ACTE I, SCÈNE VI
Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes, Et près de tous ce sont des sots que tous les hommes.
CLÉANTE
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir cliez moi n'est pas tout retiré ;
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence .
Et comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévols.
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
Qne la sainte ferveur d'un véritable zèle.
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue, à leur gré.
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise.
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune,
Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour.
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artiflces,
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment,
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des arme» qu'on révère,
Et que leur passioB, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré. De ce faux caractère on en voit trop paraître, Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemple glorieux. Regardez Ariston, regardez Périandre, """S^Oronte, Alcidamas, Polydore, Clytandra^- Ce titre par aucun ne leur est débattu ; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu. On ne voit point en eux ce faste insupportable , ^Et leur dévoiion est humaine, est trai table. Ils ne censurent point toutes nos actions; Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nAtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre; On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnemeot ; Ils attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même; Voilà mes gens; voilà comme il en faut user; Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modela. C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ; Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
ORGON
Monsieur mon cher beau-frère, avez-voas tout dît?