ACTE II, SCENE IJ
La curiosité qui vous presse est bien forte, Mamie , à nous venir écouter de la sorte.
DORINE
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard; Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.
ORGON
Quoi donc! la chose est-elle incroyable?
DORINE
A tel point.
Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
ORGON
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
DORINE
Oui! oui! vous nous contez une plaisante histoire!
ORGON
Je conte justement ce qu'on verra dans peu.
Chansons !
ORGON
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu. *
DORINE
Allez, ne croyez point à monsieur votre père;^ Il raille.
1. N'est point jeu : bien qu*oil dise au pluriel, ce sont jeux de prince, la suppression de Tadjectif u/i devant le singulier ne peut être admise ; il fallait, n'est point un jeu,
2. Croire à quelqu'un, et, croire quelqu'un, ne sont point synonymes; croire à quelqu'un , signifie croire à Pexistence de quelqu'un. Croire aux sor-
ORGOir.
Je vous dis....
DORUTE.
Non, vous avez beau faire, On ne vous croira poinL
ORGON
A la fin mon courroux....
DORINE
Hé bien! on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage.
Vous soyez assez fou pour vouloir... ?
ORGOW.
Écoutez :
Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie.'
DORINE
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot :
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance?
A quel sujet aller, avec tout votre bien.
Choisir un gendre gueux... ?
ORGON
Taisez-vous. S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère.
ciers , c'est croire qu'il y en a, qu'il en existe : croire les sorciers, c'est rogirder comoM wai ce qu'ils vous disent Donne devait donc dire ki : Ne cropt point monsieur votre père.
ACTE II, SCÈNE IL Sa misère est sans doute une honnête misère; Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soins des choses temporelles; Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras, et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
DORITfE.
Oui, c'est lui qui le dit;'' et cette vanité,
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence,
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance;
Et l'humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse :
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui *
D'une fille comme elle un homme comme lui?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances ,
Et de cette union prévoir les conséquences?
Sachez que d'une fille on risque la vertu
Lorsque, dans son hymen, son goût est combattu;
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne;
I. Voir la Notice pour la traiisposition d'un paasage de l'Imposteur. a. Ennui , est pris ici dans une acception qu'il n*a ph^ aujourd'hui ; Dorme remploie pour répugnance.
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont
Il est bien difficile, enfin, d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle; ^
Et qui donne à sa .fille un homme qu'elle hait
Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
ORGON
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre!
DORINE
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
ORGOTf.
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons : Je sais ce qu'il vous faut , et je suis votre père. J'avois donné pour vous ma parole à Valère; Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu libertin : Je ne remarque point qu'il hante les églises.
DORINE
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, G>mme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?
Je ne demande pas votre avis là-dessus.
I. Gailhava, dans une espèce de dialogue sur les traditions des acteurs dans le Tartuffe , dialogue qui est censé avoir lieu après une représentation de cet ouvrage , dit , à propos de ces quatre vers que débite Dorine : ** Je suis fôché « qu'en prononçant ces vers , elle les ait dédiés avec tant d'affectation à Orgon, « qu'elle doit aimer, qu'elle doit estimer, qui n'a rien de dififorme, et qui ne « mérite pas d'être traité avec mépris en présence de sa fille. Ajoutons qu'en « appliquant ces quatre vers à Orgon , Dorine semble vouloir excuser Elmire , « sur la vertu de laquelle on ne doit faire naître aucun soupçon. »