ACTE I, SCÈNE VI
CLÉAJXTE.
Les sentimens humains, mon frère, que voilà!
ORGOJT.
Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancemens. Et baisoit humblement la terre à tous momens; Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite. Pour m'aller, à la porte, ofFrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit. Et de son indigence, et de ce qu'il étoit.
Je lui faisois des dons : mais, avec modestie. Il me vouloit toujours en rendre une partie : a C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié; « Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
Et, quand je refiisois de le vouloir reprendre. Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. Enfin le ciel chez mol me le fit retirer.
Et, depuis ce temps-là, tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
et s'abstiennent de sensibilité envers les créatures les plus obères, afin de mieux Tivre en béatitude devant le Créateur! (M. Lemercier.)
-4 Geoffiroy trouve cette tirade impie : c'est, selon lui , une parodie de Tbumilité et de la résignation chrétiennes. N'a-t<il donc pas songé que ces sentimens outrés ont été inspirés à Orgon par un monstre qui en veut faire son profit; et que par conséquent ils ne peuvent, ils ne doivent être qu'une parodie delavertu?
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. ' Mais vous ne croiriez point jusqu'où nK>nte son zèle : Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère. *
CLÉANTE
Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez- vous de moi ? Et que prétendez-vous que tout ce badinage....
ORGON
Mon frère, ce discours sent le libertinage :
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché; Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux;
I. Orgon, en parlant de la sorte, est loin des réflexions que cette conduite devrait lui faire £aire ; car il songe au mariage de sa fille avec ce fourbe , et cet arrangement ferme son e^rit à tous les soupçons qu'il aurait lieu de concevoir. ( M. Lemercier. )
a. Qui ne se rendrait à de telles preuves de vertu ? Il faut avoir l'esprit aussi mal fait que Cléante , pour ne pas partager l'admiration que ressent Orgon pour le donneur d'eau bénite et l'assassin repartant de la puce! Cette tirade fort adroite fait connaître tous les moyens que le fourbe a mis m. œuvre pour capter l'esprit du trop faible mari d'Elmire.