‹ Le temple de SatanChapitre 18 sur 33 · TEMPLE I · texte numérisé non relu

TEMPLE I

Ironie d'un inexorable destin ! C'est à la Bastille * que Jacques Molay et les siens furent jetés sur l'ordre inique d'un roi de France, quand le roi de France était le plus fort ! — A la Bastille, alors simple porte de ville, flanquée de deux tours... Et voilà qu'après quatre siècles et demi de patientes et ténébreuses menées, le roi de France est à son tour vaincu, proscrit, humilié, déchu..., et les héritiers de Jacques Molay, toutpuissants à celte heure, le relèguent dans l'ombre humide de leur ancienne tour; lieu sinistre, jadis à la fois caserne et couvent, aujourd'hui simple prison : Et nunCy Reges, intelligite ; ertcdiminij qui jtidicatis terrant !

La Monarchie profanée, terrassée et mise à néant,

^ « C'est par la prise de la Bastille que commença la Révolution, et les initiés la désignèrent au peuple parce qu'elle avoil été la prison de Jacques Molay, Avignon fut le théâtre des plus grandes atrocités, parce qu'il appartenoit au pape et parce qu'il renfermoit les cendres du Grand Maître. Toutes les statues des rois furent abattues, afin de faire disparottre celle de Henri IV, qui couvroit la place où Jacques Molay fut exécuté. C'est dans cette même place, et non ailleurs, que les initiés vouloient faire élever un colosse foulant aux pieds des couronnes et des thiares, et ce colosse n'étoit que l'emblème du corps des Templiers. » [Tombeau de J, Molay, pages 42-43.)

les Jacobins se lournent contre le Galholicisme. Chaumette, Anacharsis Cloolz, dès l'année précédenlG, avaient ouvert la persécution ; sous Robespierre, elle atteint son paroxysme. La haine des Néo-Templiers n'élait point assouvie, au spectacle de Philippe le Bel puni dans la personne de Louis XVI ; il fallait que le pauvre Pie VII payât à son tour la dette terrible contractée par Clément V...

— Rapprochements faclices I Spécieuse coïncidence d'événements tout fortuits et nullement solidaires 1 C'est chose facile d'ôLablir après coup un lien de causalité entre des faits qui n'ont d'autre corrélation qu'une vague analogie !... — Nous ne nous dissimulons guère que la majorité de nos lecteurs tiendra ce langage, en dépit du nombre assez notable d'indices pour le moins singuliers, que nous avons pris à tâche de grouper en un faisceau compacte. Si néanmoins, ouvraut un livre imprimé avant lesyrands cataclysmes réoolutionnaires, nous faisions voir le double plan de celte Révolution (anti bourbonnienne et anli cléricale), arrêté de longue date dans les loges d'une Maçonnerie qui se proclame templière, qu'objecteraient à notre thèse ceux-là qui la taxent de chimérique et de paradoxale ?

Nul n'ignore le procès de GagHostro, condamné à mort par arrêt de l'Inquisition, peine qui fut commuée par le pape en celle de la détention perpétuelle. Reportons-nous à la Vie de Joseph Balsamo, comte de Cagliostro, extraite de la Pôcédure iîistruite contre lui à Rome, en 1790, traduite d'après Poriginal ita-

lien imprimé à la chambre apostolique (Paris, 1791, in-8, portrait). Les pages 129-132 nous offirent le récit détaillé que fît Gagliostro devant ses juges, de son initiation aux mystères de riUuminisme. La scène se passe dans une maison de campagne, à trois milles de Francfort-sur-le-Mein, en 1780. Nous transcrirons cet aveu textuel : «... Nous descendîmes par quatorze ou quinze marches dans un souterrain, et nous entrâmes dans une chambre ronde^ au milieu de laquelle je vis une table ; on l'ouvrit, el dessous étoit une caisse de fer qu'on ouvrit encore et dans laquelle j'aperçus une quantité de papiers : ces deux personnes* y prirent un livre manuscrit, fait dans la forme d'un missel, au commencement duquel étoit écrit : nous,

GRANDS MAITRES DES TEMPLIERS, CtC. GeS mOtS étoicut

suivis d'une formule de serment, conçue dans les expressions les plus horribles, que je ne puis me rappeler, mais qui contenoient rengagement de détruire tous les souverains despotiques. Cette formule étoit écrite avec du sang et avoit onze signatures, outre mon chiffre qui étoit le premier ; le tout encore écrit avec du sang. Je ne puis me rappeler tous les noms de ces signatures, à la réserve des nommés N., N., N.,etc. Ces signatures étoient celles des douze Grands- Maîtres des Illuminés ; mais dans la vérité, mon chiffre n'avoit pas été fait par moi, et je ne sais comment il s'y trouvoit. Ce qu'on me dit sur le contenu de ce livre, qui étoit écrit en françois, et le peu que j'en lus me

* Deux illuminés qui accompagnaient Gagliostro.

confirma encore que celte secte avait déterminé de porter ses premiers coups sur la France ; quaprî^s la CHDTB DE CETTE M0NA.RCB1E, elle devoît frapper l'Italie, et romb ex particulier ; que Ximeiiès, dont on a déjà parlé, éloit un des principaux chefs ; qu'ils étoient alors au fort de l'intrig-ue, et que la Société a une grande quantité d'argent dispersé dans les banqnes d'Amsterdam, de Rotterdam, de Londres, de Gènes et de Venise '... >. (p. 18l>181).

insister sur la valenr de cette déposition, ce serait faire outrage à la sagacité du lecteur. Donc, le Triine aboli, l'on s'en prit à l'Autel ; les églises fermées et dévastées ; les prêtres réduits à trahir leurs serments ; la déesse Raison trônant, sous l'emblème vivant d'une prostituée, sur l'aulcl métropolitain de Notre-Dame; tous les biens ecclésiaux mis sous séquestre ou dénaturés ; ces choses et mille autres encore ne furent que les premiers efFetsdela rancune jacobine; — et quand Bonaparte insultait, seize ans plus lard, à la majesté du pape captif à Fontainebleau, et, blême de rage, poussait la violence (dit-on) jusqu'à fendre du haut en bas la blanche robe du pontife d'un coup de son éperon d'acier, cet ennemi de toutes les sectes se fai-

' On lit dans cfilte même Vie de Cagtioatro, publiée sur les dO' cumeots du saint orflce (édition italienne, lîOU: traduction Trançaise, 1791], celle phrase significative, au aujel de la secte des llliimines, dite de la Haute Obsenancp : <• Cello-là professe l'irréligion ia plus décidée, emploie la magie dans ses opérations; sous le prélexle spécieux Ue pemjer la mort du Grand Maître des Templiers, elle a principalemenL en vue la destruction totale de la religion catfiolique et de la monarchie •> (page 00).

sait, sans s'en douter assurément, Texécuteur tardif de la vengeance des Templiers.

Que de rapprochements pareils aéraient à faire, si notre cadre s'y prêtait !

Empruntons à Eliphas Lévi, qui les narre si bien^ l'une encore de ces anecdotes terriblement éloquentes de la Révolution française. — Nous sommes en i792.

« Le roi était captif au Temple et Télite du clergé français en exil, ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux, gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des prêtres à égorger. — Tiens, leur disait-il: avec un ricanement sauvage, voilà pour les Albigeois et les Vaudois! Voilà pour les Templiers 1 Voilà pour la Saint-Barthélémy ! Voilà pour les proscrits des Gévennes!... Et il frappait avec rage, et il frappait toujours, avec le sabre, avec le couperet, avec la massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses mains ; il était rouge de sang de la tête aux pieds ; sa barbe en était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.

« Ce fut lui qui proposa un toast à la nation à l'angélique M^'* de Sombreuil

(( Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer sous la hache de la Révolution, l'homme à la longue barbe — ce juif-errant du

meurtre et de la yengeance — monta sur Téchafaud devant la foule époujrantée ; il prit du sang royal j^n ses deux mains, et le secouant sur la tète du peuple^ il dit d'une voix terrible : Peuple français^ je te baptise AU NOM DE JACQUES et de la liberté j ! »

Une autre citation du savant Ëliphas va nous ramener à la personne et au procès de Tinitié Jacques Gazotte, dont nous avons choisi Fétrange aventure pour servir de conclusion à ce chapitre.

On sait dans quelles conditions le kabbaliste Pasqualis-Martinez vint ofirir Tiniliation au romancier du Diable amoureux ; c'est toute une mystérieuse légende sur quoi nous aurons sans doute à revenir ailleurs. — Quoiqu'il en soit, l'abbé Constant, apr^s en avoir esquissé l'histoire, fait suivre son récit des réflexions suivantes : « L'initiation de Gazolte devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un ennemi dangereux pour les anarchistes ; et, en effet, nous avons vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour se régénérer, suivant les symboles de Gagliostro ; mais cette montagne est blanche do lumière comme le Thabor, ou rouge de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses chromatiques, dit le Zohar: la blanche, qui est celle do l'harmonie et de la vie morale, et la rouge qui est celle de la guerre et de la vie matérielle : la couleur du jour et celle du sang. Les Jacobins voulaient arborer Tétendard de sang, et leur autel s'élevait déjà

* Histoire de la Magie, pages 443-444.

sur la montagne rouge. Gazolte s'était rangé sons l'élendard de lumière, et son tabernacle mystique était posé sur la monlagno blauche. La montagne sanglante

triompha un moment el Cazotte fut prescrit

Cazoïte avait prophétisé sa propre mort', parce que

< La densité decechapitrenotlB interdît de reproduire in extenso la plus Mupétlanle prophétie que bouctie humaine dit prorérée jamais. Chacuo peut d'ailleurs la lire au tome premier des œuvres posthumes de La Harpe, témoia oculaire et auriculaire, qui nous l'a conservée danssesmoindresdétails. Nous résumeFonsdoDCsfMi récit.

C'élail k table, chez le duc d« Nivernais, au commencement de l'année (788. ha, compagnie, aussi nombreuse qu'illustre, se composait de grands seigneurs et de grandes daines, de courtisans el de gens de robe, Snlln d'acaUt^miciens et de poètes. La philosophie négative et libertine des Voltaire et des Diderot était alors d'obligation stricte, même pour les Dames ; l'on avait donc mangé du prêtre, puis conté des anecdotes graveleuses, entrecoupi^es d'exclamations dithyrambiques en l'homieur de la future Hêvolution qui abolirait la pruderie, de celte Révolution qu'appelaient Ions les vœm

Cazolte n'avait supporté cette apologie qu'avec un impa^eint malaise. Soudain, il se lève, pâle et l'œil allume d'une llamme sybilline : devant tous ce» c«nvives enDévrés d'avenir, il déchire brusquement le voile du temps futur.

— Ah ! réjouisseï-vous. Messieurs, car tous vous la verreï, celte sublime Kévolulion qui vous tuera tous, aux noms même de la Fraternité et de la Raison. — Vous, H. de Condorcet, vous mourrez proscrit par Elle, vous mourrez dans un cachot do poison que le bonheur de cette époque vous obligera de toujoui^ porter sur vous; — vous, M. de Champrorl, également proscrit, vous mourrez de vingl-dRUX coups de rasoir; — vous, M. de Vicq d'Azyr, vous aurez une mort toute pareille ; — vous, Aymar du Nîcola'i, je vous voia gravir les marches de l'échafaud; vous, M. Bailly, mourrez sop l'échafaud ; vous aussi, M. Roucher, sur l'échafaud !

Ici je cite textuellement : — " Oh.' c'est une gageure, s'écrîet-on de toutes parts, U a juré de nous exterminer tous.

— .Von .' CB n'est pas mo[ qdi l'ai jdré ! »

tjuejtiu'un donc a juré toutes ces proscriptions? Mais qui? —Les Jacobins, le» Néo-Templiers 1... ce n'est que trop clair.

sa conscience l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. II continua donc d'obéir à sa cons-

Heprenons. — lleureusemenl (ici c'est La Harpe qui parle), vous ne me tnetfnz pour rien dans tous ces prodiges ! — Vous y serez, H. de La iiarpe, M pour un mirar^le au moins aussi grand; vous serez alors chrélien. — Si nos têtes, s'êcrie-l-on à la ronde, oe doivent tomber que ee jour-là, nous sommes tous immortels 1

— Sommes-Dous heureuses, nous autres Temmes, dit la duchesse de Grammonl, de n'iUre pour rien dans vos ttévolationsl... Du moitn ne s'en preod-on Jamais à notre sexe.

— Voire seïc, pour cette fois, ne vous dèrendra pas. Oui, Madame la ducbesse, trous aussi monterez sur i'écharaud. Le bourreau vous . y conduira dans sa charrette.

— Ah ! du moins me Uisserez-vous mon cirosse di'apii de noir?

— Non point, et de plus t^randes dames que vous s'en passeront...

— Des princesses du sang, alors ?

— De plus grandes dames encore

Ici, Madame de Granimont cent prudent de briser les chiens :

— Vous verrez qu'il ne me lantera pas m*^me un conres.seur!

— Vous n'en aurez point; car le dernier à qui, par grâce, on en accordera un, sera

— Parlez!

— Le roi de France.

Tout le monde se lève; on trouve que la plaisanterie devient trop forte et^surtoul qu'elle se prolonge au-delà des limites de la bienséance. Le maître de la maison court à Cazolle, et d'un ton pénétré, te prie d'abandonner cette lugubre facétie. Mais Cazotle en est pour ce qu'il a diL II ajoute même que six ans nu se passeront pas, que toutes ces choses ne soient accomplies.

Comme il s'apprêtait à sortir Madame de Grammont, déBireuse de faire diversion, l'interpelle :

— U. le Prophëte.vous nous avez dit noire bonne aventure ; jatÀs la vôtre?

— Avez-vouslu,duchessc, le siège de Jérusalem, dans Josftphe?... Va homme, pendant le siège, lit sept jours de suite le toiff-des reraparis, en criant d'unevoix lugubre : — « Malheur ! malheur sur Jérusalem, et malheur sur moi-même !... >i Le septième jour, un« énorme pierre, lancée par les machines ennemies, l'atteignit en plein front et le mit en pièces.

Sans s'expliquer davantige, Cazotte ni sa révérence cl BOrtit.

ïl

science, fui arrêté de nouveau ' el parut devant le Tribunal révolutionnaire : il était condamné d'avarice. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit une allocution étrange, pleine d'estime et de regret : il l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en homme de cœur comme il avait vécu '.» Cette page d'Eliphas piqua au vif notre curiosité, si bien que nous résolûmes d'en apprendre plus long sur les dernières heures de Gazotte. Le hasard nous servit à souhait, en taisant tomber sous notre main une brochure peu recherchée sans doute et peu connue, mais qui nous fut une précieuse révélation. C'est le procès in extenso de Gazotte, publié sous le Directoire, probablement par ordre, sous ce titre :

CORRESPONDANCE MYSTIQUE DE JACQUES GAZOTTE OVeC

Laporle et Pouteau, i?itendant et secrétaire de la Liste civile, pendant les années 1790-1791-1792. ., suivie de son interrogatoire et de son jttgement ^.

Le titre est un peu trompeur, du moins dans la forme. A part huit pages de notice et une page d'épilogue, c'est, comme nous l'avons dit, la minute du procès qui a rempli l'audience du 24 septembre 1792: le Tribunal révolutionnaire condamne Gazotte à la peine de mort, pour crimes de haute trahison et de complot contre les autorités constituées. Seidement,

< II a*ait été KrréliJ une première fois, et sauvé par sa flUe comme Sombreuil, lors des massacres de septembre.

* Histoire de la Magie, pp. 439-4iO.

=* Paris, Leroiige, Deroy et Maret, an VI de la République, I vol. ia-12 de 162 pages, avec portrait. 1

Uaudience presque tout entière est consacrée à la lecture des lettres que Ca2otte avait écrites à Laporte et aorlout à Pouteau, pour être, par leurs soins, mises sous les yeux du roi.

De temps à autre, quelques bribes d'interrogatoire se glissent entre deux épitres : on questionne l'accusé «vec égards el modération ; il répond avec calme, douceur et fermeté :

D. — Vous êtes peut-être fatigué : le Tribmial est prêt à voua accorder le temps que vous croirez nécessaire, pour prendre nourriture, rafraichiesemeiit ou repos ?

R. — Je suis trùs sensible à l'attention du Tnbunal. La fièvre qui 7ne tient en ce moment me met dans le cas de soutenir le débat; d'ailleurs, plus tôt mon procès ser'a termiiiê et plus tôt j'en seraiquitte, ainsi que MM. les juges et les jurés.

Quand l'inculpé refuse de répondre, le président passe sans insister. Pas un mot de reproche ou de blâme. Quel procès courtois !...

Pour réveiller le lecteur, vraiment charmé de cette discussion polie, où l'on sent l'estime réciproque percer sous chaque parole, il suffit que la phrase terrible de tout à l'heure lui revienne en mémoire : Casotte était condamné d'avance!

Alors, au milieu des passions politiques déchaînées, des grandes haines en ébuUitïon, cette douceur détonne douloureusement, cette courtoisie semble aifectée; enfin — pour user d'une expression vulgaire — ce procès donne froid dans le dos.

Condamné d'avance ! mot effroyable.., etrigoureiH sèment vrai. Si vrai, que le Tribunal repousse, sans considérants, une déclinaison de compétence soulevée à sa barre par le défenseur Julienne : or, si jamais compétence fut justement déclinée, ce fut ce jour-là.

« L'accusé fondait sa protestation sur ce que, ayant été jugé le 2 septembre par le peuple souverain et par des officiers municipaux revêtus de leurs écharpes, qui Tavoient remis en liberté, on ne pouvoit, sans porter atteinte à la souveraineté de ce même peuple, procéder à un jugement contre lui, sur des faits pour lesquels il avoit été arrêté, et ensuite élargi » (p. 19).

Non bis in idem. — L'axiome est bien connu, partout incontesté et domine toutes les législations

Que fait le Tribunal ?

« Le Tribunal, sans s'arrêter ni avoir égard à la protestation présentée par le sieur Gazolte, ordonne qu^ilser^a passé outre... » (p. 17)

Il ajoute bien que « copie de ladite protestation et expédition du présent jugement seront, à la diligence du commissaire national, adressées au ministre de la Justice j pour être par lui communiqtiées à la Conventio7i Nationale, sHl y a lieu!... » [Ibid.). Mais comme l'arrêt de mort, prononcé dans la journée, fut exécuté le soir même, vers les sept heures, cette restriction servait à grand' chose I Quelle barbare ironie I

Au demeurant, il le faut avouer, la correspondance de Cazotte était, vu les circonstances, aussi compromettante que possible.

Gomme Saint-Martin, disciple du même Martinez, puis élève posthume de Jacob Bôhme ; comme Dutoit- Mambrini, le théosophe de Genève, qui a publié en 1793, sous le pseudonyme de Keleph-hen-Nathan^ un ouvrage admirable * malgré quelques erreurs ; comme Fabre d'Olivet, dont l'initiation date de cette époque ; comme d'autres encore, Gazotte relevait de la plus ancienne tradition; il appartenait à Tinitiation orthodoxe dont il a été question plus haut. Mais moins prudent que Dutoit et que Saint-Martin, il fut de ceux qui travaillèrent activement, sur les trois plans astral, moral et intellectuel, à la contre-Révolution.

Adepte, il fut une des premières victimes delagent jacobine ou néo-templière.

Il faut voir comme les juges de Gazotte veulent le faire parler sur le chapitre de son initiation. Écoutez rinsidieuse question qu'on lui pose :

D. — Quelle est la secte dans laquelle vous êtes entré ? Est-ce celle des Illuminés ?

• R. — Toutes les sectes sont illumiyiées ; mais celle âontjeparle dans ma lettre est celle des martinistes. JTy suis resté attaché l'espace de trois ans; différentes calmes m^ont forcé à donney^ ma démission ; néanmoins jfen suis toujours demeuré l'ami (p. 45).

Gazotte répond là avec une rare présence d'esprit. Lui-même avait senti, au moment où la lutte allait

' « La Philosophie divine, S.-L., 1793. 3 vol. in-8. Dutoit était le fils spirituel du théosophe Saint-Georges de xMarsais.

s'ouvrir entre les deux initiations rivales, combien dai)gçreux serait le choc : tout porte à croire qu'il avait voulu d'abord l'éviter. — Reportons-nous à la lettre cataloguée N., en date du 4 avril 1792 :

« Les piques se tourneront contre les piques, mon cher ami; ayez encore un peu de patience... Vous n'êtes pas initié f Applaudissez-vous-en ! Rappelezvous le mot: Et scientia eorum perdet eos. Si je ne suis pas sans danger, moi que la grâce divine a retiré du piège, jugez du risque de ceux qui y restent.

a II y a longtemps qu'on a fait V éloge de la sûreté du plancher des vaches, la gonnoissancb dbs ghosbs

OCCULTES EST UNE MBR ORAGEUSE D'oU l'oN N' APER- ÇOIT PAS LE RIVAGE » (pp. 94-95).

Et cependant il se ravise. — Si inévitable est la terrible lutte, qu'il s'y jette. Il sent tellement qu'il y va pour tous d'une question de vie ou de mort, que lui, cet homme excellent, ce théosophe orthodoxe, lui, ce doux vieillard, après avoir appelé à grands cris l'étranger en France pour rendre au roi le pouvoir absolu, s'écrie encore : « Le roi doit être en garde contre un de ses penchants, c'est la clémence... Qu'il se garde bien d'arrêter le glaive; qu'il réfléchisse aux châtiments qu'ont éprouvés les chefs des Israélites qui ont ménagé les victimes désignées par le Seigneur. Uhomme ne sait ce qu'il fait, lorsqu'il veut épargner ce sang; sa compassion dégénère en cruauté Le plus grand bonheur qui puisse arriver à un criminel, c'est d'être supplicié sur la terre,

PARCE qu'on ne paie PAS DEUX FOIS * et qu'il est terrible de tomber coupable et impuni dans les maiiu[ ou sous la justice du Dieu vivant » (pp. 64-65). "

Ahl que d'enseignements à tirer de ce livre! que de détails instructifs et inédits sur leshommes, les causes occultes de la grande Révolution... Hélas! il faut nous borner. Déjà trop dense, ce chapitre sort de son cadre normal. Passons donc au dénouement. Écoutons la fin du réquisitoire de Real, accusateur public :

« ... Et vous, dit-il à Taccusé, pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable, après soixante-douze années de vertus? Pourquoi faut-il que les deux qui les ont suivies aient été employées à méditer des projets d'autant plus criminels, qu'ils tendoient à rétablir le despotisme et la tyrannie? Pourquoi faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut, sur toute chose, être bon citoyen... » Et plus loin : « // ne pouvait s'excuser par un défaut d'igno- T^ance, lui philosophe et initié ; lui qui, dans les glaces de la vieillesse, a conservé les feux d'une jeunesse bouillante el éclairée... (p. 173-174). »

A la suite du plaidoyer de Julienne, Lavau, président du Tribunal révolutionnaire, assisté des citoyens Ditbail, Jaillant et Naiilin, juges, lit l2i sentence de mort.

Après le prononcé du susdit jugement, le président

• Non bis in trfem/ Pauvre Cazotle! Ce principe incontestable sera pour une fois contesté, lors de son procès, el il lui en coûtera la vie !

a adressé au condamné le discours suivant ' : « Foible jouet de la vieillesse, victime infortunée des préjugés d'une vie passée dans l'esclavage I Toi dont le cœur ne fut pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé, par ta sécurité dans les débats^ qu£ tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières paroles de tes juges ! Puissent-elles verser dans ton âme le baume précieux des consolations ! Puissent-elles, en te détei^minant a plaindre le sort de ceux qui VIENNENT DE TE CONDAMNER, t'iuspircr Cette stoîcité qui DOIT présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que la loi nous a inspiré à nous-mêmes !...

« tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné ; mats au moins leur jugement fut pur comme leur conscience ; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur décision par le souvenir déchirant du remords. Va, reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas ; songe qu'il n'a pas le droit de t'étonner : ce n'est pas un instant qui doive effrayer un homme tel que toi !

« Mais avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignois pas d'appeler à grands cris l'ennemi. . . .♦ que dis-je?... l'esclave salarié! Vois ton ancienne

. * Celte allocution est de telle nature et de telle portée que je ne me crois pas le droit d*en supprimer un seul mot. Je la transcris in extenso (pp. 178-181).

patrie opposer aux attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de lâcheté. 8i la loi eût pu prévoir qu^elle auroit à prononcer contre un coupable tel qu£ toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne t'eût pas imposé d'autre peine ; mais rassure- toi, si elle est sévère quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe de ses mains. Elle gémit sur la perte même de ceux qui vouloient la déchirer. Ce qu'elle fait pour les coupables en général, elle le fait tout particulièrement pour toi. Regardela verser des larmes sur ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation ; que ce spectacle porte en toi le repentir ; quHl t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la m^rt, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots, par un regret justement sentie

('. Encœ^e un mot. Tu fus homme, chrétien, philosophe, INITIÉ ; sache mourir en homme, sache mour rir en chrétien ; c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi ! »

L'auteur de la brochure poursuit : « Ce discours, qui frappa de stupeur une partie de rau4itoire, ne fit aucune impression sur Jacques Gazotte. A ces mots : va, reprends ton couragCy rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas, songe qu'il n'a pas

* Ici, le fanatisme du Néo-Templier touche au sublime de l'attendrissement ! C'est le sectaire qui voudrait convertir son ennemi avant de le tuer !

le droit de Vétonner , ce rCest pas un instant gnî doive effrayer un homme tel que toiy il leva les maiiu et secoua la tête en levant les yeux au cid avec un visage serein et décidé. Conduit au cabinet criminel^ il dit à ceux qui Tentouroient qu'il ne regrettoit que sa

iille L'exécution dudit jugement a eu lieu sur la

place du Carrousel, vers les sept heures du soir : le condamné a montré le long de la route et jusque sur réchafaud une présence d'esprit et un sang-froid admirables (p. 178-185, |}asstm). »

J'ignore quelle impression est restée au lecteur de ce procès et de cette sentence ; mais je lui proteste qu'il vient d'assister à un drame solennel et formidable : il a senti, sans nul doute, ce qu'il y a là de plus qu'un

simple procès criminel Je craindrais de dénaturer

son émotion, en y mêlant l'expression de la mienne. Je terminerai par quelques nobles paroles d'Eliphas :

« La Révolution, même au tribunal, était une guerre civile, et les frères se saluaient avant de se donner la mort. C'est que, des deux côtés, il y avait des convictions sincères, et par conséquent respectables. Celui qui meurt pour ce qu'il croit la vérité est un héros, même lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à l'échafaud : ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir. — Que Dieu et la postérité soient leurs juges * I »

* Hist. de la Magie, page 440.

téB Pape = le Quinaire = la Volonté, ses instruments..*

r Arsenal du Sorcier

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