ACTE IV, SCÈNE I
Hélas! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur : Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur; Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme , Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ; Mais l'intérêt du ciel n'y sauroit consentir, Et, s'il rentre céans, c'est à nïoi d'en sortir. Après son action, qui n'eut jamais d'égale.
Le commerce entre nous porteroit du scandale : Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit l A pure politique on me l'imputeroit :
Et l'on diroit partout que, me sentant coupable. Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable; Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager. Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
CLÉANTE
Vous nous payez ici d'excuses colorées ; • Et toutes vos raisons , n\onsieur , sont trop tirées. Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez- vous ? ' Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous ? Laissez-lui , laissez-lui le soin de ses vengeances : Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ! Et ne regardez point aux jugemens humains.
Quand vous suivez du ci^l les ordres souverains. Quoi ! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire !
X Dans le Festin de, Pierre, acte y, scène 3 , dom Juan répond à dom Carlos qui lui reproche d'avoir quitté sa sœur Elvire : Le ciel le 'veut comme cela. »- Hé quoi! toujours le ciel! reprend dom Carlos. On retrouve ici les mêmes moyens , les mêmes discours.
Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne; Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne : Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
CLÉANTE
Et vous ordonne-t-il , monsieur, d'ouvrir l'oreille A ce qu'un pur caprice à son père conseille , Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Oîi le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée
Que ce soit un effet d'une âme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas;
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas :
Et , si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire ,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains;
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage.
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain. '
I . Tartuffe , qui n'a plus à faire à Orgou , et ne peut pas convaincre son interlocuteur par des clins d'yeux et des élans affectés , se trouve fort embarrassé pour répondre. Il met autant d'adresse que possible dans ses discours; mais il ne peut y mettre beaucoup de raison et de justesse : aussi va-t-il prendre bientôt le plus sage parti , celui de battre en retraite.