‹ Le télégramme; comédie en un acteChapitre 7 sur 15 · SCÈNE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE QUATRIÈME

BERTHE. Cominenl! lui! c'est un enfant... au laii, un peu plus tôt. un peu plus lard.

LUCIENNE. Et avec qui ?

PIERRE. Il épouse deu\ cent mille IVancs.

BERTHE. Sont-ils jolis au moins?

PIERRE. Peuhl ils sont bien fjils, mais ils ont les cheveux rouges et ils louchent.

LUCIENNE. Comme cela, vous êtes de noce?

PIERRE. Hélas!

LUCIENNE. Pourquoi cet air lugubre?

BERTHE. Si lu crois que c'est amusant, une noce, c'est déjà bien assez d'aller à la sienne.

PIERRE. Il y aurait peut-être moyen de s'en dispenser I

LUCIENNE. Vous voilà-t-il pas bien à plaindre!

BERTHE. Vous allez avoir un diner superbe.

PIERRE. Oh! j'ai pu éviter le diner. (Lucienne et BenUe échangent un regard.)

LUCIENNE. Comment cela? voug avez refusé! C'était ce pendant une occasion...

BERTHE, appuyant. De bien manger I

PIERRE. Et de bien boire!

BERTHE. Et maintenant surtout, la saison est excellente, il y a de tout... du gibier!

LUCIENNE. Du poisson !

BERTHE Des fruits!

LUCIENNE. Des légumes de toutes sortes.

BERTHE. Et des truffes... Aimez-vous les truffes?

LUCIENNE. Et le Champagne?...

PIERRE. Peuhl... comme cela! (Les regardant tour à tour.) Ah çà! mais, mesdames, vous êtes terriblement gourmandes!... (Il remonte en riant et va poser son chapeau sur la table; Lucienne, tout en le regardant va à Bertbe qui s'est assise sur le canapé.)

LUCIENNE, passant derrière le canapé. Et lui pas!

BERTHE, voyant Pierre s'asseoir près de la table et regarde la coupe de bonbons. Ce n'CSl paS SÙr, ça !... (Toutes deux l'observent et contiennent leur joie en le voyant r.iettre la main à. la coupe. Pierre étend la main, prend dans la coupe une papillotte, la regarde, puis la remet dans la coupe.)

BERTHE, à Lucienne. Décidément, il ne l'est pas !

LUCIENNE. Si vous n'allcz pas au diner, vous irez au moins au bal.

PIERRE. Ce n'est pas plus gai pour cela!

BERTHE. Comment! Mais quand on épouse deux cent mille francs, on fait bien les choses. Ce sera très-beau, sans doute?

PIERRE. Comment, si ce sera très-beau! ce sera magnifique; il y aura au moins cinq cents personnes là où quarante seraient tout au plus à leur aise. Il y aura une foule de petits jeunes gens qui se seront lait friper pour témoigner de leur

allégresse el qui marcheront avec acharnement sur les pieds de leurs danseuses sous prétexte de polkas, mazurkas et autres danses nationales el hongroises; il y aura des mamans qui, pour accaparer les danseurs, défendront à leurs filles de valser. Il y aura de pauvres maris, de pauvres pères qui iéronl des signaux de détresse à leurs femmes et à leurs filles en leur montrant les pendules; le tout assaisonné de bougie sur les habits et de glaces dans les chapeaux. Oh! ce sera très-beau 1

LUCIENNE. Quelle philippiquel

BERTHE, se lève et passe à gauche près de la table. Bon ! mais vous n'avez pas tout dit... il y aura aussi, dans un salon retiré, des gens sérieux... comme vous... autour d'une table... et sur cette table... des cartes, de l'or, des billets de banque...

PIERRE. Une partie d'écarté, c'est possible!

BERTHE. Ou de lansquenet... ou de baccarat... on joue beau coup au baccarat maintenant!...

PIERRE. Ahl vraiment!

LUCIENNE se lève. Vous êtcs joucur !...

PIERRE, surpris. Moi, paS dU tOUl!...

LUCIENNE. Cependant, il m'a semblé qu'aux mots de lansquenet, de baccarat, vos regards s'allumaient...

BERTHE. Et que vos mains frémissaient... comme si elles avaient tenu des cartes.

PIERRE. Vous vous êtcs tronipées... je n'aime pas le jeu... mais à en juger par la façon dont vous prononcez ces mots de lansquenet, de baccarat... et dont vous pariez de mains frémissantes, on pourrait croire que vous ne le détestez pas... toutes les deux!...

LUCIENNE, vivement. Je ne peux pas le souffrir, mais cela ne m'empêche pas d'aimer le bal... de l'aimer beaucoup... et j'espère bien, quand nous y serons, que vous ne me montrerez pas trop la pendule!

PIERRE, se lève. Oh 1 quand nous serons mariés, ce sera bien différent, je ne verrai plus le bal sous cet aspect sinistre, je vous verrai belle, entourée d'hommages! je serai heureux et j'espère bien que de temps en temps un regard de vous me viendra prouver qu'au milieu de votre triomphe vous pensez un peu à moi.

LUCIENNE. Oh! beaucoup!

BEUTHE. Oh! beaucoup! (Regardant Lucienne.) Entre deux Valses, a moins qu'un be;iu danseur...

PIERRE. Oh! pour le beau danseur, je ne le crains pas, et je nie son existence... Si rAntinoiis lui-même se mettait il valser, avec la tète portée en avant iii joint le geste à la parole), la main à l'épaule, tout ratatiné dans l'attitude d'un poulet qu'on vient de débrocher, ce ne serait plus l'Antinous.

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