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SCÈNE III

DORINE, DAMIS, CLÉANTE, M«e PERNELLE, ORGON, ELMIRE, MARIANE

Tous les personnages entrent du fond ; Cléante et Orgon font un mouvement comme pour aller au-devant de Mme Pernelle. Damis passe au n° 2.

MADAME PERNELLE, un peu vive.

Qu'est-ce ? J'apprends ici de terribles mystères !

ORGON, avec affliction.

Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,

(Amer.)

Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.

(Récapitulation, émue d'abord.)

Je recueille avec zèle un homme en sa misère, Je le loge — et le tiens comme mon propre frère ;

(Accentuant.)

De bienfaits — chaque jour — il est par moi chargé,

(Graduant, avec force.)

Je lui donne ma fille — et tout le bien que fai :

(Ramenant la voix avec une indignation concentrée.)

Et dans le même temps, — le perfide, — l'infâme Tente le noir dessein — de suborner ma femme !

(Continuant dans un mouvement passionné, convaincu que sa mère va partager son exaltation :)

Et, non content encor de ses lâches essais,

Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,

Et veut, — à ma ruine, — user des avantages

Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages,

Me chasser de mes biens — où je l'ai transféré,

Et me réduire au point d'où je l'ai retiré !

Pour être juste, l'inflexion finale de ce couplet doit équivaloir aux mots : Hein ! qu'en dites-vous ?

DORINE

Le pauvre homme !

Ce n'est pas en aparté que cette réplique est indiquée ; elle s'adresse à Orgon ; l'ironie est cruelle, et M. Auger a peut-être eu raison de la critiquer. Elle peut cependant ne prendre que le caractère d'une leçon, si elle est donnée avec quelque tristesse, Dorine semblant dire alors à son maître : Voilà pourtant celui dont vous disiez : le pauvre homme ! Cette intention me semble d'accord avec celle que Dorine doit avoir un peu plus loin sur ces deux vers :

« Juste retour, Monsieur, des choses a" 'ici-bas ! Fous ne vouliez pas croire, et Von ne vous croit pas.

MADAME PERNELLE

Elle a écouté sans broncher tout ce que son fils vient de lui dire ; et, après un petit silence dont l'intention est de donner plus d'importance à ce qu'elle va dire, elle répond, non pas avec le ton de quelqu'un qui conteste ou qui réfute, mais comme une femme qui affirme un fait qu'elle tient pour la vérité :

Mon fils, — Je ne puis du tout croire Qu'il ait voulu commettre une action si noire.

ORGON, étonné.

Comment !

MADAME PERNELLE, axiome en forme de leçon :

Les gens de bien sont enviés toujours.

ORGON, ne comprenant pas la pensée de sa mère :

Que voulez-vous donc dire avec votre discours, Ma mère ?

MADAME PERNELLE, agressive, et dans un ton de reproche:

Que chez vous — on vit d'étrange sorte, Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.

ORGON, comprenant de moins en moins :

Qu'a cette haine à faire avec ce que l'on dit ?

.MADAME PERNELLE, prêcheuse :

Je vous l'ai dit cent fois — quand vous étiez petit.

(Plus sentencieuse.)

La vertu — dans le monde — est toujours poursuivie. Les envieux mourront, — mais non jamais l'envie.

ORGON, commençant à perdre patience :

Mais, que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?

MADAME PERNELLE, haussant les épaules.

On vous aura forgé cent sots contes de lui.

ORGON

L'incrédulité de Mme Pernelle ne s'enveloppe plus dans des sentences; elle l'exprime enfin clairement, et son fils, dont le ton s'élève, s'en irrite :

Je vous ai dit déjà que / ai vu tout moi-même.

MADAME PERNELLE, malignement.

Des esprits médisants la malice est extrême.

ORGON, s'animant de plus en plus :

Vous me feriez damner, — ma mère.

(Accentuant.)

Je vous di Que fai vu, — de mes yeux, un crime si hardi.

MADAME PERNELLE, suivant son idée, sans écouter ce que lui dit son fils, et d'un ton un peu venimeux :

Les langues ont toujours du venin à répandre,

Et rien — n'est ici-bas — qui s'en puisse défendre.

ORGON

L'obstination de sa mère va faire perdre à Orgon le respect qu'il lui doit, et son premier vers veut lui faire entendre qu'elle radote :

C'est tenir un propos de sens bien dépourvu.

(Eclatant.)

Je l'ai vu, — dis-je, — vu, — de mes propres yeux VU, Ce — qu'on — appelle — VU.

(Changement de voix ; abandonnant le cri, sans abandonner sa colère.)

Faut-il vous le rebattre Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?

A1ADAME PERNELLE

Les cris d'Orgon n'émeuvent pas Mme Pernelle; c'est sans élever la voix, et d'un petit ton obstiné qu'elle répond à son fils :

Mon Dieu !... le plus souvent l'apparence déçoit: Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

ORGON, rugissement intérieur.

J'enrage !

MADAME PERNELLE, continuant à catéchiser.

Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.

ORGON, avec indignation.

Je dois interpréter à charitable soin Le désir — d'embrasser ma femme!

MADAME PERNELLE, entêtement bien prononcé.

Il est besoin Pour accuser les gens — d'avoir de justes causes, Et vous deviez attendre — à vous voir sur — des choses.

ORGON, exaspéré.

Hé ! diantre ! — le moyen de m'en assurer mieux ?

Je devais donc, — ma mère, (borjdeiuî) attendre qu'à mes yeux

Il eut... ?

(Se sentant tout prés d'extravaguer et ressaisissant sa raison.)

Vous me feriez dire quelque sottise.

MADAME PERNELLE, opiniâtre et opposant un flegme incrédule aux emportements et aux affirmations de son fils.

Enfin, d'un trop pur ^êle on voit son âme éprise; Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit Ou il ait voulu tenter les choses que l'on dit.

ORGON, avec violence.

Allez !...

(Se reprenant subitement, sentant l'inutilité de la lutte, et achevant dans une détente de la voix ce qui lui reste à dire.)

Je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, Ce que je vous dirais, tant je suis en colère !

20o NOTES SUR TARTUFFE

DO RI NE, à Orgon. — Réflexion non moqueuse, mais philosophiquement triste.

Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas.

Vous ne vouliez point croire — et l'on ne vous croit pas.

CLËANTE, avec un peu de mouvement.

Nous perdons des moments en bagatelles pures Qu'il faudrait employer à prendre des mesures. Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.

DAMIS, vivement.

Quoi ! son effronterie irait jusqu'à ce point ?...

ELMIRE, cherchant à se rassurer elle-même :

Pour moi, — je ne crois pas cette instance possible, Et son ingratitude est ici trop visible.

CLËANTE, très affirmatif.

Ne vous y fiez pas; — il aura des ressorts

Pour donner — contre vous — raison à ses efforts;

Et, — sur moins que cela, — le poids d'une cabale

Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.

— Je vous le dis encore : — armé de ce qu'il a,

Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.

ORGON, convenant de son imprudence.

Il est vrai; — mais qu'y faire ?

(Sentant un regain de colère.)

A l'orgueil de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître.

CLEANTE, hasardant un avis qui n'a pas grande chance, il le sent, d'être accueilli.

Je voudrais de bon cœur qu'on pût, — entre vous deux, De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.

ELMIRE, avec mécontentement.

Si j'avais su — qu'en main — il a de telles armes, Je n'aurais pas donné matière à tant d'alarmes ; Et mes...

ORGON, apercevant Loyal, qui vient d'entrer et qui dans une attitude assez humble regarde de côtés et d'autres. — D'un ton ennuyé.

Que veut cet homme ? — Allez tôt le savoir !

(Avec humeur.)

Je suis bien en état que l'on me vienne voir !

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