M. SILVAIN, DE LA COMÉDIE -FRANÇAISE
Une pièce d'aclualité, une riposle, une satire, un pamphlet, une comédie, un drame: Tartuffe est tout cela, et c'est pourqnoi Tartufe a clé tour à tour et tout à la fois con:ipué par les uns, acclauîé par les autres, avant d'élre défmilivement sacré chef-d'œuvre impérissable.
A quel point Tartuffe jaillit de l'actualité, de cette actualité que le génie fait éternelle, c'est ce que montre un rapide coup d'œil jeté sur l'époque où Molière l'écrivit. Nous sommes aux lendemains de VHôtcl de Rambouillet et des Précieuses, en pleine luUe religieuse suscitée par je ne sais quelles subtilités théologiques entre les Jésuites par trop accommodants et les Jansénistes par trop rigides. Le règne du bel esprit avait pris fin; celui de la dévotion, fausse ou vraie, commençait. La Religion, base de la Uoyaulé absolue, et sa raison d'être, étendait chaque jour son empire. Les dévots formaient le parti le plus puissant — on disait alors la Cabale — à la cour comme à la ville. La Religion n'était plus seulement une affaire de conviction intime, elle de'^enait un instrument de conquête politique, elle était un parti, le même qu'on appela ilepuis le parti clérical.
Alors comme aujourd'hui, ce parti se composait de deux sortes de gens : les dévots sincères, mais bornés,
SuK TAKTUFFE
et les politiques avisés, peu scrupuleux, ardents à masquer de pieux: dehors leurs ambitions particulières et leurs intrigues plus ou moins avouables. Grâce aux vrais dévots, et sous leur couvert, les hypocrites recherchaient, conquéraient le pouvoir, les honneurs, l'argent, toutes les puissances mnlciielles. Ce parti n'excommuniait pas seulement les comédiens, il délestait, il prétendait supprimer le théâtre lui-même.
Placé hors de l'Église par sa prolession, ami de la raison et du libre examen, — son œuvre le montre assez, — Molière devait nécessairement se heurter aux gens de la cabale. Plus d'une fois déjà leur haine l'avait égraligné, en alleiidant mieux. Jusques aux comédiens de IHôlel de Bourgogne, ses rivaux, qui, évidemment sur de pieux conseils, avaient accusé d'impiété l'École des Femmes et son auteur. Ses goûts, ses convictions philosophiques, son intérêt, sa gloire, tout poussait i\îolicre à riposter, tout s'accordait avec son devoir professionnel de poète dramatique pour rinci'tcr à attaquer sur la scène, à démasquer ses redoutables adversaires, à les mettre hors d'état de nuire, s'il le pouvait.
«Le devoir de la comédie,» écrivait- il dans son premier placet au roi, « le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer, par des peintures ridicules, les vices de mon siècle; et, comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de voln^ royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monhaycurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique... »
Le roi, tel était, en effet, le suprèmo protecteur dont Molière escomptait l'appui, dans la lutte qu'il allait livrer contre la cabale. Louis XIV, alors âgé de vingtdeux ans, et dans toute l'exubérance d'une jeunesse vouée aux plaisirs sous toutes ses formes, aimait fort le théâtre, et de tous les comédiens c'était Molière qu'il préférait. Il n'était pas encore devenu le bigot que M"*" de Maintenon devait faire de lui, et, tout en respectant la religion, il n'était pas d'humeur à lui sacrifier ses divertissements. C'est, sans doute, ce qu'espérait Molière; on ne s'expliquerait pas autrement son audace, lorsque, en pleines fêtes de Versailles, le 13 mai 1664, il joua les trois premiers actes du Tartuffe devant le roi.
Mais le poète s'attaquait à trop forte partie, et on le lui fit bien voir. Si la cour ne comprit pas, au premier moment, la portée de cette œuvre; si, au dire du gazetier Loret, les spectateurs de Versailles s'en divertirent beaucoup et la trouvèrent fort à leur gré, sans plus, les dévots, vrais ou faux, moins légers et plus clairvoyants, se reconnurent et crièrent sous le fer chaud. Ils crièrent et leurs cris trouvèrent de l'éoho, si bien que le roi dut inlordire la pièce en public, après l'avoir autorisée.
La principale attaque contre Tarlujfe vint d'un docteur en Sorbonne, cure de Saint-Barlhélemy, le nommé Pierre Roulié. C'est plaisir de lire
En quels lerincs galants ces choses -là sont mises!
«... Un homme, ou plutôt un démon vêtu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fut jamais dans les siècles passés, avait eu assez d'impiété et d'abomination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce !oute prête d'être rendue
XIV eun T.vr.TurFn
publicjiie en la faisant monter sur io théâtre, à la dérision de toute l'Église et au mépris du caractère le plus sacré et de la fonction la plus divine, et au mépris de ce qu'il y a de plus saint dans ^É^3di3e, ordonné du Sauveur pour la sanctification des âmes à dessein d'en rendre l'usage ridicule, contemptible et odieux. Il méritait par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et public, et le feu même, avant-coureur de celui de l'enfer, pour expier un crime si grief de lèse-majesté divine, qui va à ruiner la religion catholique en blâmant et jouant sa plus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et la direction des âmes et des familles par de sages guides et conducteurs pieux... »
Mais Tartuffe suscita aussi d'éloquents défenseurs, Boileau tout le premier, qui disait au roi, dans son discours de iô65 :
Tous cos gens éperdus au seul nom de satire... Ce sont eux que Ton voit d'un discours insensé Publier dans Paris que tout est renversé, Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace De jouer des bigots la trompeuse grimace. Pour eux un tel ouvrage est un rnonslre odieux. Leur cœur qui reconnaît et qui fuit la lumière, S'il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.
Ainsi sollicité en sens contraire, Louis XTY, n'osant pas lever l'interdiction de la pièce, mais désireux de marquer sa sympathie à l'auteur, prit les comédiens sous sa protection : la troupe de Monsieur — car tel était alors leur titre — devint la troupe du Roi, qui leur alloua une pension de 6,000 livres.
Cette faveur aidait et honorait Molière sans le contenter. Il voulait que son Tartuffe fût joué librement et publiquement, en dépit de la cabale. Il déploya
SUU TA.nTUFKK
dans celle lutte une énergie cxlrômc. Il allait de salon en salon lire ou représenter la pièce interdite.
Molière avec Tartuffe y doil jouer son rôlo,
disait Bûileau dans une de ses satires, et il ajoulait en note : « Le Tartuffe, en ce temps-là, avait été dcicndu, et tout le monde voulait avoir matière pour le lui entendre réciter. »
Mais celte vogue ne fit qu'exaspérer encore l'opposition des bigots, qui redoublèrent d'cllorts. Pour se venger, le poète intercala dans son Dm Juan, qu'il donna au théâtre du Palais-Royal le iC février iGG5, la fameuse tirade oii il flétrissait ses adversaires et dénonçait la vilenie de leurs procédés pour se pousser et triompher :
« L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices h la mode passent pour vertus... Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la Religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du
Str. TARTL'FFr:
monde! On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque haissement de tète, un soupir morlilié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver et meître en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai sans me remuer prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous... Je me ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, sous ce prétexte commode, je poursuivrai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connaissance de cause, crieront en public après eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. »
En 1G67, Molière pensa réussir. Il avait changé le Roni, immortel en naissant, de TarLuJfe, en celui de Panulphe, adouci quelques passages, intitulé la pièce l'Imposteur, déguisé l'homme d'église en homme du monde. 11 joua la comédie ainsi édulcorée au Palais- Royal, le 5 août, et le succès fut grand. Mais cet acte d'audace souleva les colères du Parlement et du clergé. Dès le lendemain, un huissier, envoyé par le président de Lamoignon, vint interdire la deuxième représentation, et, le II août, l'archevêque de Paris, M. de îlarlay, lançait une ordonnance contre l'Imposteur. Une fois de plus la cabale l'emportait.
Mais le poète ne se lassait point. Comme le roi son
SUK TAUTUrrU
prolectciir guerroyait alors en Flandre, Molière lui (k'pôcha deux de ses aclcurs, avec la protestation que voici :
« DErxn'cME PI.ACET
» Présenté au roi, dans son camp, devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs ïliorillière et Lagrange, comédiens de Sa Majesté, et compagnons du sieur Molière, sur la défense qui fut faite le 6 août 1GG7 de représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté.
» ... Ma comédie. Sire, n'a point joui ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l'ai produite sous le titre de ïl/nposleur, et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde. J'ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l'habit; mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai cru capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire; tout cela n'a de rien servi, La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose... Ma comédie n'a pas jilus lot paru qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect...
» Je ne doute point. Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l'ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent autrui par eux-mêmes.
»... J'attends, avec respect, l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur celte matière; mais il est très assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartullcs ont l'avantage; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et
iVi:i SLU TAUTUIl-E
voudront trouver à redire aux choses les plus iini, centes qui pourront sortir de ma plume.
» Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée, et puisse -je, au retour d'une campagne si glorieuse, délasser Voire Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d'innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe. »
Remarquons surtout ce passage : « 11 est très assuré. Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l'avantage. ■» C'était prendre par son faible Louis XIV, qui se délectait particulièrement aux pièces de Molière et qu'une pareille menace devait toucher. Et cependant, une fois de plus, la «rage envenimée » des dévols fut plus forle que la sympathie du roi. Pendant près de deux ans encore, le poète rongea son frein.
Enfin, en 1G69, Louis, désireux défaire acte d'autorité, ou persuadé que la crise religieuse avait perdu de son acuité, accorda l'autorisation depuis si longtemps en suspens. Le mardi 5 février de cette année, la troupe du roi annonça dans la matinée et joua dans la soirée îe Tartuffe ou Vlmposlciir. La fouie s'écrasait aux portes du théâtre, à ce que raconte le gazetier Robinet:
(( On disloqua à quelques-uns manteaux et côtes, » ccrit-il ; « beaucoup coururent le hasard d'être étouflés dans la presse,
... Où l'on oyait crier sans cesse:
Hélas ! monsieur TartufFius, Faut-il que de vous voir l'envie Me coûte peut-être la vie.^...»
De plus lielle les attaques reprirent contre Tartuffe et son auteur. Et ce n'étaient pas seulement les hypocrites,
SIR TAnTUiFC
les faux dcvols, qui se dccliainaiont contre Moiicic ; ic3 callioliqucs les plus qualifies, les cures de Paris, les princes de l'Église, Uourdalouc, lîossuet, les jansénistes, les jésuites, tous s'unirent pour llélrir en Molière l'ennemi de la vraie religion.
Devant celte levée de pieux boucliers, le poète, dans la préface qu'il fit pour la première édition de son TarUiJJe, crut nécessaire d'insister sur la pureté de ses intentions.
<( Voici, )) écrivait-il, « voici une congédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins ont souil'ert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie : ils se sont ellaroucliés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces et de vouloir décrier un milieu dont tant d'honnèles gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable... Le TarUiJff, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété... Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi et qui, pai la chaleur qu'ils ont pour les intéièts du Ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. "N'oiià ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux parlant me justifier sur la conduite de ma comédie...
» Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer
SUK TARlLilE
les choses que l'on doit révérer; que je l'ai traitée avec loulcs les précautions que me demandait la délicatesse de la matière, et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible, pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la. venue de mon scélérat... D'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui no peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose... ))
Qui donc avait raison, Louis XIV autorisant le Tartuffe, ou Napoléon 1" disant : a Si la pièce avait été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation; » le clergé accusant Molière d'impiété, ou Molière protestant contre cette accusation?
Il ne semble pas douteux que Molière a pressenti le danger, pour la société comme pour l'individu, des vrais dévots comme des faux, et prévu le formidable empiétement de la cabale, du parti clérical, sur toutes les libertés; et l'on peut se demander si ce n'était pas contre les vrais dévots qu'il eût voulu, d'abord et surtout, porter son attaque. Les hypocrites sont des gens avisés, des arrivistes habiles à pratiquer les plus sûrs moyens de parvenir; s'ils singent la piété, c'est, sans doute, à bon escient, parce que la piété est bien en cour et maîtresse du pouvoir. Les vrais dévots, étant puissants par le nombre et par l'influence, font naître les faux dévots, avides de participer à cette puissance, Les Orgons créent les Tartuffes, et la crédulité na'ive des uns est peut-être plus nuisible que le bigotisme simulé des autres. Tant que les vrais dévots domineront, pour un faux dévot démasqué, il en surgira dix. Un génie pénétrant comme Molière, qui sentait, qui voyait le
Sun TVRFL'KFE
péril de l'iulrusion d'une intolérante cabale dans la conduite de l'État et dans la direction des faniillcs, devait songer à combattre ce danger social.
Mais si telle fut sa pensée intime, il y renonça bien vite. Attaquer ouvertement le parti catholique c'était risquer la 13aslille. Louis XIV, lui même, n'eût pu arracher Molière à la rage envenimée des bigots. Molière se rabattit donc sur les faux dévots, espérant qu'à la faveur de cette substitution il pourrait dire son fait aux vrais dévots. Il accumula les réticences, les habiletés, il distingua les caractères des deux dévotions, la véritable et la simulée, il mit dans la bouche de Cléante les maximes élofiuenlcs d'une piété tolérante et libérale jusqu'à l'invraisemblance. Ce qu'il peignit, en lin de compte, ce qu'il modela dans son Tartuffe, ce fut la siliiouette de l'homme d'église, du dévot, et, malgré tant de précautions, tous les dévots se reconnurent dans cette silhouette.
Silhouette, oui ; le mot me semble exact. Dans une entreprise aussi hasardeuse que la sienne, le poète devait ramasser tout son effort en quelques scènes tupiqucs, faire balle au lieu d'éparpiller ses plombs, frapper fort pour frapper juste. II n'établit point son Tarluiïe par petites touches successives et multipliées, comme son Harpagon ou son Alceste, par exemple. Non; il le dresse brusquement en pied, de toute sa hauteur, d'un seul jet. en silhouette; mais quelle silhouette! Une silhouette dont l'ombre noire domino tout le théâtre, même lorsque Tartuffe ne paraît poin! et qu'on l'attend; une silhouette qui, d'une ècène à l'autre, — tout son rôle visible tient dans deux scènes, — s'étend, grandit, enveloppe tout de son ombre noire, et qui, logiquement, devrait^ au dénouement, submerger
x:çu son T\T».Tt'FFn
tout : riionneur du mari, la vertu d'Elmire, la sagesse et la douceur de Cléante, l'amour de Valère et de Marianc, la fortune d'Orgon.
Je dis : devrait; si le TaHuJfc n'était qu'une pièce d'actualité, une satire, un pamphlc!, Molière se serait, sans doute, arrêté à ce dcnoucmcnl, conforme à la logique comme h. la réalité des choses. Que de fois un jésuite de robe courte, accueilli dans une maison, en évinça le propriétaire légitime! Et Molière a certainement connu un de ces dévots, vrais ou faux. Les vers ci-après (ils sont dans le Misanthrope, écrit en 1G6G, c'est-à-dire au moment où le Tartuffe était interdit) ont trop d'accent, ils vibrent trop pour s'appliquer à un personnage fictif :
De cette complaisance on voit l'injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître;
Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être,
Et ses roulements d'yeux et son Ion radouci
N'imposent qu'à des gens qui ne soûl point d'ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu.
Fait gronder le mérite et rougir la vertu ;
Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,
Son miséral)lo honneur ne voit pour lui personne.
Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit,
Tout le monde en convient et nul n'y contredit;
Cependant sa grimace est partout bien venue,
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue.
Et s'il est, par la brigue, un rang k disputer,
Sur le plus honnête homnie on le voit l'emporter...
Et plus loin :
Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,
Est sorti triomphant d'une fausseté noire.
Toute la bonne foi cède à sa trahison.
11 trouve, en m'égorgcant, moyen d'avoir raison.
Le poids de sa grimace, où brille l'artifice,
Renverse le bon droit et tourne la justice!
Il fait par un arrêt couronner son forfait!
SUR TAUTtTFE
Mais le Yoilh, le ïarlufîe vainqueur et finalement Iriomiihant. Kt si Molière ne nous l'a pas montré logifiuo cl complet, dans son dénouement, c'est cjuc, d'abord, il avait besoin de flallor le « prince ennemi de la fraude», dont il escûm[)lait la proîcclion ; c'est qu'ensuite, le théâtre a ses lois et que Molière, homme de îhéûlrc avant tout, connaît tout ce qu'aurait perdu, au point de vue du succès, une pièce où l'on noTis montrerait sm- la scène le vice récompensé et la vertu punie. Il est bon que le public sorte d'une comédie, où il a eu le cœur scn-é, avec la conscience tranquille et satisfaite. De là, le dénouement postiche, mais explicable, mais utile, mais nécessaire de Tartuffe, cl ([ui contente cet impérieux besoin de justice dont tous les hommes sont animés, lorsqu'ils se trouvent réunis dans une salle de spectacle.
SILYAIN.