‹ Le TartuffeChapitre 106 sur 106 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

MADAME PERNELLE, ORGON , ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.

CLÉANTE

Ah! mon frère, arrêtez.

Et ne descendez point à des indignités.

A son mauvais destin laissez un misérable,

devait être puni avec éclat à la fin de son ouvrage, et les moyens qu*U employa pour parvenir à cet objet sont autant le fruit de son génie , que tous les autres ressorts de sa fable dramatique.

Si ringratitude monstrueuse de Tartuffe s'était développée par des voies ordinaires, U eût été impraticable de le punir autrement que par le mépris de ceux qu'il aurait abusés, ou , tout au plus, par la perte des avantages qu'il aurait cherché à se- procurer: dénouement imparfait et commun, qui n'aurait suffi ni pour le spectateur indigné, ni pour un génie de la trempe de Molière. Mais, en supposant avec habileté que le bonhomme Orgonsoit coupable à la rigueur envers son plt*ince d'une sorte de crime d'état, par le mystère qu'il fait de quelques papiers appartenant à un de ses amis disgraciés, Molière trouve un moyen naturel d'attirer ce prince même au dénouement des faits, et de conduire Tartuffe à une punition plus exemplaire , et conséquemment plus utUe. Orgon a eu l'imbécillité de confier son secret au faux dévot, qui, par un motif de conscience, s'est fait remettre la cassette des papiers, afin qu'en cas de poursuite Orgon pût en pleine sûreté faire des sermens ' contre la mérité. Ce monstre va lui-même au pied du trône solliciter la ruine de son bienfaiteur : dès lors c'est de la décision du prince que dépendent les événemens.

Tartuffe est déjà connu du monarque, sous un autre nom , comme un fourbe insigne ; Orgon , au contraire , a rendu des services à son maître dans des temps de troubles : la clémence du prince est donc aussi naturelle que son intervention était nécessaire ; tout est donc convenable et vrai dans le dénouement du Tartuffe, (Brït.)

ACTE V, SCÈNE VIIL Et ne vous joignez point au remords qui l'accable. Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour, Au sein de la vertu fasse un heureux retour; Qu'il corrige sa vie en détestant son vice, Et puisse du grand prince adoucir la justice; Tandis qu'à sa bonté vous irez, à genoux.

Rendre ce' que demande un traitement si doux.

ORGON

Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie Nous louer des bontés que son cœur ilous déploie : Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir. Et par un doux hymen couronner en Valère La flamme d'un amant généreux et sincère. ^

I. Molière a senti que le spectateur avait besoin de Toir la charmante douceur de Mariane et la noble générosité de Valère récompensées; mais , d*un autre côté, il eût été peu convenable qu'à peine sortie du précipice, cette famille encore tremblante célébrât un mariage. L'art infini de Molière a tout su concilier.

Nous rapportons ici une espèce d'argument du Tartuffe y tracé acte par acte, et que nous n'avons pas voulu diviser, de peur de lui faire perdre de son ensemble :

^ Il s'agit de démasquer Tartuffe, ou de le voir, maître de la maison, diviser le fils et le père, dépouiller l'un, amener l'autre à lui donner tout sou bien et la main de sa fille. Que fait Molière dans son premier acte ? Il met sous nos yeux le tableau de cet intérieur domestique. L'ascendant que Tartuffe a sur l'esprit d'Orgon , la prévention aveugle de celui-ci et de sa mère en faveur d'un fourbe hypocrite , et la mauvaise opinion qu'a de lui le reste de la famille , se manifestent dès la première scène : le combat s'engage ; l'action commence avec chaleur.

Dès le second acte , après avoir tiré de la bouche d'Orgon lui-même l'aveu de son aveuglement pour le fourbe qui le détache de ses enfans et de sa femme , et qui d'un homme faible et bon fait un homme dénaturé, Molièfe lui fait

déclarer que Tartuffe est Tépoux qu'il destine a sa fille : celle-ci n*ose refuser; et de là l'incident comique qui fait la querelle des deux anians.

Dans le troisième acte, au moment que Damis croit pouvoir confondre Tartuffe, et que l'on touche au dénouement, l'adresse du fourbe et la simplicité d'Orgon resserrent les nœuds de l'intrigue ; et l'intérêt redouble par la résolution que Tient de prendre Orgon , pour punir ses enfans, de donner son bien à Tartuffe.

Dans le quatrième acte , Tartuffe est ^ifin démasqué et confondu aux yeux d'Orgon; mais tout à coup le fourbe s'arme contre son bienfaiteur des bienÊdts mêmes qu'il en a reçus ; et, par ses menaces fondées sur un abus de confiance , il met l'alarme dans la maison.

Dans le cinquième acte, le trouble et l'inquiétude augmentent jusqu'au moment de la révolution ; et , s'il y a quelque chose à désirer, c'est un peu moins de négligence dans les détails des dernières scènes, et un peu plus de développement et de vraisemblance dans les moyens. (Marmontel.)

Le caractère de Tartuffe est certainement le plus profondément tracé de tous ceux qui ont été mis sur la scène jusqu'à ce jour. C'est l'âme d'un hypocrite devinée ou surprise ; car elle ne se livre à personne ; et Laharpe a bien su apprécier l'intention de Molière , et la difficulté qu'il a eue à vaincre, lorsqu'il l'a loué de n'avoir donné à son hypocrite ni confident ni monologue, de n'avoir montré ses vices qu'en action.

Outre les reproches faits à cet admirable portrait par La Bruyère, reproches que nous avons rapportés et réfutés, et qui dévoilent les injustes et envieuses prétentions de leur auteur, on lui a encore adressé celui d'être odieux , et, par conséquent, presque insupportable à la scène. Ce dernier n'est pas mieux fondé que les autres ; car Molière, pendant quatre actes, a principalement fait envisager le côté ridicule du personnage; et si, au cinquième, il lui a donné ime audace plus ouverte , ce n'était que pour y apporter le dernier coup de pinceau , comme le dit J.-B. Rousseau ; et d'ailleurs le châtiment ne se fait pas long-temps attendre; car, dès les premiers vers que prononce l'exempt, le spectateur respire , et son cœur se desserre.

Nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons déjà eu occasion de dire dans nos notes sur les autres personnages de ce chef-d'œuvre. Madame Pernelle a tout l'entêtement, toute la prévention de l'âge et de la bigoterie ; Géante, toute la modération et toute la tolérance d'im homme éclairé et sagement retigieux; Orgon est violent dans son fanatisme, aveuglé dans son engouement; Elmire, vertueuse sans pruderie , sage sans ostentation; le caractère de Damis est impétueux et irréfléchi ; celui de Yalère est sensible et généreux ; Mariane montre une âme aimante et douce; Dorine, un esprit mordant qui s'exerce même aux dépens d'une famille qu'elle sert avec attachement. Dans cette admirable conception il n'est pas une seule idée , il n'est pas un seul détail qui ne

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