CLÉANTE, ORGON
(Ils entrent du fond. Orgon entre le premier.) CLÉANTE, suivant Orgon.
Où voulez-vous courir ?
ORGON, désespéré.
Las ! que sais-je ?
CLÉANTE, calme, pour essayer de le calmer :
Il me semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.
ORGON, ne pouvant calmer son agitation:
Cette cassette-là me trouble entièrement ; Plus que le reste encore elle me désespère.
CLÉANTE, question inquiète.
Cette cassette est donc un important mystère ?
ORGON, un peu précipité, mais d'un ton de révélation.
C'est un dépôt — qu'Argas — cet ami que je plains, Lui-même — en grand secret — m'a mis entre les mains. Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire; Et ce sont des papiers, — à ce qu'il m'a pu dire, Où sa vie — et ses biens — se trouvent attachés.
CLEANTE, étonnement où se sent le reproche :
Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ?
ORGON, s'excusant :
Ce fut par un motif de cas de conscience.
(Se reprochant sa confiance et sa simplicité.)
J'allai droit à mon traître — en faire confidence ; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder,
(Indiquant par le ton la subtilité et la malice du raisonnement de Tartuffe sur les restrictions mentales qu'il lui conseillait.)
Afin que, — pour nier — en cas de quelque enquête, J'eusse — d'un faux fuyant — la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments — contre la vérité.
CLËANTE, mécontent ;
Vous voilà mal, au moins — si j'en crois l'apparence ; Et la donation — et cette confidence, Sont — à vous en parler selon mon sentiment, Des démarches, par vous, faites légèrement.
(Plus inquiet.)
On peut vous mener loin avec de pareils gages : Et, cet homme — sur vous — ayant ces avantages, Le pousser — est encor grande imprudence à vous, Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
ORGON, avec amertume :
Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante, Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
(S'attendrissant.)
Et moi, — qui l'ai reçu gueusant — et n'ayant rien !.. :
(Changeant de ton, passant à une colère immodérée.)
C'en est fait, — je renonce à tous les gens de bien ;
J'en aurai désormais une horreur effroyable,
Et m'en vais devenir pour eux... — pire qu un diable !
CLÊANTE, plus rassis.
Hé bien ! — Ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre ;
Et toujours — d'un excès — vous vous jetez dans l'autre.
Vous voyez votre erreur, — et vous avez connu
Que par un zèle feint vous étiez prévenu.
Mais, — pour vous corriger, — quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
Et, — qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien,
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
(Avec un peu de force.)
Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec audace Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,
Vous voulez — que partout — on soit fait comme lui, Et qu' aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ?
(Changement de ton ; avec sagesse :)
Laisse^ aux libertins ces sottes conséquences; Démêle^ la vertu d'avec ses apparences, Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, Et soyez, pour cela, dans le milieu qu'il faut. Gardez-vous, — s'il se peut, — d 'honorer l'imposture : Mais au vrai %èle aussi n'allez pas faire injure; Et, s'il vous faut tomber dans une extrémité, Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Cléante reproduit ici ce qu'il a déjà dit à son interlocuteur dans la scène vi du premier acte. On sait quelles étaient les raisons de Molière pour essayer de désarmer les censures que l'on faisait de sa pièce, et pour insister sur la différence qu'il entendait établir entre la vraie et la fausse dévotion ; aujourd'hui ces raisons n'existent plus, et c'est ce qui peut justifier la coupure de huit vers pratiquée depuis longtemps au théâtre dans ce couplet, et qui consiste à passer du deuxième vers :
« Vous ne garde% en rien les doux tempéraments »
au onzième :
« Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec audace. »