‹ Le temple de GnideChapitre 23 sur 25 · PREMIER CHANT. I · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT. I

bonheur n'étoit pas différent du mien, car tu sentois mes feux, et moi j'ai senti tes plaisirs. »

J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été à Gnide ; j'y ai vu Themire, et je l'ai aimée; je l'ai vue encore, et je l'ai aimée davantage. Je resterai toute ma vie à Gnide avec elle; mais que deviendrois-je si Venus alloit la prendre pour la mettre au nombre des Grâces?

Nous irons dans le temple^ et jamais il n'y sera entré un amant si fidèle; nous irons dans le palais de Venus, et je croirai que c'est le palais de Themire; j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs que je mettrai sur son sein. Peut-être que je pourrai la conduire dans le boccage où tant de routes vont se confondre, et, quand je l'aurai égarée , je lui donnerai un baiser, et ce baiser me rendra si hardi L'Amour

qui m'inspire me défend de révéler ses mystères.

H)l y a à Gnide un antre sacré que iles Nymphes habitent, où la déesse rend ses oracles. La terre ne mugit point sous les pieds; les cheveux ne se dressent point sur la tête; il n'y a point de prêtresse comme à Delphes, où Apollon agite la Pythie; mais Venus elle-même écoute les mortels, sans se jouer de leurs espérances ni de leurs craintes.

Une coquette de l'isle de Crète étoit venue à Gnide; ellemarchoit entourée de tous les jeunes Gnidiens : elle sourioit à l'un , parloit à l'oreille à l'autre , soutenoit son bras sur un troisième ,

crioit à deux autres de la suive. Elle étoit belle et parée avec art ; le son de sa voix étoit imposteur comme ses yeux. O ciel ! que d'allarmes ne causa-t-elle point aux vrayes amantes! Elle se présenta à l'oracle, aussi fiere que les déesses; mais soudain nous entendîmes une voix qui sortit du sanctuaire : « Perfide, comment oses-tu porter tes artifices jusques dans les lieux où je règne avec la candeur? Je vais te punir d'une manière cruelle : je t'ôterai tes charmes, mais je te laisserai le cœur comme il est; tu appelleras tous les hommes que tu verras, ils te fuyront comme une ombre plaintive , et tu mourras accablée de refus et de mépris. »

Une courtisane de Nocretisvint ensuite, toute brillante des dépouilles de ses amans : « Va, dit la déesse, tu te trompes, si tu crois faire la gloire de mon empire : ta beauté fait voir qu'il y a des plaisirs, mais elle ne les donne pas ; ton cœur est comme le fer; et, quand tu verrois mon fils même, tu ne sçaurois l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux hommes lâches qui les demandent et qui s'en dégoûtent; va leur montrer des charmes que l'on voit soudain et que l'on pert pour toujours. Tu n'es propre qu'à faire mépriser ma puissance. »

Quelque tems après vint un homme riche , qui levoit les tributs du roi de Lydie. « Tu me demandes, dit la déesse, une chose que je ne sçaurois faire, quoique je sois la déesse de l'a-

mour. Tu achetés des beautez pour les aimer, mais tu ne les aime pas, parce que tu les achettes. Tes trésors ne seront point inutiles ; ils serviront à te dégoûter de tout ce qu'il y a déplus charmant dans la nature. »

Un jeune homme de Doride, nommé Aristée, se présenta ensuite : il avoit vu à Gnide la charmante Camille, il en étoit éperduement amoureux; il sentoit tout l'excès de son amour, et il venoit demander à Venus qu'il pût l'aimer davantage.

«Je connois ton cœur, lui dit la déesse; tu sçais aimer. J'ay trouvé Camille digne de toi : j'aurois pu la donner au plus grand roy du monde; mais les rois la méritent moins que les bergers. »

Je parus ensuite avec Themire. La déesse me dit : « Il n'y a point dans mon empire de mortel qui me soit plus soumis que toy : mais que veux tu que je fasse? Je ne sçaurois te rendre plus amoureux, ni Themire plus charmante. — Ah! lui dis-je, grande déesse, j'ai mille grâces à vous demander : faites que Themire ne pense qu'à moy ; qu'elle ne voye que moi; qu'elle se reveille en songeant à moi; qu'elle craigne de me perdre quand je suis présent ; qu'elle m'espère dans mon absence ; que, toujours charmée de me voir, elle regrette encore tous les momens qu'elle a pas<^ez sans moi. »

'^j^^3 L y a à Gnide des jeux sacrez qui i^Sjj se renouvellent tous les ans : les '^-Â femmes y viennent de toutes parts 42^ disputer le prix de la beauté. Là, les bergères sont confondues avec les filles des rois, car la beauté seule y porte les marques de Tempire. Venus y préside elle-même: elle décide sans balancer; elle sçait bien qu'elle est la mortelle heureuse qu'elle a le plus favorisée.

Hélène remporta ce prix plusieurs fois : elle triompha lorsque Thésée l'eut ravie; elle triompha lorsqu'elle eut été enlevée par le fils de Priam; elle triompha enfin lorsque les dieux l'eurent rendue à Ménelas après dix ans d'espérance. Ainsi ce prince, au jugement de Venus

même, se vit aussi heureux époux que Thésée et Paris avoient été heureux amans.

Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tomboient à grosses boucles sur les épaules. Il en vint dix de Salamine , qui n'avoient encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de l'isle de Lesbos ; et elles se disoient l'une à l'autre : « Je me sens toute émue; il n'y a rien de si charmant que vous; si Venus vous voit des mêmes yeux que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beautez de l'univers. »

Il vint cinquante femmes de Milet : rien n*approchoit de la blancheur de leur teint et de la régularité de leurs traits; tout faisoit voir ou promettoit un beau corps; et les dieux, qui les formèrent, n'auroient rien fait de plus digne d'eux, s'ils n'avoient plus cherché à leur donner des perfections que des grâces.

Il vint cent femmes de l'isle de Chypre. « Nous avons, disoient-elles, passé notre jeunesse dans le temple de Venus; nous lui avons consacré notre virginité et notre pudeur même; nous ne rougissons point de nos charmes : nos manières, quelquefois hardies et toujours libres , doivent nous donner de l'avantage sur une pudeur qui s'allarme sans cesse. »

Je vis les filles de la superbe Lacédemone : leur robe étoit ouverte par les cotez depuis la

ceinture, de la manière la plus immodeste; et cependant elles faisoient les prudes, et soutenoient qu'elles ne violoient la pudeur que par amour pour la patrie.

Mer fameuse par tant de naufrages, vous sçavez conserver des dépôts précieux ! Vous vous calmâtes lorsque le navire Argo porta la Toison d'or sur votre plaine liquide , et lorsque cinquante beautez sont parties de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous elles.

Je vis aussi Oriane , semblable aux déesses: toutes les beautez de Lydie entouroient leur reine. Elle avoit envoyé devant elle cent jeunes filles qui avoient présenté à Venus une offrande de deux cens talens. Candaule étoit venu luimême, plus distingué par son amour que par la pourpre royale : il passoit les jours et les nuits à dévorer de ses regards les charmes d'Oriane ; ses yeux erroient sur son beau corps, et ses yeux ne se lassoient jamais. « Helas! disoit-il, je suis heureux; mais c'est une chose qui n'est sçuë que de Venus et de moi. Mon bonheur seroit plus grand s'il donnoit de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornemens; faites tomber cette toile importune; montrez-vous à l'univers; laissez le prix de la beauté, et demandez des autels. »

Auprès de-là étoient vingt Babyloniennes ;

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elles avoient des robes de pourpre brodées d*or; elles croyoient que leur luxe augmentoit leur prix. Il y en avoit qui portoient , pour preuve de leur beauté, les richesses qu'elle leur avoit fait acquérir.

Plus loin je vis cent femmes d'Egypte qui avoient les yeux et les cheveux noirs. Leurs maris étoient auprès d'elles, et ils disoient : « Les loix nous soumettent à vous en l'honneur d'Isis^ mais votre beauté a sur nous un empire plus fort que celui des loix; nous vous obéissons avec le même plaisir que Ton obéit aux dieux; nous sommes les plus heureux esclaves de l'univers. Le devoir vous répond de notre fidélité ; mais il n'y a que l'amour qui puisse nous promettre la vôtre.

« Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquerrez à Gnide qu'aux hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprès d'un mari tranquille, qui, pendant que vous vous occupez des affaires du dehors, doit attendre dans le sein de votre famille le cœur que vous lui rapportez. »

Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoit ses vaisseaux au bout de l'univers; les ornemens fatiguoient leur tête superbe ; toutes les parties du monde sembloient avoir contribué à leur parure.

Dix beautez vinrent des lieux où commence le jour: elle^ étoient filles de l'Aurore, et, pour

la voir, elles se levoient tous les jours avant elle. Elles se plaignoient du Soleil , qui faisoit disparoître leur mère; elles se plaignoient de leur mère, qui ne se montroit à elles que comme au reste des mortels.

Je vis sous une tente une reine d'un peuple des Indes. Elle étoit entourée de ses filles, qui déjà faisoient espérer les charmes de leur mère; des eunuques la servoient, et leurs yeux tomboient par terre : car, depuis qu'ils avoient respiré l'air de Gnide, ils avoient senti redoubler leur affreuse mélancolie.

Les femmes de Cadis, qui sont auxextrémitez de la terre, disputèrent aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers où une belle ne reçoive des hommages; mais il n'y a que les plus grands hommages qui puissent appaiser l'ambition d'une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite : belles sans ornement, elles avoient des grâces au lieu de perles et de rubis. On ne voyoit sur leur tète que les presens de Flore; mais ils y étoient plus dignes des embrassemens de Zephire. Leur robe n'avoit d'autre mérite que celui de marquer une taille charmante, et d'avoir été filée de leurs propres mains.

Parmi toutes ces beautez on ne vit point la jeune Camille. Elle avoit dit : « Je ne veux point disputer le prix de la beauté, il me suffit

que mon cher Avisthée me trouve belle. »

Diane rendoit ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venoit point disputer le prix, car les déesses ne se comparent point aux mortelles. Je la vis seule , elle étoit belle comme Venus : je la vis auprès de Venus, elle n'étoit plus que Diane.

Il n'y eut jamais un si grand spectacle : les peuples étoient séparez des peuples; les yeux erroient de pays en pays , depuis le couchant jusqu'à l'aurore : il sembloit que Gnide fût tout l'univers.

Les dieux ont partagé la beauté entre les nations, comme la nature l'a partagée entre les déesses. Là, on voyoit la beauté fîere de Pallas; ici la grandeur et la majesté de Junon; plus loin la simplicité de Diane, la délicatesse de Thetis, le charme des Grâces, et quelquefois le sourire de Venus.

Il sembloit que chaque peuple eût une manière particulière d'exprimer sa prudence, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux ; car les unes découvroient la gorge et cachoient leurs épaules, les autres montroient les épaules et couvroient la gorge; celles qui vous déroboient le pied vous payoient par d'autres charmes; et là on rougissoit de ce qu'ici on appelloit bienséance.

Les dieux sent si charmez de Themire qu'ils

ne la regardent jamais sans sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses il n'y a que Venus qui la voye avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de jalousie.

Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans l'herbe, on distingua Themire de tant de belles. Elles n'eurent pas le tems d'être ses rivales , elles furent vaincues avant de la craindre. Dès qu'elle parut, Venus ne regarda qu'elle. Elle appella les Grâces : « Allez la couronner, leur dit-elle; de toutes les beautez que je vois, c'est la seule qui vous ressemble. «

ENDANTque Themire étoit occupée avec ses compagnes au culte de la déesse, j'entrai dans un bois solitaire; j'y trouvai le tendre Aristhée.

Nous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter l'oracle; c'en fut assez pour nous engager à nous entretenir : car Venus met dans le cœur, en la présence d'un habitant de Gnide, le charme secret que trouvent deux amis, lors qu'après une longue absence ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.

Ravis l'un de l''autre, nous sentîmes que notre cœur se donnoit; il sembloit que la tendre amitié étoit descendue du ciel pour se replacer au mi-

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lieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu près ce que je lui dis :

« Je suis né à Cybaris , où mon père Antiloque étoit prêtre de Venus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptez et les besoins; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix, au dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptez nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernez.

« On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle, et les faveurs des dieux sur Cibaris ne servent qu'à encourager le luxe et à flater la molesse.

« Les hommes sont si effeminez , leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'art, ils employent tant de tems à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

« Les femmes se livrent, au lieu de se rendre; chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour ; on ne sçait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé, on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.

« Les faveurs n'y ont que leur realité propre, et toutes ces circonstances qui les accompagnent

si bien^ tous ces riens qui sont d'un si grand prix , ces engagemens qui paroissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux moment, tant de conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière, tout cela est inconnu à Cibaris.

« Encore si elles avoient la moindre modestie, cette foible image de la vertu pourroit plaire; mais non, les yeux sont accoutumez à tout voir, et les oreilles à tout entendre.

« Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Cibarites plus de délicatesse , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

« Ils passent leur vie dans une joye purement extérieure ; ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore : tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

« Leur ame, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué toute une nuit d'une rose qui s'étoit repliée dans son lit.

« La molesse a tellement affoibli leurs corps, qu'ils ne sçauroient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomach leur manque à tous les instans.

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« Ils passent leur vie sur des sièges renversez, sur lesquels ils sont obligez de se reposer tout le jour, sans s'être fatiguez; ils sont brisez quand ils vont languir ailleurs.

« Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tous prêts pour le premier maître.

« Dès que je sçus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Cibaris. J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. « Non, « disois-je, je ne respirerai pas plus long tems « cet air empoisonné; tous ces esclaves de la « molesse sont faits pour vivre dans leur patrie, « et moi pour la quitter. »

« J'allai pour la dernière fois au temple, et, m'approchant des autels oii mon père avoit tant de fois sacrifié : « Grande déesse, dis-je à haute « voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton « culte; en quelque lieu de la terre que je sois, « je ferai fumer pour toi de l'encens, mais il « sera plus pur que celui qu'on t'offre à Cibaris. »

« Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette isle est toute pleine des monumens de la fureur de l'amour. On y voit le taureau d'airain , ouvrage de Dédale pour tromper ou pour satisfaire les égaremens de Pasiphaé; le labyrinthe, dont l'amour seul sçut éluder l'artifice; le tombeau de Phèdre, qui étonna le Soleil comme avoit

fait sa mère; et le temple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se répentoit pas encore de l'avoir suivi.

(f On y voit le palais d'Idomenée, dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs : car ceux qui échaperent aux. dangers d'un élément colère trouvèrent leur maison plus funeste encore. Venus irritée leur fit embrasser des épouses perfides , et ils moururent de la main qu'ils croyoient la plus chère.

« Je quittai cette isle , si odieuse à une déesse qui devoit faire quelque jour la félicité de ma vie.

« Je me rembarquai, et la tempête me jetta à Lesbos. C'est encore une isle peu chérie de Venus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la foiblesse de leur corps, et la timidité de leur ame. Grande Venus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreur ! Mitylene est la capitale de Lesbos; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses^ cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes, elle hait son sexe et le cherche toujours. « Comment, ditce elle , une flamme si vaine peut-elle être si « cruelle ! Amour, tu es cent fois plus redouta- V ble quand tu te joues, que quand tu t'irrites ! »

« Enfin je quittai Lesbos^ et le sort me fit trouver une isle plus prophane encore ; c'étoit celle de Lemnos. Venus n'y a point de temple; jamais les Lemniens ne lui adressèrent de vœux. u Nous rejettons, disent-ils, un culte qui amo- '( lit les cœurs. » La déesse les en a souvent punis; mais, sans expier leur crime, ils en portent la peine, toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligez.

« Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chérie des dieux; les vents me portèrent à Delos. Je restai quelques mois dans cette isle sacrée ; mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive , soit que notre ame retienne de la divinité dont elle est émanée, quelque foible connoissance de l'avenir, je sentis que mon destin, que mon bonheur même, m'appelloient sous un autre climat.

« Une nuit que j'étois dans cet état tranquile où l'ame, plus à elle-même, semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie, il m'apparut, je ne sçus pas d'abord si c'étoit une mortelle ou une déesse. Un charme secret étoit répandu sur toute sa personne : elle n'étoit point belle comme Venus, mais elle étoit ravissante comme elle; tous ses traits n'étoient point réguliers, mais ils enchantoient tous ensemble; vous n'y trouviez point ce qu'on admire, mais ce qui pi-

que; ses cheveux tomboient négligemment sur ses épaules, mais cette négligence étoit heureuse; sa taille étoit charmante, elle avoit cet air que la nature donne seule, et dont elle cache le secret aux peintres mêmes. Elle vit monétonnement, elle en sourit. Dieux, quel souris! «Je « suis, me dit-elle d'une voix qui pénétroit le « cœur, la seconde des Grâces. Venus, quim'en- « voye, veut te rendre heureux; mais il faut que (c tu ailles l'adorer dans son temple de Gnide. » Elle fuit, mes bras la suivirent, mon songe s'envola avec elle, et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus voir, mêlé du plaisir de l'avoir vue.

« Je quittai donc l'isle de Delos , j'arrivai à Gnide, et je puis dire que d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce que je sentis : je n'aimoispas encore, mais je cherchois à aimer ; mon cœur s'échaufîoit comme dans la présence de quelque beauté divine. J'avançai, et je vis de loin des jeunes filles qui joûoient dans la prairie; je fus d'abord entraîné vers elles. «Insensé que je suis, disois-je, j'ai, « sans aimer, tous les égaremens de l'amour; « mon cœur vole déjà vers des objets inconnus, « et ces objets lui donnent de l'inquiétude. » J'approchai, je vis la charmante Themire : sans doute que nous étions faits l'un pour l'autre, je ne regardai qu'elle, et je crois que je serois

mort de douleur si elle n'avoit tourné sur moi quelques regards. « Grande Venus, m'écriai-je, « puisque vous devez me rendre heureux, faites « que ce soit avec cette bergère : je renonce à '( toutes les autres beautez, elle seule peut rem- « plir vos promesses et tous les vœux que je « ferai jamais. »

|e contai au jeune Aristhée mes tendres amours; ils lui firent soupirer les siens : je soulageai son cœur en le priant de me les raconter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierai rien, car je suis inspiré par le même dieu qui le faisoit parler : « Dans tout ce récit, me dit-il, vous ne trouverez rien que de très-simple : mes avantures ne sont que les sentimens d'un cœur tendre, que mes plaisirs, que mes peines ; et, comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il fait aussi toute l'histoire de ma vie.

« Camille est fille d'un des principaux habi-

CINQ^UIÈME CHANT. S()

tans de Gnide; elle est belle, mais elle a des grâces plus belles que la beauté même; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les coeurs : les femmes qui font des souhaits, demandent aux dieux les grâces de Camille ; les hommes qui la voyent veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.

« Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste ; des yeux vifs et tous prêts à être tendres, des traits faits exprès l'un pour l'autre, des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des cœurs.

a Camille ne cherche point à se parer , mais elle est mieux parée que les autres femmes.

« Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement : si vous voulez , elle pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.

« Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du cœur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les charmes de la simplicité : vous trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères, si fines, si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.

« Avec tout cela, Camille m'aime : elle est ravie quand elle me voit, elle est fâchée quand

je la quitte; et, comme si je pouvois vivre sans elle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime , elle me croit; je lui dis que je l'adore, elle le sçait; mais elle est ravie comme si elle ne le sçavoit pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin, elle m'aime tant , qu'elle me feroit presque croire que je suis digne de son amour.

« Il y avoit un mois que je voyois Camille, sans oser lui dire que je l'aimois, et sans oser presque me le dire à moi-même; plus je la trouvois aimable, moins j'esperois d'être celui qui la rendroit sensible. Camille, tes charmes me touchoient, mais ils me disoient que je ne te meritois pas.

« Je cherchois par tout à t'oublier ; je voulois effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux ! je n'ai pu y réussir : cette image y est restée, et elle y vivra toujours !

« Je dis à Camille : « J'aimois le bruit du « monde, et je cherche la solitude; j'avois des «vues d'ambition, et je ne désire plus que ta « présence; je voulois errer sous des climats re- « culez, et mon cœur n'est plus citoyen que des « lieux où tu respires : tout ce qui n'est point « toy s'est évanoui de devant mes yeux. »

« Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire; elle croit

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