ACTE I, SCÈNE VI
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence, et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
Il me voulait toujours en rendre une partie :
a C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié ;
Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fît retirer.
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer :
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême-;^::^
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi sjx fois il s'en montre jaloux»^ .
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle ; Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE
Paibleu 1 vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi? Et que prétendez' vous que tout ce badinagc...2 ORGON.
Mon frère, ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché. Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché; Vous fous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils yeuleat que chacun soit aveugle comme eux. C'est être libertin que d'avoir de bons yeui ; [
Et qui n'adore pas de vaines simagrées i
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur, Je sais comme je oarle, et le ciel voit mon cœur. '
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots ainsi que de faux braves : Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruH, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimaces. Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage, Égaler l'artifice à la sincérité.
Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne. Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne? Les hommes, la plupart, sont étrangement faits, Bans la juste nature, on ne les voit jamais : '
La raison a pour eux des bornes trop petites, ,
En chaque caractère, ils passent ses limites; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. '
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère<^— - h ORGON. ^
Oui, vous êtes sans doute un docteur qu"on révère; ^ Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, ;