I. Ah! pour être dévot, je n*en suis pas moins homme
Lb Tartuffe, acte m, scène 3.
nouvelle de Scarron intitulée les Hypocrites. Un aventurier espagnol nommé Montufar est lié avec deux filles suspectes, l'une jeune et l'autre vieille : après avoir joué successivement tous les rôles pour abuser de la crédulité publique , ils arrivent à Séville , où ils prennent le masque de la dévotion, dans l'espérance de faire de nouvelles dupes. Montufar s'afiuble d'une soutane, et fait passer l'une de ses compagnes pour sa mère, et l'autre pour sa sœur. Ces trois personnages affectent la piété la plus fervente; ils assistent régulièrement à tous les offices, vont visiter les prisons, les hôpitaux; enfin, à force de grimaces, ils sont bientôt dans une véritable odeur de sainteté; les plus grandes familles s'estiment heureuses de les posséder im moment, et le peuple se précipite partout sur leurs pas : mais un gentilhomme, qui a été jadis l'amant d'une des deux pèlerines, et qui connaît Montufar pour un vrai chevalier d'industrie, arrive im beau jour à Séville, et il reconnaît à la porte d'une église ce misérable dont une multitude imbécile et fanatique baisait dévotement les habits. Révolté de cette vile jonglerie, il va droit à l'aventurier, lui rappelle sa vie passée, et cherche à. dissuader le peuple de sa stupide admiration. Montufar se permettant d'insulter le gentilhomme, celui-ci le frappe dans un mouvement de colère ; et aussitôt le peuple se soulève en criant au sacrilège.
La foule, irritée de voir maltraiter son idole, se précipite sur l'agresseur; elle est sur le point de le mettre en pièces; mais l'hypocrite se jette au-devant de lui comme s'il voulait parer les coups; il le relève, il le console, il le couvre d'embrassemens ; et, s'adressant
NOTICE
au peuple : « Je suis le méchant, s'écrie-t-il , je suis le a pêcheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable « aux yeux de Dieu, Pensez-vous, parce que vous me « voyez vêtu en homme de bien , que je n'aie pas été tf toute ma vie un larron, le scandale des autres et la per- « dition de moi-même? vous vous êtes trompés, mes frères; « faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et (c tirez sur moi vos épées. »
Cette conduite adroite de Montufar produit sur la multitude le même effet que la feinte humilité de Tartuffe sur Orgon; l'engouement d'un peuple hébété redouble pour l'imposteur, et le trop véridique gentilhomme est obligé de se soustraire par la fiiite à la vindicte publique.
M. Petitot, dans l'édition qu'il a donnée de Molière, a justement remarqué que le poëte avait encore emprunté à la Nouvelle de Scarron quelques-uns des traits les plus heureux dont il a peint la sensualité des faux dévots. Voici comment le burlesque auteur de Jodelet a représenté le genre de vie de Montufar et des deux aventurières de Séville. « Leurs lits, fort simples, n'étoient le <c jour couverts que de nattes, et la nuit de tout ce qu'il a falloit pour dormir délicieusement. Leur porte, en hiver, <c se fermoit à cinq heures, en été à sept, avec autant de « ponctualité qu'en im couvent bien réglé : alors les bro- <x ches tournoient, la cassolette s'allumoit, le gibier se a rotissoit, le couvert se mettoit bien propre, et l'hypo- « crite triumvirat mangeoit de grande force, et buvoit voce lumineusement à la santé de ses dupes. Montu&r et (c Hélène couchoient ensemble de peur des esprits, et leur « valet et leur servante, qui étoientde même complexion,
SUR LE TARTUFFE, ce les imitoient en leur façon de passer la nuit. Il ne faut «c pas demander s'ils avoient de l'embonpoint, menant a une si bonne .vie. Chacun en bénissoit le Seigneur, et a ne pouvoit trop s'étonner de ce-que des gais qui vivoient <c austèrement avoient meilleur visage que ceux qui vice voient dans le luxe et l'abondance. »
Telles sont, après bien des recherches, les seules sources où Molière ait puisé pour la composition de son chefd'œuvre. Mais n'était-ce pas pour lui un devoir de mettre en œuvre ces parcelles d'or; et Scarron méritait-il plus d'égards que Cyrano de Bergerac? n'est-il pas Ii^ureux qu'un homme de génie ait pris dans une Nouvelle médiocre, et destinée à l'oubli, une des plus belles scènes du théâtre? Il a enrichi l'auteur en le dérobant; il l'a rendu immortel par le larcin qu'il lui a Êtit : Scarron est plus célèbre par la scène du Tartuffe que par tous ses ouvrages; on ne cite plus guère ce burlesque poète que comme le premier mari de madame de Maintenon, et comme l'heureux inventeur d'une scène qui est passée à Molière, comme s'il eût été dans sa destinée de ne s'élever que par ses alliances, et de ne traverser les âges qu'à la suite des grands hommes qui l'ont associé à leur souvenir.
Mais Molière ne doit qu'à lui seul la conception vigoureuse de son ouvrage; où art-il puisé cette exposition si comique et si originale , ces scènes tour à tour si gaies et si pathétiques, cette opposition si savante des caractères? Où a-t-il pris ces traits si heureux du dialogue, ces tirades où l'éloquence s'élève jusqu'au sublime ? Où a-t-il trouvé cette peinture si énergique et si profonde de l'hypocrisie et du fenatisme; ce secret de forcer l'impos-
NOTICE
ture jusque dans ses derniers retranchemens , d'arracher la vérité au mensonge même, et de faire jaillir du choc des plus viles passions le triomphe de la vertu ?
Presque tous les commentateurs de Molière semblent avoir eu la prétention de prouver qu'ils savaient mieux le français que lui, comme s'ils avaient voulu se dédommager, par la critique de son style, de l'hommage qu'ils étaient forcés de rendre à son génie. Armés de la férule scolas tique, ils ont cherché querelle aux mots, et n'ont pas même épargné les points et les virgules. Celui-ci relève une expression qui lui paraît impropre, celui-là découvre à la loupe \m passage qui n'est pas rigoureusement conforme aux règles de la syntaxe; cet autre enfin refait un vers qu'il trouve sans harmonie , comme un maître qui corrigerait le thème de son disciple. Il y a, selon moi, un peu d'irrévérence, dans ces investigations minutieuses; elles pourraient tout au plus être utiles à un étranger qui voudrait apprendre notre langue, et ce n'est ni dans Molière , ni dans les auteurs comiques , qu'on en étudie les premiers principes. Ce qu'on blâme dans lui devrait être précisément un sujet de louange : il parlé! comme on parlait alors; son dialogue est celui des homities qu'il voyait tous lesjours; il est absurde d'exiger de lui les phrases précieuses d'une société qui n'était pas la sienne, et la pruderie d'une langue raffinée qu'on use à force de la polir. Cette allure vive et franche, cet heureux abandon, que nous prenons pour de la négligence, sont l'empreinte du temps oîi il a écrit. Les anciennes mœurs doivent être exprimées dans l'ancien langage: gardons-nous d'altérer la couleur de ces peintures d'une
SUR LE TARTUFFE, autre époque, en leur substituant une triste et froide enluminure; on ne refait pas plus le style des vieilles comédies qu'on ne corrige l'orthographe des antiques médailles. Il était aussi impossible à Molière d'écrire le Tartuffe avec le style du Méchant, qu'à Gresset d'écrire le Méchant avec le style du Tartuffe. L'un a peint les mœurs du siècle de Louis xiv, et l'autre, les mœurs du siècle de Louis xv.
Qu'un commentateur explique des usages qui n'existent plus, ou des expressions tombées en désuétude; qu'il éclaircisse des passages qui se rapportent à des anecdotes ou à des événemens du temps , et qui sont devenus obscurs pour le vulgaire des lecteurs, il fait alors un travail utile ' , et peut mériter quelque estime; mais il tombe dans le ridicule indélébile si , du haut de son petit tribunal , il fait subir au génie une censure pointilleuse.
C'est surtout comme peintre de mœurs et comme philosophe qu'il faut juger Molière; les intérêts de la morale doivent passer avant les scrupules de la grammaire. Le Tartuffe est de tous ses ouvrages celui où il a pénétré le plus avant dans les replis du cœur; il a découvert une des plaies les plus tristes de l'humanité, et il l'a sondée d'une main si ferme, qu'il a arraché des cris douloureux.
L'hypocrisie est, dans une société vieillie, le pire de tous les fléaux ; c'est le voile de toutes les passions , le masque de tous les vices, le manteau de tous les crimes; la justice elle-même hésite à frapper le criminel paré des couleurs du ciel; on dirait que la fausse dévotion est
I. Je citerai avec plaisir M. Taschereau, qui a fait des notes très-utiles dans rédition de Molière qu*il a récemment publiée.
notice;
pour les 'Scélérats ce qu'était jadis Teuceinte de certains temples du paganisme, \m asile sûr, un refuge inviolable. Molière en a forcé les portes; il a saisi l'hypocrite jusque sur les marches sacrées, il l'a mis à^ nu au pied de ces mêmes autels qu'il profanait par ses vices, et en présence de la foule qu'il trompait par ses grimaces.
En ornant la scène française d'un immortel ouvrage, il a légué à tous les siècles le signalement de la plus cruelle et de la plus redoutable de toutes les impostures. Le chef-d'œuvre du Tartuffe est un service rendu à l'humanité par le génie. Comment se fait-il que La Bruyère, ce peintre si ingénieux et si vrai des travers de son temps , n'ait pas vivement senti les beautés supérieures de cet immortel ouvrage ?
Il a aussi dessiné un hypocrite, et il semble moins avoir voulu le peindre que critiquer celui de Molière. <c Le sien , dit-il , ne cajole point la femme de l'homme (c opulent à qui 3 a su imposer; il ne lui fait du moins ni « avance, ni déclaration; il s'enfuira, il lui laissera scm « manteau s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même ; il « est encore plus éloigné d'employer pour la séduire le <c jargon de la dévotion ; ce n'est point par habitude qu'il «t le parle, mais avec dessein et selon qu'il lui est utile, « et jamais quand il ne serviroit qu'à le rendre très-ri- « dicule. »
L'Onuphre de La Bruyère est un pénitent exténué par le jeûne ;• il a peu de mérite à jouer Tabstinence et la chas^ teté : il est sans passion , sans désirs; mais le Tartuffe de Molière est un homme ardent, plein de feu, de santé; sa convoitise est sans cesse excitée par l'aspect d'une femme
jeune et belle , dont le mari est vieux et dévot, et qui paraît d'ailleurs un peu portée à ïa coquetterie. S'il emploie le jargon de la dévotion, c'est qu'il est devenu le sien , et qu'il n'en saurait parler d'autre. Les imposteurs finissent eux-mêmes par croire aux mensonges qu'ils débitent , et sont presque de bonne foi dans la fraude. Tartuffe se croit dévot; s'il déposait tout à coup le masque devant £lmire, et qu'il lui tînt le langage d'un petit-maître ou d'im libei> tin , cet aveu seul de son hypocrisie l'humilierait aux yeux de celle qu'il veut séduire; mais c'est comme dévot qu'il veut plaire, c'est par sa profession même qu'il essaie de faire taire les scrupules d'une femme bien née qui hésite entre ses devoirs et ses passions; il lui promet
De Tamoar sans scaadale et du plaisir saus pe^.
S'il veut lui prouver qu'
11 est avec le ciel des accommodemens ,
et que rien ne se concilie mieux que les plaisirs des sens et les béatitudes célestes, ne doit-il pas s'exprimer en langage pieux, à peine d'être inconséquent et de s'avouer lui-même le plus vil de tous les hommes ?
Ne sait-on pas, d'ailleurs, que le libertinage et la superstition vont fort bien ensemble, et que les pays qui, comme lltalie et l'Espagne, paraissent les plus dévots, sont réellement les plus débauchés; qu'ainsi le langage y est pieux et la conduite dissolue ? Encore ime fois Onuphre est un vulgaire hypocrite, et Tartuffe est un scélérat consommé.
La Bruyère a fait au Tarti{ffe un reproche qui n'est
NOTICE guère plus fondé, mais qui est beaucoup plus spécieux, te Onuphre ne pense point, dit-il, à profiter de toute la « succession d'irn homme opulent , ni à s'assurer une do- « nation générale de tous ses biens, s'il s'agit surtout de a les enlever à un fils, le légitime héritier. Il ne se joue « pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une « famille où se trouvent à la fois une fille à établir et un <c fils à pourvoir; il y a là des droits trop forts et trop <c inviolables; on ne les traverse point sans faire d'éclat, a et il l'appréhende, sans qu'une pareille entreprise ne « vienne aux oreilles du prince à qui il dérobe sa marche, « par la crainte qu'il a d'être découvert et de paraître ce « qu'il est. » Sans doute les faux dévots ont plus beau jeu chez un célibataire que chez un père de famille; on calomnie, on dépouille plus facilement des collatéraux que des enfans; mais le vrai tour de force de Tartuffe est de faire déshériter le fils même de la maison; et, si l'auteur nous prouve que le fanatisme peut aveugler un père jusqu'à lui faire oublier son propre sang pour un misérable fardé d'une fausse dévotion, ne fait-il pas voir à plus forte raison l'empire que de pieux imposteurs peuvent exercer sur des hommes qui ne tiennent pas au lien puissant de la famille? !N!atteint-il pas de la sorte au plus haut degré le but du moraliste? D'ailleurs Tartuffe n'a pas de prime abord conçu le dessein de suborner la femme, d'épouser la fille et de dépouiller le fils de son bienfaiteur; il a commencé par bien choisir sa dupe : il a vu un homme riche, dévot, crédule, d'une imagination faible et exaltée; un mari d'un certain âge ayant de grands enfans d'un pre^ mier lit, et une jeune femme pour seconde épouse. Quel
théâtre pourrait être plus heureux pour Tintrigue et la fourberie! Une belle-mère seule est déjà un germe de division dans ime famille.
Tartnfife n'a pas d'ailleurs, comme le pâle hypocrite de La Bruyère, la force de maîtriser ses passions; elles sont ardentes, impérieuses; sa lubricité, son avarice, sont sans cesse excitées à l'aspect d'une maison riche et d'une femme séduisante. C'est un coup de maître d'avoir mis sa Élusse dévotion aux prises avec son libertinage; et c'est de l'amour criminel de Tartuffe, comme de l'amour brûlant du misanthrope, que jailUssent les scènes les plus admirables et les développemens de passions les plus sublimes auxquels le génie se soit jamais élevé.
La Bruyère n'a pas remarqué qu'après avoir asservi l'époux à force de patelinage et d'adresse, le seul désir ardent qui pousse Tartuffe, c'est la possession d'Elmire. Il en est tellement préoccupé, qu'il ne semble pas trèsempressé d'accepter la main de Mariane, et qu'il se laisse plutôt solliciter per Orgon qu'il ne le sollicite luimême. On croirait que, satisfait de rompre le mariage de Valèrç avec elle, il se réserve seulement de l'épouser plus tard, afin de dominer un jour la maison comme gendre après y avoir joui d'abord de tous les. droits du maître. Aussi, quand Elmire lui adresse cette question :
On tient que mon mari veut dégager sa foi Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?
Il se hâte de répondre :
Il m^en a dît deux mots ; mais , madame , à vrai dire , Ce n^est pas le bonheur après quoi je soupire.
NOTICE
Si plus tard il se montre plus empressé de devenir l'époux de Mariane, c^est que Damis a siu*pris sa passion criminelle; c'est qu'il doit avoir hâte d'entrer dans une famille dont de nouvelles explications peuvent le Êiiiie sortir. Ce ne sont point ses insinuations qui décident Orgon à déshériter son fils; il est bien plus habile : c'est en feignant de l'excuser, c'est en demandant grâce pour lui qu'il enfiamme de plus en plus le courroux de son père ; et, quand celui-ci le chasse, l'accable de sa malédiction. Tartuffe est au comble de ses vœux, parce qu'il espère être à jamais délivré d'un témoin qui a tout entendu, et qui peut toujours devenir un accusatair. La vengeance de l'infâme est d'ailleurs satisfaite par l'exhérédation de Damis; ce n'est plus comme étranger qu'il en profite, c'est comme gendre; voilà pourquoi Tartuffe est conçu d'une manière plus large, et tracé d'une touche bien plus vigoureuse que le triste Oniqxhre, qui, comme tous les fourbes du bas étage, va courir les successions à la porte des vieux célibataires, et extorquer quelques sommes à la terreur des mourans.
Il y a du reste entre Onuphre et Tartuffe la même différence qu'entre l'auteur des caractères et le grand poète comique. L'un dessine purement un portrait; la ressemblance est exacte, les traits sont fidèles, les nuances même les plus fugitives sont habilement saisies; mais ce n'est qu'une figure isolée, sans mouvement et sans vie; l'autre conçoit un vaste sujet : il groupe autour de son personnage principal d'autres figures qui font ressortir la sienne; il met en présence le vice et la vertu, l'hypocrisie et la bonne foi ; il presse, il anime, il enflamme son
action : du jeu des contrastes les plus opposés il fait sortir la ressemblance; du choc des passions les plus tristes il fait jaillir la gaieté; enfin d'un divertissement il tire une haute leçon morale, et du portrait d'un homme il fait le tableau d'une époque.
La Bruyère est le seul philosophe du siècle de Louis xiv qui n'ait point su apprécier le Tartuffe; quant aux auteurs sacrés , tous ne furent pas aussi tolérans que l'envoyé du Saint-Siège et que les prélats auxquels le mo • narque déféra l'examen de ce chef-d'œuvre : plusieurs ont pu être de bonne foi dans leurs attaques, mais l'esprit de corps rend les hommes d'église injustes et passionnés comme tous les autres; et peut-être l'opinion généralement accréditée, que l'évêque d'Autun, Roquette, avait été le modèle de l'hypocrite de Molière, n'a pas peu contribué à les irriter contre son chef-d'œuvre.
Il paraît qu'en effet l'abbé Roquette a fourni les principaux traits au peintre du Tartuffe; l'abbé de Choisi le dit formellement dans ses Mémoires, et madame de Sévigné, parlant de ce prélat, l'appelle malicieusement le pauvre homme. Si l'on en croit même une insinuation de J.-B. Rousseau, Molière aurait dû à l'évêque plus que le caractère de son personnage , et V aventure du Tartuffe se serait passée chez la duchesse de Longueville, dont on sait que Roquette était un des courtisans les plus assidus.
On conçoit d'ailleurs que l'intolérance religieuse augmentait à mesure que le roi avançait en âge; l'on peut même s'étonner que les persécutions du Tartuffe n'aient pas recommencé sous les Tellier et sous les Lachaise; il a fallu sans doute vingt ans de succès pour qu'une glorieuse
prescription le mît à couvert de la fureur des faux dévots.
Parmi les orateurs sacrés qui condamnèrent le Tartuffe^ il en est deux des plus illustres qui aient immortalisé la chaire chrétienne; Bourdàloue et Bossuet ont attaqué ce chef-d'œuvre l'un avec une sorte de modération, mais par des argumens plus spécieux que solides, l'autre avec un fougueux emportement qui annonce plutôt la colère de l'orgueil que les alarmes de la piété.
Le premier, dans son sermon sur l'hypocrisie, dit que, « comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses ic de la vraie , comme la fausse et la vraie ont beaucoup « d'actions qui leur sont communes , comme les dehors <c de l'une et de l'autre sont presque tous semblables , il « est non-seulement aisé, mais d'une suite presque néces- « saire, que la même raillerie qui attaque l'une, et que les « traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins « qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité « prudente. »
Ces précautions, Molière les a prises avec un soin presque minutieux; et, si Bourdàloue a écrit de bonne foi , il n'a certes pas lu l'ouvrage dont il fait une si injuste censure. Le personnage de Cléante est là pour soutenir l'honneur de la vraie religion, et ce n'est pas seulement dans une poésie admirable qu'il en trace les devoirs et qu'il en fait ressortir les principes consolateurs , c'est par des actions qu'il montre la différence d'une superstition aveugle et cruelle à une piété douce et éclairée. Ainsi, lorsque Orgon, éclairé sur la scélératesse du misérable qu'il a recueilli , se jette , comme tous les fanatiques , dans un autre extrême, et s'écrie :
C'en est (aît , \e renonce à tous les gens de bien !
Le sage Cléante lui répond :
Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec audace Sous le pompeux ëclat d'une austère grimace , Yous voulez que partout on soit fait comme lui, Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui I
Gardez-vous , s'il se peut , d'honorer l'imposture ; Mais au vrai zèle aussi n'allez point faire injure.
Ces seuls vers répondent à tous les reproches de Bourdaloue, qui d'ailleurs portent sur une base absolument fausse.
La pièce de Molière est conçue de manière que le public ou le lecteur ne peut un seul instant se méprendre entre la vraie et la fausse dévotion. Ce grand poëte, avec tout son talent, ne serait jamais venu à bout de mettre en scène im homme pieux, et de le peindre des couleurs qu'il a données à son Tartuffe. On se fût alors écrié avec justice : Ce n'est point là un véritable dévot; c'est un hypocrite. Pour jouer les personnes, il faut les montrer telles qu'elles sont ; si l'on ne met sur le théâtre que ce que fait un honnête homme qui a des sentimens religieux, on ne représentera que de bonnes actions, et alors la religion ne sera pas compromise. Elle le sera bien inoins encore si le personnage n'en fait que de mauvaises, puisque alors ce n'est plus un honnête homme, c'est un imposteur.
Sans doute, si le vrai dévot et l'hypocrite paraissaient ensemble sur la scène, ayant le même extérieur ^ tenant
NOTICE
le même langage, on pourrait s'y méprendre; maïs ce n'est ni par les dehors, ni par les discours qu'on juge les hommes, c'est par leurs actions; et à peine les deux caractères seront mis en jeu qu'on dira : Voilà le. vrai dévot! voilà l'hypocrite!
Dans le chef-d'œuvre de Molière toute méprise est impossible : avant de faire paraître son Tartuffe il emploie deux actes entiers à le peindre; quand il entre, il est déjà connu; quand il parle, on sait que c'est un misérable. Son maintien, son langage ne peuvent tromper personne; plus il abuse des expressions pieuses, plus il inspire d'horreur; c'est le respect pour la religion qu'il profane qui excite l'indignation au plus haut degré.
Mais, s'il fallait prendre à la lettre le sermon de Bourdaloue, il serait impossible de démasquer l'hypocrisie, et ce vice odieux jouirait de tous les privilèges de l'impunité. Si le faux dévot ne doit pas être livré au ridicule parce qu'il ressemble au vrai, l'hypocrite de bienfaisance peut, en toute sûreté, faire des dupes; le tartuffe de mœurs porter le déshonneur dans les familles, car ils prennent aussi le langage de la philanthropie et du sentiment; ils ressemblent à l'homme désintéressé et à l'homme sensible* Mais que le poëte comique ou le moraliste mette en opposition leurs discours et leur conduite, qu'il fasse voir la différence du masque au visage, il ne compromet ni la probité, ni la bienfaisance; il excite la haine contre l'égoïste et le malhonnête homme; et en cela il rend im service éminent à l'humanité, car ce n'est pas le vice brutal qui est le plus dangereux, son aspect seul est repoussant et sa nudité dégoûtante : c'est le vice
SUR LE TARTUFFE, paré des couleurs de la vertu qu'il faut redouter dans une société qu'une extrême civilisation rend confiante et facile; c'est lui qu'il faut signaler sous les faux dehors dont il se couvre.
Et plus le manteau est sacré, plus la fourberie qui s'en affiible est à craindre. De profonds scélérats ont cru y trouver un abri pour tous leurs crimes : l'empoisonneur Desrues osait invoquer le nom de Dieu, et l'assassin Maingrat, ce prêtre impie et féroce dont le crime a épouvanté notre époque, avait fasciné tous les yeux par une sorte de dévotion sauvage qui se refusait même aux plus innocentes distractions, qui interdisait tous les plaisirs comme profanes, et qui condamnait la jeunesse elle-même aux austérités de la vie des anachorètes. C'est donc le devoir des moralistes, et même des auteurs sacrés, de préserver les esprits crédules contre les charlatans de religion; et Molière a bien mérité de son siècle et des siècles à venir, lorsqu'il leur a dit : Ne vous fiez pas à un dévot sur l'emphase de ses paroles et sur le nombre dç ses génuflexions; gardez-vous de l'introduire dans votre intérieur, de lui livrer vos secrets, ou vous risquez de voir porter le trouble et le déshonneur dans votre famille, de prendre un maître qui vous opprime, un espion qui vous dénonce et un fripon qui vous ruine. Ainsi, les reproches de Bourdaloue tombent à faux; comment un homme d'une raison si élevée les a-t-il faits si légèrement? Ne serait-ce point parce qu'il était jésuite, et que la morale relâchée de cette société semble avoir fourni à Molière quelquesuns des traits les plus heureux de son imposteur. Ces vers du quatrième acte,
NOTICE
Selon divers besoins il est une science D'éteindre les liens de notre conscience , Et de rectifier le mal de Faction Avec la pureté de notre intention.
peignent au naturel ces casuistes si terribles pour les autres et si faciles pour eux-mêmes, que Pascal a ffétris du sceau d'un, immortel ridicule.
La scène du cinquième acte, où le crédule Orgon explique à Cléante la manière dont il a été amené à confier au fourbe la fatale cassette qu'un ami fugitif avait déposée entre ses mains, est une espèce de théorie de la restriction mentale, l'une des armes les plus perfides de cette secte redoutable qui a rempli le monde de ses intrigues, et dont l'ambition inquiète et tracassière a semé le trouble dans toutes les familles , et porté la terreur jusque dans le conseil des rois.
Ce fut par un motif de cas de conscience , J'allai droit à mon traître en faire confidence ; Ce sot raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des sermens contre la vérité.
Ces vers ne caractérisent-ils pas fortement le jésuitisme? et faut-il s'étonner que les membres de cette association rancuneuse et puissante, liés par les mêmes intérêts et par les mêmes doctrines, aient essayé de ravaler un chefd'œuvre qui a si bien révélé les secrets de leur politique tortueuse?
L'implacable Bossuet a mis bien moins de réserve dans ses attaques contre Molière; ce n'est pas seulement un de ses ouvrages qu'il accuse, c'est tout son théâtre qu'il proscrit. Signalons ici ce passage qui fait tache dans les œuyres d'un grand homme, et qui est si odieux dans la bouche d'un prélat.
« II, faudra donc que nous passions pour honnêtes les « impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies « de Molière, ou qu'on ne veuille pas ranger parmi les a pièces d'aujourd'hui celles d'un auteur qui a expiré «pour ainsi dire à nos yeux, et qui remplit encore à « présent tous les théâtres des équivoques les plus gros- « sières dont on ait jamais infecté les oreilles des chré- « tiens!... Songez seulement si vous oserez soutenir à la « face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont tou- « jours ridicules, la corruption toujours excusée et tou- « jours plaisante
« La postérité saura peut-être la fin de ce poëte comé- « dien, qui, en jouant son Malade imaginaire y reçut la « dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu « d'heures après , et passa des plaisanteries du théâtre , « parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au « tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car « vous pleurerez! »
Eh quoi, Mathan! d'un prêtre est-ce là le langage?
« Quelle dureté fanatique ! s'écrie à ce sujet M. Le- « mercier, dans son Cours de Littérature; quelle délec- « tation cruelle à se retracer' la mort d'un homme de « génie, qui expira, non sur la scène, mais dans les bras
NOTICE
« de deux religieuses, sœurs de la charité, dont il avait a toujours pris soin, qui furent inconsolables de sa perte, « et qui se jetèrent en pleurant aux pieds des gens d'éa glise pour en obtenir une sépulture refusée à leur bien- « faiteur! circonstance que Bénigne Bossuet omet insi- « dieusement. Quel ton d'intolérance en cette doctrine ! a quel appareil de rigueur! quelle emphatique sévérité! a et, ce qui doit le plus étonner en lui, que d'assertions « calomnieuses à l'égard de la plus morale des comédies! »
Mais le persécuteur de Fénelon pouvait-il être juste envers Molière ! Il lui reproche les impuretés de ses comédies; il dit que ce sont les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens l
Comment des milliers de voix ne lui ont-elles pas répondu que les pièces les plus obscènes furent composées par des prélats; qu'elles faisaient les délices de la cour de Rome et la joie des saints pontifes? Comment n'a-t-on pas dit au proscripteur du Tartuffe y où la vraie piété est mise en honneur, que la CalandrUy la comédie la plus licenciense qui ait jamais souillé les oreilles des Chrétiens, a été composée par un cardinal et jouée devant un pape? Molière, dans son ouvrage, nous offre une épouse fidèle à ses devoirs, et le prince de l'église se complaît à nous montrer le libertinage effronté d'une femme mariée. Et la Mandragore! cette débauche de Machiavel , où la religion n'est pas moins outragée que la pudeur, où un ministre des autels se fait un vil agent de prostitution, et déshonore jusqu'au tribunal de la pénitence, ne fut-elle pas plusieurs fois représentée devant Léon X? Non, ce n'est point Molière qui a introduit dans
la comédie la licence et le libertinage; c'est au contraire lui qui, en peignant les ridicules ou les travers des hommes, les a forcés à rougir d'eux-mêmes; c'est lui qui a épuré à la fois l'art et les mœurs, qui a fait d'un divertissement une leçon , et du théâtre une école de morale.
La postérité a cassé la sentence de Bossuet. Molière est le poète des philosophes , et ses ouvrages font les délices de tous les hommes raisonnables et de tous les hommes polis. Le Tartuffe y qu'a vainement voulu foudroyer l'aigle de Meaux, s'est élevé au-dessus de son tonnerre ; il plane majestueusement dans les plus hautes régions du génie, et il traversera les siècles en les éclairant.
A une seule époque le Tartuffe cessa d'être vrai. Sous le règne affreux de l'athéisn^e et de l'anarchie , au moment où les autels tombaient sous la hache des impies , et leurs ministres sous le fer des bourreaux, la peinture de l'hypocrisie religieuse était une cruauté froide et dérisoire : aussi la pièce était-elle moins jouée, et produisait-elle moins d'effet. Dans ces jours de fièvre et de délire , le mot de roi était proscrit jusque sur la scène, et le dénouement du Tartuffe fut mutilé par les nouveaux Vandales, comme tant d'autres monumens.
Voici de quelle manière Callhava l'avait refait : il est fâcheux qu'un auteur qui avait passé sa vie à commenter Molière , et qui n'a guère de célébrité que par son adniiration fastueuse pour ce grand homme, se soit vu contraint à porter la main sur son chef-d'œuvre.
Remettez-vous , monsieur , d'une alarme sî chaude : Ils sont passés ces jours d'injustice et de fraude
NOTICE
Où , doublement perfide , un calomniateur Rayîssaît à la fois et la vie et llionneur ; Celui-ci , ne pouvant, au gré de son envie, Prouver que votre ami trahissait la patrie.
Et vous traiter vous-même en criminel d'état, S'est fait connaître à fond pour un franc scélérat : Le monstre veut vous perdre ; et sa coupable audace Sous le glaive des lois l'enchaîne à votre place.
A cette cruelle époque l'hypocrisie religieuse était impossible, parce que la piété même était un crime, et qu'on se cachait pour en remplir les devoirs; mais il existait d'autres TartufFes et d'autres Orgons. Des misérables afFectaient l'austérité des mœurs républicaines, et s'abandonnaient, sous le manteau du stoïcisme, aux vices les plus honteux et aux passions les plus criminelles. Faites du personnage principal un Caton ou un Brut us de circonstance, introduisez-le chez quelque bourgeois honnête homme , atteint de la fièvre des doctrines anarchiques, qui ait une jeune femme à séduire et une fille riche à doter, et qui, malgré la ferveur de ses opinions , garde le secret d'un ami fugitif; supposez qu'il se trouve dans cette maison un homme modéré qui blâme ces emportemens et ces faux dehors d'un patriotisme affecté, qui distingue entre l'amour vrai et désintéressé du pays et l'intolérance brutale de l'esprit de persécution, vous retrouverez Tartuffe, Orgon, Elmire, Mariane et Cléante; l'hypocrite démasqué dénoncera son bienfaiteur comme un mauvais citoyen; vous aurez pour un autre temps et pour d'autres mœurs toute la fable de Molière, parce que les mêmes passions produisent les
mêmes effets, parce que les Tartuffes changent de manteanx et ne changent pas de vices.
Mais le règne de la terreur n'a été qu'une éclipse sanglante; la religion est remise en honneur et l'hypocrisie est redevenue un bon métier. Depuis qu'on espère se pousser par la piété dans les emplois ; nous avons une multitude de chrétiens improvisés qui s'agenouillent dévotement quand on les regarde; les gens qui veulent faire leur chemin ne manquent pas un office , et les athées qui ont de l'ambition ne passent pas un jour sans répéter leur credo. Ces brusques changemens de décoration sont comn^uns en France. A peine Louis xiv avait fermé les yeux, que tous les dévots de la veille devinrent les roués du lendemain. Il en est de même de nos jours ; presque tous les matérialistes de la révolution se sont sanctifiés en un tour de main. De toute part les Tartuffes reparaissent; les Orgons sont encore rares, mais on fait ce qu'il faut pour les multiplier. Moins il y aura d'instruction, plus il y aura de fanatisme : aussi travaille-t-on de toutes ses forces à l'ignorance publique. Que deviendraient les charlatans s'il n'y avait pas de dupes?
En assistant aujourd'hui à la représentation du Tartuffe, ne reconnaît-on pas les grimaciers religieux de notre époque , surtout lorsqu'on entend le misérable s'excuser d'avoir dénoncé son bienfaiteur, par cette froide réponse :
.... L'îatérêt du prince est mon premier devoir :
De ce devoir sacré la juste violence
Etoufîe dans mon cœur toute reconnoîssance ;
Et je sacrifieroîs à de si puîssans nœuds
Amis y femme, parens, et moi-même avec eux.
Qui n'est involontairement frappé de cette conformité de langage avec celui de tant d'hypocrites de royalisme que nous avons entendus ériger l'ingratitude en devoir et la délation en vertu?
Le Tartuffe de Molière est donc rajeuni , et ses couleurs, loin de s'altérer par le temps, deviendront toujours plus vives et plus frappantes, parce qu'à mesure que le monde vieillit, la société se corrompt, et que l'hypocrisie des hommes sera toujours en raison de leur égoïsme et de leur perversité. Ce n'est ni la pièce d'une époque ni celle d'ijine nation, c'est celle de tous les siècles et de tous les pays avancés dans la civilisation; c'est le tableau le plus hardi et le plus vrai, le plus triste et le plus sublime; c'est l'étude la plus profonde qu'un honune ait jamais faite sur les misères de l'humanité.