ce cas, et ce n'est pas assurément le cas de Tartuffe ; Molière n'a point fait peser sur la manière de le jouer les mystères dont il a enveloppé le personnage ; son premier interprète a reçu de lui l'indication propre à le bien rendre, et c'est la tradition seule de ce jeu, j'espère le faire voir, qui s'est d'abord altérée, puis perdue ; la critique toutefois a su la retrouver, et c'est en m'aidant de ses recherches, et des études qu'elle a faites sur les comédiens qui ont successivement joué le rôle, qu'il m'a été, je crois, possible de la reconstituer. Chacun de ces comédiens a donné tour à tour une note qui, recueillie, approuvée ou contestée, peut permettre de rétablir l'ensemble juste du personnage ; j'ai entrepris cette restitution, en annotant vers par vers tout cet admirable rôle ; à cette page je ne m'occupe que de sa couleur générale, et des divers comédiens qui l'ont successivement interprété.

Écoutons d'abord Perlet, l'un de ceux-là, acteur instruit, qui a écrit sur Tarlu/fe une étude, discutable peut-être dans quelques détails, mais qui mérite, à mon sens, la plus sérieuse attention :

« De tous les caractères qu'on a montrés au théâtre, dit-il ',1e plus difficile est peut-être celui de Tartuffe. 11 offre un écueil dans lequel

1 De l'influence des mœurs sur la comédie. Paris, Dauvin et Fontaine, in-8\

sont tombés jusqu'ici la plupart des comédiens qui Font représenté. Ils ont donné à leur physionomie, à leur maintien, une expression d'hypocrisie tellement prononcée que ce personnage, joué de la sorte, ne peut être dangereux pour personne. A moins d'être stupide, il n'est pas permis de devenir sa dupe. Orgon, il est vrai, dit, en racontant comme il fit la connaissance de Tartuffe :

Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux ; Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière ; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments ; Et lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.

Mais toutes ces mômeries étaient faites de manière à pouvoir le tromper ; car Orgon est un de ces fanatiques de religion qu'il n'était pas rare de trouver au temps de Molière ; mais, à coup sûr, ce n'est point un imbécile. La preuve que Tartuffe est loin de le juger tel, c'est que, dans la scène où Damis le surprend de'clarant son amour à Elmire et se hâte d'en instruire son père, Tartuffe ne cherche point à se justifier. Pourquoi donc ne le fait-il pas ? Pourquoi donc, au lieu de repousser l'accusation de Damis, la confirme-t-il en s'avouant coupable ? C'est qu'il juge ce raffinement de scélératesse nécessaire pour tromper Orgon. »

Perlet a raison, l'acteur appelé à jouer Tartuffe devra, dés son entrée en scène, prendre un maintien honnête et décent, et non pas l'attitude et la physionomie d'un cafard. Molière, dans sa Préface, dit « qu'il a employé deux actes à préparer la venue de son scélérat, qu'il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance, qu'on le connaît d'abord aux marques qu'il lui a données ». Quel besoin peut donc avoir l'acteur, si l'auteur a si bien pris la précaution d'avertir le public du caractère réel de son personnage, de prendre un air sournois et de forcer la note ? « L'hypocrite et le dévot ont une même apparence, a dit l'auteur d'un pamphlet dirigé contre Molière, ce n'est qu'une même chose dans le public, il n'y a que l'intérieur qui les distingue » ; et si cet intérieur

■est bien connu du spectateur, mieux le comédien jouera la vraie dévotion, mieux il représentera l'hypocrisie. Les simagrées sont un moyen vulgaire, bon pour Laurent qui n'a ni la finesse ni l'esprit de son maître ; mais Tartuffe connaît mieux la mesure, et c'est à l'acteur de l'observer par des nuances diverses vis-à-vis de chacun des personnages à qui il a affaire : avec Orgon il peut prodiguer les soupirs, les grands élancements, puisque c'est par ce moyen qu'il a déjà séduit sa dupe et qu'il passe à ses yeux pour un saint homme, pour un homme tout en Dieu. Vis-à-vis de Cléante, il ne doit avoir ■de la tartufferie que ce qu'il faut pour ne pas compromettre le rôle qu'il joue ; mais n'aimant pas qu'on le devine, car dés qu'il se sent deviné, il prend un ton froid, composé, coupe •court à l'entretien, et quitte la place. Auprès d'Elmire, son visage s'épanouit, sa voix devient onctueuse, passionnée, son hypocrisie cherche des grâces, c'est un tartuffe parfumé qui cherche à dérober ses ardeurs adultères sous le langage béat de la dévotion.

A quel emploi doit appartenir ce rôle difficile ? aux premiers rôles ou aux premiers comiques ? question. dont, à tort ou à raison, on ne se préoccupe plus aujourd'hui, mais que l'ancien théâtre était bien forcé de résoudre, alors que tous les rôles •du répertoire appartenaient aux comédiens, suivant l'emploi •dans lequel ils avaient été reçus comme sociétaires. Ce droit rendait l'acteur maître absolu de tous ses rôles, nul autre que lui n'y pouvait toucher; mais ce droit exclusif lui imposait aussi l'obligation de jouer les bons comme les mauvais, et l'ensemble des représentations profitait de ce règlement, quand le gentilhomme de la Chambre du Roy voulait bien s'acquitter de sa charge et tenir la main à son exécution.

C'est à Du Croisy que Molière avait confié Tartuffe, et tout donne à croire, parles rôles qu'il a joués, que son emploi était celui des Comiques. Du Croisy était un bel homme, fort

gras, répondant bien physiquement au portrait que Molière fait du personnage :

Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

Mais son extérieur n'aurait pas suffi sans doute pour déterminer Molière à lui confier ce maître-rôle, si son talent ne lui eût donné la certitude qu'il le jouerait bien. Du Croisy justifia! sa confiance, et, lorsque à la réunion des deux troupes de l'Hôtel de Bourgogne et du Théâtre Guénégaud, le duc de Créquy, exécuteur des ordres du Roi, voulut l'éliminer de la nouvelle société, ses camarades firent valoir pour l'y maintenir l'opinion que Molière avait eue de lui, et le succès qu'il avait obtenu dans le rôle de Tartuffe. On fit droit à leur réclamation.

Après Du Croisy, le rôle resta classé dans l'emploi despremiers comiques, et, je dois le dire, il perdit beaucoup dans leurs mains. L'emploi des premiers comiques ne se composait pas exclusivement, comme son titre pourrait le donner à croire, de rôle gais ; les coquins, les fripons, les traîtresmême étaient de son domaine, et c'est à ce titre que Préville jouait Stukély dans Beverley. L'avantage de jouer Tartuffe était acheté, on le voit, par l'obligation de représenter une foule de rôles ingrats et déplaisants. Aujourd'hui, la situation du premier comique est grandement modifiée : c'est un premier rôle de tous les âges, il doit avoir un talent flexible se ployant à tous les caractères, à toutes les passions, pouvant tout jouer, sauf les rôles qui exigent absolument la beauté des traits et le charme de la personne. C'est le partage qui lui a été fait depuis à peu prés cinquante ans ; mais au siècle passé il n'en était pas ainsi, l'emploi des premiers comiques s'appelait aussi l'emploi des valets, et la garde-robe des acteurs qui tenaient cette sorte de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi l'habitude de jouer chaque soir Dave, Hector ou Crispin, avait rétréci le talent des comédiens, circonscrit

leur horizon ; leur unique tâche étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme valet, et, peu à peu. ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les charges et les paillardises égayaient le public.

Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Auge, grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son débit, estropiant les vers, Auge s'y conforma en l'exagérant encore. 11 a -laissé dans le rôle un long souvenir de succès. Aujourd'hui, je le crois, il y aurait beaucoup à en rabattre.

Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait Elmire en plein théâtre à subir des grossièretés qu'il serait répugnant d'indiquer. Dans la scène de la déclaration du IIIe acte, il cachait ses pieds sous les jupes de Mme Préville, lui serrait les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de façon à être entendue d'une partie de l'orchestre : « Si nous n'étions pas en scène, quel soufflet je vous appliquerais ! »

Tel est pourtant l'empire de la tradition et des opinions acceptées, que Grimod de la Reynière, un juge qui compte au théâtre, après avoir vu jouer successivement le rôle de Tartuffe par Vanhove (père noble), par La Rochelle (comique), par Mole et Flcury (premiers rôles), déclare que, pour lui, aucun de ces éminents comédiens ne lui a fait oublier Auge. Mais à son jugement il est bon d'opposer celui de Préville, qui mérite assurément plus de confiance.

On a une lettre de ce grand comédien, qui ne se recommande peut-être pas par le style, mais où se trouve une critique très sensée du jeu de son camarade applaudi, et où il indique, très judicieusement, sa façon de comprendre et de jouer le rôle de Tartuffe. Je n'en reproduis que ce qu'il est utile de connaître :

Tartuffe, dit-il, est un rôle de mon emploi (celui des comiques) ; j'ai cependant refusé de le jouer, et voici les raisons que j'ai données de mon refus : de tous les rôles de la comédie, Tartuffe est celui qui me semble présenter le plus de difficultés. La première, qui n'est pas la moindre, c'est l'opinion que le public se fait du rôle, pour lequel il veut une figure, une voix, une certaine faculté de jouer de l'œil ; la seconde, et la plus forte, c'est de le jouer comme Molière l'a fait.

Or, ajoute Préville, c'est là une entreprise que le public n'encouragera pas, car le public d'aujourd'hui veut cire amusé par Tartuffe, et je le crois plus fait pour gêner que pour réjouir le cœur... C'est l'esprit de l'auteur qui doit exciter la gaîté, et non la paillardise du comédien ; la charge des mots est un travail chez l'acteur qui ne peut qu'altérer la valeur du caractère... Le spectateur peut être amusé par des situations comiques en elles-mêmes, mais le comédien doit les jouer avec sincérité, et ne pas en forcer la plaisanterie.

C'est dire clairement qu'Auge force le ton du personnage. et que ramener le public à la note juste est une tentative impossible. Ce n'est pas l'extérieur physique du rôle, en supposant qu'il lui manquât, qui pourrait arrêter Préville ; il n'en dédaigne pas l'importance, mais il fait bon marché de sa nécessité :

On prétend, dit-il, qu'il faut avoir une figure qui prête au rôle : eu a toujours une figure quand on a une âme.

Pensée remarquable de ce grand comédien, qui indique ainsi de quels prodiges d'illusion il croit le talent capable.

Tartuffe est un homme engraissé chez Orgon... Il est choyé, rien' ne lui manque... Molière ne dit-il pas qu'il est gros et gras, qu'il a le teint frais, l'oreille rouge et la bouche vermeille? Donc, dit toujours Préville, un garçon rubicond sera pour le rôle d'un bel effet ; mais si à cette corporence (sic) il ne joint pas la qualité de bon acteur, le public ne travaillerait-il pas contre son plaisir en ne se contentant pas d'un comédien maigre et fluet, qui jouerait avec l'esprit, le sentiment et la passion du rôle ? En avoir le tempérament est préférable à n'en avoir que le physique.

Ainsi Préville, complètement d'accord avec Perlet, ne veut

pas que Tartuffe, à l'exemple d'Auge, abuse du jeu muet ; les grimaces et les clins d'œil répétés lui semblent dangereux, il pense que l'immobilité relative lui serait préférable. Enfin Préville demande que le comédien soit habillé, comme Molière a voulu qu'il le fût, en homme du monde, et non en ecclésiastique, comme le costumait Auge ; il trouve, avec raison, ce costume absurde ; comment supposer qu'Orgon veut faire épouser sa fille par un homme que des vœux religieux ont enchaîné au célibat ?

Au reste, du vivant de Grimod de la Reyniére, et dans le recueil même où il écrivait, h Journal des Théâtres, la critique théâtrale qui commençait à poindre éclairait le public et les comédiens sur l'interprétation grossière et fautive donnée au rôle de Tartuffe :

Pourquoi, écrit un amateur au directeur du Journal (1777, t. II, p. 68) , pourquoi le sieur Auge , au lieu de contraindre ses yeux comme un véritable hypocrite, affecte-t-il de lancer sur Elmire et sur Donne des regards de satyre effronté, qui seuls devraient les exciter à le fuir d'abord, et qui détruisent toute illusion ?... Mais cela divertit le parterre qui rit connue uujoit.

Ce rire, incessamment reproché au public et aux comédiens qui le provoquaient, finit par faire accuser ceux-ci de dénaturer le caractère du rôle ; on trouva les comiques trop comiques, et il y eut dans l'opinion et dans la presse une sorte de prise d'armes pour leur enlever le rôle et le faire distribuer aux premiers rôles ; ceux-ci, disait-on, sauraient seuls rendre au personnage sa physionomie véritable et sa grandeur.

Vanhove, Naudet, acteurs émérites qui tenaient l'emploi des premiers rôles marqués, furent ceux qui, d'abord, se chargèrent de la transformation ; puis vint le tour de Mole, de Fleury, de Baptiste aîné, c'est-à-dire des comédiens de premier rang, ceux que l'on considérait à la Comédie-Française comme les maîtres du goût et de la science dramatique. Chose

étrange ! à part Baptiste aine, dont le jeu se rapprochait, avec plus de mesure toutefois, de l'ancienne interprétation, ces grands acteurs échouèrent à peu prés dans leur tentative ; il y eut un revirement, le rôle ne semblait pas avoir gagné à un échange d'interprètes, et même pour certains, il y avait perdu. Ce fut du moins l'avis d'un écrivain expert en matière théâtrale, Martainville, qui, dans le Journal de Paris du 12 octobre 18 12, proteste contre cette évolution :

Comment se fait-il que le rôle de Tartuffe, dit-il, créé par Du Croisy, le comique de la troupe de Molière, joué ensuite par tous les valets qui lui ont succédé, entre autres par Deschamps ' et Auge, qui s'y sont éminemment distingués, soit parvenu à tenter les hautes puissances de la Comédie? Serait-ce la qualité de gentilhomme, qu'Orgon dans son fol engouement a donné à Tartuffe, qui a fait croire au premier emploi que ce rôle lui appartenait? Cette raison serait pitoyable ; n'est-il pas évident que Tartuffe est un gueux fieffé, gueux par le caractère, et gueux parles actions? Ne sent-on pas que ce personnage a besoin de formes comiques, très comiques, souvent même exagérées, pour affaiblir l'horreur qu'il inspire? Alors quel besoin que nos marquis, nos comtes, nos chevaliers se chargent d'un rôle pareil ? Mole, le héros de la chevalerie dramatique, céda comme un autre à la tentation ; mais la noblesse et le bon ton étaient, pour ainsi dire, tellement incrustés dans son jeu, et dans toute sa personne, qu'il ne put jamais descendre à la bassesse du personnage. Fleury et Baptiste, doués apparemment d'un talent plus flexible, se sont mieux plies à cette mascarade ; et Damas, qui l'a entrepris après eux, est encore loin d'y produire tout l'effet qu'on attendait de lui. Nous le lui avons déjà dit une fois : nous craignons qu'il ne raisonne trop ce rôle ; il veut y être savant et profond ; ce n'est pas là l'intention du fondateur. Tartuffe n'est déjà que trop repoussant par ses actions ; s'il joint à son caractère affreux la gravité de l'expression, qui voudra consentir à l'entendre? Molière savait mieux que personne qu'un méchant doit faire rire pour être supporté ; et c'est pour cela qu'il a semé ce rôle de mots de caractère, d'expressions pate-

1 Sociétaire 'du Théâtre-Français de 1742 à 1754. « Il parait, dit Lemazurier, qu'il jouait avec succès le rôle de Tartuffe, mais dans un genre assez différent de celui qu'Auge et Feulie adoptèrent dans la suite. »

io NOTES SUR TARTUFFE

lines et d'élans d'hypocrisie propres à divertir le spectateur. Damas connaît trop bien son art pour ne pas sentir la justesse de ces réflexions, et pour n'en pas profiter. Les talents comme le sien n'ont besoin que d'être avertis.

Cependant l'envie de faire rire ne doit pas sortir des bornes de la décence, et c'est les passer trop crûment que d'affecter, dès le début de la belle scène du troisième acte, d'approcher son fauteuil si près de celui d'Elmire qu'elle devrait être choquée de cette familiarité, et renoncer au dessein de parler assise. Cette affectation n'est pas seulement de mauvais goût, elle est encore en contradiction avec le caractère de l'hypocrite ; n'annonce-t-elle pas trop tôt les vues d'un scélérat qui n'est habitué à ne les dévoiler que par degrés ? Cela est si vrai que, dans la première édition des œuvres de Molière, on ne trouve qu'après le trente-cinquième vers de la scène, cette note de lui : « Ici Tartuffe se rapproche d'Elmire et met la main sur sou genou. Elmire recule son fauteuil, Tartuffe se rapproche d'elle sous prétexte d'admirer sa dentelle. » Après ce jeu Elmire doit tenir Tartuffe dans un éloignement respectueux, et ne pas souffrir que sa robe couvre, pendant la déclaration, les genoux du cagot ; elle doit bien moins supporter que l'haleine et les soupirs d'un tel homme viennent frapper son oreille à bout portant. Voilà ce qu'un peu plus de respect pour les auteurs et pour leurs instructions ferait apercevoir aux comédiens, si ces messieurs daignaient les consulter.

J'ai le triste avantage d'avoir beaucoup vu jouer Tartuffe à Damas, et je puis assurer que ce n'est pas lui qui eût pu encourir le reproche que Martainville adresse à Mole sur la noblesse et le bon ton incrustés dans son jeu et dans sa personne. Jamais Damas n'a mérité qu'on lui reprochât la distinction. C'était un homme ramassé, de taille moyenne, la tète penchée sur de larges et rondes épaules, un menton de galoche, le nez retroussé, et le visage enflammé ; avec cela, la jambe fort belle, le mollet prononcé et bien attaché; tout en lui. enfin, respirait l'énergie, la vigueur, le tempérament; extérieurement, il me semble impossible de mieux personnifier Tartuffe, et si, en 1812, Martainville nous apprend qu'il ne produisait pas dans ce rôle tout l'ejjet qu'on al tendait de lui, je puis assurer que de 1822 à 1S25, devenu maître du rôle, il en

LE ROLE DE TARTUFFE ir

produisait un très grand et très mérité ; Charles Maurice, un de ses ennemis, convient « qu'à la scène de la déclaration, bien que d'une hardiesse un peu brutale, il donnait à la concupiscence de Tartuffe un empressement bien étudié, et une vérité bien comprise ». Comme le dit Martainville, il était savant et profond, mais il n'y avait plus de surcharge dans son jeu, et c'est par un art infini, sans affectation, et avec un rare bonheur d'intentions et d'inflexions qu'il rendait la grimace religieuse, Fonction, l'ardeur concentrée, et tout ce qui constitue la sainte industrie de l'hypocrite.

« Damas, — dit la Pandore du Ier décembre 1823 en annonçant que le comité du Théâtre-Français venait de classer d'une façon indivise le rôle de Tartuffe dans l'emploi des premiers rôles, — ■ Damas a justifié cette décision par les preuves de talent qu'il vient de donner dans le rôle de Tartuffe. D'abord froid, réservé (scène du IVe acte), son attitude, ses gestes, ses traits, annonçaient bien l'hypocrite retenue d'un bigot amoureux qui se tient sur ses gardes. Toutes les nuances de cette réserve à la surprise, de la surprise à l'espoir, et de l'espoir à l'imprudence impétueuse d'une ardeur adultère, ont été saisis et rendus par l'acteur avec beaucoup d'habileté. »

Mais de la critique de Martainville, comme de la lettre de Préville, on doit tirer cette conséquence : que, dans ce rôle redoutable, le comédien est en face d'une double difficulté, et qu'il doit chercher à éviter deux reproches : la charge, s'il joue les Comiques, le manque d'accent, s'il est un Premier rôle : c'est entre ces deux écueils que son goût doit le tenir. S'il se pénètre bien de la pensée de Molière, selon le conseil de Martainville (inexact pourtant, je le dis en passant, quand il s'autorise de prétendues indications de l'auteur), il comprendra d'abord que ce n'est pas assurément un homme bien distingué de manières, celui qui s'abandonne à sa gloutonnerie devant l'objet aimé :

... Il soupa, lui tout seul devant elle,

Et fort dévotement il mangea deux perdrix

Avec une moitié de gigot en hachis.

Celui, qui, pour s'ouvrir l'appétit,

Boit à son déjeuner quatre grands coups de vin !

Celui enfin qui, à la table de son hôte, se permet les incongruités que signale Dorme.

Celui-là ne peut pas avoir sans doute les façons d'un homme bien élevé, ni l'élégance d'un gentilhomme : mais le comédien doit bien se garder aussi des grossièretés et des lazzis, prétendus traditionnels, qui pendant trop longtemps ont dénaturé et souillé ce beau rôle. Joué de la sorte, Tartuffe ne saurait abuser personne, puisque chacun doit être tenu en défiance par ses sournoiseries affectées, son cynisme et ses paillardises. Les regards en dessous sont absolument inutiles ; Molière n'a pas mis un seul a parte dans la bouche de son personnage ; c'est une leçon pour le comédien, qui tiendra compte du conseil de Préville, à savoir que « si le spectateur peut être amusé par des situations comiques en elles-mêmes, le comédien doit les jouer avec sincérité, et ne pas en forcer la plaisanterie ».

En un mot, il ne doit ni rouler les yeux, ni faire de grimaces, ni alourdir sa prononciation; il faut qu'il soit tour à tour humble, onctueux, contrit, ardent, et, ce qui est plus difficile mais cependant nécessaire, presque lascif, impudent et audacieux, sans jamais outrer aucune de ces intentions, se rappelant que le rire que doit exciter Tartuffe ne saurait être le rire de la farce, mais celui de la haute, et de la très haute comédie.

En dehors des acteurs que j'ai cités dans cette note et qui se sont fait plus ou moins remarquer dans le rôle de Tartuffe, il faut citer Michelot, qui ne fit pourtant pas de Tartuffe son

ELMIRE 13

meilleur rcMe ; Cartigny, très beau d'aspect, très médiocre comme jeu ; Firmin, qui étonna par l'excellence et la profondeur de son jeu dans un rôle auquel son passé de Jeune Premier semblait l'avoir si peu préparé ; enfin Geffroy, qui compte le rôle de Tartuffe parmi ceux où il a laissé de si honorables souvenirs.

ELMIRE

Le rôle d'Elmire est assurément dans l'emploi des Premiers rôles un de ceux qui offrent le plus de difficultés. Ces difficultés tiennent en partie à ce que la critique se montre presque toujours partagée sur la façon de le représenter. Les uns voient dans l'épouse d'Orgon une femme jeune, aimable, spirituelle, ayant du penchant pour le monde et ses réunions, parfaitement honnête, mais dont l'honneur, comme elle le dit, n'est point armé de griffes et de dents, ni la vertu « diablesse », et qui sait allier à la grâce et au charme de la jeunesse la mesure, le tact et le digne maintien d'une belle-mère.

Les autres demandent qu'à son honnêteté, Elmire joigne de la coquetterie, que ses manières de femme au courant de bien des choses, indiquent aussi une personne dont on ne scandalise pas facilement la pudeur, de telle façon que Tartuffe puisse s'y méprendre, et ne craigne point, dans ses emportements, de trouver farouche une vertu qui paraît si libre et si gaie.

On comprend que l'actrice forcée de jouer son rôle dans l'une ou l'autre de ces deux façons de le concevoir, mécontente, à coup sûr, quel que soit son talent, les partisans de l'opinion qu'elle n'a pas adoptée; aussi l'effet qu'elle produit ne l'indemnise-t-il pas toujours de la peine que lui a coûtée son étude.

Il y a lieu, à mon sens, de s'étonner de cette diversité des opinions, alors qu'il existe pour ce rôle d'Elmire un document qui en donne la leçon véritable, et que ce document, contemporain de la première représentation de la pièce, indique, sans contestation possible, de quelle façon, sous les yeux de Molière même, il fut interprété par l'actrice qui l'a créé.

Je veux parler de la Lettre sur l'Imposteur, qui parut le 27 août 1667, quinze jours après l'interdiction de la pièce par le premier président Lamoignon, et beaucoup de littérateurs ont pensé que Molière lui-même pouvait bien en être l'auteur.

Cette lettre, dit M. Etienne (Notice sur le Tartufe, Panckouke, 1824), est une analyse raisonnée et écrite de mémoire par un spectateur qui avait assisté à l'unique représentation de l'ouvrage -, la fidélité de l'extrait, l'enchaînement exact des scènes, les citations des passages les plus remarquables, et même des vers les plus heureux, l'apologie fine et mesurée de la moralité de la pièce, la raison supérieure, le tact sûr, le goût exquis dont cette production est empreinte, tout, jusqu'à l'impartialité bienveillante qui la distingue, ont dû faire penser que Molière seul avait pu si bien se connaître, se défendre et se juger. »

Que ce ne soit là qu'une présomption, que la Lettre ait été écrite par lui, ou seulement, comme d'autres le croient, par quelqu'un de ses amis, il est certain qu'elle constitue, au point de vue de l'interprétation de Tartuffe, un renseignement précieux et authentique. A-t-il été suffisamment interrogé ? Je ne le pense pas ; car si on le consulte avec attention, on verra qu'il indique d'une façon un peu sommaire peut-être, mais cependant très précise, le caractère du rôle d'Elmire, tel que Molière a entendu qu'il fût produit, puisque, cela est sûr, c'est ainsi qu'il a voulu qu'il fût interprété devant lui.

La Lettre se compose, dit celui qui Ta écrite, de deux parties : la première est une relation de la représentation de l'Imposteur, et la dernière consiste en deux réflexions sur cette comédie...

La première est une relation fidèle de la chose. .'

HLM IRE 15

Donc l'actrice qui sera chargée du rôle d'Elmire ne saura mieux faire, pour le bien jouer, que de consulter cette relation fidèle qui contient la pensée du maître. Si on lui conseille, — on l'a conseillé à d'autres, — « de mettre dans son rôle de la coquetterie, de montrer une Elmire qui méprise son mari, et n'a de goût, selon les reproches de Mmc Pernelle, que pour les plaisirs du monde, les compliments et la toilette », elle rejettera ces conseils, et fera lire à ceux qui les lui donneront ces lignes de l'auteur de la Lettre (page 534, édition Hachette des Grands écrivains, t. IV) : « Le caractère d'Elmire, tel qu'il le faut pour la suite (de l'ouvrage) est celui d'une femme de bien qui cannait parfaitement ses devoirs et y satisfait jusqu'au scrupule. »

Si on essaie de lui persuader qu'Elmire aime à s'entendre conter des douceurs , et écoute avec une certaine curiosité féminine la déclaration de Tartuffe, elle répondra, la lettre à la main (page 540) « que, lorsque Tartuffe se met à conter fleurette à Elmire en termes de dévotion mystique, cela la surprend terriblement, et il lui semble étrange que cet homme la cajole ».

Quant aux attouchements libertins et à la déclaration d'amour de Tartuffe, si on lui demande « de ne point s'en montrer scandalisée, de n'y opposer que de la compassion, et d'y répondre sans colère, sans orgueil de pudeur offensée, et presque avec une malice souriante », elle se gardera de suivre ces conseils, puisque la lettre (p. 542) lui aura appris qu'à la première représentation de la pièce, lorsque l'acteur a promené sa main sur le genou d'Elmire, celle-ci s'est montrée « confuse » ; et que « lorsqu'il s'est attaqué à son collet dont le point lui semble admirable, qu'il y a porté la main comme pour le manier et le considérer de plus prés, elle l'a repoussée, plus honteuse que lui ».

Enfin au quatrième acte, l'actrice remarquera que l'auteur de la lettre accentue en termes de plus en plus précis le carac-

i6 NOTES SUR TARTUFFE

tère d'Elmire : « Elle doit, dit-il, après avoir démasqué Tartuffe, conserver le caractère d'honnêteté qu'elle a fait voir jusqu'ici, en demandant en quelque sorte pardon au bigot, et en s'excusant sur la nécessité. i>

Si écourtées que soient ces indications, elles suffisent, je crois, à éclairer le rôle d'Elmire, et il me semble impossible, après en avoir pris connaissance, de rester en doute sur le caractère que Molière a voulu lui donner. Elmire, décente comme la vertu, sage comme la raison, aime l'esprit, les conversations, les réunions, et se plaît à voir un monde supérieur à celui que recevait la première femme d'Orgon ; MmePernelle s'en scandalise : « et leur défunte mère en usait beaucoup mieux », dit-elle ; mais cette défunte mère qui n'attirait pas . il est vrai, la Cour chez elle, n'aurait pas su, comme Elmire, fiancer Mariane à un homme haut placé tel que Valère. Que Mme Pernelle reproche encore à sa bru d'être dépensière et d'aller velue ainsi qu'une princesse, devons-nous la croire? Ne sait-on pas que le goût et l'élégance ont toujours été des crimes aux 3-eux d'une bigote ? Si ses caquetages étaient paroles d'Evangile, il faudrait donc les tenir pour des vérités quand elle accuse Mariane d'être une hypocrite qui cache sous une tenue discrète et doucette du dévergondage précoce, et que l'innocente mène sous chape un train scandaleux. Elle n'épargne personne, Mme Pernelle ; et Géante, dont le caractère est la garantie de la vertu de sa sœur, Géante n'est pour elle qu'un corrupteur qui

... prêche des maximes de vivre,

Oui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.

Pour Mme Pernelle, il n'y a dans la maison de son fils qu'un seul homme de bien, Tartuffe !

Si l'attrait qu'inspire Elmire l'expose à recevoir de sottes ou d'inconvenantes déclarations, sou humeur la porte, Molière le lui fait dire, à ne point jaire d'éclats; elle est raisonnable, et

ELMIRE 17

sa raison n'est pas sévère, c'est avec douceur qu'elle se montre sage; elle sait qu'une discrète froideur suffit pour rebuter uu cœur amoureux, et si sa vertu ii\'sl pas diablesse, elle n'en commit pas moins ses devoirs et y satisfait jusqu'au scrupule.

Remarquons en outre qu'Elmire, non moins irréprochable comme épouse que comme belle-mére, a su se concilier l'affection et les respects des enfants de son mari : « Elle est d'une humeur douce, » dit Damis;

Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,

dit Orgon ; c'est en elle seule que Dorine, l'emportée Dorine a confiance pour protéger Mariane ; c'est pour Mariane qu'Elmire sera coquette une fois en sa vie, et non pour s'amuser de l'amour de Tartuffe ; elle a un devoir maternel à remplir, elle ne l'oublie pas, et elle sauve Mariane.

Donc, à mon sens, le rôle d'Elmire n'a point du tout les dessous qu'on lui prête. Molière en a tracé clairement le caractère, et il demande à être joué comme la Lettre sur l'Imposteur et les propres indications de sa pièce prouvent qu'il l'a fait jouer sous ses yeux. C'est, en tout cas, la tradition d'Armande Béjart, créatrice du rôle, qu'en 1776 observait encore Mrae Préville, excellente comédienne, très digne du nom que son mari a illustré. Mais si à cette date 1776, le Journal des Théâtres fait un très bel éloge de sa façon de comprendre et de jouer Elmire, je dois constater que jusqu'à elle, nul document, à ma connaissance, n'avait encore parlé, soit en bien, soit en mal, d'aucune actrice dans ce rôle.

Mme Préville fit une élève, Mlle Contât, qui, si j'en crois ce qui se disait jadis, semble s'être écartée du ton tout à la fois aimable et contenu dans son enjouement qu'elle donnait à Elmire. Chose singulière, Mlle Mars, élève à son tour de Mlle Contât, s'est beaucoup moins appliquée à suivre dans ce rôle les conseils de son maître qu'à rappeler ceux que ce maître avait reçus de x\lmc Préville.

Et, à ce propos, une courte page d'histoire théâtrale, que j'emprunte aux Salons célèbres de Mme Sophie Gay ', me servira pour compléter ce qui me reste à dire sur la diverse interprétation du rôle d'Elmire :

... M"e Contât avait loué le château d'Ivry près Paris; Mme d'Hautecourt, autrefois propriétaire du château, y avait fait bâtir une jolie salle de comédie, que Mm* de Parny (Mlle Contât) voulut employer à préparer les débuts dramatiques de sa fille.

... La représentation fut fixée au jour de la fête de Louise Contât. On choisit, comme de raison, le chef-d'œuvre de Molière, et les plus grands talents de la Comédie s'offrirent pour seconder le début de la jeune Amalric. Mais, par un calcul fort bien entendu, sa mère voulut mêler des amateurs spirituels â des professeurs si imposants, et elle distribua les rôles de manière â ce que chacun débutât dans le sien. C'était dérouter les supériorités de la troupe, et assurer â la jeune débutante un avantage marqué sur les talents de société chargés des rôles principaux.

L'auteur du Séducteur amoureux, de Ma tante Aurore, et de plusieurs ouvrages pleins d'esprit et de gaité, M. de Longchamps, fut choisi pour représenter Tartuffe; M1Ie Contât, pensant que l'homme qui lisait le mieux la comédie devaii la jouer de même, confia le rôle de Géante â M. Alissan de Chazet.

Voici comment les autres étaient distribués :

Mme Pernelle Mna Contât.

Elmire Mlle Mars.

Dorine Amalric Contât.

Orgox Fleury.

Valère Armand.

Damis M. d'Ha.

Marianne MIle Fleury, fille de l'acteur.

M. Loyal Dazincourt.

Fupote Mlle Emilie Contât.

M1Ie Mars, si adorable dans les ingénues, ne s'était pas encore 1 Pages i iç) et suivantes.

LLMIRE

montrée dans les rôles où M,|e Contât se faisait toujours applaudir;, passer subitement de Viclorinei. Elinire, c'était franchir un grand pas, et la perfection timide de MIle Mars eût peut-être hésité longtemps à s'emparer du sceptre de la haute comédie, si Mllc Contât n'avait mis autant de grâce que de zèle à lui apprendre comment on règne sur un public éclairé.

... Pourtant, excepté dans la pureté de la diction, et dans cette prononciation correcte du bon français... les talents de M"e Contât et de M"e Mars n'offrent aucun rapport. L'une avait plus de verve. l'autre a plus de goût; M1Ie Coniat commandait la scène... Mais si elle n'a pas été remplacée dans les rôles de Célimène et de Su~aiiih't elle a été surpassée de beaucoup par M"e Mars dans la noble retenue d' El m ire.

... Jamais le bon goût, les manières pudiques de l'actrice n'ont mieux triomphé d'une situation scabreuse. Jamais l'odieux du caractère de Tartuffe n'a été plus frappant ; car nulle démarche inconséquente, nul regard agaçant, n'ont dû encourager ses propos corrupteurs ; jamais cette femme jeune, belle et honnête, n'a mérité l'insulte d'une pareille déclaration, et l'on se sent ému de pitié en voyant la torture que lui impose l'incrédulité de son mari. La gaîté grivoise du parterre, si bien provoquée par les paroles téméraires de Tartuffe et par la position ridicule d'Orgon, est comprimée par le chaste embarras d'Elmire. Qui serait assez barbare pour rire de son supplice? Voilà ce que la nature et le talent de M1,e Mars lui rendent si faci'e à peindre.

J'ai beaucoup vu jouer le rôle d'Elmire à Mlle Mars, je l'ai beaucoup vu jouer aussi à Mlle Levert, deux actrices de très grand talent, quoique justement de très inégale renommée, et j'ai pu constater l'effet fort différent que produisait le rôle,, selon qu'il était joué par Mlle Mars dans la tradition de Mme Préville, ou par Mlle Levert dans celle attribuée à tort, je le crois, à Mlle Contât.

La galle grivoise du parterre dont parle Mme Sophie Gay se donnait pleine licence avec MIle Levert ; il applaudissait fort cette actrice, riche d'embonpoint et au verbe grasseyant, dans Mme Patin du Chevalier à la mode; mais il semblait qu'Elmire était la continuation du rôle, tant Mme Patin déteignait sur

elle. Pour Mlle Levert, l'honnête épouse d'Orgon n'était qu'une malicieuse soulignant ce qu'elle avait à dire, et se complaisant à des sous-entendus égrillards et à de gauloises équivoques dans les recommandations qu'elle adressait à son mari blotti sous la table.

Tout au contraire, M1Ie Mars avait dans son jeu une chasteté naturelle dont elle n'aurait pu se défaire : « Le rôle d'Elmire est un tison sur lequel il faut savoir marcher, » a dit Méry ; personne ne le sut mieux que Mlle Mars, et si quelquesuns de ses admirateurs ne l'ont pas tenue dans le rôle à la même hauteur que dans ses autres créations, je dois déclarer pour ma part que je l'y ai toujours trouvée parfaite. Cette perfection si rare, si vraie, qui fut le caractère de son talent, se manifestait d'une façon vraiment merveilleuse dans cette scène, travestie par Mlle Levert. L'extrême délicatesse de la situation où se trouvent placés Elmire et Orgon, entre l'indécence et le ridicule, était à peine aperçue par le public, tant Mlle Mars y mettait de décence et de dignité. Le parterre semblait vouloir étouffer les rires dont une autre actrice lui avait donné l'habitude; libertin, déréglé avec Mlle Levert, il redevenait décent et bien élevé avec Mlle Mars.

Et c'est parce que j'ai pu comparer les deux interprétations de ce rôle délicat, et en apprécier les effets, que je conseille aux jeunes comédiennes appelées à le jouer de se modeler sur l'interprétation de Mlle Mars.

Les conseils sur l'autre façon de jouer le rôle que j'ai vu donner dans divers feuilletons de ces dernières années, et que j'ai reproduits plus haut, le ton de coquetterie surtout qui s'y trouve recommandé, me semblent en complète contradiction avec l'esprit du rôle. Les manières libres et dégagées d'Elmire pourront sans doute, comme on croit cela nécessaire, abuser Tartuffe et lui inspirer des doutes sur la vertu de la femme qu'il convoite; mais elles peuvent aussi avoir l'inconvénient de tromper le public, et de le mettre sur une piste tout à fait

ORGON 2

fausse. C'est l'avis de La Harpe, qui voit un danger à donner au rôle cette couleur forcée : « Si le spectateur, dit-il, n'est pas bien convaincu de la vertu d'Elmirc,... la situation la plus énergique où le génie de la comédie ait placé trois personnages à la fois, serait trop prés de l'extrême indécence pour être supportée au théâtre ». »

A cette opinion de La Harpe, je joindrai pour conclure les lignes suivantes de M. Paul de Saint-Victor, que je recommande à l'attention de nos jeunes élèves :

Elmire est une femme calme, mais non pas froide, elle est admirablement sensée, sage par caractère et par devoir ; elle est résignée sans effort au sot mari qui lui est échu. Elle sait tour à tour opposer une exquise froideur au fangeux amour de Tartuffe et le provoquer... Elle veut atteindre son but, la rupture du mariage de Mariane, elle sent qu'il faut que tout se passe sans bruit et sans scandale, elle pose le pied sur l'immonde reptile sans appuyer, elle ne daigne pas se mettre en colère, son mépris est doux à force d'être profond, et lorsque le misérable se débat dans le piège où il est tombé, elle s'excuse presque de l'avoir tendu, en femme bien élevée, et qui répugne aux mesures violentes.

Voilà, à mon sens, la véritable note du rôle d'Elmire, celle sur laquelle je conseille de se régler, parce qu'elle s'accorde avec celle donnée par Molière lui-même dans la Lettre sur l'Imposteur.

ORGON

Orgon n'a pas été toujours d'un caractère difficile et atrabilaire.

« Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage, » nous dit Dorine ; mais sa dévotion étroite, outrée, et « son

1 Cours de littérature.

aveugle attachement pour Tartuffe l'ont « hébété ». — « Le propre du travers religieux, a dit M. Nisard, c'est d'endurcir, de dessécher, de passionner ceux qui en sont atteints, et d'exaspérer ceux qui en souffrent1. » Orgon est à classer parmi les premiers, et Damis, Dorine, Elmire et Mariane font partie des seconds. C'est un détestable mari qu'Orgon : après deux jours d'absence il rentre dans sa maison où il a laissé sa femme malade ; et, à son retour, c'est de la santé et du bien-être du fourbe qu'il a recueilli qu'il s'inquiète d'abord. Père sans entrailles, il chasse •de chez lui son fils, il le maudit, il le déshérite en faveur du misérable auquel il prétend, malgré ses supplications et ses pleurs, donner sa fille. Le rôle d'Orgon est donc celui d'un personnage crédule, entier, têtu et colère, et cependant l'acteur, en indiquant toutes ces nuances, ne doit les présenter que par leur côté comique ; de bonnes raisons appuieront, je •crois, ma recommandation.

Deux écrivains éminents, Beyle-Stendhal, et M. J.-J. Weiss, ont prétendu, le premier : « Qu'on riait fort peu au Tartuffe, » Je second, « que Tartuffe n'était amusant d'aucune manière. »

Je suis allé ce soir (4 décembre 1822) au Tartuffe, joué par .Mlle Mars, dit Stendhal, pour éclaircir mes idées sur le comique... ■On a fort peu ri ; on a plusieurs fois souri et applaudi de plaisir, mais Ton n'a ri franchement qu'à deux endroits : i° quand Orgon, parlant à sa fille Mariane de son mariage avec Tartuffe, découvre près de lui Dorine qui l'écoute ; 2° le second rire a, je crois, eu lieu dans la scène de brouille entre Valère et Mariane... 11 reste donc ■constaté pour moi, par mon expérience de ce soir, que l'on rit fort peu au Tartuffe ; on n'a ri que deux fois, et encore le rire a été •bientôt absorbé par l'intérêt sérieux.

Mais quoique le rire ne naisse que deux fois, Molière a sans cesse travaillé à donner un vernis de ridicule aux scènes du Tartuffe ; sans cette admirable précaution, il donnait dans e plus abominable ■odieux, et tout plaisir cessait à l'instant. Sa pièce n'était plus qu'un

1 Nisard. Histoire de la Littérature française.

ORGON 25

misérable drame, nous attristant sur un des mauvais côtés de la nature humaine '.

Bien plus affirmatif encore que Stendhal, M. J-J. Weiss assure que « Y Avare est, avec Tartuffe, le morceau de Molière le plus rude à faire passer. Ces deux comédies, dit-il, laissent le spectateur triste et en disposition désagréable ; n'était le parti pris d'école et presque de faction qu'on y met, on conviendrait que Tartufe n'est amusant d'aucune manière. » A cette façon singulière d'envisager l'œuvre de Molière, j'opposerai l'opinion de Grimm — celle de Diderot peut-être, — qui se demande bien, lui aussi, « si le sujet de Tartuffe est comique, » mais qui ajoute tout aussitôt : « On y rit pourtant depuis le commencement jusqu'à la fin 2. ■» J.-B. Rousseau, dans une lettre à M. de Chauvelin, garde des Sceaux, en 173 1, constate le même fait : « Molière, dit-il, en présentant un hypocrite à ses spectateurs, a réussi, grâce à l'art admirable qu'il emploie, à faire disparaître en quelque sorte la noirceur du caractère, et à ne le faire voir que par le côté le plus risible. » On peut ne point partager complètement cette dernière opinion, mais la lettre de J.-B. Rousseau prouve du moins qu'à un peu plus de soixante ans de la première représentation de la pièce de Molière, on s'amusait, on riait à Tartuffe, il me semble utile de le rappeler.

J'assistais le 4 décembre 1822, j'ai pu m'en donner la preuve, à cette représentation de Tartuffe dont parle Stendhal ; ce soir-là ma mère jouait Mme Pernelle, je sortais du collège, je voyais Tartuffe pour la première fois, et Dieu sait avec quelle curiosité et quelle joie j'entendais ce chef-d'œuvre.

Or, pas plus à cette représentation qu'à aucune autre de celles que j'ai vues, ou de celles auxquelles j'ai moi-même

1 Correspondance inédite de Beyle-Stendhal, t. I", p. 216 et suivantes. Public par le Molicriste de janvier 1884, t. V, p. 297.

s Correspondance littéraire, t. VI, p. 442 de redit. Tourneux.

pris part comme comédien (à part Orgon, Damis et Valère, j'ai joué tous les autres rôles de Tartuffe, tant à Paris qu'en France et à l'étranger), nulle part je n'ai remarqué chez le public ces dispositions frcides, attristées, désobligeantes dont parlent, à mon grand étonnement, Stendhal et M. Weiss ; je l'ai toujours vu, au contraire, excité, passionné aux scènes dramatiques, rire aux éclats aux situations comiques de l'ouvrage. Ce double effet, tous les comédiens qui ont joué Tartuffe ont pu le constater comme moi, et je crois que je puis invoquer aussi le témoignage de tous les spectateurs qui l'ont vu. Est-ce m'aventurer beaucoup de prédire que si jamais Tartuffe est donné en spectacle gratis, ce qui, à ma connaissance, n'a pas encore été autorisé par aucun gouvernement, l'effet dominant de la représentation sera le rire ; il est bien à désirer qu'on en fasse l'épreuve.

Tartuffe se joue partout, mais il s'en faut qu'il soit partout bien joué; et un soir, à l'Odéon, un acteur de beaucoup de talent, Fechter, commit l'erreur de le représenter comme un vrai mélodrame. La Lettre sur l'imposteur donne le ton de sa véritable interprétation ; ce ton est celui de la comédie, il ne s'en écarte qu'un moment dans la scène terrible, shakespearienne, qui termine le quatrième acte ; si Molière n'a pu rendre un hypocrite toujours comique par lui-même, il a du moins rendu comique tout ce qui l'entoure, et Orgon, en particulier, doit bien se garder, comme l'a dit Grimm, de tomber dans la dureté ; sa crédulité, son entêtement, ses colères, sont celles d'un ensorcelé, et doivent amener des effets comiques ; c'est sans -doute pour lui conserver ces nuances que Molière, si puissant du côté du rire, se chargea du rôle, et qu'il confia à Du Croisy celui de Tartuffe.

Orgon, comme Arnolphe, appartient à Facteur qui joue l'emploi des manteaux; le rôle demande de la force, de l'autorité, de la composition; une constante étude, beaucoup de réflexion, de travail et de temps, lui seront tôu-

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jours nécessaires pour se rendre maître de ce personnage difficile.

MARIANE

Mariane est une jeune fille douce, timide, soumise à ses parents, et plus capable de prendre une résolution violente contre elle-même, que de résister à leurs propres volontés.

Mariane respecte autant son père qu'elle chérit son amant ; et elle est pressée entre ces deux sentiments qui se combattent.

Cette excellente indication du rôle de Mariane appartient à M. Auger, un des meilleurs commentateurs de Molière ; les jeunes actrices qui auront à le jouer ne sauront mieux faire que de s'en pénétrer, et d'apporter à leur jeu le charme et la grâce qu'il réclame. Quelque émouvante que soit au quatrième acte la situation où Mariane se jette en suppliante aux pieds de son père, rien dans sa voix ou dans ses gestes ne doit être violent et hors de mesure. La modestie et la retenue sont choses nécessaires dans les rôles d'amoureuses, et c'est principalement par les inflexions touchantes de la voix et par l'accent que la passion doit s'y produire.

DORINE

Ce rôle présente tout d'abord une difficulté provenant de la transposition que Molière a faite, dans la première scène de son premier acte, de deux couplets retirés du rôle de Cléante, et qu'il a placés dans celui de Dorine. (Voir la Lettre sur la comédie de Y Imposteur .) Le ton moraliseur de ces deux couplets donne, dés le début, au rôle de Dorine une physionomie qui cadre difficilement avec le reste du rôle. Que l'actrice s'attache donc à trouver la teinte qui fondra les deux nuances ;

c'est, je le crois, par un mélange de franchise et de finesse, et par des touches également réparties qu'elle parviendra à donner à sa première scène, et à celle qui suit avec Orgon, l'uniformité de ton et de langage que réclament l'équilibre et la vérité de son personnage.

C'est Madeleine Béjart qui a créé le rôle de Dorine ; elle est morte en 1672, et à l'époque où Tartuffe fut joué, c'était une femme sur le retour ; Racine lui avait confié le rôle de Jocaste dans la Thébaïde ; car à l'emploi des soubrettes dans la comédie, elle joignait dans la tragédie celui des Reines ; le rôle impérieux et décidé de Dorine pouvait convenir à une comédienne tenant ces deux emplois, laquelle - — autre condition de ce beau rôle — était une comédienne de beaucoup d'esprit.

Mme Beauval, autre actrice d'un talent réel, forte en gueule, si nous nous en rapportons au prologue des Folies amoureuses, où Regnard, qui la connaissait bien, l'a mise en scène sous son nom et sous son véritable caractère, M1,e Beauval hérita du rôle, qui successivement a passé aux mains de Mlles Desmares, Dangeville, Deshayes, Quinault, Bellecour, Joly, Devienne, Demerson, Augustine Brohan, pour ne parler que de celles qui y ont laissé de beaux souvenirs. C'est à propos de l'une d'elles, de Mme Bellecour, que Grimod de la Reyniére, un critique de théâtre que les comédiens ne sauront jamais trop consulter, a écrit dans le Journal des théâtres du Ier juin 1777 une critique que je reproduirai en partie, cette critique, plus ou moins fondée, pouvant être un enseignement pour les actrices qui ont à jouer Dorine '.

Pourquoi Mme Bellecour, dit-il, semble -t-elle faire deux rôles de celui de Dorine? 11 est évident qu'elle n'est pas la même au premier acte que dans les suivants. Dans les quatre derniers actes, elle a

1 Grimod de La Reyniére a encore publié, en 1797, un journal le Censeur dramatique, supprimé par le Directoire, et que tous les comédiens doivent chercher à connaître.

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toute la rondeur d'une gouvernante franche et spirituelle; dans le premier, elle montre une intention affectée de faire de l'esprit, elle pindarise les mots, elle étudie ses expressions, ce travail la rend froide dans toute la première scène, et lui donne plutôt l'air d'une femme du monde avec de grandes prétentions à l'esprit, d'une précieuse ridicule même, que celui qui convient à son personnage, et qu'elle saisit avec tant de justesse dans toute la suite de la pièce. Cette actrice est moins faite qu'une autre pour tomber dans une faute comme celle-là ; et ce n'est pas pour elle que sont nécessaires les ressources usées d'une prétendue finesse aussi fausse que froide. Les mignardises et les mines sont le fait de petits talents; et par cette raison, Mme Bellecour devrait s'en abstenir. Elle possède le don inestimable de rendre les choses, elle doit laisser les autres jouer le mot. Je sais bien que Molière, en donnant peut-être au premier acte beaucoup trop d'esprit à Dorine, justifie toute actrice qui se laissera entraîner par le charme de ces morceaux de détail ; mais la marque la plus certaine du vrai talent dans un comédien, c'est de couvrir par la perfection de son jeu les défauts légers de l'auteur dont il représente l'ouvrage. Peut-être est-il fort difficile de donner au premier acte du rôle de Dorine le ton naturel et vrai qui le caractérise dans les actes suivants ; maisMme Bellecour est trop comédienne pour ne pas vaincre cette difficulté, et c'est parce que j'ai toujours reconnu qu'elle avait une intelligence très étendue que j'ai pesé sur cette observation que je crois juste, et dont je serais bien jaloux delui voir faire quelque cas.

S'il est vrai, comme le dit excellemment Grimod de la Reyniére, qu'il vaut bien mieux pour le comédien s'attacher au sentiment général de son rôle qu'à en jouer le mot, il ne faut pas cependant que l'actrice qui aura à jouer Dorine oublie que la finesse peut s'allier au bon sens, qu'on peut avoir de l'esprit sans en affecter la prétention, et qu'elle doit prendre garde, si elle suivait trop à la lettre les observations que je viens de reproduire, d'enlever à Dorine l'esprit franc que Molière lui a donné.

Diderot a dit du premier couplet de Dorine au premier acte :

Daphné, notre voisine, et son petit époux, etc.

« Te ne croirai jamais que c'est une servante qui parle. »

Aussi n'est-ce pas dans la bouche d'une servante, mais d'une suivante (voir l'indication des personnages), que Molière a mis les vers qu'il faisait dire d'abord à Cléante, et qu'il n'a pas voulu perdre. M. Ch.-L. Livet, dans son édition de Tartuffe, a bien précisé la différence qui existait entre les deux conditions. La suivante était une sorte de demoiselle de compagnie, payée comme une servante, vivant sur un pied d'égalité dans la maison, et vêtue comme sa maîtresse qu'elle accompagnait. Un de nos meilleurs écrivains dramatiques, Picard, avait parfaitement compris le rôle de Dorine, et c'est ce que nous apprend M. Charles Magnin, dans cet article du Globe du 10 janvier 1829 :

Nous avons appris des amis de Picard une particularité curieuse sur sa manière de composer. Il avait coutume d'écrire, sous forme de roman, et comme préparation, l'histoire des principaux personnages de ses pièces. 11 les prenait à leur naissance, et les conduisait jusqu'au moment où il devait les mettre en scène. Nous avons vu le manuscrit d'un de ces romans préparatoires. -Il avait pris tellement cette habitude que, quand il voulait se rendre compte des beautés de nos chefs-d'œuvre dramatiques, ou les faire sentir à d'autres, il suivait le même procédé. Combien de fois ne l'a-t-on pas entendu faire l'histoire de tous les personnages du Misanthrope et du Tartuffe! Dorine, par exemple, était, disait -il, une vieille domestique qui avait rendu à son maître, pendant la Fronde, de très grands services, que lui, M. Picard, connaissait. Il racontait comment, par son bon sens, elle l'avait tiré de plusieurs mauvais pas ; c'était elle, sans aucun doute, qui avait élevé la petite Mariane. Aussi n'avait-elle aucune crainte d'être renvoyée de la maison : de là son franc parler, qui, sans cela, eût été de l'impertinence.

Cette ingénieuse explication doit, à mon avis, être acceptée par toutes les actrices qui joueront Dorine, elle justifie cette brave fille du reproche que lui adresse Mme Pernelle « de se mêler de donner son avis sur tout » . Comment expliquer autrement son langage dru et hardi, ses libertés provocantes vis-à-vis d'Orgon? » elles l'irritent, mais il les supporte ; cet

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homme féroce dans ses colères, qui met son fils à la porte de chez lui, n'en chasse pas Donne : c'est qu'il connaît son dévouement, c'est qu'il en a eu des preuves, qu'elle possède quelques-uns de ses secrets, c'est qu'elle est invincible, et que, respectant Elmire, Géante, et tout ce qui est respectable dans la maison, Donne peut s'acharner à Orgon, dans son intérêt, lutter avec lui d'entêtement, ne point lâcher prise, et défendre pied à pied Mariane qu'elle sait aimer mieux que lui.

Le rôle de Dorine demande beaucoup d'intelligence, de franchise, de naturel et de comique : c'est le maître rôle de l'emploi des soubrettes ; les jeunes actrices doivent sans doute s'y appliquer de bonne heure, mais une longue pratique du rôle et l'expérience du théâtre pourront seules leur donner la qualité qu'il réclame avant tout : l'autorité.

CLEANTE

Le rôle de Géante, a dit Sainte-Beuve, est la contre-partie de celui du Tartuffe, un contrepoids. Cléante nous figure l'honnête homme de la pièce, le représentant de la morale des honnêtes gens dans la perfection, de la morale du juste milieu... Cléante se tient en dehors des dévots ; il se contente d'approuver les vrais, il les honore ; il flétrit les faux... il nous rend Thomme du monde comme Louis XIV le voulait dès ce temps-là. Il a un fonds de religion, ce qu'il en faut. Pas trop n'en faut, comme dit la chanson '.

Cléante est le type de ces rôles qu'au théâtre on appelle les Raisonneurs ; il demande une grande perfection de diction, mais il demande aussi à être joué dans le caractère si bien défini par les lignes que je viens de citer. Que le comédien évite le reproche que Cailhava fait au Cléante de son temps, d'adresser au parterre, comme une sorte de morceau détaché, les deux magnifiques couplets du premier acte sur la véritable

' Port Royal.

3o NOTES SUR TARTUFFE

et sur la fausse dévotion : c'est à Orgon que ce discours s'adresse et, si élevé que soit le langage de Cléante, il ne doit jamais sortir de la juste nature et cesser de se montrer, comme le vrai dévot dont il fait l'éloge, humain et imitable.

VALÈRE

Valére est un homme de Cour ; son rôle est élégant, passionné, et de beaucoup de distinction.

DAMIS

Le rôle de Damis est celui d'un étourdi, emporté, bouillant, et qui croit « en vrai jeune homme » que la violence suffit à avoir raison de Tartuffe. La dévotion outrée du fourbe, ses censures hypocrites l'irritent avant qu'on ne l'ait démasqué, et le poussent à l'espionnage ; mais que l'acteur n'oublie pas que les vivacités et les impatiences de Damis ne doivent donner qu'une impression comique.

Mme PERNELLE

L'entêtement, la prévention, la bigoterie sont le fond du caractère de Mme Pernelle ; sa charité n'est rien moins qu'édifiante, ses colères la rendent insociable, son intempérance de langue va jusqu'à l'injure, elle martyrise ses enfants et soufflette la pauvre Flipote qui a soin d'elle. Mais sa violence passionnée doit amuser les spectateurs : que l'actrice ne l'oublie pas.

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