‹ Le Tartuffe; ou, L'imposteur, comédie en cinq actesChapitre 49 sur 64 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

TARTUFFE, ELMIRE. Qr.C.O:^ sous la Ichlc

TAUTUKFE, soupçonneux.

On m'a dit qu'en ce lieu vous mo vouliez parler.

ELMIUS

Oui. L'on a des secrets à vous y révéler;

Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,

Et regardez partout, de crainte de surprise.

(Tartuffe va fermer la porte et revient.) Une afl'aire pareille à colle de tantôt ÎS'cst pas assurément ici ce qu'il nous faut : Jamais il ne s'est vu de surprise de même. Damis m'a fait, pour vous, une frayeur extrême, Et vous avez bien vu que j.ii fait mes efiorts Pour rompre son dessein et calmer ses transports. Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée. Que de le démentir, je n'ai point eu l'idée; Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été Et les choses en sont dans plus de sûreté. L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, Et mon mari de vous ne i^eut prendre d'ombrage. Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, Il veut que nous soyons ensemble à tous moments; Et c'est jiar où je puis, sans peur d'être blâmée. Me trouver ici seule avec vous enfermée, Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeu:

TARTUFFE, toujours méfiant.

Ce langage à comprendre est assez difficile, Madame; et vous parliez tantôt d'un autre style.

Ah I si d'un tel refus vous êtes en courroux, Que le coeur d'une femme est mal connu de vous! Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre Lorsque si faiblement on le voit se défendre!

AC7S IV, PCtNi: V

i'oujoui-s notre pudeur conibal, dans ct-s nionienls,

Ce qu'on peut nous donner de (ondrcs sentiments.

Qucltpic raison qu'on trouve h l'amour qui nous dompte,

(Jn trouve à l'avouer toujours un peu de honte.

On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend

On fait connaître assez que notre cœur se rend;

Qu'à nos vœux, par honneur, noire bouche s'oppose,

Et que de tels refus promellcnt toute chose.

C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu.

Et sur notre pudeur me ménager bien peu.

Mais, puisque la parole en est enfin lâchée,

A retenir Damis me serai-je attachée?

.\urai9-je, je vous prie, avec tant de douceur

Lconté tout au long l'offre de votre cœur,

Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,

Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ?

Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer

A refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer,

Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,

Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre.

Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout

Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout?

TARTUFFE, hésitant encore à croire ce qu'il entend.

C'est sans doute, madame, une douceur extrême

Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime:

Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits

Une suavité qu'on ne goûta jamais.

Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,

Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude;

Mais ce cœur vous demande ici la liberté

D'oser douter un peu de sa félicité.

Je puis croire ces mots un artifice lionnête

Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête;

Et, s'il faut librement m'expliqucr avec vous,

.le ne me fîrai point à des propos si doux.

Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,

^e vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire;

Et planter dans mon âme une constante foi

Des charmantes bontés que vous avez pour moi.

ELMIRE, après avoir toussé pour avertir son mari.

Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse, Lt d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse? On se tue à vous faire un aveu des plus doux; Cependant ce n'est pas encore assez pour vous I Et l'on ne peut aller jusqu'à vous salisFaire, Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'aîTairel

Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. Nos vœux svir des discours ont peine à s'assurer. On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, Et l'on veut en jouir avant que de le croire. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités; Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame, Par des réalités, su convaincre ma flamme.

?.Ion Dieul que voire amour en vrai tyran agiti

Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit!

Que sur les cœurs il prend un furieux empire 1

TA qu'avec violence il veut ce qu'il désire 1

Quoi! de voire poursuite on ne peut se parer,

Et vous ne donnez pas le temps de respirer !

Sied-il bien de tenir une rigueur si grande.

De vouloir sans quartier les choses qu'on demande.

Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressants,

Du faible que pour vous vous voyez qu'ont les gcnsi

Mais, si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages?

ELMIRE

Mais comment consentir à ce que vous voulez, Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez?

TARTUFFE, insinuanl.

Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose, Lever un tel obstacle est h moi poa de chose; Et cela ne doit point retenir votre cœur.

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