‹ Le TartuffeChapitre 66 sur 106 · ACTE III, SCENE VII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE VII

Ah ! mon frère , une femme Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. '

Non, non.

Laissez-moi vite , en m'éloignant d'ici , Leur ôter toujt sujet de m'attaquer ainsi.

ORGON

Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.

Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.

Pourtant, si vous vouliez....

ORGON

Ah!

Soit : n'en parlons plus.

Mais je sais comme il faut en user là-dessus. L'honneur est délicat ; et l'amitié m'engage A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage : Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez.... ^

ORGON

Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.

Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;

I. Quelle perfide adresse de la part de Tartuffe! Il doit craindre qu'Elmire ne Tienne à rompi:e le silence qu'elle a gardé dans le premier moment : aussi a-t-il bien soin de faire soupçonner d'avance à «on mari la véracité des rapports qu'elle pourrait faire. ■

a. Que Tartuffe connaît bien Orgon, et le moyen de le faire persévérer dans son aveugle engouement I

Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. ^ Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous; Et je vais, de ce pas, en fort bonne manière, Vous faire de mon bien donation entière.

Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,

I. Ce qu^Orgon exige ici de Tartuffe rappelle un trait charmant du bon La Fontaine : «

K II était fort lié avec un ancien capitaine de dragons, retiré à Château- Thierry, nommé Poignan, homme franc, loyal, mais fort peu galanL Tout le temps que Poignan n'était pas au cabaret, il le passait chez La Fontaine, et, par conséquent, auprès de sa femme, lorsqu'il n'était pas chez lu!. Quelqu'un s'avise de demander à La Fontaine pourquoi il souffre que Poignan aille le « voir tous les jours : «« Eh pourquoi! dit La Fontaine, n'y viendrait-il pas? (c c'est mon meilleur ami. '-h Ce n'est pas ce que dit le public : on prétend « qu'il ne va chez toi que pour madame La Fontaine. — - Le public a tort ; mais « que faut-il que je fasse à cela? '-< Il faut demander satisfaction, l'épée à la « main , à celui qui nous déshonore. -< Hé bien ! dit La Fontaine , je la deman- « derai. » Il va le lendemain, à quatre heures du matin, chez Poignan , et le trouve au lit. «Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble. » Son ami lui demande en quoi il a besohi de lui, et quelle affaire pressée l'a rendu si matineux: « Je t'en instruirai, répond La Fontaine , quand nous serons sortis. » Poignan, étonné, se lève, sort avec lui, le suit jusqu'aux Chartreux, et lui demande où il le mène : « Tu vas le savoir, » répondit La Fontaine, qui lui dit enfin, lorsqu'il fiit derrière les Chartreux : » Mon ami, il faut nous battre. » Poignan, encore plus surpris, lui demande en quoi il l'a offensé, et lui représente que la partie n'est pas égale. <' Je suis un homme de gueiTe, et toi tu n'as jamais «' tiré l'épée. — - N'importe, dit La Fontaine, le public veut que je me batte « avec toi. » Poignan, après avoir résisté inutilement, tire son épée par complaisance, se rend abément maître de celle de La Fontaine, et lui demande de quoi il s'agit : « Le public prétend, lui dit La Fontaine, que ce n'est pas (c pour moi que tu viens tous les jours chez moi, mais pour ma femme. '^ £h! <c mon ami, je ne t'aurais jamais soupçonné d'une pareille inquiétude, et je « te proteste que je ne mettrai plus les pieds chez toi. -< Au contraire, re- « prend La Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public voidait; « maintenant je veux que tu viennes chez moi, sans quoi je me battrai encore « avec toi. » (M. Walce-ek aer , Histoire de la Vie et des Ouvrages de La Fontaine^ i'* édition, page 9.)

ACTE IH, SCÈNE VIL M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parens. N'accepterez-vous pas ce que je vous propose ?

La volonté du ciel soit faite en toute chose! *

ORGON

Le pauvre homme ! * Allons vite en dresser un écrit ; Et que puisse l'envie en crever de dépit ! ^

I. Ce Ters fit crier au blasphème tous les dévots de place. Pour nous, dont la conscience religieuse est moins timorée , nous le regardons comme une admirable combinaison, comme un calcul infaillible de la ruse et de la perfidie mystique de Tartuffe.

a. Le pauvre homme ! Cette exclamation est déjà sortie de la bouche d'Orgon , mais ce fut en d'autres temps. Dans la scène 5 du premier acte elle est sui*tout comique; ici elle ajoute au pathétique de la situation d'un malheureux mari , dont un monstre veut séduire la femme ; d'un malheureux père , dont il veut spolier les enfans, et qui ne trouve rien de mieux, dans son aveuglement extatique pour son bourreau, que de s'écrier : Le pauvre homme !

3. L'accusation de Damis et la conduite d'Elmire n'ont rien produit. Orgon n'est que plus disposé à donner à Tartuffe et son bien et sa fille; il exige même que l'hypocrite soit toujours auprès de sa femme, pour faire enrager tout le monde. L'intérêt que l'on prend à toute la famille de ce citoyen abusé n'a donc fait qu'augmenter avec le danger dont elle est menacée. Aucun ouvrage dramatique, dans aucune langue, dans aucun pays, n'a rien présenté qui puisse être comparé aux deux scènes qui terminent cet acte inimitable, et dans lesquelles d'ailleurs on ne trouve pas une négligence, pas une £eiute de langue. (Bret.)

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