‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 35 sur 43 · LOYAL · texte numérisé non relu

LOYAL

Il ne cède point au mouvement que Dorme fait pour le congédier ; du ton le plus doux :

Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ;

(Mystérieux et affectueusement.)

Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

DORINE

Votre nom ?

MONSIEUR LOYAL, presque à mi-voix, se réservant le plaisir d'annoncer une bonne nouvelle :

Dites-lui seulement que je vien Delà part de monsieur Tartuffe — pour son bien.

DORINE, descendant auprès d'Orgon, et rapidement et à voix un peu couverte :

C'est un homme qui vient, avec douce manière, De la part de monsieur Tartuffe, — pour affaire Dont vous serez, dit-il, bien aise.

CLËANTE, à Orgou.

Il vous faut voir Ce que c'est que cet homme — et ce qu'il peut vouloir.

ORGON, à Géante, plus satisfait que fâché.

Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :

(D'un ton devenu assoupli.)

Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?

CLÉANTE, conseil précis, mais affectueux.

Votre ressentiment ne doit point éclater,

Et — s'il parle d'accord, — il le faut écouter.

(Orgon fait un signe à Dorine, qui immédiatement engage M. Loyal à descendre en scène.)

MONSIEUR LOYAL, s'avançant, le chapeau très bas, accent cénobitique.

Salut, Monsieur. — Le Ciel — perde qui vous veut nuire, Et vous soit favorable — autant que je désire.

ORGON, basa Géante.

Ce doux début s'accorde avec mon jugement, Et présage déjà quelque accommodement.

MONSIEUR LOYAL, du même ton.

Toute votre maison m'a toujours été chère, Et j'étais serviteur de monsieur votre père.

(L'attention de Mme Pernelle est éveillée sur ce dire de M. Loyal ; un geste de sa part indique qu'elle ne le reconnaît pas — intention à rendre très discrètement.)

ORGON, très poli.

Monsieur, — j'ai grande honte, — et demande pardon D'être sans vous connaître, — et savoir votre nom.

MONSIEUR LOYAL, toujours doux et câlin.

Je m'appelle Loyal, — natif de Normandie, Et suis huissier à verge, — en dépit de l'envie.

(Sur renonciation du titre d'huissier, un léger mouvement parmi les personnages.)

J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur D'en exercer la charge, avec beaucoup d'honneur ;

(De plus en plus respectueux.)

Et je vous viens, Monsieur, — avec voire licence,

(Changement léger de la voix — prenant le ton de récitation de la formule habituelle des exploits.)

Signifier l'exploit de certaine ordonnance...

ORGON, désabusé, et avec véhémence.

Quoi ! vous êtes ici...

MONSIEUR LOYAL, le calmant.

Monsieur, sans passion.

Ce nest rien — seulement qu'une sommation, — Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors — et faire place à d'autres, Sans délai ni remise — ainsi que besoin est.

(La stupéfaction de chacun augmente et se manifeste suivant le caractère particulier des personnages à chaque membre de phrase de l'huissier.)

ORGON, élan furieux.

Moi !... Sortir de céans ?

MONSIEUR LOYAL, calme, et très doux.

Oui, monsieur, s'il vous plaît.

La maison, — à présent, — comme savez de reste, Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.

(Orgon, effaré, regarde Loyal, l'écoute, et reste sans voix.)

De vos biens désormais il est maître et seigneur En vertu d'un contrat,

(Frappant sur un sac pendu à sa ceinture.)

duquel je suis porteur :

(Insistant.)

// est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.

DAMIS, à M. Loyal, colère mal contenue.

Certes, — cette impudence est grande, — et je l'admire!

MONSIEUR LOYAL, à Damis se défendant — d'un ton assez ferme.

Monsieur, — je ne dois point avoir affaire à vous.

(Montrant Orgon qui est accablé.)

C'est à Monsieur :

(Revenant à son ton caressant.)

Il est et raisonnable — et doux, Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office Pour se vouloir du tout opposer à justice.

ORGON, n'accepte pas l'insinuation complimenteuse de Loyal, et veut répliquer.

Mais...

2o6 NOTES SUR TARTUFFE

MONSIEUR LOYAL ne le laisse pas parler, et poursuit avec une certaine chaleur comique :

Oui, Monsieur, je sais que, — pour un million, Vous ne voudriez pas faire rébellion ; Et que vous souffrirez, en honnête personne,

(Mettant son pince-nez, s'agenouillant pour écrire sur son genou, et modifiant sa voix, ramenée à un ton tranquille.)

Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne1.

DAMIS, avec une menace montante qui promet d'être suivie d'effet.

Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, Monsieur l'huissier à verge, — attirer le bâton.

Page 1