ETIENNE
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MÉMORIAL
J-jES persécutions qui précédèrent, accompagnèrent et suivirent la représentation du premier des clvefs-d'œuvre de notre littérature dramatique , les libelles et les critiques auxquels il donna lieu , les infernales calomnies , les diatribes furibondes que des ministres du Dieu de paix firent entendre contre Fauteur dans la chaire de vérité ; enfin tous ces efforts prolongés de la lâcheté mystique , de la rancuneuse hypocrisie , étaient trop étroitement liés au récit du succès du Tartine ^ et pour ainsi dire à Pexamen de cet ouvrage, pour que l'auteur de la Nolice essayât de les en distraire. On ne doit donc pas s'étonner du petit nombre des faits que nous allons retracer.
On a vu que le Tartuffe^ qui ne fut soumis au jugement de la ville qu'au mois d'août 1667 , avait été représenté à la cour dès le mois de mai i664* Les trois années qui s'écoulèrent de l'une à l'autre de ces représentations ne furent perdues ni pour la haine , ni pour la calomnie. A toutes les menées jésuitiques dont on vient de lire le récit, nous devons ajouter celui d'une combinaison non moins infâme, qui réussit pendant quelque temps à ses auteurs. Un afireux libelle anonyme fut répandu avec profusion , et Molière hautement désigné comme en étant l'auteur. C'est à cette occasion qu'il fit dire à Alceste, acte v, scène i du Misanthrope (1666) :
Et, non content encor du tort que l'on me fait, n court parmi le monde un livre abominable , etc.
Les applaudissemens du parterre ne contribuèrent pas, on le conçoit facilement , à calmer la tourbe des envieux. On prétend qu'à la première représentation de T Imposteur^ Panulphe disait, acte III , scène 7 , en parlant de Damis :
O ciel! pardonne-lui, comme je lui pardonne!
ïj'oeil clairvoyant de la sainte cabale vit dans ce vers une parodie
MEMORIAL
sacrilège da Et dimitte nobis débita nostray sicut et nos dimittimus debitoribus nostris de l'Oraison dominicale , et force fut à Molière de substituer à cette éçidente hérésie le vers que Tartuffe prononce aujourd'hui ,
O ciel ! pardonne-lui la douleur qu'il me donne !
Enfin il semble que , par une suite de la fatalité attachée à cette admirable production, les anecdotaires se soient entendus pour porter à la mémoire de l'auteur des coups, sinon aussi meurtriers, du moins aussi acharnés que ceux sous lesquels ses ennemis avaient tenté de l'accabler. Qui n'a vu traîner dans tous les Ana recueillis depuis plus d'un siècle cette ignoble Csicétie si calomnieusement attribuée à Molière : « Messieurs , nous comptions avoir l'honneur K de vous donner la seconde représentation du Tartuffe y mais « monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue? » Il a fallu que l'auteur de cette misérable pasquinade comptât bien sur la crédulité du public, pour se persuader qu'il ajouterait foi à une aussi grossière attaque de la part de notre premier comique envers un homme dont les vertus ne pouvaient être effacées aux yeux de personne par une mesure qui était plutôt celle du parlement que la sienne propre. Non , Molière , qui a donné tant de preuves de son respect pour les convenances, ne les eût point violées à l'égard d'un citoyen chez qui la vertu était austère , mais sans rudesse ; la religion zélée , mais sans aveuglement. Le protecteur et l'ansi de Boileau et du grand Corneille, le magistrat qui eut le noble courage de plaindre Fouquet malheureux , avait trop de titres à la reconnaissance des hommes de lettres et à l'estime du public pour que quelqu'un eût pu le croire joué, pour que Molière prétendît qu'il pût l'être. Le folliculaire obscur qui en a platement accusé notre auteur n'a pas même le mérite , assez triste il est vrai , d'avoir inventé cette charge. L'anecdote suivante , rapportée dans le Ménagiana , lui en a évidemment fourni l'idée et le trait :
« On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade : il eut le crédit de la faire défendre ; néanmoins les comédiens eurent assez d'amis auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit l'annonce , la veille que cette pièce devait être représentée , dit au parterre : « Messieurs, le Juge (c'était le nom de la pièce) a souf-
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« fert quelques difficultés : Falcade ne voulait pas qu'on le jouât ; u mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente '. »
Une des lettres en vers de Robinet, jouimaliste du temps , écrite quelques jours après la seconde représentation si impatiemment attendue de ce chef-d'œuvre (23 février 1669), fait connaître avec quel rare ensemble cette pièce était jouée dans l'origine. Nous rapporterons ce morceau, non comme un modèle de poésie ou de critique , mais comme un témoignage irrécusable du tact avec lequel Molière savait choisir les acteurs de sa troupe et distribuer ses rôles :
« A propos d'ébat théâtral,
« Toujours, dans le Palais-Royal,
« Aussi le Tartuffe se joue ;
« Où son auteur, je tous TaToue,
« Sous le nom de monsieur Orgon ,
M Amasse pécune et renom.
« Mais pas moins encor je n'admire
«• Son épouse, la jeune Elmire;
« Car on ne saurait constamment
•« Jouer plus naturellement
« Leur mère, madame Pernelle ,
« Est une fringante femelle ,
« Et s'acquitte, ma foi, des mieux
« De son rôle facétieux.
« Dorine , maîtresse servante ,
« Est encor bien divertissante ;
« Et Cléante enchante et ravit
« Dans les'excellens vers qu'il dit.
« Ces deux autres, ou Dieu me damne,
« Damis et sa sœur Mariane,
«« Qui sont les deux enfans d'Orgon ,
(' T font merveilles tout de bon.
r. Florian a heureusement appliqué ce mot à l'un des princes dont la France conservera le plus long temps la mémoire, au duc de Penthièvre. On devait jouer le Bon Père sur le théâtre de Sceaux ; le prince devait assister à cette représentation ; mais, peu avant qu'elle commençât, il fit prévenir qu'il ne pouvait s'y trouver. Cette triste nouvelle équivalait à une défense. Florian s'avança donc vers la rampe , et dit aux spectateurs réunis : « Nous allions vous donner « le Bon Père, mais Monseigneiu* ne veut pas qu'on le joue. » *»
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«t Vtdère, amant de cette belle, « Des gaUms y semble un modèle; « Et le bon Tartuffe , en un mot , « Charme en son rôle de bigot. »
Mai» ce qui donne surtout du prix à ce document littéraire ^ ce «ont des notes de Robinet lui-même , qui nous apprennent que Molière remplissait te rôle d'Orgon ; madame Molière celui d'Ëlmire; Béjart jeune , son frère, celui de madame Pernelle; mademoiselle Madeleine Béjart, leur sœur aînée, celui de Dorine; La Thorillière celui de Cléante; Hubei^ celui de Damis; mademoiselle De Brie celui de Mariane; enfin que Valère était représenté par La Grange, et Tartuffe par Du Croisy.
Grimarest rapporte que le rôle d'Ëlmire , dont madame Molière s'était chargée, fut pour sa coquetterie Toccasion d'un cruel crèvecœur. « Comme cette pièce promettait beaucoup , dit le biographe , elle voulut y briller par l'ajustement ; elle se fit faire un habit magnifique , sans en rien dire à son mari , et du temps à l'avance elle était occupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une demi-heure avant qu'on commençât la pièce : <( Comment w donc , dit-il en la voyant si parée , que voulez-vous dire avec <f cet ajustement? ne savez-vous pas que vous êtes incommodée « dans la pièce? et vous voilà éveillée et ornée comme si vous « alliez à une fête. Déshabillez- vous vite , et prenez un habit con- « venable à la situation où vous devez être. »
Nos Elmires ignorent probablement cette anecdote, ou du moins les soins de l'amour-propre l'emportent chez elles sur leur respect pour les intentions de l'auteur. Il est vrai que, si on les observait toutes fidèlement , la représentation de ce chef-d'œuvre serait aujourdliui impossible : il n'est guère d'acteurs qui eussent le droit d'y prendre un r61e. Le fait suivant, que nous puisons à la même source, fait connaître les qualités bien rares de nos jours que Molière exigeait de ses interprètes :
« Un soir qu'on représentait le Tartuffe ^ Champmêlé , qui n'était point encore dans la troupe , fut voir Molière dans sa loge , qui était proche du théâtre ; comme ils en étaient aux complimens , Molière s'écria : Ahl chien l Ah! bourreau! et se frappait la tête comme im possédé. Champmêlé crut qu'il tombait de quelque mal ,
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et il était fort embarrassé. Mais Molière , qui s'aperçut de son étonnement , lui dit : « Ne soyez pas surpris de mon emportement ; «je viens d^entendre un acteur déclamer faussement et pitoya- (( blement quatre^^er^de ma pièce; et je ne saurois voir maltraiter « mes en&nts de cette force-là, sans souffrir comme un damné. »
Hélas! à quelles épreuves cruelles ne seraient-elles pas mises aujourd'hui ses entrailles paternelles? Quelle douleur poignante ne sentirait-il pas en apprenant les grossières interprétations que le parterre et les acteurs donnent trop souvent à plusieurs de ses versP Nous n'en citerons que deux exemples :
Dans la scène 4 ^^ Tacte iv, quand la malheureuse Elmire, que l'incrédulité de son mari met à la torture , le détermine enfin à se cacher sous la table pour constater lui-même la réalité de ce qu'elle avance , elle lui dit :
Les choses n'iront que jusqu'où vous youdrez.
C'est à TOUS d'arrêter son ardeur insensée , Quand TOUS crmrez la chose assez aTant poussée.
Une foule de spectateurs ne manque jamais à ce vers de laisser éclater une dégoûtante gaieté , qui prouve combien peu ils comprennent l'auteur auquel cette hilarité fait afiront. Quoi! c'est dans le moment même où Molière avait besoin des plus grands ménagemens pour (aire passer une situation que sa délicatesse rend unique à la scène , qu'il se serait permis une plaisanterie de mauvais lieux, qu'il aurait eu soin encore de faire débiter par une femme qui s'est toujours montrée décente et retenue! Non, le rire du parterre est calomnieux, et les aclrices qui, comme nous en avons vu, se permettent à ce vers un sourire qu'elles croient malin, et qui n'est que scandaleux, font voir par là qu'elles ne connaissent pas plus les premières règles de leur art que les lois de la pudeur. Dans la scène suivante, Elmire au supplice, après avoir toussé plusieurs fois pour prévenir son impassible mari, répond à Tartuffe , qui lui dit :
Vous plait-il un morceau de ce jus de réglisse?
-< C'est un rhume obstiné , sans doute ; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
Ce dernier vers est encore accueilli par un rire indécent, justifie
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quelquefois par P indécence de l'acteur. Quel est le spectateur honnête qui eût jamais pu lui supposer une aussi grossière intention , si quelques histrions de province, nous pourrions ajouter, et de la capitale, en prononçant le vers, %
Vous plait-il un morceau de ce jus de réglisse?
n'eussent prêté à son auteur l'idée d'une ignoble métaphore, et n'eussent exprimé cette basse interprétation par la pantomime la plus licencieuse ? Nous sommes honteux d'avoir été forcé de mettre le lecteur sur la voie d'un pareil trait d'immoralité; mais il ^t connahre l'origine des reproches adressés à Molière, au sujet des vers d'Elmire , par des gens qui ne savaient pas apprécier le talent de ce grand écrivain , puisqu'ils le supposaient assez maladroit pour faire débiter de tels propos à une femme qui , par sa position , a besoin de l'indulgence , et surtout du sérieux du parterre.
Que si l'on nous objecte que ce ne serait point la première grossièreté immorale que Molière aurait mise dans la bouche d'un de ses personnages , on voudra bien remarquer qu'il n'y a que ses valets fripons ou ses servantes libres et éhontées qui s'en soient jamais permis dans ses ouvrages , et que personne , ainsi que l'a très-bien fait observer un de nos meilleurs critiques (M. Duviquet) , n'a plus fidèlement que lui suivi le précepte :
Ne faites point parler tos acteurs au hasard.
On a vu dans la Notice de quelle manière Cailhava, qui avait été chargé de sansculoitiser le dénouement du Tartuffe^ s'acquitta de cette noble tâche. Un autre auteur, dont le nom est demeuré inconnu , entreprit dans le même temps d'en donner la continuation. Sa pièce fut jouée , ou plutôt sifflée , sous le titre du Tartuffe réçolutionnaire ou la Suite de F Imposteur, On retrouvait dans cette rapsodîe les mêmes épreuves et les mêmes moyens que dans la pièce de Molière ; il n'y manquait que le style , la vigueur et le génie de notre auteur. Quelle aveugle frénésie a donc pu pousser ces citoyens littérateurs à porter une main sacrilège sur cet immortel ouvrage? Voulaient-ils donc , dans leur fièvre d'égalité , rabaisser le génie à leur niveau?