ACTE II, SCÈNE Vî
V A L s A I N , indifféremment.
On le dit , je le crois 5 Mais cela suffit-il pour diriger un choix?
M'"^ GERCOUR.
îf on. Mais....
VALSAIN, appuyant.
La calomnie est une rude épreuve : Je puis vous eu donner encore une autre preuve. Votre mari , madame , a confiance en moi , Entière confiance ; il me la doit, je croi. Son âge , ses bienfaits , son amitié sincère , Lui donnent sur mon cœur tous les titres d'un père. Cependant , je vous vois rarement ; et pourquoi ?
(Suspendant un peu son de'bit. )
C'est qu'il m'est revenu.... qu'on me soupçonnait, moi.... Moi, l'ami de Gercour.... j'ose dire le vôtre, D'être l'amant de l'une, et — coupable envers l'autre. Vous dirai-je combien de discours conlrouvés
M°". GERCOUR.
Mais ces bruits jusqu'à moi ne sont pas arrivés.
VAL s AIN.
J'ai cessé de vous voir, ils sont lombes d'eux-mêmes ;
Mais j'ai pensé souvent à quels chagrins extrêmes
Vous aurait exposée un bruit injurieux ,
Si je n'eusse , sur vous n'osant lever les yeux ,
Henoncé quelque temps à vous voir dans le monde.
Des hommes quelle que soit la malice profonde,
Encore leur faut-il des motifs apparens
Pour leur donner le droit d'être à leur gré médians.
Florville entre chez vous, et sur-le-champ Florville
Passe pour votre amant. Il serait inutile
De vouloir faire entendre aux calomniateurs ,
(^u'un jeiuie écervelé , sans conduite , et sans moeurs ,
ÎS'e peut , en aucuns cas , à votre confiance
Avoir le moindre droit.
M-""-. GERCOUR.
Sans blesser la décence , Ne puis- je voir personne ?
VALSAIN, avec profondeur et amahilitc.
Il VOUS faut un ami Sage, et dans la vertu dès long-temps aifermi ;
Le TaHu-ffe de Mœurs. 5
Dont la moralité soit connue, assurée; Pour qui vous ne cessiez jamais d'être sacrée.
M'"^ GERCOUR.
Ah ! vous avez raison.
V A L s A I N , toujours du ton le plus aimaLle.
Voilà le vrai bonheur ; Mais il n'existe pas avec le déshonneur. Il faut donc nous soustraire aux propos de l'envie, Aux rapports indiscrets qui tourmentent la vie. Vous ne pouvez douter à quel point votre honneur M'est cher, m'est précieux : vous savez que mon cœur Aime encor la vertu plus que ma tendre amie.
(Il lui prend la main. )
Evitons , croyez-moi , les regards de Julie.
Vous savez ce que peut un cœur jaloux , méchant....
Pour moi, je la fuirai.... Que mon appartement....
(Adoucissant sa voix.) ( 11 s'apperçoil que ce mot blesse.)
Que ma bibliothèque....
M"^ GERCOUR.
O ciel ! qu'osez-vous dire .^
YALSAIN, vivement, et s'échauffant encore par degrés.
Mais , si vous y venez , c'est pour causer et lire.
On ne peut pas chez vous cultiver l'amitié ,
Sans courir le danger d'être calomnié.
Chez moi , nous échappons aux langues médisantes ;
Tranquilles , nous ferons des lectures charmantes.
Vous n'avez jamais lu Socrate , ni Platon,
La Bruyère , Rousseau , Montaigne , ni Charron :
Vous croyez , j'en suis sûr^ leur morale bien triste :
A votre âge , on frémit au nom de moraliste :
Quelle erreur est la vôtre ! Ah ! pour notre bonheur,
Ce sont des amis vrais qui nous parlent du cœur.
Et puis, je sais combien votre âme est charitable:
J'attends chez moi , ce soir , un vieillard respectable ,
Bien malheureux, bien fait pour vous toucher, je croi.
D'une bonne action je voudrais avec moi
Vous faire partager....