‹ Le Tartuffe; ou, L'imposteur, comédie en cinq actesChapitre 17 sur 64 · I. Faiseurs do façons, faux bonshommes · texte numérisé non relu

I. Faiseurs do façons, faux bonshommes

actt; I, SCKNE vr i5

Égaler rartificc h la sinccrilé,

Conlondrc l'apparence avec la vérité,

Estimer le fantôme autant que la personne,

Et la fausse monnaie h l'égal de la bonne?

Les hommes la plupart sont clrangoment faits 1

Dans la juste nature ou ne les voit jamais :

La raison a pour eux dos bornes trop petites ;

En chaque caractère ils passent ses limites,

Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent

Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

ORGON

Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère;

Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;

Vous êtes le seul sage et le seul éclaii'é,

Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes;

Et près de vous ce sont des sots cjue tous les hommes.

CLÉANTE

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, rV^

Et le savoir clioz moi n'est pas tout retiré.

^lais, en un mot, je sais, pour toute ma science,

Du faux avec le vrai faire la difîérence.

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle

Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux.

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue, à leur gré.

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise.

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;

Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,

Par le chemin du ciel courir à leur fortune;

Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la cour;

l6 I.E TARTUFFE

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatil's, sans foi, pleins d'artifices,

Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment

De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment;

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère.

Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,

Et que leur passion, dont on leur sait bon gré.

Veut nous assassiner avec un fer sacré.

De ce faux caractère on en voit trop paraître.

Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.

Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux

Qui peuvent nous servir d'exemple glorieux.

Kegai'dez Ariston, regardez Périandre,

Oronte, Alcidamas, Polydore, Clytandre;

Ce titre par aucun ne leur est débattu ;

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu;

On ne voit point en eux ce faste insupportable,

Et leur dévotion est humaine, est traitablc :

Ils ne censurent point toutes nos actions.

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;

Et, laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.

L'apparence du mal a ciiez eux peu d'appui.

Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.

Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre;

On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre

Jamais contre un pêcheur ils n'ont d'acharnement.

Ils attachent leur haine au péché seulement.

Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,

Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.

Voilà mes gens, voilà connue il faut en user.

Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.

Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle :

C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle;

Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.

ORGON

Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit?

CLÉAKTE

Oui.

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