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Le Tartuffe

JjA comédie du Tartuffe est un des chefs-d'œuvre de notre littérature, et sa représentation un des grands événemens de notre histoire : à aucune autre époque, peutêtre, un poëte n'aurait eu assez de courage pour l'entreprendre, un roi assez de force pour la permettre; c'était peut-être même la seule du règne de Louis xiv où ce prince pût s'en déclarer le protecteur.

Livré à toutes les séductions de la puissance et de l'amour, il se plaisait à orner le trône des lauriers de la victoire et des palmes du génie; un grand talent flattait son orgueil, tous les succès étaient des fleurons de sa couronne; il semblait qu'ils fussent les siens; et, se faisant une auréole de toutes les renommées, déjà il disait : V État y cest moi.

Un homme tel que Molière devait lui appartenir : le prince jugea le poëte, et le poète jugea le roi. Louis ouvrit l'entrée de sa cour à l'auteur comique, comme s'il eût voulu lui fournir ses modèles , et s'associer ainsi à ses plus beaux ouvrages. De son côté, Molière, observateur pro-

fond, avait jugé qu'il avait besoin de flatter son maître pour avoir le droit de ne pas flatter son siècle : sous une minorité orageuse, il n'eût pas été libre d'exprimer une seule vérité, parce que chaque faction régnait à» son tour, et qu'elles étaient trop éphémères ou trop faibles pour supporter le ridicule. Obligées de soutenir les travers ou les vices du dernier valet qui porte leurs livrées, elles sont forcément intolérantes : aussi les temps des troubles civils- sont-ils les plus funestes pour l'art de la comédie. Le despotisme d'un seul est encore préférable : hors ses propres faiblesses, il est possible qu'il livre toutes les autres aux libertés de la scène, et qu'ayant autour de lui les modèles, il aime à s'amuser de la ressemblance. Mais rien n'est funeste à la comédie comme ces époques où il exista mille tyrans subalternes , qui forment une espèce d'assurance mutuelle en faveur du ridicule. La critique d'un travers, quel qu'il soit, est toujours une personnalité contre quelqu'un d'important dans .l'état ; ou , ce qu'il y a de pire, contre quelqu'un qui veut se donner de l'importance.

Ainsi, sous la minorité de Louis xiv, la comédie de mœurs ét^it impossible; les Frondeurs, malgré leur nom, n'auraient pas souffert le moindre trait qui pût les blesser, et ce mélange singulier du libertinage et de la révolte, du goût de tous les plaisirs et du déchaînement de toutes les passions, ces guerres à la fois sanglantes et frivoles, ces magistrats en épée, ces évêques en uuiforme, ces héroïnes de cour suivant tour à tour le quartier-général et la procession, ces beaux-esprits factieux improvisant des épigrammes au milieu des séditions, et des

madrigaux au milieu des champs de bataille; cette physionomie de la société variée à l'infini; ce jeu forcé de tous les caractères, ce déplacement de toutes les positions, ce contraste de toutes les habitudes eussent été interdits au peintre comique qui y aurait trouvé des sujets si nombreux de tableaux pour en composer la galerie des mœurs de son temps.

Après la mort de Mazarin les factions tombèrent -de lassitude et de mépris; tous les regards se tournèrent sur un jeune prince qui paraissait avec éclat sur la scène du monde; mais les mœurs ne changent pas aussi promptement que les institutions. Le long règne de Mazarin avait été» celui de la fausseté et de la débauche; une cour dissolue, une noblesse intrigante, un clergé sans mœurs, une bourgeoisie sans lumières, un peuple fanatique, tel était l'état de la société.

L'hypocrisie, ce fléau des pays civilisés, devait affliger une époque où il y avait si peu de morale, et où le prince voulait qu'on eût de la religion. On se fit dévot pour être plus aisément libertin; c'était une suite des mœurs de la Ligue et des désordres de la Fronde; ce vieux levain des troubles civils fermentait encore dans l'intérieur des familles, et les intrigans ou les fripons, sous le masque religieux, exploitaient aisément la créduhté publique.

Molière avait jeté un regard d'aigle sur les mœurs de son temps; il avait vu l'esprit de coterie succédant à l'esprit de faction; le génie de la Fronde passait de l'hôtel de Longueville à l'hôtel Rambouillet; les aventuriers de finances, les faiseurs de projets et les intrigans de tous

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genres , qui pullulent toujours à la suite des troubles civils et au commencement des nouveaux règnes, lui avaient tour à tour servi de modèle ; mais l'hypocrisie était le vice qui avait le plus exercé ses méditations, le plus enflanuné sa verve. Le philosophe et l'auteur comique, l'honnête homme et le poëte, voilà ce qu'on trouve dans l'auteur du Tartuffe : cet immortel ouvrage n'est pas seulement un monument pour les lettres, c'est un service rendu a l'humanité. Il fallait plus que du génie pour accomplir cette grande entreprise; il fallait un courage qui n'appartient qu'à ces âmes fortes que la calomnie n'effraie point , que les' persécutions même ne sauraient ébranler.

Ce n'était rien qu'attaquer les courtisans, les médecins, les précieuses, les charlatans et les libertins; mais les faux dévots! mais l'hypocrisie de religion! c'était déchaîner toutes les tempêtes, appeler tous les orages; c'était, dans une seule comédie, déclarer la guerre à toutes les passions et à tous les vices, déchirer le voile sous lequel ils se cachent, et les exposer dans leur odieuse nudité aux regards qu'ils fascinaient par les dehors d'une piété affectée et d'une austérité factice.

Molière ne se dissimula point les dangers qu'il allait courir; il connaissait ses ennemis, puisqu'il les avait peints; il savait mieux que personne de quoi étaient capables les héros de son Turtuffe : il pensa bien que les fourbes, blessés au vif, allaient crier à l'esprit fort, à l'athéisme; il les vit d'avance allumer le bûcher. Aussi ne brusqua-t-il point l'attaque avant d'avoir pris position. Il sentit qu'il devait se retrancher sous une puissante égide.

et résolut de faire passer la vérité par la cour pour la faire arriver à la ville/C'était beaucoup d'avoir pu tenter cet essai hardi sous les yeux de Louis xiv; lui avoir fait entendre une première ébauche du Tartuffe était déjà un premier succès : l'auteur plaçait en quelque sorte l'ouvrage sous la protection du roi; le fait seul de sa représentation à Versailles devenait une sauvegarde. L'occasion était heureuse, et Molière l'avait habilement choisie. Louis, brillant de jeunesse, commençait, à déployer cette royale magnificence au sein de laquelle il aimait à se montrer; tous les arts et tous les plaisirs accouraient à sa voix, et Versailles éblouissait la France de la magie de ses fêtes et de l'éclat de ses merveilles. Enivré de toutes les séductions de la gloire et de l'amour, le cœur du prince devait être disposé à l'indulgence, et Molière avait composé pour ces jours de délices la comédie de la Princesse (TÉlide, Ce fut au milieu de toutes les scènes héroïques et galantes de Vile enchantée , oîi le jeune roi paraissait lui-même sous l'armure de Roger, et s'abreuvait à longs traits des doux poisons de la flatterie et de la volupté , que le poète sollicita la permission de faire représenter les trois premiers actes d'une comédie qui n'était pas encore achevée, mais dont il désirait soumettre l'essai au jugement et à l'approbation du prince. Cette comédie, c'était le Tartuffe; l'apparition de ce chef-d'œuvre, à côté des froides allégories de Benserade et des insipides ballets du duc de Saint- Aignan, devait former un étrange contraste : le roi parut sérieux, et le visage des courtisans se rembrunit; les scènes les plus passionnées, les tableaux les plus capables d'enflammer les sens n'avaient scandalisé

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personne : un ouvrage où la vraie piété est mise en honneur, et la scélératesse dépouillée du manteau sacré dont elle s'affuble, parut le comble de l'audace. Plus il y a de dissolution dans les cours, plus on s'y montre délicat sur les matières religieuses : le Tartuffe n'aurait jamais été permis sous le cardinal Dubois. Au premier bruit de son apparition, quoiqu'il se fut pour ainsi dire glissé au milieu du tumulte des fêtes, ce fut un déchaînement général parmi tous les dévots; c'était l'abomination de la désolation; il n'y avait point de châtiment assez fort pour le téméraire qui avait joué les grimaciers religieux, et porté préjudice à leur sainte industrie.

Qu'on suppose maintenant que Molière n'ait pas su se rendre agréable à Louis xiv; non-seulement l'ouvrage, mais l'auteur lui-même étaient perdus pour la scène, et nous aurions plusieurs chefs-d'œuvre de moins. Toute la puissance d'un grand roi est à peine assez grande contre la colère des dévots ; et Louis, qui avait une volonté ferme et prompte, sentit que, pour protéger le Tartuffe y il fallait des précautions et du temps; « il défendit dès lors cette « comédie pour le public, jusqu'à ce qu'elle fût achevée et (c examinée par des gens capables d'en faire un juste dis- « cernement, et ajouta que, personnellement, il n'y trouer voit rien à dire^ »

Ainsi le roi faisait d'abord pencher la balance par le poids de sa propre opinion, tout en ménageant la susceptibilité des gens d'église et des vrais dévots. Pendant ce temps Molière achevait son ouvrage : prévoyant bien

I. Fêtes de Versailles, sixième journée et premier placet sur le Tartuffe,

SUR Lfe tARTUFFE.

tous les orages qui allaient fondre sur lui, il cherchait partout des protecteurs à son TaHuffe, et le roi lui-même l'aidait à en trouver, comme s'il eût senti que c'était dérober à son règne une belle part.de gloire que de le priver de l'apparition d'Un tel chef-d'œuvre.

Molièire, qui savait être courtisan pour avoir le droit de tout dire, avait d'ailleurs flatté l'amour-propre du prince de la manière la plus habile , en lui empruntant une des meilleures scènes de son ouvrage. Il l'avait presque associé à son succès; c'est à Louis xïr qu'appartient la première idée de la grande scène d'Orgott et de Dorine, et le poète ne manqua pas de le dire aux flatteurs empressés de lé répéter. En 1662, le roi était en Lorraine à la tête de son armée ; son ancien précepteur , l'évêque de Rhodes^ assistait au souper; Louis l'engagea à y prendre part : « Je ne ferai qu'une collation, répondit le prélat, « parce que c'est aujourd'hui vigile et jeûne. » Quand l'évêque fut sorti, Louis XIV, voyant ses courtisans sourire, voulut savoir pourquoi; alors ils lui racontèrent comment se nourrissait cet évêque, qui paraissait si scrupuleux, et qui n'était rieU moins qUe sobre. A chaque mets succulent qu'ils nommaient , le roi s'écriait : Le pauvre homme ! Molière était du voyage; il écoUta et il écrivit.

Les trois premiers actes du Tartuffe^ représentés à Ver- . sailles le 16 mai 1664^ le furent encore àVillers-Cotterets chez Monsieur j le, 24 septembre suivant, en présence du roi et de toute la famille royale. Enfin, le 29 novembre de la même année, on joua la pièce entière chez Monsieur le Prince y qui s'en déclara toujours le partisan le plus zélé. Mais la rage des Tartuffes et des Orgons ne se ralentissait

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point; des prêtres fanatiques vouaient aux flammes de l'enfer et l'ouvrage et l'auteur; les séides criaient de toutes parts au libertinage, à l'athéisme, et un curé de Paris lança sur la pièce et ses protecteurs tous les foudres de l'église. Ce fut alors que Molière présenta au roi un premier placet, où il sollicitait la permission de faire représenter son ouvrage en public; il invoquait cette faveur comme le seul moyen qu'il eût de répondre à ses ennemis; car il est à remarquer que sa comédie n'était pas connue de la plupart des gens qui la condamnaient au feu; les méchans y supposaient des abominations, sur lesquelles renchérissait encore la crédulité publique, et qui, s'exagérant sans cesse en passant de bouche en bouche, avaient fini par alarmer les gens de bonne foi et jusqu^aux hommes vraiment pieux. Pour justifier le Tartuffe y il fallait le produire. Le roi l'avait jugé sans reproche, il était donc intéressé lui-même à ce qu'il parût; après trois ans d'épreuve il en permit la représentation.

Mais ce n'était pas seulement dans la protection du roi que le poëte comique avait cherché des garanties; il avait dans le public un autre maître qu'il fallait se rendre favorable; avec ce coup d'oeil sûr qui embrassait tout, il s'était convaincu que l'appui du prince ne suffisait pas au succès d'une entreprise si hardie; il avait fait de son temps une étude assez profonde pour juger qu'il est des obstacles dont ne peut triompher le pouvoir le plus absolu, et que dans de graves circonstances les affections ou les goûts du monarque doivent céder à sa politique, parce que le seul moyen de dominer l'opinion, c'est presque toujours d'en respecter les scrupules.

Molière, pour fermer la bouche à ses ennemis qui l'accusaient d'être un esprit fort, un impie, un athée, reconnut qu'il devait faire une profession de foi solennelle de ses principes religieux; il voulut fermer la bouche à ses calomniateurs, et se préparer à la lutte terrible qu'il était sur le point de soutenir. Une heureuse occasion se présenta, et il la saisit avec une grande habileté : il n'appartient qu'aux hommes supérieurs de réunir le génie à l'esprit de conduite. Molière, destiné aux affaires du gouvernement, eût été aussi grand politique qu'il a été grand poète.

Une comédie espagnole de Tirso de Molina, intitulée El Combidado de Piedra^ venait d'être traduite en italien, et jouée à Paris avec beaucoup de succès. Presque tous les historiens de la vie de Molière et ses commentateurs prétendent que ce furent ses camarades qui, séduits par la vogue qu'avait obtenue le nouvel ouvrage, l'engagèrent à s'emparer de ce sujet, et qu'il ne céda qu'avec une extrême répugnance à leurs sollicitations.

Il est plus naturel de penser qu'il s'y rendit sans peine, et qu'il n'eut l'air de s'en défendre que pour ne pas compromettre la délicatesse de son goût; et, si dans le fait il avait peu de penchant pour un genre indigne de ses hautes conceptions comiques et de la pureté de son école, il n'était pas fâché de traduire sur la scène le libertin effronté qui se joue de toutes les lois divines et humaines, avant d'y exposer le libertin hypocrite qui invoque sans cesse le ciel pour satisfaire les plus honteuses passions.

Déclarer. la guerre aux esprits forts, montrer l'athée comme un vil scélérat et faire tomber sur sa tête la vengeance céleste, c'était se prémunir contre toutes les ac-

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cusations d'impiété dont Taccablâietlt les dévots depuis la première apparition du Tartuffe sur la scène royale de Versailles; mais Molière, dans une profession solennelle de ses vrais sentimens, n'était pas homme à reculer devant ses ennemis ; un acte de précautioti ne fUt poiut un acte de faiblesse; il attaqua les hypocrites dans l'ouVrage même où il semblait vouloir se prémunir contre leurs saintes fureurs; il ne fit pas seulement de son athée un franc scélérat, il en fît un faux dévot; et, tout en se couvrant d'Uûe égide sacrée pour repousser les traits de la calomnie^ il préparait l'attaque décisive et terrible qu'il devait porter dans ce chef-d'œuvre qui , après tant d'obstacles, allait enfin paraître au grand jour de la représentation.

Le cinquième acte du Festin de Pierre peut être, à juste titre, regardé comme un prologue du Tartuffe. Dom Juati, plus atroce peut-être, passe tout à coup de l'ostentation du blasphème à l'affectation de la piété la plus fervente. Qu'on médite bien les raisons qu'il donne à son valet Sganarelle de sa brusque conversion.

« La profession d'hypocrite a de merveilleux avantages; « c'est un art de qui l'imposture est toujours respectée, et, « quoiqu'on la découvre , on n'ose rten dire contre elle. « Tous les autres vices des hommes sont exposés à la cen- « sure^ et chacun a la liberté de les attaquer hautement; « mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, « ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une « impunité souveraine. On lie à force de grimaces une soft ciété étroite avec les gens du parti. Qui en choque un « se les attire tous sur les bras....

« C'est sous cet abri favorable que je veux mettre

« en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces « habitudes, mais j'aurai raison de me cacher, et me di- « vertirai à petit bruit. Que, si je viens à être découvert, je « verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute « ma cabale, et je serai défendu par elle envers et contre « tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément « tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des ac- « tions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai « bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura a choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et gar- « derai tout doucement une haine irréconciliable. Je serai « le vengeur de la vertu opprimée, et, sous ce prétexte (c commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai - « d'impiété, et saurai déchaîner contre eux de zélés indi»- « crets qui, sans connoissance de cause, crieront contre « eux, qui les accableront d'injures et les damneront hau- « ment de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut pro- « fiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit « s'accommode aux vices de son siècle. »

Certes, une pareille scène a été moins faite pour peindre Dom Juan que pour préparer le Tartuffe; on y voit percer le chagrin d'un honnête homme indigné des lâches cabales de ses ennemis, et l'on sent que, comme son Alceste, il a pour les méchans des haines 'vigoureuses.

Ce fut enfin le 5 août 1667 que Molière, usant de la permission qu'il avait obtenue du roi, donna la première représentation de cet ouvrage extraordinaire qui avait déjà fait tant de bruit, et qui était cfestiné à exciter encore tant de rumeur dans la république des lettres et dans le monde religieux et poUtique. La foule était grande, le succès

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surpassa encore les espérances de l'auteur : mais la cabale des dévots ne s'était pas endormie, elle mit en mouvement tous ses compères et toutes ses dupes ; elle trompa , elle calomnia si bien, enfin elle suscita un tel orage, que la nouvelle comédie fut défendue le lendemain, au moment où une multitude immense occupait déjà la salle. L'ordre était donné par le premier président Lamoignon. On a cité dans plusieurs vies de Molière, on a répété dans tous les recueils Sana un mot de ce grand poëte qui paraît dénué de toute vraisemblance; c'est une boutade qui pouvait échapper à -son humeur dans un petit cercle d'amis ou dans l'intimité d'une conversation particulière. Mais comnient supposer que Molière, homme grave et homme de cour, se soit permis de dire au public assemblé : « Nous nous proposions de vous donner ce soir la a seconde représentation de Tartuffe y mais M. le premier « président ne veut pas qu'on le joue. »

Il connaissait trop les convenances sociales, il entendait trop ses intérêts pour hasarder un méchant jeu de mots qui eût été justement blâmé, et qui était aussi indigne de son génie que de son caractère. C'était bien assez d'avoir affaire à tous les gens d'église, sans se brouiller avec tous les gens de robe.

Lamoignon était d'ailleurs le modèle des magistrats, le protecteur des lettres; ami de Boileau, il avait droit aux respects de Molière; et, si le premier président défendit le Tartuffe, il céda moins sans doute à sa conviction personnelle, qu'à ces cris impérieux d'une cabale que les hommes publics sont trop souvent exposés à prendre pour l'expression de l'opinion générale.

Si l'on se reporte à un temps où les pratiques superstitieuses exerçaient tant d'empire sur leis imaginations, à un temps où les traditions de la Ligue étaient si rapprochées, et où les saines idées philosophiques, concentrées dans les hautes capacités intellectuelles, n'étaient pas encore descendues jusqu'aux classes moyennes de la société, qui nous dit que Louis xiv lui-même, malgré l'éclatante protection qu'il accordait à Molière, n'eût pas cédé comme le premier président aux clameurs des dévots? Qui nous dit que sa politique n'eût pas imposé silence à ses goûts, à sa raison même? Une comédie, quelque admirable qu'elle soit, un chef-d'œuvre, peuvent-ils être mis en balance avec ce qu'on ne manque pas de représenter au souverain comme la tranquillité et peut-être le salut de l'état.

On s'étonne que Molière ait attendu l'absence du roi pour faire jouer le Tartufe; ce qu'on regarde comme une imprudence n'est-il pas au contraire le résultat d'un calcul très-sage ? et n'achève-t-il pas de prouver que Molière profitait, aussi bien dans la conduite de ses affaires que dans celle de ses ouvrages, de cette étude approfondie qu'il avait faite des hommes et du monde?

Peut-être Louis xiv à Versailles se serait cru forcé de défendre l'ouvrage; le roi ayant prononcé, il n'y avait plus de recours possible; mais Molière pouvait en appeler du premier président au monarque, et ce fut sa première pensée.

Deux acteurs, La Thorillière et La Grange, furent envoyés au camp devant Lille, où se trouvait alors le roi, pour lui présenter le deuxième placet qui se trouve im-

primé dans presque toutes les éditions des ouvrages de Molière. Le monarque ne leva pas la défense, mais il ne la confirma point; c'était déjà un grand succès. On put espérer dès lors que le Tartuffe ne serait pas perdu pour la scène.

Molière n'épargna ni peines ni soins pour la conservation d'un ouvrage dont il sentait tout le prix, et qui lui devenait d'autant plus cher qu'il lui avait causé plus de chagrins. L'intervention du monarque dans un dénouement impossible sans que son autorité fût mise en jeu amenait son éloge presque sans effort : ainsi le poëte sut concilier ce qu'il devait à l'art et ce qu'il devait au roi; il plaçait le génie sous l'égide du pouvoir, et, par un accord qui semblait impossible, il liait pour ainsi dire la circonstance à toute la durée de l'avenir. Les louanges de Louis xiv dans un chef-d'œuvre tel que le Tartuffe étaient le plus bel hommage qu'il fût possible d'élever à son nom. Le dénouement du Tartuffe restera debout à travers les vicissitudes des empires et les révolutions des âges. Une statue au milieu d'une place publique n'est qu'une louange froide et muette; elle attire à peine^ les regards d'une multitude inattentive, mais un ouvrage de théâtre captive un public qui se renouvelle de jour en jour; il excite au même moment sur vingt scènes diverses les transports de l'élite d'une nation; il échauffe, il électrise tous les cœurs : c'est une vivante apothéose. Un roi qui voyait au-delà des flatteries contemporaines, et qui, suivant la belle expression du poëte, aspirait à un monument plus durable que l'airain, n'y trouvait-il pas tout ce qui pouvait satisfaire son orgueil, et popula-

risçr sa renommée en éternisant sa gloire? Quelle jouissance plus enivrante et plus pure pour un cœur jaloux de» faveurs de la postérité que cet avenir d'applaudisseroens se perpétuant de génération en génération, que ce concert, que cet écho des louanges du même roi se répétant par tous les siècles et sous tous les règnes!

Le déi^ouement du Tartuffe consacre deux souvenirs glorieux pour Louis xiv; il rappelle que, s'il était l'ennemi dp la fraude, il était le protecteur dtr génie; en battant des mains, le public le remercie d'avoir flétri l'hypocrisie, et d'avoir honoré le talent; dans le prince qui permit le Tartuffe, il î^pplaudit encore le roi qui vengea Molière. Louis devina juste en lui prêtant son appui : la reconnaissance du poète a contribué à la grandeur du prince; leur gloire est à jamais confondue. Une politique élevée favorise toujours les Muses; les Muses ne sont pas ingrates, elles couvrent de splendeur et d'éclat les règnes de leurs protecteurs; elles entourent leur renommée d'une ci brillante auréole, qu'elle permet à peine aux regards éblouis d'apercevoir les fautes qui pourraient la ternir. Horace et Virgile, en célébrant les bienfaits de la vieillesse d'Auguste, ont jeté un voile de gloire sur les forfaits de la jeunesse d'Octave^ de même que Molière et I)espréaux çnt élevé la renommée du jeune monarque, protecteur des lettres et vainqueur de l'étranger, au-dessus des faiblesses du vieux roi ordonnant les dragonnades, et tournant, à la voix d'un prêtre, le fer de ses soldats contre la conscience de ses sujets.

Alors, n'en doutons pas, la comédie du Tartuffe n'eût pas vu le jour; Letellier aurait défendu au roi de la per-

NOTICE mettre, et Molière, qui jugeait si bien son temps, ne l'eût pas même essayée. Si le timide Racine fut disgracié pour d'insignifiantes représentations, quel sort n'eût pas été celui de Molière déclarant la guerre à l'hypocrisie religieuse quand elle cernait toutes les avenues du trône ! Il est donc heureux pour la scène française qu'il ait vécu dans les premières années de Louis xiv; c'est un bonheur non moins grand pour le monarque, car le siècle qui porte son nom eût perdu le plus beau fleuron de sa couronne littéraire.

Molière ne se contenta point de se réfugier sous l'égide royale pour résister à la cabale des dévots, il retrancha avec un soin minutieux tous les passages que pouvait envenimer la malveillance jalouse de ses ennemis, il en modifia, il en adoucit quelques autres; enfin, il fit aux hommes vraiment pieux tous les sacrifices capables d'apaiser jusqu'à leurs moindres scrupules.

Mais toutes les passions déchaînées venaient de se soulever à la fois; l'envie verse de toute part son fiel; la calomnie aiguise ses poignards; et l'amour-propre offensé, le plus implacable des ennemis, fait un appel à tous les ressentimens, et rallie toutes les haines. Les médecins, les précieuses, les marquis, tous les charlatans que Molière avait livrés à la risée publique, crient à la fois à l'impiété; les libertins, les athées sont devenus dévots, et la tourbe des auteurs jaloux s'est changée en une troupe de lévites armés pour les intérêts du ciel. Il en est ainsi dans tous les temps: les médiocrités, pour se venger du talent qui les accable , prennent toujours le masque de la passion dominante ; plus tard elles eussent dénoncé Molière comme

janséniste; aujourd'hui elles le traiteraient de séditieux ou de révolutionnaire.

C'est un recueil curieux que celui de tous les libelles qui furent alors publiés contre lui; on y trouve rassemblé tout ce que la haine peut enfanter de plus odieux, tout ce que la colère peut produire de plus cruel, et jamais on ne put s'écrier avec plus de raison :

Tantœ ne animis cœlestîhus iras.

On ne se contenta point d'attaquer la religion ou la morale du poète; on nia jusqu'à son talent; on le ravala au niveau des derniers bateleurs; enfin on l'abreuva de toutes les humiliations et de tous les dégoûts. Qui pourrait lire aujourd'hui une méchante pièce en un acte et en vers, intitulée ia Critique du Tartuffe? xm^kxdkAià parodie où le cynisme des expressions le dispute à l'indécence des personnages. L'auteur inconnu de cette diatribe met en scène Laurent ^ valet de Tartuffe, qui n'est nommé qu'une fois dans la pièce de Molière, mais qui n'y paraît point; et dans un tête-à-tête avec Lise, suivante de la maison, il travestit grossièrement la fameuse scène où l'hypocrite ose avouer à Elmire sa criminelle passion.

Pour donner une idée de la sévérité des mœurs de cette indigne cabale qui accusait le poëte comique d'insulter à la religion , il n'est peut-être pas hors de propos de citer quelques passages de cette scène; j'aurai soin de choisir je ne dis pas les plus décens, mais ceux qui sont le moins capables d'alarmer la pudeur- Laurent baise amoureusement la robe de la suivante, et dit comme Tartuffe :

NOTICE Ton étoffe est moelleuse.

LISE

En un pareil dessein , C'est mal suivre Tartuffe , il n'y met qu'une main.

LAURENT

Que ton collier est beau! les perles en sont grosses.

LISE

Je comprends ton projet.

LAURENT

Pourtant , je les crois fausses.

LISE

Tant mieux : je ne veux point te les laisser toucher ; Tu peux les voir de loin et sans en approcher.

LAURENT , la pressant viTement Je né puis voir de loin et suis court de visière.

LISE

Ne t'émancîpe pas , car ma main est légère.

La décence ne permet pas de pousser plus loin la citation; mais d'après le commencement de la scène on peut juger de la fin. Le style et l'action vont toujours en s'é-^ chauffant : tel est le bon goût, telle est la délicatesse de ces hommes qui reprochaient à Molière de prêcher l'impiété et le libertinage. Des plaisanteries ignobles, des équivoques grossières, voilà quelle fut et quelle est encore la manière d'écrire des cafards : ils ont l'esprit sec et la main pesante; au lieu de répandre le sel d'une critique piquante et légère, ils exhalent le venin d'une méchanceté acre et d'une haine cruelle ; inhabiles à lancer lé trait de l'épigràmme, ils soulèvent péniblement une lourde massue; quand ils veulent badiner avec grâce, ils assomment.

On n'imaginerait jamais comment le dévot parodiste

amène les reproches de plagiat qu'il fait à Molière. La suivante, repoussant les ardeurs de Laurent, lui dit comme Dorine à Tartuffe :

Je te verrais tout nu sans en être tentée.

LAUIl£]ST, se déshabillant.

Il le £aut éprouver. •

LISE , le retenant.

Il n'est pas besoin. Non. Quoi ! tu serais sujet à la tentation !

Un valet tel que toi de Pamour se consomme ! '

LAURENT

Àh! pour être valet y on rCen^estpas moins homme. LISE.

Ce vers est de Tartuffe^ et c'est piller l'auteur....

LAURENT

Bon , n'est-il pas permis de piller un voleur ? - Ce vers étant sorti du cerveau de Corneille, ' Le voler à mon tour n'est pas grande merveille.

LISE

11 aurait pris ce vers !

LAURENT

Ce n'est pas d'aujourd'hui Qu'il se sait enrichir des dépouilles d'antruL

Mais ce qui achèvera de peindre la secte, c'est cette autre scène où un des personnages examine l'action du Tartuffe sous le rapport moral; il soutient que Molière, en faisant arrêter l'hypocrite, a outragé la vertu, et qu'en

1. n ûiudrait se consume* Mais les tmrtuffes, comme dit Molière dans les Femmes Savantes, ne font pas seulement des solécismes en conduite, Ib lui reprochent cependant d'écrire d'une manière incorrecte.

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