‹ Le temple et la fleurChapitre 5 sur 96 · RIEUR · texte numérisé non relu

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lEN des siècles avant notre ère apparut sur la terre un génie bienfaisant, tout de charme, de jeunesse, rayonnant, idéal !

Le long des bords du Nil il prit deux nénuphars, un lotus

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et un papyrus, Tun près des sources, Tautre à l’embouchure du fleuve, les lia ensemble, harmonieusement inclina leurs corolles, et créa ainsi le symbole des territoires soumis aux Pharaons dans leur toute-puissance.

Une pensée close dans un bouquet, ce signe gracieux trouvé

Fig. 2. — 1. Bretagne. Motif-écusson brodé de Pont-l’Abbé. 2, 3, 4, 5. Variantes du motif.

Documents communiqués par madame la de Najac.

par l’humanité à sa première aurore, est certainement une des plus heureuses expressions de l’ingéniosité exquise et simple qui créa la poésie et l’art.

Mais ce langage devait exprimer une idée plus haute que l’omnipotence pharaonique.

A l’horizon du Nil, au dessus des lis d’eau, tous les jours le soleil apparaît, sortant des fleurs. Celles-ci s’ouvrent dès son apparition et se ferment à la nuit tombante. Alors un autre phé-

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nomène a lieu. En Afrique, la fleur du lis est phosphorescente; elle est lumineuse, et la lumière c’est la vie ; « La vie est en elle. )) Donc le lotus est la demeure du soleil, de la lumière, de la vie.

Complétant cette heureuse métaphore, l’humanité a vu dans le bouton fleuri qui s’entr’ouvre, le pistil et l’étamine qui en sortent, le fruit qui en résulte, l’image de sa propre destinée : de la vie, de la mort, de la résurrection. Et l’homme se compara, par le fait d’un repos temporaire — le sommeil dans le cercueil — au grain déposé en terre qui renaît dans une plante nouvelle, céleste, d’essence immatérielle.

Tel est le miracle figuré dans les broderies ci-dessus (fig. 2).

Notre premier volume : Le Mystère de la. Création, présentait comme image typique le bonnet des femmes de Pont-l’Abhé. Dans celui-ci notre motif initial sera la flore brodée sur leur vêtement.

Le motif le plus complet (fig. 2, i) se compose : L de petits trémas : les signes de croissance ; 2° d’une barre transversale : la ligne du ciel; 3° d’un bourgeon : la fleur divine qui contient le germe : l’âme; 4° de corolles qui s’épanouissent; 5° d’un ovale, triple demi-cercle, dans lequel la fleur s’insère : la maison du soleil, et dont les extrémités s’enroulent comme les cornes de bélier : l’énergie conductrice L

Cet ensemble simule l’acte générateur terrestre singulièrement annobli : le principe actif est une fleur poussée par une flamme croissante 2, semant la graine miraculeuse dans le prin-

^ Les habitants de Pont-l’Abbé appellent ce dessin : « cornes de mouton », et l’ensemble de l’ornement : « la fleur de côté ».

2 Les signes de Pont-l’Abbé sont brodés avec de la soie jaune ou orangée exaltée par des détails verts. Le tout sur un fond noir, brillant comme la flamme et l’or, exprime bien l’essence lumineuse et incandescente des sujets figurés.

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cipe passif: l’écharpe divine, le ciel où tous les êtres doivent renaître ; l’ascension de l’ame et sa floraison nouvelle dans le soleil.

Cette broderie donne le principe de la doctrine égyptoliindoueL qu’Orphée introduisit en Grèce, dans ses hymnesparfums et celle que Platon s’appropria. A la racine, enseignait-elle, la plante est matérielle, car dans le règne végétal, la racine sort de terre. De moins en moins matérielle, de plus en plus belle, elle devient la tige, les feuilles, elle produit la fleur; puis de la fleur s’échappe le parfum, son essence, qui s’évaporant en l’air monte vers le ciel, dans le domaine de la lumière. C’est l’esprit de vie, que la lune et le soleil recueillent et purifient.

Les Égyptiens, en attachant la fleur du lotus au sommet des tiges géantes du papyrus dont ils firent la première cabane, origine du temple, en exaltèrent ainsi l’idée divine, et le sanctuaire lui-même devint l’œuvre de cette plante miraculeuse : demeure du soleil, sceptre royal, germe des âmes.

Les formes de l’architecture égyptienne s’expliquent donc par l’emploi originel des tiges du papyrus et des fleurs de lotus. L’architecture religieuse est la modification de cette construction primitive, elle est l’œuvre de la fleur divine et des pensées mystiques qu’elle éveilla jadis.

Au sommet du temple grec, l’acrotère c’est le soleil, né d’une

' Cette figure, preuve de l’efllorescence des Signes Sacrés, doit se placer entre les dessins cursifs — fàme représentée par un point, le ciel par un demi-cercle, la force par les cornes de bélier ou de taureau — et sa figuration anthropomorphique. Dans celle-ci, la femme prend la place de la fleur; l’écharpe qu’elle déploie — sur laquelle sont brodées toutes les formes vivantes — c’est le ciel et les nuées génératrices. L’écusson de Pont-l’Abbé appartient donc à la phase intermédiaire. Supposez que la fleur centrale soit une forme du soleil; l’écharpe qui l’entoure sa demeure, le temple, et vous aurez la philosophie de cette figure, expression du panthéisme primitif confondant les êtres dans le créateur et les faisant gravir avec lui les célestes sphères.

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üeur de lotus, lotus lui-même, modifié en rosace, développé en palmette. Ses rayons forment le fronton, faisceau de tiges spiralées de lotus. Le ciel, la corniche, c’est le Nil céleste recouvert de lotus ondés. La foudre, la frise, s’inscrit sous la forme d’une cépale de lotus évoluant dans l’espace. Les colonnes sont des faisceaux de papyrus; les boutons et les Heurs de lotus composent les chapiteaux. Enfin l’ame humaine, pour monter au ciel et rejoindre le Créateur, s’assimile la forme première du soleil: la fleur de lotus, modifiée dans la palmette des stèles et des chéneaux.

Le temple est donc le piédestal du lotus (fig. 3, p. 8). Ces motifs ne sont que des variétés de lotus. Les modifications architecturales, les subtilités de la pensée anticpie, les croyances sur la création et la résurrection, enfin les choses les plus diverses et les plus contradictoires, l’art antique sut les exprimer et les faire agir, en se servant toujours et quand même d’un simple lis d’eau, attestant ainsi l’imité du Créateur et de ces créations. Le ciel et la terre sont une même fleur dont les âmes sont l’arome.

La poésie, l’ingéniosité, l’art d’une telle philosophie exprimée par un monument surpassent, on l’avouera, si nous parvenons à les prouver, tout ce que nous connaissons et tout ce que nous admirons.

Chaque membre de l’architecture s’assimilera une fleur ; chaque élément constructif s’assouplira pour exprimer une idée ; et ces pages prouveront que si notre siècle a exalté la musique jusqu’au sublime, il a perdu un art non moins grandiose, possédant sur l’architecture des sons la supériorité de vibrer par lui-même, comme la harpe d’Eole, dans le marbre divin, sa matière immortelle.

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Comment la Langue Sacrée parvint-elle à exprimer, avec le seul lotus, des idées si subtiles que même aujourd’hui, en Orient, le langage des fleurs, pourtant bien ingénieux, ne cherche pas à les traduire?

En modifiant les formes du lotus en Signes Sacrés pour composer les variantes de cette plante idéale que nous nommons la « Fleur Cosmique », ces idées créèrent le culte de la fleur, phase poétique de la première religion, dont notre premier volume montre l’esprit scientifique L Ces Signes fleuris inspirèrent le Dante, disciple de Platon et d’Aristote, dans la Divine Comédie. Cet « alphabet embaumé de la nature », Lamartine et Elvire le retrouveront « en échangeant les fleurs, comme des lettres, à jamais intelligibles » au bord du lac mélodieux.

Il s’ensuit que Pon est surpris de la somme de poésie dont la première civilisation sait revêtir son dogme religieux, de l’ingéniosité avec laquelle elle explique le plus grand des mystères. La raison sèche, un scepticisme railleur, compensent-ils l’antique rêve évanoui qui charma jadis l’humanité ? Devant un marbre du Louvre ce doute peut être exprimé.

C’est un bas-relief grec archaïque (pl. I en face du titre); le donateur, M. Heuzey, La baptisé de ce nom gracieux : l’exaltation de la fleur. « Nous avons devant les yeux, écrit à son sujet l’illustre savant une jeune fille qui consulte l’expérience de sa compagne plus âgée; elle lui demande de choisir et comme de prononcer entre une fleur et un fruit; celle-ci, pour toute réponse, élève et glorifie la fleur. »

^ Ces signes fleuris sont le répertoire complet : rosaces, palmettes, ôves, etc. de tous nos ornements. Origine des arts, ils embellissent nos costumes, nos objets, nos édifices.

2 Léon Heuzeyi L’Exaltation de la fleur, brochure in-8°, 1868, p. 11.

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Ce bas-relief doit se placer à la façade du temple que nous allons décrire. Il prouve que l’humanité réunissait jadis cette triple image : le soleil levant, la fleur qui s’ouvre, Lâme ressuscitée.

Cette œuvre d’art exquise revêtait le mur d’une petite église chrétienne de Pharsale. M. Heuzey la fit enlever avec l’assentiment des autorités et l’aide de la population. « Au milieu de l’empressement général, dit-il. J’avais seulement remarqué une jeune femme, accoudée à l’écart, qui tenait ses yeux attachés, avec un sentiment de tristesse, sur les deux figures encore éclairées par les lueurs confuses du soir. Au premier mouvement que fit le marbre, j’entendis qu’elle disait à demi-voix : « Ah! pourquoi les enlever? Elles étaient si belles à cette place ! ^ »

Une plainte aussi discrète s’exale aujourd’hui du fond de bien des cœurs! Pourquoi ces luttes fratricides? Pourquoi ces distinctions haineuses? Dans quelle heureuse étoile a-t-on transporté ce culte qui réunit jadis l’humanité dans l’adoration de la vérité divine, exprimée mystiquement par le marbre du Louvre : l’exaltation de la fleur-

Un dernier mot.

Amis lecteurs, ne vous méprenez pas sur le but de fauteur. Ce livre dépasse les questions archéologiques, les origines de l’architecture et même l’hymne céleste qui résonne dans le temple antique. Il doit contribuer à établir, avec les autres volumes, cette Langue Sacrée aujourd’hui perdue, écriture universelle qui prouve l’unité originelle de la famille humaine,

■' Avec raison M. Ileùzey n’hésila pas à continuer son œuvre, connaissant les chances de destruction pour les antiquités encastrées dans les constructions religieuses en Orient.

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runité des religions, des arts, des sciences, des écritures et des langues. Il veut montrer la poésie première des religions antiques, guirlande fleurie qui relie les philosophies orientales aux sciences modernes. Ce qui manque à l’une existe dans l’autre. Elle ne se contredisent pas, elles se complètent. Faces diverses de l’âme humaine, elles se succèdent comme le développement naturel de ses aspirations. Le Temple, image de la nature. Signe Sacré, métaphore divine, source de l’art et de la poésie, est une fleur magique née du cœur de l’humanité, et cette fleur contient le monde!

Fig. 3. Égypte. Peinture du temple de Karnak-Thèbes.

— Lepsius, A. IV. B. 3.

Vol. IX.

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