Et pour être Romain on n'en est pas moins homme
{Sertorius.)
assurant le triomjphe d'Orgon, il a donné gain de cause au vice. Les injures des faux dévots ne vont guère sans la délation; il ne fallait pas seulement, pour assouvir leur vengeance, signaler Molière comme un ennemi de l'autel; il fallait encore le dénoncer comme un ennemi du trône. Voici de quelle manière le dévot calomniateur essaie de le prouver :
TartufFe ici nous en fkît foi.
En fidèle sujets îl va trouver son roi , Et l'instruit d'un secret qui le tire de peine : Mtis^ parce qu'il commence à nuire sur la scène , Pour Ven &ire sortir , cet auteur sans raison Fait commander au roi qu'on le mène en prison; Et, contre son devoir, quoi qu'Orgon ait pu faire. Et sachant ce secret , quoiqu'il ait su s'en taire , Qu'il ait blessé par-là l'auguste majesté , 11 triomphe, "bien loin d'en être inquiété.
Qu'importe à cet auteur d'élever l'injustice , Pourvu qu'heureusement son poème finisse.
Qu'une telle action est. bien digne de toi.
Et que tu connois mal le cœur d^'un si grand roi !
Ce n'est pas ici de la critique littéraire, c'est de la dénonciation bien caractérisée. Ainsi les tartuffes, en accusant Molière, prouvaient la vérité de ses portraits^ ils mettaient leurs noms au bas comme si on ne les eût pas suffisamment reconnus. Cette tactique des faux dévots n'a point changé; ils sanctifieraient aujourd'hui Tartuffe dénonçant son bienfaiteur, et livreraient comme non révélateur à la vindicte publique Orgon , qui fut toujours royaliste, mais qui n'a pas assez de dévouement pour dénoncer un de ses amis attaché au parti contraire.
Cependant le critique né veut pas avoir l'air trop par-
tial; il donne pour interlocuteur à Tennemi de Molière un personnage qui embrasse sa défense, mais il la prend d'une singulière façon. On en jugera par les vers suivans :
Je sais que c'est à tort qu'il a des envieux : Que diable, s'il pouvoît, ne feroit-il pas mieux? Et , quoiqu'il plaise à faux , en est-il moins louable ? Je sais qu'il fiaât des vers qui le rendent pendable ; C^ue tous ses incidens , chez lui tant rebattus , Sont nés en Italie et par lui revêtus ; Et , dans son cabinet , que sa muse en campagne ' Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne : Mais le siècle le soufiBre , et , malgré ma raison , Le pauvre honune ! pour moi , je signe son pardon.
Cette triste rapsodie, si pauvre de style et de raison, n'en fit pas moins pâmer de joie la tourbe des hypocrites; elle était colportée dans tous les salons comme un petit chef-d'œuvre; on s'extasiait sur chaque vers, on y découvrait sans cesse de nouvelles beautés. Son auteur reçut de publics hommages, on le proclama le vengeur de la religion et du goût, et un autre poète de la même cabale lui adressa une épître de félicitations où l'on remarque ce passage :
Molière platt assez , son génie est folâtre ;
Il a quelque talent pour le jeu du théâtre ;
Et , pour en bien parler , c'est un bouffon plaisant
Qui divertit le monde en le contrefaisant.
Ses grimaces souvent causent quelques surprises ,
Toutes ses pièces sont d'agréables sottises ;
11 est mauvais poëte et bon comédien ;
Il fait rire, et, de vrai , c'est tout ce qu'il fiaût bien.
Molière à son bonbeur doit tous ses avantages ;
C'est son bonheur qui foit le prix de ses ouvrages»
NOTICE
Je sais que le Tartine a passé son espoir , Que tout Paris en foule a couru pour le voir ; Maïs , avec tout cela , quand on Ta yu paroître , On l'a tant applaudi , faute de le connoître : Un si &meux succès ne lui fut jamais dii ; Et, s'il a réussi, c'est qu'on l'a défendu.
Ce ne fut pas seulement en détestables vers que la cabale exhala sa fureur; on vit éclore une multitude d'ouvrages, ou plutôt de libelles en vile prose contre le beau génie qui répandait un si vif éclat sur son siècle, et qui prenait une place si élevée sur le Parnasse français. Les hypocrites ne se trompèrent point sur l'intention qu'avait eue le poëte en faisant représenter le Festin de Pierre. Cette pièce fut le signal d'un déchaînement universel de ses ennemis, et la guerre de Tartuffe commença par l'attaque de Dom Juan.
Un sieur De Rochemont se distingua surtout dans cette guerre déloyale par la violence et la perfidie de sa critique. Dans les observations qu'il publia sur cette dernière pièce, il débutç avec le ton patelin et la fausse modération de ses pareils; mais il ne peut retenir long-temps la colère qui l'étouffé, et il se jette comme le tigre sur la proie qu'il veut dévorer.
« J'espère, dit-il, que Molière recevra ces observations « d'autant plus volontiers que la passion et l'intérêt n'y a ont point de part. Je n'ai pas le dessein de lui nuire, je a veux au contraire le servir. On n'en veujt point à sa « personne, mais à son athée; l^on ne porte point envie « à son gain ni à sa réputation; ce n'est pas un sentiment « particulier, c'est celui de tous les gens de bien, et il ne
<« doit pas trouver mauvais que l'on dé&nde publiquement <c les intérêts de Dieu qu'il attaque ouvertement, et qu'un « chrétien témoigne de la douleur en voyant le théâtre if révolté contre l'autel, la farce aux prises avec l'évangile ^ « un comédien qui se joue des mystères, et qui fait raillerie « de ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans la « religion.
« Il est vrai qu'il y a quelque chose de galant dans les « ouvrages de Molière, et je serois bien fâché de lui ravir « l'estime qu'il s'est acquise; il faut tomber d'accord que,^ « s'il réussit mal à la comédie, il a quelque talent pour la « farce; et, quoiqu'il n'ait ni les rencontres de Gauthierce Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la bra- <c voure du Capitan, ni la naïveté de Jodelet, ni la panse <c de Gros-Guillaume, ni la science du docteur, il ne laisse c( pas de plaire quelquefois et de divertir en son genre. IF « parle passablement françois; il traduit assez bien l'ita- « lien et ne copie pas mal les auteurs, car il ne se pique <c pas d'avoir le don de l'invention, ni le beau génie de la « poésie; ce qui fjlit rire en sa bouche fait souvent pitié <K sur le papier, et l'on peut dire que ses comédies ressem- « blent à ces' femmes qui font peur en déshabillé, et qui « ne laissent pas de plaire quand elles sont ajustées, ou à « ces petites tailles qui, ayant quitté leurs patins, ne sont <c plus qu'une partie d'elles-mêmes. Toutefois, on ne peut « dénier que Molière n'ait bien de l'adresse ou du bonce heur, de débiter avec tant de succès sa feusse monnoie « et de duper tout Paris avec de mauvaises pièces.
« Voilà en peu de mots ce que l'on peut dire de plus « obligeant et de plus avantageux pour Molière, y^
Auteurs qui vous plaignez de l'injustice de vos contemporains, qui vous récriez contre la partialité des critiques, consolez-vous! Voyez de quelle manière fut traité l'homme illustre que vous prenez pour modèle, et que, dans votre désespoir de le surpasser, vous seriez trop heureux d'atteindre : accuserez-vous encore les rigueurs de votre siècle? Et vous dont l'esprit de fection proscrit ou dénature les ouvrages, vous qu'on repousse du sanctuaire des lettres au nom des intérêts du trône, écrivains qui êtes chaque jour en butte à la haine des libelUstes ou à la colère des hypocrites de royalisme et de religion j écoutez ce qu'ils publiaient contre le grand poète auquel la postérité décerne d'unanimes couronnes.
« Si cet auteur n'eût joué que les précieuses, s'il n'en c( eût voulu qu'aux pourpoints et aux grands canons, il « ne mériteroit pas une censure publique et ne se seroit « pas assuré l'indignation de toutes les personnes de piété; « mais qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui « fait plaisanterie de la religion, qui tient école de liber- « tinage, et qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un <c maître et d'un valet de théâtre? Ce seroit trahir visiblece ment la cause du ciel dans une occasion oîi sa gloire est a ouvertement attaquée, où la foi est exposée aux insultes « d'un bouffon qui fait commerce de ses mystères et en « profane la sainteté , qui foudroyé et renverse tous les « fondemens de la religion à la face du Louvre , dans « la maison d'un prince chrétien , à la vue de tant de « sages magistrats et si zélés pour les intérêts de Dieu, « en dérision de tant de bons pasteurs que l'on fait a passer pour des tartuffes! Et c'est sous le règne du
a plus grand et du plus religieux monarque du monde! « Cependant que ce généreux prince occupe tous ses a soins à maintenir la religion , Molière travaille à la <c détruire; le roi abat les tempêtes de l'hérésie, et Mo- « lière élève des autels à l'impiété ; et , autant que la « vertu du prince s'efiforce d'établir dans le cœur de « ses sujets le culte du vrai Dieu par l'exemple de ses « actions, autant l'humeur libertine de Molière tâche d'en (( ruiner la créance dans leurs esprits par la licence de « ses ouvrages.
« Certes il faut avouer que Molière est lui-même un « tartuffe achevé et un véritable hypocrite. Si le véritable <c but de la comédie est de corriger les hommes en les di- « vertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les « faisant rire, de même que ces serpens dont les piqûres « mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux « qui en sont atteints. Organe du démon, il corrompt les (( mœurs, il tourne en ridicule le paradis et l'enfer, il dé- « crie la dévotion sous le nom d'hypocrisie, il prend Dieu « à partie et fait gloire de son impiété à la face de tout « un peuple. Après avoir répandu dans les âmes ces poi- (( sons funestes qui étouffent la pudeur et la honte, après « avoir pris soin de former des coquettes et de donner « aux filles des instructions dangereuses; après des écoles a fameuses d'impureté, il en a tenu d'autres pour le liberce tinage; et voyant qu'il choquoit toute la religion et que « tous les gens de bien lui seroient contraires, il a com- « posé son Tartuffe y et a voulu rendre les dévots des ridi- « cules ou des hypocrites. Certes, c'est bien à faire à Mô- « lière de parler de la dévotion avec laquelle il a si peu de
NOTICE
<c commerce y et qu'il n'a jamais connue ni par pratique ni « par théorie !
a Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve « contre la reUgion. Il sait que les choses défendues irri- (( tent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous « les devoirs de la piété; c'est ce qui lui fait porta:» avec « audace la main au sanctuaire, et il n'est point honteux « de lasser tous les jours la patience d'une grande reine a qui est continuellement en peine de Êdre réformer ou « supprimer ses ouvrages. »
Qui ne reconnaît à ces derniers mots 'la noirceur des tartuJBfes de dévotion? L'écrivain frénétique n'ose attaquer le roi, il commence même par en faire un pompeux éloge.' Mais est-il possible de se tromper à ces louanges guindées qui ne cachent que la mauvaise humeur du critique et ne sont qu'une censure détournée du monarque? Quelcpi'un pouvait-il ignorer qu'il s'était montré constamment le protecteur de Molière; que non-seulement il n'avait pas défendu Don Juan, mais qu'il avait fait jouer à sa cour les trois premiers actes du Tartuffe y qu'il avait assisté depuis à la représentation de la pièce tout entière, et qu'il n'y avait rien trouvé de blâmable?
Et cet appel à la piété de la reine-mère que la cabale représente conoime indignée de l'audace sacrilège de Molière, et comme souffrant en secret de l'appui que lui accorde le prince ; ce calcul perfide qui montre le fils en opposition avec la mère, qui reproche à l'un une comr plaisance coupable aux yeux du ciel et des hommes, qui représente l'autre faisant vainement entendre une voix fervente et pieuse, et obligée d'étouffer les scrupules de
sa conscience, n'adièvent-ils pas de dévoiler la méchan» ceté atroce et profonde de ces hypocrites qui enfoncent saintement le poignard dans les cœurs?
Écoutez leurs fastueuses protestations, ils se donnent comme les soutiens les plus fermes des pouvoirs de la terre ; mais, dès qu'ils ne trouvent pas leurs passions sur le trône, ils l'environnent de soupçons et de haines; ils cherchent un appui dans les personnes royales qui l'entourent. S'ils ne dominent pas la vieillesse des monarques, ils soufflent le feu de l'ambition dans le cœur des jeunes princes impatiens du sceptre; ou si un jeime roi s'affranchit de leur tutelle, ils lui opposent un frère dont ils font partout retentir les louanges, et qu'ils affectent de signaler à la piété des fidèles et à l'amour des peuples; enfin, pour fonder leur empire, leur politique implacable et jalouse jette la division dans la famille des rois comme dans la famille des plus obscurs citoyens.
Mais bientôt le critique fiiribond revient à la charge avec une nouvelle violence, à propos de la représentation du Festin de Pierre. Veut-on connaître le secret de tant de haines, il va lui-même nous l'apprendre.
« Auguste fit mourir un bouffon qui avoit fait raillerie « de Jupiter, et défendit aux femmes d'assister à ses co- « médies, plus modestes que celles de Molière. Théodose « condamna aux bêtes des farceurs qui tournoient en déc( rision les cérémonies , et néanmoins cela n'approche « point de l'emportement de Molière. Il devroit enfin ren- « trer en lui-même, et considérer qu'il est très-dangereux « de se jouer à Dieu, que l'impiété ne demeure jamais « impunie, et que, si elle édiappe quelquefois aux feux de
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a la terre, elle ne peut éviter ceux du ciel. Il ne doit pas « abuser de la bonté d'un grand prince, ni de la piété « d'une reine si religieuse à qui il est à charge et dont il injait gloire de choquer le sentiment. Von sait quHl se « vante hautement qu'il fera paroître son Tartuffe d'une ii façon ou d^ autre , et que le déplaisir que cette grande « reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son <c esprit ni mettre des bornes à son insolence. Mais s'il lui a restoit encore quelque ombre de pudeur, ne lui seroit-il « pas fâcheux d'être en butte à tous les gens de bien, de « passer pour un libertin dans l'esprit de tous les prédi- « cateurs et d'entendre toutes les langues que le saint es- <( prit anime condamner publiquement son blasphème; ce et enfin je ne crois pas faire un jugement téméraire « d'avancer qu'il n'y a point d'homme si peu éclairé des « lumières de la foi qui , sachant ce que contient cette « pièce, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la m jouer y isoit capable de la participation des sacremens, « qu'il puisse être reçu à pénitence sans une réparation puce blique, ni même qu'il soit digne de l'entrée de l'église, (( après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre « les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges. »
Certes jamais la rage n'a inspiré des phrases aussi atroces. Il ne suffit pas à l'implacable dévot d'appeler sur Molière la colère du pouvoir et la vengeance du ciel; il cite avec complaisance d'anciens supplices et semble les trouver encore trop doux; il parle de cet auteur comique que Théodose avait condamné aux bêtes féroces. En lisant de pareils écrits, on voit que Molière y fut aussi livré; mais un dernier trait montrera à quelle impudeur, à quel
emportement peuvent s'abandonner les hommes qui font métier de dévotion.
A la prière de Louis xiv, le légat avait lu attentivement la comédie du Tartuffe , et ce prélat avait pensé qu'elle ne blessait en rien ni les lois de Dieu, ni les lois de l'église; mais le sentiment qu'il en porta fut loin d'éteindre les fureurs de la cabale, elles se tournèrent contre lui-même; et, ainsi que nous avons vu quelquefois les hypocrites de royalisme se faire plus monarchistes que le monarque, les hypocrites de religion se montrèrent alors plus religieux que l'envoyé du pape. Us auraient damné le Saint-Père lui-même s'il n'eût pas jugé le Tartuffe digne des flammes de l'enfer, et auraient nié jusqu'à l'infaillibilité des saints conciles, s'ils n'y eussent rien trouvé que d'orthodoxe.
« Où qjL serions-nous, s'écrie l'auteur, si Molière vou- « loit faire des versions de tous les mauvais livres étran- « gers ; de même qu'un homme qui se noie se prend à <c tout, il ne se soucie pas de mettre en compromis l'hon- « neur de l'église pour se sauver, et il semble, à l'entendre, a qu'il ait un bref particulier du pape pour jouer des « pièces ridicules, et que M. le légat ne soit venu en « France que pour leur donner son approbation.yi
On pense bien que cette diatribe, tombée aujourd'hui dans un oubli profond, fut reçue avec de grands applaudissemens de toute la cabale; il m'a paru utile, sous plus d'un rapport, d'en faire revivre les principaux passages. Les gens de lettres y trouveront plus d'une fois de quoi se consoler des dégoûts qu'ils éprouvent. Les observateurs qui aiment à comparer les époques ne la liront pas sans
NOTICE
pro^t, et peut-être les nouveaux tartuffes ne me sauront pas eux-mêmes mauvais gré de leur avoir fait connaître ce petit-chef-d'œuvre.
N'est-il pas extrêmement vraisemblable que le sieur de Rochemont, qui en est l'auteur, n'est autre que le curé de..,, dont parle Molière dans son premier placet au roi ? Qu'on rapproche en effet les passages qu'on vient de lire des expressions mêmes du poëte comique : <c V. M. a « beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau « donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue, « est diabolique, et diabolique en mon cerveau; je suis un « démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, « un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est point « assez que le feu expie en public mon offense, j'en serois « quitte à trop bon marché; le zèle charitable de ce ga- <c tant homme de bien n'a garde de demeurer là ; il ne « veut point que j'aie de miséricorde auprès de Dieu, il « veut absolument que je sois damné , c'est une affaire « résolue. Ce livre, sire, a été présenté à V. M. , etc. »
Si l'on compare maintenant les dates, elles offriront une preuve au moins aussi décisive. On ne trouve malheureusement pas celle du placet de Molière; mais il est certain qu'il fut présenté au roi dans l'intervalle qui s'é* coula entre la représentation des trois premiers actes à Versailles, et le moment où il fut permis de jouer la pièce pour la première fois en public; c'est-à-dire de i664 à 1667. Et précisément, le libelle signé Rochemont a paru en i665, et il a été imprimé chez Nicolas Pepingue, marchand libraire, par permission de M. le baillif du palais , datée du 8 avril de la même année.
Telle est, à coup sûr, l'époque où Molière présenta son premier placet à Louis xiv; et il est évident, par la comparaison du texte de ce placet et des passages du livre dont il se plaint, et qui était en eflfet assez violent pour exciter son indignation , que les observations sur une CO' médie intitulée Le Festin de Pierre, sont le livre du curé de.... qui, selon tous les conmientatèurs de Molière, et les historiens de sa vie, n'avait pu être retrouvé jusqu'à ce jour.
C'est donc pour les bibliographes et pour les moralistes ime précieuse découverte; et j'ai cru ne pouvoir trop faire connaître une pièce extrêmement importante qui jusqu'à ce jour n'avait paru dans aucune édition.
Les amis de Molière crurent devoir réfuter cette diatribe; elle n'était pas digne d'une réponse : l'envie porte avec elle son contrepoison; elle rehausse le mérite en s'eflForçant de l'abaisser; plus elle le nie, plus elle le reconnaît. Ce scandaleux libelle fiit bientôt suivi d'une lettre pleine de force et de modération; l'auteur en est resté inconnu.
Le début est remarquable; on en appréciera de nos jours la force et la justesse. « Je ne doute point que vous a n'admiriez d'abord l'adresse du critique, lorsque vous a verrez qu'il couvre du manteau de la religion tout ce a qu'il dit à Molière. Ce prétexte est grand, il est spé- « cieux; il impose beaucoup; il permet de tout dire imct punément; et quand celui qui s'en sert n'aurait pas raia son, il semble qu'il y aurait une espèce de crime à Je « combattre. Quelques injures qu'on puisse dire à un in- « nocent, on craint de le défendre lorsque la religion y
NOTICE
a est mêlée; l'imposteur est toujours à couvert sous ce « voile, l'innocent toujours opprimé, et la vérité toujours « cachée. On craint de la mettre au jour, de peur d'être « regardé comme le défenseur de ce que la religion con- « damne, encore qu'elle n'y prenne point de part et qu'il <c soit aisé déjuger qu'elle parleroit autrement si elle pouce voit parler elle-même. »
L'auteur de la réponse s'élève aux considérations les plus élevées; et, après avoir suivi pied à pied son fanatique adversaire, il démontre jusqu'à l'évidence ce qui a été avancé dans cette notice , il prouve que la coterie des faux dévots n'attaquait dans la comédie du Festin de Pierre que la comédie de V Imposteur,
«A quoi, s'écrie-t-il, à quoi songiez-vous , Molière, « quand vous fîtes dessein de jouer les tartuffes ? Si vous « n'avie;s jamais eu cette pensée, votre Festin de Pierre « ne serait pas si criminel. »
Mais le poëte comique fut encore mieux vengé par Louis XIV ; c'est au moment même de ce déchaînement universel de tous les dévots sans religion et de tous les auteurs sans talens, qu'il combla Molière de ses bienfaits , et qu'il ajouta aux bontés qu'il avait eues jusqu'alors pour lui une marque éclatante de sa munificence. Le roi doubla sa pension, et ses acteurs reçurent la permission de prendre le titre de comédiens ordinaires de S. M.
Quel plus noble encouragement pouvait espérer Molière ? il était accordé à l'auteur du Tartvffe bien plus qu'à l'auteur de Dom Juan. Le roi , si imprudemment accusé, vengeait sa propre cause : les ennemis du poète lui avaient préparé un nouveau triomphe ; ils avaient
SUR LE TARTUFFE, servi à sa fortune en travaillant à sa ruine, contribué à sa gloire en voulant lui ravir sa renommée : tel est le châtiment, tel est le véritable supplice de l'envie.
Mais ce ne fut pas sur le trône seul que l'auteur du Tartuffe trouva un généreux appui. Il était fort du suffrage de la plus haute puissance littéraire de son temps. Le poëte de la raison et du goût, Despréaux, était l'admirateur du génie de Molière; il le proclamait dans ses vers, il le répétait à la cour. Interrogé par Louis xrv sur l'homme le plus étonnant de l'époque, il nommait Molière; et, mettant dans ses éloges la même franchise que dans ses satires, il louait Molière devant les tartuffes comme il louait Pascal devant les jésuites. Les arrêts de Boileau faisaient loi au Parnasse; et la seule autorité de sa raison suffisait pour mettre au néant cette nuée de méchans rimeurs, véritables insectes qui bourdonnent autour du talent, et qui réussissent trop souvent à le décourager. Mais , il faut le dire à la gloire du grand siècle littéraire, tous les hommes supérieurs surent se connaître et s'apprécier; Corneille, Racine, Molière, Boileau, La Fontaine, se sont mutuellement jugés comme la postérité les juge, et les noires atteintes de l'envie n'ont jamais troublé cette noble et poétique union formée par l'estime et cimentée par l'amitié.
Quelques écrivains, et entre autres Grimarest, auteur d'une Vie de Molière que Voltaire traite avec raison de fabuleuse, ont prétendu que Molière avait été presque entièrement découragé par les persécutions auxquelles l'avait exposé le Tartuffe y qu'il en avait conçu un profond chagrin, et qu'on lui avait entendu dire au sujet de cette
NOTICE
pièce :'« Je me suis repenti plusieurs fois de l'avoir faite.» Rien ne paraît moins vraisemblable, rien n'annonce q[ue Molière ait songé un seul instant à abandonner le terrain à ses ennemis; on l'a vu au contraire ne perdant jamais de vue son œuvre de prédilection, faisant jouer tous les ressorts de son esprit, et traitant poUr ainsi dire de la représentation du Tartuffe avec tout l'art et toute la dextérité du négociateur le plus habile.
Était-il donc si abattu, l'homme extraordinaire qui, au milieu de toutes les agitations, enfante chef-d'œuvre sur ehef-tf œuvre, qui, après l'essai des trois premiers actes du Tartuffe sur le théâtre de Versailles, essai qui fut le signal donné à la foule de ses détracteurs, étonne le public de la perfection du Misanthrope? Abandonnait-il le champ de bataille, le vigoureux athlète qui fait presque coup sur coup succéder au Tartuffe y défendu par le premier président , Amphitryon^ VAs^are^ et George Dandin?
Le premier de ces trois ouvrages peut donner lieu à une remarque curieuse. Il ne brille certainement point par la chasteté du sujet; et le dialogue, s'il est un modèle de style, n'est pas toujours un modèle de décence: cependant les mêmes hommes qui traitaient Molière d'empoisonneur public, et qui demandaient des bûchers pour l'auteur de Dom Juan et du Tartuffe y applaudirent sans réserve à la comédie ^Amphitryon. Il ne s'y trouva pas une situation qui choquât leur dévotion, pas une équivoque qui alarmât leur pudeur : c'est ici le lieu de rappeler cette réponse si connue du prince de Condé à Louis xfv, que Molière nous a lui-même transmise dans sa préface du Tartuffe : « Je voudrois bien savoir, dit le roi, pourquoi
« lés gens qui se scandalisent si fort de la comédie du « Tartuffe, ne disent rien de celle de Scaramouche^ . »
ce La raison de cela, répondit le prince, c'est que la « comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion , « dont ces messieurs ne se soucient'point; mais celle de a Molière les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuce vent souffrir. »
Molière ne descendit point dans l'arène oïl voulaient l'attirer la haine des faux dévots et la jalousie des mauvais auteurs ; il ne répondit à tous les libelles que par de nouveaux ouvrages, à toutes les diatribes que par de nouveaux succès. Ses placets au roi, sa préface du Tartuffe y tels sont les seuls écrits par' lesquels il ait cru devoir se défendre devant ses deux protecteurs , le public et le monarque. Quelques auteurs lui ont cependant attribué une Lettre sur la comédie de V Imposteur , qui parut sous la date du 10 ^oût 1667, c'est-à-dire, quinze jours après la défense de la pièce par le premier président.
C'est une analyse raisonnée et écrite de mémoire par un spectateur qui avait assisté à l'unique représentation de l'ouvrage; la fidélité de l'extrait, l'enchaînement exact des scènes , les citations des passages les plus remarquables et même des vers les plus heureux, l'apologie fine et mesurée de la moralité de la pièce, la raison supérieure, le tact sûr, le goût exquis dont cette production est empreinte , tout , jusqu'à l'impartialité bienveillante qui la distingue, ont dû faire penser que Molière seul avait
I. Scaramoucfie ermite, pièce jouée à la cour, dans laquelle on voyait un moine monter par une échelle à la fenêtre d'une femme mariée, et y reparaître plusieurs fob en disant : Questo per mortificar la carne.
NOTICE
pu si bien se connaître, se défendre et se juger. Cependant les hommes qui ont étudié tous les secrets du style n'ont pas trouvé dans celui de l'auteur la manière large et franche et la touche vigoureuse du poëte comique. Il est plus naturel de croire que cette défense du Tartuffe est l'ouvrage d'un des amis de Molière, qui la revit avec soin, et sous les yeux duquel elle fut peut-être écrite : c'est une des pièces principales de ce grand procès; elle est digne, sous tous les rapports, de l'attention des critiques et des moralistes.
Lorsqu'en 1667 Molière, sur une permission verbale du roi, donna l'unique représentation de sa comédie, il y avait fait quelques changemens, soit qu'on les eût exigés de lui , soit qu'il eût cru devoir ces concessions à la haine- des faux dévots et à la susceptibilité des vrais. Le nom du personnage principal fut changé; Tfer^w^ devint Panulphe, et la pièce parut avec le titre de /7/wposteur. Ce nom de Tartuffe a été un sujet de longues investigations pour les érudits qui , en général^ s'occupent beaucoup plus des mots que des choses.
Quand il s'agit d'un tel ouvrage, c'est une question à peu près oiseuse que celle du titre; cependant tout ce qui se rapporte à la plus belle comédie de caractère et de mœurs qui existe au théâtre a une certaine importance, et mérite d'exciter la curiosité publique. Le nom d'un chef-d'œuvre mérite bien autant de recherches que le nom d'un homme ^ et nous vivons dans un temps où il n'est peut-être pas hors de propos de s'occuper de la généalogie du Tartuffe.
Bret, triste auteur comique qui n'était pas de force à
commenter Molière, prétend que, le poète se trouvant un jour chez le légat avec plusieurs dévots, un marchand de trufïes s'y présenta, et que le parfum qu'elles exhalaient suffit pour enflammer les physionomies béates et contrites des courtisans de son éminence : Tartufoliy signor nunzio^ tartufoli, s'écriaient-ils en lui présentant les plus belles. Molière, qui écoutait et qui profitait partout, conçut, suivant cette version, le nom de son imposteur d'après le mot de tartufolL Cette fable n'est pas heureusement imaginée; on croit avec beaucoup plus de raison que c'est à un vieux mot français que Molière doit le nom de son hypocrite. On disait de son temps, et on dit encore familièrement dans quelques contrées, truffer pour tromper, et c'est de truffer qu'on a fait, suivant quelques érudits, le mot de truffe, qui convenait trèsbien, disent-ils, à cette espèce de fruit par la difficulté qu'on a de le découvrir. Ce qu'il y a de plus curieux, et ce dont nos modernes épicuriens ne se doutent probablement guère, c'est que jadis on disait indifféremment truffe et tartuffe, comme on peut le voir dans un traité de Platina, intitulé De honestâ voluptate^ dont la traduction française a été imprimée à Paris en i5o5, et se trouve citée dans le Dictionnaire étymologique de Ménage. Les truffes viendraient donc de la tartufferie : peutêtre n'est-ce point parce qu'elles sont difficiles à découvrir qu'on leur a donné ce nom, mais parce qu'elles sont un moyen puissant de séduction, et que la séduction n'a guère d'autre but que la tromperie. Ainsi, d'après une antique tradition, les grands dîners qui ont aujourd'hui une si haute influence dans les affaires de l'état, seraient
NOTICE
des dîners de tartuffes. Il y a des étymologies beaucoup moins raisonnables que celle-là. Mais ce qui semblerait prouver qu'avant la pièce de Molière le nom de tartuffe existait déjà>, et qu'il se prenait en très-mauvaise part, c'est qu'il l'avait d'abord changé en celui de panulphe, par égard pour des hypocrites puissans : on a pu voir, par la lettre en réponse au libelle sur le Festin de Pierre j que son auteur parle presqu'à chaque ligne des tartuffes j comme si l'expression était dès long-temps consacrée par l'usage. Au reste, en supposant qu'elle ait été créée par Molière, les plus grands hommes du siècle de Louis xiv l'ont employée après lui; elle est devenue française de par le génie. Qui ne connaît ce début d'une fable de La Fontaine :
Le Cliat et le Renard , comme beaux petits saints ,
S'en ail oient en pèlerinage; C'étoîent deux vrais tartufs , deux archipatelîus.
Il paraît que le costume du personnage principal fiit une graade affaire; il fallut pour ainsi dire capituler sur chacun de ses vêtemens; Molière le fit paraître sous l'ajustement d'un homme du monde, avec un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles. On a vu que tant de concessions n'avaient pas désarmé la colère des dévots. Ce ne fut que le 5 février 1669, c'est-à-dire, dix-huit mois après la défense du Tartuffe par le premier président, que le roi en permit de nouveau la représentation. Depuis cette époque il n'a pas été un seul instant banni du théâ^tre; il y est demeuré même sous la vieillesse de Louis xiv; et, si récemjaa,ent la pièce a disparu quelques jours de la scène, elle a été
plutôt suspendue qu'interdite; encore l'ordre de ne pas l'inscrire sur le répertoire est resté enseveli dans un profond mystère.
Molière fut bien dédommagé de ses longues tribulations; le succès du Tartuffe fut cotnplet, et l'auteur recueillit de toute part le prix du talent et de la persévérance. Ceux-là même qui avaient le plus crié au scandale lui accordèrent de magnifiques éloges. La pièce prit dès lors son rang parmi les chefs-d'œuvre de la scène, et la postérité l'a placée à la tête des productions les plus étonnantes de l'esprit humain. Elle fut jouée au mois de juin, et ne cessa d'attirer la ville et la cour; les cama* rades de Molière voulurent qu'il eût double part par chaque représentation, et cette décision honorable fut fidèlement exécutée durant toute la vie de l'auteur.
A cette solennelle reprise, Molière rendit à son hypocrite le premier nom qu'il lui avait donné; il reparut sous le nom de Tartuffe, et c'est ainsi qu'il est appelé dans toutes les éditions de l'ouvrage. Ce n'est pas le seul changement qu'il ait fait à sa pièce dans l'intervalle des dixhuit mois où elle fut défendue, quoi qu'en disent les frères Parfait dans leur Histoire du théâtre français , et plusieurs autres éditeurs des Œuvres de Molière. On peut s'en convaincre, en comparant la pièce telle qu'elle est imprimée avec l'analyse détaillée de chaque scène que donne de l'ouvrage joué une seule fois en 1667 l'auteur de la Lettre sur la comédie de Vlmposteur. Dans la scène d'exposition, la plus originale et la plus ingénieuse qui soit au théâtre, l'auteur a fait plusieurs retranchemens; après ce vers de Dorinc :
NOTICE
Ëi Ton sait qu'elle est prude à son corps défendant.
Cléante s*élevait contre cette humeur chagrine des gens d'un certain âge qui blâment tout ce qu'ils ne peuvent plus faire. Ce petit trait de satire enflammait encore plus le courroux de madame Pernelle; et Cléante, continuant comme s'il ne s'en fut pas aperçu, opposait à l'éloge d'une bigote que venait de faire la vieille les portraits de plusieurs personnes vraiment pieuses ; il en citait tour à tour six ou sept qu'il montrait comme réunissant tous les caractères d'une vertu solide : c'est alors que, la bile de la bonne femme s'échaufFarit de plus en plus, elle terminait la scène par cette sortie si plaisante et si originale qui couronne l'exposition.
Ce retranchement a sans doute paru nécessaire à l'auteur; il n'aura pas manqué de s'apercevoir qu'il nuisait à la belle scène du premier acte entre Orgon et Cléante, où le même moyen se trouve employé.
Regardez Ariston, regardez Périandre , Oronte , Alddamas , Polydore , CUtandre , etc.
Peut-être aussi est-ce une transposition plutôt qu'une suppression ; et Molière a-t-il reporté à la scène sixième cette partie du dialogue de la première. Ce changement est d'autant plus vraisemblable que l'auteur de la Lettre sur r Imposteur cpîx analyse avec le plus grand soin, et presque mot à mot, la scène entre les deux beaux-frères, n'y fait aucune mention de ces portraits, et qu'il a parlé de six ou sept dans celle de l'exposition.
Il est certain qu'une si éloquente tirade se trouve beaucoup mieux placée dans cette admirable scène de
raisonnaient que dans la première , dont elle devait d'ailleurs ralentir le mouvement. C'est donc plutôt une correction indiquée au goût de l'auteur qu'une concession faite à la susceptibilité des bigots.
Il n'en est pas de même de la seconde scène; Molière crut devoir en faire le sacrifice, ou peut-être l'exigea-t-on de lui ; la seule Elmire accompagnait sa belle-mère, et tous les autres personnages restaient sur le théâtre. Ils s'entretenaient de Tartuffe , au portrait duquel ils donnaient le dernier coup de pinceau, et ils achevaient de prouver que les dévots, non contens de leurs pieuses grimaces, ne s'insinuaient dans les maisons que pour s'enquérir des affaires les plus secrètes, mettre la discorde entre le père et les enfans, et devenir peu à peu les. tyrans des familles.
Cette scène ne s'est pas retrouvée ; elle est d'autant plus regrettable, qu'elle était une fidèle image des mœurs du temps. Les Médicis avaient introduit en France la superstition et le libertinage de lltalie, et le long règne de Mazarin en avait perpétué la tradition. On sait que dans ce pays le personnage obligé de toute grande maison est V abbé y qui n'a des ministres de l'Évangile que le costume, et qui a tellement l'art de se rendre nécessaire, qu'il est bientôt l'intendant du logis, le directeur de la femme et l'ami du maître de la maison. Cette coutume existe encore dans ce pays , dont l'exemple prouve que rien ne s'allie plus facilement que l'intolérance et la débauche, et que le vice ne se déguise jamais mieux que sous le manteau de la religion.
Molière a fait un autre changement à la fin du second acte; il en a supprimé la dernière scène; Dorine, restée
NOTICE
seule après la réconciliation des jeunes amaps, était abordée par Elmire, Cléante et Damis; ils concertaûeiat les moyens de rompre le mariage entre Panulphe et Mariane, et décidaient que le seul moyen de l'empêcher était d'en &ire parler à l'hypocrite par Elmire, parce qu'ils commençaient à soupçonner qu'il ne la haïssait pas. Cette scène rattachait mieux aicore le deuxième acte à l'action principale , et faisait vivement désirer aux spectateurs l'entrevue de Tartuffe et de la femme d'Orgon. Il peut paraître étonnant que Molière se soit décidé à la supprimer; il n'a pu s'y résoudre que pour terminer son second acte d'une manière brillante; peut-être s'était-il aperçu, à la première représentation, qu'après la scène délicieuse de la brouillerie et du raccommodement, celle qui la suivait avait paru un peu terne, et la crainte de finir fi'oidement un acte qui complète l'exposition de la pièce , ou plutôt ce désir si naturel à un auteur de viser à l'effet, et de ne pas voir languir les applaudissemens , l'ont san$ doute décidé à ce retranchement.
C'est dans la seconde scène du deuxième acte qu'Orgon prétend que Tartuffe est gentilliomme, et que Dorine répond : Ouif cest lui qui le dit. D'après la Lettre sur V Imposteur y ce ne serait que dans la troisième scène du quatrième acte que ces vers se trouvaient d'abord placés, Cléante remarquait même, à ce sujet, ce quHl sied mal à c< ces sortes de gens de se vanter des ai^antages du (c monde. » Molière a donc transporté ce passage, et il l'a fait avec beaucoup de raison; il est bien plus convenable qu'Orgon énumère toutes les qualités de Tartuffe au moment où il le propose à sa fille, qu'à une époque où l'ac-
tioo est déjà si avancée^ et où Elmire va proposer cette terrible épreuve qui doit enfin détromper son trop crédule époux.
La scène deuxième du cinquième acte paraît avoir été composée par Molière après la représentation de V Imposteur; du moins l'écrivain qui en a donné une si fidèle analyse n'en fait aucune mention : c'est la scène où le bouillant Damis, apprenant la trahison du scélérat, veut absolument lui couper les deux oreilles y et même Vassommer pour sortir d'ciffàire. Quelques commentateurs ont pensé qu'en ajoutant cette scène, Molière avait eu pour but de faire ressortir davantage celle qui suit, et qui est si comique par l'incrédulité de madame Pernelle. Il serait possible que cette intention fut entrée pour quelque chose dans l'addition de cette scène; mais il est plus vraisemblable que, soit pour s'assurer de plus en plus la protection du prince dont Molière connaissait le faible pour la louange, soit pour préparer le dénouement où sa royale autorité devait intervenir, il fut bien aise d'amener par la pétulance de Damis ces vers qu'il a placés dans la bouche du sage Cléante :
Modérez , s'il vous plaît , ces transports éclatans ; Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps Où par la violence on fait mal ses ail^dres.
Le changement le plus remarquable de tous est à coup sûr celui que Molière a fait au dénouement, dans ce fâ-» meux passage :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.
L'exempt le terminait en disant que V hypocrisie étoit
NOTICE
autant en horreur dans Vesprit du roi qu^elle étoit accréditée parmi ses sujets. L'auteur crut- devoir adoucir ce trait, qui n'en est pas moins précieux pour l'histoire des mœurs, et qui prouve qu'en attaquant la fourberie des faux dévots, il a tout à la fois fait preuve de courage et d'esprit d'observation, et qu'il a rendu un éclatant service à la religion et à l'humanité, en imprimant une flétrissure publique à cette détestable hypocrisie qui corrompt les peuples, et qui, confondant ce qu'il y a de plus vénérable et ce qu'il y a de plus odieux, aurait pour triste résultat de désenchanter même de la vertu.
Quand la ferme volonté du roi et les applaudissemens du public eurent réduit au silence l'esprit de persécution, il se replia sur la critique littéraire; il se mit à accuser de plagiat celui qu'il n'avait pu convaincre d'athéisme; il accordait d'abord assez volontiers à Molière le talent et l'invention comique, pour le mieux damner comme impie; plus tard, ne pouvant le faire brûler comme mauvais chrétien , il se mit à le condamner comme mauvais auteur. Les uns lui reprochaient d'avoir mis à contribution les • vieux comiques italiens, cçux-là recherchaient péniblement dans Bocace, dans Rabelais et jusque dans Scarron, les traits les plus vigoureux et les scènes les plus heureuses de son ouvrage. Le commun des hommes qui a toujours un peu d'envie , la médiocrité qui se console de sa faiblesse par l'abaissement du talent qui l'étonné, et auquel elle est incapable d'atteindre, saisirent avidement cette petite occasion offerte à tous les amours-propres humiliés, et la haine des sots fit cause commune avec la fureur impuissante des tartuffes.
Palissot a dit avec raison que le Tartuffe n'avait de modèle dans aucune langue et dans aucun théâtre : on citera quelques anecdotes, quelques traits épars dans les moralistes ou dans les satiriques dont Molière s'est emparé; mais ils lui appartenaient, et quand il a dit : «c Je prends mon bien où je le trouve, » il a exprimé une pensée très-juste; il a parfaitement défini les 'droits de l'auteur comique : s'il a conçu un sujet, s'il veut tracer un caractère, il le compose de tous les traits isolés qui s'y rattachent, soit dans le monde, soit dans les livres : il interroge Théophraste, Plutarque, La Bruyère, Lucien, de même qu'il écoute le courtisan, l'avare et l'hypocrite qu'il veut faire parler : il n'oublie rien de ce qu'il lit, rien de ce qu'il entend; il inscrit sur ses tablettes les mots qui échappent à l'amour-propre , et jusqu'aux saillies qui éclatent dans la conversation : il fait de la sorte son profit des ridicules et de l'esprit des autres; je dirais presque, si je ne craignais que la comparaison ne fut un peu précieuse, qu'il butine au milieu du monde comme l'abeille au milieu des fleurs. Il peut hardiment refaire les ouvrages ou essayer de nouveau les caractères tracés par une main inhabile. Si quelques traits heureux, quelques scènes même survivent à leur chute sans avoir pu l'empêcher, ils sont sa propriété légitime, parce qu'au théâtre le succès seul tient lieu de titre; l'auteur primitif n'a plus rien à y prétendre : ce sont des richesses mal employées que le public a confisquées au profit du génie.
Les étrangers, justement jaloux d'un chef-d'œuvre tel que le Tarti^ffe, ont fait de vains efforts pour nous en
NOTICE âîs|)Uter au moins rinvention. M. Signorelïi, savant auteur d'une Histoire générale des théâtres , imprimée à Naples il y a une trentaine d'années, prétend que Molière a pris la première idée de son imposteur dans VHfpocrite de rArétin> et dans le Bernagasse. Bâyle atail déjà cité ce dernier ouvrage comme ayant beaucoup servi à Molière; mais il n'en rapporte aucune preuve, et il ne cite à l'appui de son assertion qu'un discours d'arlequin tiré d'un livre anonyme. Il semble qu'un aussi grand critique airfait dû prendre la peine de comparer l'ouvrage italien et la comédie française avant de hasarder un pareil jugement. Il se serait convaincu que le fameux Bernagosse j joué à la comédie italienne en 1667, a été imité du Tartuffe^ et n'a paru qu'après lui; il aurait pu s'assurer que ce même sujet fut mis au théâtre français en 1 708 , 50US le titre de Dont Basilique Bernagasse, comédie anonyme en six actes et en prose, divisée en deux parties, dont la première , selon l'auteur de la Bibliothèque du théâtre français y représente la prompte élévation de ceux que la fortune favorise, et la seconde fait voir la chute précipitée de ceux qu'elle élève. Il n'y a certes dans une telle indication rien qui annonce le moindre rapport avec la comédie du Tartuffe.
C'est avec autant de raison qu'on a reproché à Molière d'en avoir pris l'idée dans une autre comédie italienne intitulée // Dotlor Bacchetone. L'auteur étranger fut au contraire l'imitateur de Molière, auquel il a survécu, et dont il a travesti le Malade imaginaire quelque temps après sa mort sous le titre de Ammalato imaginario sotto la cura del Dottor Purgon.
Quant à V Hypocrite de l'Arétin , voici de quelle manière en parle Ginguené dans son excellente Histoire littéraire d'Italie : on jugera par cette rapide analyse de la foi que mérite l'assertion de M. Signorelli.
« L'hypocrite est un homme très-madré, mais d'assez « bon conseil, qui dirige, poUr son intérêt il est vrai, ufi « père de famille simple et crédule. Ce père, nommé Lisée, «a cinq filles. Le mariage des unes à faire, celui des « autres à empêcher ou à. rompre, le mettent dans les « plus grands embarras. Lisée avait un frère jumeau qu'il « croit perdu , et qui lui ressemblait parfaitement. Ce <K firère revient à Milan, où se passe la scène, et la reste semblance des deul menechmes complique de plus en « pltis l'intrigue, et produit des incidens à ne point finir. « Lisée , conduit par l'hypocrite , se tire de tous les pièges « qui \tA sont tendus et de toutes les querelles qu'on lui « suscite. La débauche de ses filles, la persécution de ses « gendres ne le touchent plus ; toutes les intrigues se « débrouillent, les ennemis se réconcilient, les deux ju- <c meaux se reconnaissent , la paix et la joie rentrent dans « le sein de la famille, le tout par les soins de l'hypocrite, « qui emploie toujours un langage mystique et quelque- « fois des moyens peu délicats, mais qui au fond rend « service à tout le monde, et ne travaille que secondai- « rement pour lui-même. Ce n'est pas ainsi que fait le « tartuffe de Molière, et ce n'est pas non plus ainsi que « font les tartuffes et les hypocrites de tous les temps. »
Certes, il faut n'avoir pas lu l'ouvrage français pour y trouver le rapport même le plus éloigné avec l'ouvrage italien. Si Molière a fait quelques emprunts , c'est à
Bocace, et à Scarron qu'il les doit. Dans la huitième nouvelle de la troisième journée du Décaméron , le premier introduit un abbé qui passe pour un saint dans toute la Toscane, et qui au fond n'est qu'un fieffé libertin. Il est épris d'une jeune villageoise dont le mari est très-jaloux, et il parvient à devenir le confesseur de la belle. C'est au tribunal de la pénitence que l'abbé fait éclater sa passion criminelle; la jeune femme stupéfaite lui dit : « O mon père! que me demandez-vous? a je vous regardois comme un saint. — Ma chère enfant, « répond l'hypocrite, ne soyez point surprise; ceci n'em- « pêche pas que ma sainteté ne soit toujours parfaite; « elle réside dans l'âme, et ce que je vous demande n'est <c qu'un péché du corps. Mais vous êtes si belle que je « ne puis résister à tant d'attraits : vous pouvez être fière <c de vos charmes , puisqu'ils ont su captiver un saint €< habitué à la contemplation des beautés spirituelles et « célestes. Pour être abbé, je n'en suis pas moins homme '; « vous voyez que je suis jeune encore, vous ne devez « point balancer à m'accorder les complaisances que je a vous demande.... Personne ne pourra se douter de ce a qui se passera entre nous, car on me croit plus saint a que vous n'avez pu vous l'imaginer jusqu'à présent. « Ne me refusez donc pas la faveur que je sollicite de a vous : combien de femmes se trouveroient honorées de a me l'accorder ! »
L'admirable scène où Tartuffe, accusé par Damis, se reconnaît coupable de tous les crimes, est imitée d'une