‹ Le TartuffeChapitre 8 sur 106 · SECOND PLACET · texte numérisé non relu

SECOND PLACET

PRESENTE AU ROI, BANS SON CAMP DEVANT LA VILLE DE LILLE EN FLANDRE, PAR LES SIEURS LA THORILLIÈRE ET LA GRANGE, COMÉDIENS DE SA MAJESTE, ET GOBIPAGNONS DU SIEUR MO- LIÈRE, SUR LA DEFENSE QUI FUT FAITE LE 6 AOUT 1667 DE REPRÉSENTER LE TARTUFFE JUSQU'a NOUVEL ORDRE DE SA MAJESTE.

OIRE,

C'est une chose bien téméraire à moi qae de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais , dans Tétat où je me vois, où trouver, SiRE, ime protection qu'au lieu où je la viens chercher F £t qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance qui m'accable , que la source de la puissance et de l'autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus , que le souverain juge et le maître de toutes choses ?

Ma comédie, SiRE, n'a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. £n vain je l'ai produite sous le titre de l* Imposteur , et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde ; j'ai eu beau lui donner un petit chapeau , de grands cheveux , un grand collet, une épée , et des dentelles sur tout l'habit , mettre en plusieurs endroits des adoudssemens, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulois faire : tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose '. Us ont trouvé moyen de surprendre

I. La cabale s'est retaillée aux simples conjectures qu*xLS ont pu avoir de la chose. Ce sujet de phrase au singulier, ce verbe au pluriel sont choquans en

PLACETS AU ROI

des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j'ai pu faire en celte rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête , c'est de dire que Votre Majesté avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avoispas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres , puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me l'eût défendue.

Je ne doute point , Sire , que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté , et ne jettent dans leur parti , comme ils l'ont déjà fait , de véritables gens de bien , qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper , qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir , ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquoient que la piété et la religion , dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir*. Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde , et sans doute on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacim s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure , SiRE , c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite ; que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable , et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient être l'horreur de tout le monde , et sont si opposés à la véritable piété dont elles font profession.

français. On dirait aujourd'hui quelle a pu avoir de la chose, La phrase telle que Molière Fa écrite contient un de ces latinismes qui ne se sont point naturalisés dans notre langue. Les mots collectif n'admettent que le singulia: , et nous n'avons pas le choix entre turba ruit et turba ruunt. ( J. Taschereau.)

I. Ceci n'est autre chose que la réponse que le prince de Condé avait feite au roi. (Voir à la fin de la Préface de Molière. ) ( J. Taschereau.)

PLACETS AU ROI

J'attends avec respect Tarrét que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très-assuré , Sire , qu'il ne &ut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

Daignent vos bontés, SlRE , me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je , an retour d'une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des Êttigues de ses conquêtes, lui donner d'innocens plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe !

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